monde

Panique

Nous étions si fragiles…

    Les premières déclarations des Autorités s’étaient voulues rassurantes mais, en réalité, aucun plan de secours ne semblait avoir été prévu, malgré la centaine d’attentats nucléaires déjà commis dans le monde. Les pompiers n’étaient pas équipés pour ce type de catastrophe et les hôpitaux non plus! Des soldats patrouillaient avec de drôles de scaphandres qui auraient pu figurer dans des films du siècle dernier, l’armée fédérale appelée en renfort mettait en application des protocoles qui dataient de la guerre froide! Les gens ne comprenaient pas ce qui leur arrivait et le désarroi des professionnels du secours aggravait leur angoisse. La police avait du mal à canaliser les scènes de panique. Tous ceux qui le pouvaient partaient à l’autre bout du pays, vers le sud ou vers l’ouest. Pour les autres, il fallait mettre sur pied des campements de fortune et les approvisionner en eau et en nourriture. Une amie américaine journaliste m’envoyait quotidiennement une copie de ses articles avec des photos qui montraient des situations de détresse incroyables que personne n’aurait imaginé possibles en Occident en plein vingt-et-unième siècle! Il y avait bien une certaine mixité sociale à l’œuvre dans le South End, mais les conséquences de l’attentat nucléaire de Boston dévoilaient le gouffre qui séparait les composantes aisées de la population de ses fractions les plus pauvres, jeunes au chômage, gays, femmes seules avec enfants, minorités ethniques. Les plus riches avaient quitté au plus vite les zones contaminées, tandis que les plus pauvres s’entassaient dans les camps dressés à la hâte. Les hommes, les femmes et les enfants que photographiaient ou filmaient les reporters accourus des quatre coins de la planète sur les lieux du drame avaient le plus souvent la peau noire ou basanée! Le vrai visage des Etats-Unis ainsi révélé ne correspondait pas aux belles images hollywoodiennes que continuait de véhiculer, bon an mal an, le mythe d’une Amérique unie et prospère offrant sa chance à quiconque voulait la saisir…

Boston, ville morte

Nous étions si fragiles…

    Boston, en l’espace de quelques heures, était devenue une ville morte. A seulement trois cents et six cents kilomètres du drame, New-York et Washington craignaient les retombées radioactives et la contagion de la panique. Le monde entier était une nouvelle fois plongé dans la sidération, et pendant plusieurs jours, comme en 2001, les premières images du drame ont tourné en boucle sur les écrans de toutes les chaînes de télévision traditionnelles et de tous les sites d’information qui s’étaient créés depuis sur la Toile. Les réseaux sociaux étaient saturés et la téléphonie mobile débordée par les appels. Des bouchons monstrueux ralentissaient ou interrompaient pendant de longs moments les échanges véhiculés par Internet. La vie se pétrifiait… les spectres d’Hiroshima et de Nagasaki étaient dans toutes les têtes… La bombe atomique était revenue frapper comme un boomerang la puissance américaine déclinante, mais personne n’aurait songé à faire remonter jusqu’à elle la chaîne des responsabilités de ce massacre nucléaire qui était la pire épreuve de son histoire récente…

Volonté de puissance

Nous étions si fragiles…

    Le monde était devenu fou, mais cette démence avait commencé bien longtemps auparavant, sans doute au moment de l’utilisation des premières armes chimiques pendant la première guerre mondiale, quand la lutte loyale (?) entre combattants avait été pervertie par l’emploi de gaz détruisant massivement l’adversaire… Cette volonté de puissance dévoyée avait inauguré un processus effroyable qui aboutirait à la destruction de l’Humanité tout entière un siècle et demi plus tard!… Comment avions-nous pu en prendre le risque?… Comment avions-nous pu être capables d’exposer les populations du monde entier au danger nucléaire en faisant comme si nous étions en mesure de le contrôler?… Comment avoir osé croire en notre toute-puissance comme si nous étions des dieux?… En un sens, nous ressemblions aux djihadistes islamistes qui prétendaient agir en accomplissant la volonté d’Allah et s’attribuaient le droit de tuer en son nom. L’énergie atomique nous avait rendus, nous aussi, maîtres de la vie et de la mort!… Eux détruisaient et tuaient pour établir le régime du Califat sur toute la planète, nous, nous avions ouvert la boîte de Pandore des outils de destruction massive dont ils n’hésitaient plus à se servir, prenant la suite de ce que nous avions commencé de faire au vingtième siècle… L’attentat de Boston avait été rapidement revendiqué par les héritiers d’Al Quaida, qui faisaient circuler sur le web des vidéos sinistres dans lesquelles on les voyait hurler leur fierté d’avoir renouvelé sur le sol américain l’exploit commis par leurs aînés le 11 septembre 2001… Comme l’Hydre de Lerne, le fascisme islamiste avait toujours une nouvelle tête qui repoussait!…

Soliloque

Nous étions si fragiles…

    Le blog que je tenais dans les pages web du journal pour lequel je travaillais fonctionne encore. Depuis quelques jours, je rédige des articles sur notre vie ici. Je les poste en espérant qu’ils suscitent le miracle d’un commentaire… Pourquoi continuer ce triste monologue? Le temps qui passe nous enferme dans une solitude radicale et confirme si besoin était le degré de destruction du monde…

Veille

Nous étions si fragiles…

    Il est plus de minuit, je suis de veille informatique avec Louis. Les images qui s’affichent à l’écran sont affectées de tremblements qui nous font craindre à tout moment une panne. Il est aberrant que nous ne recevions aucun message du monde extérieur, nous ne pouvons pas admettre que tous les réseaux du monde seraient out ou que nous serions les seuls rescapés, d’autres que nous sont évidemment à l’affût du moindre signe émis par des survivants!… Une idée folle me traverse parfois l’esprit, Jean-François avait raison de se préoccuper de mon état mental… l’espérance d’un salut (ma culture judéo-chrétienne refait surface, ne suffit-il pas d’être ici et maintenant?) qui nous parviendrait de ce lieu invraisemblable que Martens avait peut-être réussi à rejoindre après son évasion!?… L’état des connaissances scientifiques et le degré de sophistication technologique qui semblaient avoir été atteints dans ce monde que Martens avait presque réussi à me rendre palpable devraient lui permettre de tenter d’entrer en communication avec nous s’il est encore en vie!… Cette idée m’obsède… mais je ne peux m’empêcher de penser, à l’inverse, que les intrusions de Martens dans nos systèmes électroniques avaient pour but de permettre aux militaires de son pays d’organiser leur sabotage et qu’il avait peut-être, ou vraisemblablement, précipité ainsi notre perte!… Je ne peux arrêter le flux d’images atroces qui tournent en boucle dans ma tête, mêlées à des pensées confuses où se glissent des souvenirs d’anciens bonheurs, recouverts de cendres par l’enfer des dernières séquences vécues… J’ai les yeux fatigués à force de fixer des images mortes pixélisées sur l’écran de l’ordinateur comme des papillons épinglés dans les vitrines des musées, et la tension nerveuse provoquée par cette attente inutile est en passe de me rendre vraiment folle…

Un espion venu du froid

Nous étions si fragiles…

    Les déclarations étranges de Martens, son comportement décalé, la capacité qu’il avait de s’abstraire subitement d’une conversation comme s’il s’envolait dans un ailleurs inconnu à des années-lumière de notre monde, permettaient de brosser un portrait de lui qui ressemblait fortement à celui d’un extra-terrestre, et certains médias friands de sensationnel n’avaient pas hésité à en faire effectivement un espion venu du froid des grandes profondeurs galactiques, franchissant ainsi le pas, pour le plus grand plaisir de leurs lecteurs avides d’histoires qui les sortaient d’un quotidien morne et triste, de la science-fiction… Pour ma part, j’avais forgé quelques hypothèses moins farfelues mais in fine non moins étonnantes que Jean-François avait balayées d’un immense éclat de rire quand j’avais essayé de lui faire partager les éléments sur lesquels reposait ma réflexion quant à ce mystérieux pays d’où venait Martens… Il n’empêche, tout aussi incroyable que cela puisse paraître, il n’est pas impossible que… mais peut-être Jean-François avait-t-il par la suite exploré cette piste sans m’en parler (secret défense!) ?… J’ai sans doute rêvé toute cette histoire, le charme de Martens aurait opéré sur moi une sorte de fascination capable de donner vie à des simulacres et de faire émerger du néant des mondes fantasmagoriques? Etrange pouvoir de la séduction exercée par un homme particulièrement beau que les foules ne parvenaient pas à diaboliser malgré les circonstances de son arrestation?… D’une certaine façon, nous étions tous fous… embarqués dans la machine infernale d’un monde détraqué dont plus personne n’était capable de tenir la barre! Les mêmes postures et les mêmes impostures issues d’une Matrice dont plus personne ne connaissait l’origine se dupliquaient à l’infini d’un bout à l’autre de la planète en engendrant partout le même type de réponse surréaliste à des situations réelles qui confinaient au désastre! La Parole de la pensée Unique diffusait ses drogues anesthésiantes dans le corps entier de l’Humanité qui ne trouvait plus en elle assez de force pour lutter contre son anéantissement…

Le monde de Martens

Nous étions si fragiles…

    Martens disait venir d’un monde où tout était lisse… Au fil de nos conversations, en réunissant les bribes d’informations qu’il me livrait, je m’efforçais de reconstituer cet univers bizarre dont il ne parlait qu’avec réticence. Personne n’y était laid, personne n’y était pauvre. Les magasins de Callipole étaient toujours approvisionnés, mais le commerce du luxe n’existait pas. Il n’y avait pas non plus de librairies ni de bibliothèques. Quelques livres numériques étaient disponibles gratuitement sur un site officiel et un journal unique, gratuit lui aussi, était distribué quotidiennement à tous les habitants, dans des messageries virtuelles qui leur étaient attribuées dès la naissance avec un numéro de code qui servait à l’identification des personnes en toutes circonstances, jusqu’à la mort. Celle-ci était présentée comme un passage initiatique, permettant d’accéder à des formes de vie dites supérieures. L’Etat était à l’origine d’une pensée métaphysique et philosophique sommaire dont l’objectif était d’apporter des réponses rassurantes aux interrogations et aux frustrations inévitables de la population, maintenue dans l’ignorance des humanités encore enseignées dans notre monde, et dont Martens paraissait s’abreuver depuis qu’il avait accès à nos bases de données… Dans les écoles de ce pays improbable, on apprenait selon Martens une langue et une culture dites «essentielles». Les enfants n’étaient ni notés ni classés. Ceux qui continueraient leurs études dans les institutions formant l’élite administrative étaient sélectionnés sur des critères de personnalité par des responsables éducatifs qui passaient dans les classes de façon aléatoire. Un corps d’élite scientifique recruté et formé dans une unité spéciale au fonctionnement secret était placé sous l’autorité directe du Chef de l’Etat. En tant que Chef suprême du maintien de l’Ordre, celui-ci arbitrait tous les dossiers sensibles ne relevant pas de la routine…

Citoyens debout

Nous étions si fragiles…

    Les gens se réveillaient d’un long sommeil, comprenaient à quel point la main occulte de l’Etat avait dissimulé et soustrait à la réflexion citoyenne tous les dossiers sensibles concernant le nucléaire. Le mouvement dit « Nuit debout », né au printemps 2016 et plus ou moins toléré (avec des accès de répression sporadiques) par les Autorités jusqu’en mai 2017, avait été interdit peu après la réélection de François Hollande. Il reprit de la vigueur. Les jeunes et les moins jeunes occupèrent de nouveau les places. Une saine révolte recommença à gronder, dont on espérait qu’elle soit enfin le point de départ du monde rêvé majoritairement par les peuples. Comme pour les autres mouvements d’indignés qui avaient déjà tenté par le passé de fédérer les doléances et les aspirations des individus isolés pour en faire un puissant levain démocratique, la tonalité générale restait festive et pacifique. Les citoyens debout se levaient contre toute forme de violence, qu’elle soit physique, sociale, financière, économique, terroriste, étatique…

À l’affût du moindre signe

Nous étions si fragiles…

    Jour et nuit, nous nous relayons par équipes de deux pour scruter les profondeurs de la Toile. Nos connexions ne fonctionnent que par intermittences. À chaque fois qu’un signal apparaît, l’espoir et l’angoisse nous submergent presque simultanément. Qu’allons-nous découvrir?… Mais les messages envoyés ne reçoivent pas de réponse, et les pages des réseaux sociaux encore visibles affichent toujours les mêmes photos, les mêmes articles, les mêmes vidéos, les mêmes bribes de conversations interrompues… Le monde est mort et nous ne voyons que des simulacres, nous n’entendons que des voix venues d’un univers perdu… Il arrive pourtant que les pages figées s’animent et qu’elles semblent reprendre un peu de vie. Quelle est l’origine de ces mouvements soudains? Nous imaginons d’autres naufragés à l’affût comme nous du moindre signe émis par de possibles survivants… Nos espoirs sont fragiles et démesurés, l’horizon de notre futur dépend d’un scintillement sur l’écran, d’une panne au mauvais moment, quand, à l’autre bout de la nuit, se formeraient sur l’écran d’un correspondant les lignes de notre présence ici et que nous serions dans l’incapacité de saisir sa réponse… Établir le contact avec un interlocuteur est devenu obsessionnel!… Pourvu que la petite centrale électrique remise en état par Alain et Martine ne soit pas défaillante!… Les dates entrevues nous ramènent sans cesse en arrière, avant que de gigantesques pannes d’électricité ne fassent sauter les réseaux, avant que… Ce récit est inutile, le poursuivre est insensé… Se pourrait-il?… L’espoir est si mince… Nous sommes encore vivants dans un endroit du monde qui ressemble à une oasis au milieu d’un désert où il y a tant de morts!…

Destin collectif

Nous étions si fragiles…

    Mon arrière grand-mère Marie-Thérèse, la mère de France, née après la première guerre mondiale, aurait eu cent ans le 13 septembre de cette année-là. Elle avait connu la généralisation de l’électricité dans les foyers, l’arrivée du gaz et de l’eau courante, assisté au développement du cinéma et de la radio, à l’essor fulgurant de la téléphonie, de l’aéronautique et de l’automobile (même si elle-même n’avait jamais eu le téléphone chez elle ni voyagé en avion ou conduit de voiture), et elle avait pu également suivre à la télévision les premiers pas d’Amstrong sur la lune. Mais, morte en 1974, elle n’avait pas eu la moindre idée des nouvelles technologies, du Minitel français, de la micro-informatique et de l’Internet, et, quoique contemporaine du largage de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, elle ignorait tout des centrales nucléaires civiles productrices d’électricité et ne savait pas que le territoire français allait se couvrir de réacteurs. A son décès, le monde allait mieux. Les guerres coloniales et la guerre froide s’éloignaient, la prospérité de l’Europe consolidait une paix qui semblait s’installer durablement, les lois sociales de l’après-guerre avaient amélioré les conditions de vie des populations laborieuses, les progrès accomplis dans la fabrication d’objets utiles à la vie de tous les jours devenaient accessibles à tous, and last but not the least, les femmes étaient devenues dans la loi les égales des hommes. Certes, la vie personnelle des gens continuerait de connaître des hauts et des bas, mais le destin collectif était prometteur, et la mère de France avait eu le sentiment, en quittant le monde, que celui-ci accueillerait sa descendance comme jamais auparavant l’humanité n’avait pu y vivre, à l’abri des pires fléaux…