perdu

Martens

Nous étions si fragiles

     Jean-François Dutour accomplissait tranquillement son travail, en « pro ». Les cercles de qualité avaient introduit le concept du « zéro défaut » jusque dans les arcanes subtiles de la police secrète. La politique aussi frappait ses slogans au coin du syndrome de la perfection, à « zéro défaut » un écho répondait « immigration zéro »… Autrement dit, ça baignait. Même dans le sang. Les crises récurrentes, c’était comme les saisons. Le téléspectateur avalait ses corn flakes été comme hiver… Le risque, pour Jean-François Dutour, paraissait être seulement, si l’on peut dire après coup, que cette affaire dégénère en embrouille diplomatique. Il sauterait mais il y avait des fusibles bien plus gros que lui… En aucun cas… Sa vie professionnelle avait été jusque-là un sans-faute. Intelligence (au moins dans le cadre de ses fonctions), efficacité, un soupçon d’opportunisme, des succès couronnés par une carrière-éclair, à cinquante ans il était désormais le big boss, juste derrière les gros calibres politiques. Provocation diplomatique ou vaste canular? Martens avait l’air d’un grand gosse perdu… Maîtrise de l’espion au sommet de son art? Petit, gros gibier? Le faire parler, parler, la routine quoi, mais sans connaître l’enjeu. Jean-François Dutour jouait très gros, il ne savait pas à quel point…

Le point décisif

Atelier d’hiver de François Bon

Mes contributions

     Le journal, ou plutôt ce que j’avais cru être un journal quand j’ai découvert les feuillets, commençait par quelques phrases banales… « Moment idéal, quand le rituel du café achève la transition entre les activités matinales qui ont maintenu l’esprit en éveil et la demi-somnolence propice à la rêverie qui suit le repas de midi… la caféine fera effet plus tard, quand le corps calé entre les coussins d’un canapé se fera oublier pour laisser place à l’immense espace imaginaire ouvert par l’écran de la tablette tenue entre les mains… » Les premiers mots m’avaient donné l’impression qu’il s’agissait seulement de notes sur l’emploi du temps ou l’état d’esprit de la personne qui les avait prises, mais assez vite, le ton et la tournure des fragments que je lisais m’avaient troublé… En proie à des pensées tumultueuses, j’étais venu chercher la tranquillité dans les allées du parc municipal aux grands arbres centenaires de la petite commune où la troupe devait jouer ce soir-là, et je me laissais apaiser par la frondaison enveloppante qui bruissait sous la brise. Le charme désuet d’un kiosque à musique découvert au milieu d’une clairière m’avait emporté dans une rêverie sans doute favorable à l’observation de détails insolites, car un petit objet qui brillait sur une marche de l’escalier permettant l’accès au kiosque avait attiré mon attention… C’était le fermoir d’une petite sacoche de couleur indéfinissable, délavée et ternie par la pluie, qui contenait un stylo bic et quelques pages manuscrites que je me suis mis à parcourir rapidement en espérant qu’elles me renseignent sur l’identité de leur propriétaire… FG, les initiales n’étaient d’aucun secours… elles avaient été inscrites à côté d’une date, 2003, et de la mention Après mon séjour à L…

     Je me suis assis en haut de l’escalier, sur le plancher du kiosque, pour continuer mon étrange lecture. Une sorte de fébrilité, au-delà de la simple curiosité, me faisait sauter des phrases ou des paragraphes entiers, jusqu’à ce que je tombe sur l’évocation surprenante du parc où je me trouvais… «L’amorce d’un chemin bordé de grands arbres dont les plus hautes branches se rejoignent pour former une voûte ; le feuillage tamise la lumière, la terre moussue amortit les pas, quelques notes se font entendre, chant alterné d’oiseaux qui se répondent… Au loin, à l’embranchement de plusieurs allées, s’élève une petite construction métallique circulaire surmontée d’un toit, qui pourrait abriter le concert donné par les oiseaux… les tiges de fer sont rouillées, mais le plancher paraît encore assez solide pour supporter le poids de plusieurs musiciens. Au-delà du kiosque, le chemin mène à un étang dont la surface légèrement ridée par le souffle de l’air reflète l’image mouvante d’un château, inoccupé depuis la fin de la seconde guerre mondiale… Les héritiers ne se sont jamais manifestés et la commune en est devenue propriétaire, mais la petite ville d’Hazinghem, dans le Nord de la France, est trop pauvre pour le remettre en état, elle se contente d’entretenir le parc.» L’auteur-e inconnu-e de ce texte était donc vraisemblablement revenu-e sur les lieux de son récit pour le confronter au réel, à moins qu’il ou elle ne l’ait écrit sur place avant de le perdre peut-être volontairement (mais dans quel but?!…) à l’endroit même où j’étais en train de le lire!… La situation était extravagante et me donnait des idées d’intrigue pour ma prochaine pièce… Originaire de la région, je connaissais depuis presque toujours l’existence de ce château, son histoire, les bruits qui avaient couru, les rumeurs qui devaient encore alimenter l’imaginaire des gens du cru. La pièce jouée ce soir-là y faisait d’ailleurs quelques allusions. Dans quelle mesure mon auteur anonyme était-il réellement affecté ou concerné par les drames qui s’étaient déroulés ici?… «Cet endroit, confessait-il, avait hanté mes nuits… Je n’ai pas jeté la lettre, je suis allée (je tenais un indice, si la narratrice était aussi l’auteur, celui-ci était une femme) au rendez-vous… Les archives de la mairie ont conservé de vieilles gazettes qui évoquent les fêtes somptueuses organisées dans le domaine par l’ancien propriétaire, un grand bourgeois issu d’une des familles les plus fortunées de l’industrie textile française de l’époque. Des photos prises entre 1920 et 1938 représentent le château et son kiosque à musique sous différents angles; les invités sont assis sur des chaises de jardin ou déambulent dans les allées du parc, leurs vêtements élégants témoignent de l’évolution de la mode, le style des années folles devient plus sage après la crise de 1929… La photo la plus récente met en lumière un jeune violoniste que mentionne la gazette locale comme étant le fils d’un ouvrier de l’usine familiale qui jouxtait le château ; en 1940, les bombardements avaient épargné celui-ci mais détruit complètement l’usine et le quartier…» Si le projet de l’auteure (j’avais envie d’opter pour une femme) était contenu dans ces lignes, je me demandais quel rôle y jouait le jeune violoniste, et à quel mystérieux rendez-vous elle s’était rendue?… Le manuscrit entremêlait fragments de récit et réflexions sur l’écriture, mais la frustration de ne pas en savoir plus sur l’histoire interrompue était compensée par l’intérêt que ces dernières éveillaient en moi en interrogeant ma propre pratique d’écrivain, en tant qu’auteur dramatique mais surtout d’apprenti prosateur, car je poursuivais en secret le désir de venir à bout d’un livre impossible, dont je réécrivais sans cesse les premières pages et que je modifiais à l’infini…

     L’anti-héros de ce livre était d’ailleurs un écrivain raté, dont j’avais fait le portrait suivant : « Il ne rase pas les murs mais se fond en eux comme un passe-muraille. Il est invisible. Sa vie apparente est calée sur ses horaires de bureau. Petit fonctionnaire gris, a lâché un jour sa voisine moqueuse…Transparent, dénué d’ambitions !… Il est souvent pris pour un imbécile, le sait, mais n’en souffre que modérément. La vraie vie est ailleurs. Sa vie. Celle qu’il rêve de vivre à temps plein et non par intermittences, en dehors des horaires de bureau. La souffrance n’est pas dans le regard ironique ou méprisant des autres, mais dans ce décalage entre sa vie rêvée et les contours assez hideux de la réalité dont il se sent prisonnier. Il a heureusement développé la faculté précieuse, qui l’a jusqu’à présent sauvé des pires situations, de s’abstraire du monde qui l’enserre en s’enfuyant sur le premier nuage qui passe. De là-haut, le recul est saisissant. Plus rien n’a vraiment d’importance, ou si peu. Les préoccupations des uns ou des autres lui paraissent insignifiantes. La voisine gonflée de prétention n’occupe pas plus d’espace qu’une fourmi. Sur son nuage, il oublie le monde et se sent non pas heureux (le bonheur lui semble incongru) mais en paix avec lui-même. Des mots se forment alors dans le vide de son esprit. Il les entend en même temps qu’il les voit, et les regarde s’assembler en phrases qui se défont à peine écrites comme les fausses notes d’une mauvaise musique. Il voudrait écrire comme Proust ou comme Melville. La tâche est évidemment impossible, ou absurde. Il sent pourtant en lui une parenté certaine, bien qu’étrange, avec les personnes qui se cachent derrière ces noms d’écrivains… Les microgrammes de Walser, les tropismes de Nathalie Sarraute, n’ont de cesse de lui montrer un chemin d’écriture… Son attirance pour le minuscule ou l’insignifiant pourrait le détourner du parisianisme et des fastes mondains de la Recherche, mais elle le tient par l’enfance du narrateur, l’impondérable d’une odeur ou d’une saveur, l’équilibre fragile des réminiscences, les mille et unes digressions de la phrase qui s’échappent vers une improbable destination, la poursuite rêveuse d’un temps hors du temps qui distille l’illusion que le temps perdu se rattrape, la vérité d’un monde immatériel auquel l’accès n’est possible qu’à travers l’expérience d’un temps retrouvé… Il laisse venir à lui des idées de romans ou de nouvelles qu’il ne se sent pas capable de développer, n’écrit que de tout petits textes qui ressemblent à des poèmes, tente d’exprimer la quintessence de ses états d’âme, sensations ou réflexions en faisant confiance aux premiers mots que l’inspiration lui souffle, n’atteint jamais l’intensité et la précision qu’il souhaite, bute obstinément contre l’obstacle qui sépare le langage de ce qu’il cherche à dire au plus près de ce qu’il ressent, désespère d’y parvenir un jour, se découvre privé du don de l’écriture alors qu’il se sent écrivain au plus profond de lui-même… »

     Cet alter ego était la face cachée de l’aimable auteur dramatique-metteur en scène sensible aux applaudissements que tout le monde connaissait. Aucun ami proche n’aurait pu soupçonner l’existence en moi de ce type de personnage tourmenté, qui était aux antipodes de ma vie sociale. Pourtant, j’avais un vieux compte à régler avec l’écriture… je n’étais sans doute pas devenu littérateur par hasard, même si mes pièces de théâtre relevaient surtout du registre du divertissement!… Je m’étais lancé un jour une sorte de défi existentiel, pour me libérer de ce que je considérais avoir été des années perdues, clarifier mes sentiments, mettre noir sur blanc ce que j’avais sur le cœur… mon projet était devenu presque fou!… je voulais écrire à n’en plus finir pour oublier ce qui me rongeait, extirper de moi-même ne serait-ce qu’un semblant de récit, une sorte de confession, peut-être un grand poème ou une longue plainte, quelle importance, n’importe quel alignement de mots et de phrases qui ne ressemblerait pas à mes œuvres habituelles, et qui serait capable de dénouer l’écheveau qui me ligotait de toutes parts, d’escalader la montagne de mes incohérences, de progresser au piolet dans le glacier de ma vie, d’avancer sur le front de mine de mes désirs enfouis en les éclairant comme une lanterne magique!… Mon entreprise littéraire avait des allures de pari pascalien, comme s’il fallait que je sois pardonné de mes mondanités!… Sans vouloir en exagérer la dimension sacrée, je devenais sensible à la profondeur mystérieuse que pouvait prendre l’écriture, et j’aurais pu faire miens les mots de l’auteure du manuscrit découvert (je m’obstinais à penser qu’il s’agissait d’une femme), FG, lorsqu’elle exprimait son besoin récurrent de «tourner le dos au monde»«loin, très loin des angles coupants du langage trivial, à la recherche d’un autre langage qui serait primordial, d’une vérité secrète qui serait enfouie au plus profond de la chair, et que les mots tenteraient de ramener à la surface de la conscience…»

     Ces initiales, FG, me titillaient… Ce n’était qu’une vague impression, peut-être la trace d’un souvenir, ou plus vraisemblablement l’effet de mon imagination, une illusion d’optique de la mémoire?… Cette FG connaissait manifestement les lieux et la région au point d’avoir perdu son sac ici-même, et je commençais à me demander si je ne l’avais pas rencontrée dans une vie antérieure… Or, dans un fragment, il était question d’un bref séjour de la narratrice chez une amie qu’elle avait perdue de vue depuis longtemps…

     « Trente ans!… Quelle tranche de vie!… Comment avait-elle eu connaissance de l’adresse?… Incroyable… Quel fabuleux hasard!… Mais n’était-il pas écrit qu’elles se retrouveraient?… Comment avaient-elles pu rester sans nouvelles l’une de l’autre pendant aussi longtemps?… Elles n’avaient pas changé… On aurait dit qu’elles s’étaient quittées la veille!… Tu te souviens?… Vraiment?… Oui, elle était heureuse d’être venue, d’avoir répondu à cette invitation de l’amie qui lui avait téléphoné ce jour-là à la suite d’un concours de circonstances incroyable, le frère qu’elle reconnaît dans une rue de R., leur conversation, les adresses échangées, les fils qui se renouent, les voix qui s’appellent et se répondent après trente ans de silence!… C’est l’été, la soirée est douce, on s’attarde dans le jardin en écoutant les cigales… Les deux amies sont intarissables. Ou plutôt, l’une garde le silence pendant que l’autre parle… Cette vie te plaît ?… Cette grisaille, cette monotonie sans fin, cet horizon morne qui borne ton quotidien?… Tu ne sens pas en toi une énergie créatrice qui pourrait rompre les digues?… Tu ne cherches pas à t’enfuir de ta prison, métro-boulot-dodo?… Je ne te reconnais pas… Tu n’es plus… Est-il possible de renoncer à ses désirs?… Quel gâchis !… La voix est belle, modulée, ondoyante et chaleureuse, elle atteint sa cible, elle emporte la conviction, la voix n’a pas changé… Les silences de l’amie ne sont pas moins éloquents… Curieuse amitié que cette alliance des contraires!… Quand on voyait l’une, on voyait l’autre… Différentes, mais inséparables… L’une plus spontanée que l’autre, plus gaie, plus enjouée, à l’aise en toute situation, affranchie de toute contrainte, merveilleusement libre… Les mots de l’amie sont durs, mais sans doute nécessaires, salvateurs?… On entend les notes claires d’une eau rafraîchissante qui s’écoule dans un jardin voisin… Il faudrait pouvoir remonter le temps, revenir boire à la source!… Tu ne dis rien?… Elle rit, elle élude, lève la tête vers le ciel, montre l’étoile du berger… Tu ne changeras jamais?… Tout change, rien ne change, quelle importance?… L’amie lui prend la main et la serre avec force, intensité de l’émotion ressentie hic et nunc, point d’insertion dans l’espace-temps de leurs deux poings réunis, l’instant fera date dans le calendrier des souvenirs!… Elle est venue le temps d’un week-end… Mouvement de pendule du voyage-retour, la rame du TGV l’emportera bientôt à mille lieues, au sens propre du terme, de cette séquence soustraite au continuum de l’existence… Dans quelques heures, elle sera loin, très loin, à des années-lumière de ces retrouvailles troublantes, surgies de sa vie antérieure… Les mots flottent dans l’air tiède et léger, leur sens n’a plus aucune importance, les paroles prononcées s’envolent comme des papillons, la conversation se poursuit hors sol, les voix tendent des fils, elle se sent funambule… Le train filera à toute vitesse, le passé défilera, il faudra recomposer, choisir les bonnes séquences, monter le film, faire le deuil de ce qui n’est plus, se débarrasser des rushes… jeter le film?!!!… Elles sont rentrées, la pièce est jolie, pimpante, lumineuse, murs et plafond blancs, fauteuils et rideaux jaunes, l’amie est gaie, volubile, la maison est encore en chantier, comme la vie, jamais stabilisée, toujours plus ou moins fissurée… Le regard suit une lézarde, remonte vers le plafond, s’égare dans les motifs d’une frise, s’inquiète d’une tache, redescend vers le cône de lumière d’un abat-jour, se réjouit de la profusion d’une gerbe de fleurs, admire la forme généreuse d’un vase, cueille un bouquet de ce qu’il voit, l’offre à la vie qui va… L’oreille perçoit un bruit léger mais insistant, répétitif, une sorte de cliquetis, l’amie se désole en désignant de petits amas de fine sciure, une colonie de termites se nourrit des caissons du plafond, elle les détruira, traitera le bois, changera les planches, en viendra à bout, gagnera la bataille, ne se laissera pas abattre, ici, la vie est si belle, ici, on entend chanter les cigales, ici, on respire le parfum de la liberté en marchant dans les champs de lavande, ici, on vit en permanence dans la lumière!… Ici n’est pas là-bas, là-bas n’est pas ici, mais la vie va là-bas comme ici, la si do fa… L’attention se focalise sur le grésillement des petits coups répétés des insectes xylophages qui frappent le bois comme les lames d’un xylophone ou une cymbale… le crépitement se mêle aux voix et les enserre dans une résille en martelant son message universel de démolition-transformation-recomposition… si rien ne se perd, tout change et redevient poussière, de petits copeaux de bois, de la fine sciure, de minuscules bouts de films, voilà ce qu’il reste d’une solide charpente ou de toute une vie… Les petits coups rapides qui perforent le bois répondent en écho à la vibration primordiale, à l’oscillation perpétuelle qui agite la matière… l’onde se propage à l’infini, immense vague qui se déroule dans les flux et les reflux d’une marée incompréhensible!… un même battement de métronome règle la pulsation de tout l’Univers, ici, maintenant, là-bas, autrefois, bientôt, toujours, éternellement… petits coups secs, rythme binaire, démolition, disparition… »

     Je n’étais pas au mieux de ma forme, et cette lecture m’avait ému plus que de raison. Si le metteur en scène essayait d’évaluer le potentiel dramatique de cette confrontation entre les deux amies, l’alter ego dont j’avais fait l’anti-héros de mon livre se sentait touché par le bilan de vie qui en résultait et le gâchis que l’une des amies évoquait au sujet de l’autre… Leur couple contrasté était comme le reflet des deux faces de ma personnalité!… Mes vieilles amitiés lycéennes s’étaient distendues, je n’avais guère gardé de liens avec mes anciens camarades de classe sauf avec un vague cousin qui avait fait partie du club de théâtre et recevait parfois des nouvelles d’une inoubliable Antigone… « Quand on voyait l’une, on voyait l’autre!… » Du plus profond de ma mémoire se formait peu à peu l’ombre d’une silhouette qui s’émancipait de l’image que j’avais conservée de cette Antigone exceptionnelle… les initiales FG prirent soudain une coloration fulgurante… Mais qu’allais-je imaginer?…

     « Des vagues de réminiscences troublent l’eau étale de la mémoire, des reflets affleurent de souvenirs en pleurs, des images floues se superposent et se désagrègent, une force obscure venue des profondeurs repousse toute tentative de recomposition, la conscience semble se refuser à la formation d’images précises, les paillettes de soleil bondissantes entre des barrières d’ombre éblouissent le regard comme pour l’empêcher de fixer ce qu’il ne veut pas voir… »

     Mes goûts m’orientaient le plus souvent vers des textes de facture plus moderne, au style souvent heurté, cassant, sans fioritures, direct, abrupt, incisif… Je me laissais pourtant aller à la musique de ces phrases, qui réveillaient en moi tout un pan de souvenirs engloutis, et me faisaient glisser en douceur vers des sentiments nostalgiques qui ne m’étaient pas désagréables… Je n’étais pas loin de me sentir transporté dans un univers voisin de celui du Grand Meaulnes, seul avec mes rêves dans cette partie du parc d’un vieux château abandonné, sous le toit de son vieux kiosque à musique, habité par le fantôme d’un jeune violoniste… J’espérais découvrir dans les fragments du manuscrit que j’avais retrouvé d’autres passages narratifs qui m’apprendraient ce qu’il était devenu, et la raison de ce rendez-vous que la narratrice avait accepté alors qu’il lui avait été donné dans un endroit qui « avait hanté » ses nuits… « Le développement de cette histoire pourrait être multiple, avait-elle noté, mais une force irrépressible aimanterait l’écriture vers un point crucial ou cruel qui resterait douloureusement insaisissable… » Je me suis promis de consulter les archives de la commune d’Hazinghem et de mener une enquête pour en savoir plus sur ce point aveugle que le regard ne pouvait fixer, sans toutefois me faire beaucoup d’illusions… il était peu probable que la simple relation de quelques faits dans les journaux de l’époque rende compte de l’épaisseur d’une vie et de la complexité d’une histoire… du moins apprendrais-je des anecdotes sur les fêtes organisées dans le château par ce grand bourgeois de l’industrie textile qui en avait été le propriétaire, sur lui-même et sa famille, sur ses amis, sur l’histoire locale… mon métier de metteur en scène me faisait aimer le moindre détail!… Mais pour le moment, je devais me contenter de cette phrase énigmatique: « Le livre qui parviendrait à raconter cette histoire (ou une autre, l’histoire de la mort d’un jeune aviateur anglais…) n’aurait pas le pouvoir de changer le réel, mais percerait l’opacité de la Nuit… » Elle paraissait donner une clé sur l’enjeu de ces quelques pages perdues puis retrouvées sur les lieux du drame que leur auteure avait entrepris d’évoquer…

     Ce soir-là, mon cousin était venu voir le spectacle que nous avions monté sur les planches d’un petit théâtre local, et nous avions discuté dans les coulisses. Antigone était partie vivre dans la lumière, son amie avait disparu dans la grisaille des jours…

     Je ne pouvais pas oublier cette histoire (mon alter ego ne me l’aurait pas pardonné), mais je n’avançais guère dans l’élucidation de son mystère… Le temps paraissait s’être arrêté en 1938, quand le jeune violoniste avait été photographié sur le kiosque à musique au cours de la dernière grande fête qui s’était déroulée au château… En 1940, celui-ci était resté debout comme un décor au milieu des ruines de la commune bombardée… Le journal d’écriture oublié par l’auteure fantomatique était lui-même une sorte de ruine, avec des pans de mur, des bouts de charpente, l’échappée d’une ouverture, une photo restée accrochée à un lambeau de papier peint… Les mots tournaient autour de quelques faits réels à partir desquels il était impossible d’établir un récit, et si leur tonalité grave était la trace d’un drame particulier qui s’insérait dans la tragédie de la seconde guerre mondiale, je ne trouvais pas d’élément décisif qui aurait pu m’aider à en découvrir le noeud. « Davantage qu’un chemin vers l’inconnu, l’écriture est un cri de désespoir lancé par quiconque essaie de retrouver la lumière du jour ou le pouvoir de la parole! » Le journal n’était peut-être que l’ébauche d’un pré-texte pour donner libre cours à l’expression d’un désespoir quelconque?… Mais le jeune musicien avait bel et bien existé, et sa photographie était à elle seule une énigme… La triste nouvelle de sa mort pendant ou après la guerre n’avait été donnée dans aucun document porté à ma connaissance. Pourtant, je n’avais retrouvé aucune mention de son existence après la Libération, alors que son talent prometteur aurait dû faire parler de lui… Il avait disparu dans la grisaille des jours comme l’auteur-e inconnu-e du journal perdu, volontairement ou non, sur le lieu de sa dernière apparition. Cette double disparition de l’auteur-e et du jeune violoniste faisait étrangement écho à la mort du jeune aviateur anglais auquel le récit de Marguerite Duras donnait vie dans la littérature, et aux destins brisés de l’auteur du Grand Meaulnes et de ses personnages…

In memoriam, ad vitam aeternam…

Entre deux mots

Imiter à la  l imite

réitérer l’itinéraire perdu

ne pas s’é carte r de la carte tracée à la lumière de la nuit

ne pas nuire au futur et fuir s’il le faut au plus près de la foule et du bruit pour éviter la tentation du neuf

aujourd’hui, je le dis, je recommence l’aventure du Verbe et de la Vie

je serai à la fois toute proche et très lointaine, terrestre et céleste, claire et obscure, géante et minuscule, banale et nécessaire

je ne sais rien et rien moins que rire d’éc rire

mon paysage est une ligne pas même un rideau

de l’autre côté existe tout ce que je désire

ma couleur préférée est le blanc pour n’avoir pas à choisir entre la pourpre et le bleu de Prusse

au centre de mon royaume rêve pourtant un enfant qui barbouille grandeur nature

Fausses notes

Atelier d’hiver de François Bon

Mes contributions

     Il ne rase pas les murs mais se fond en eux comme un passe-muraille. Il est invisible. Sa vie apparente est calée sur ses horaires de bureau. Petit fonctionnaire gris, a lâché un jour sa voisine moqueuse…Transparent, dénué d’ambitions!… Il est souvent pris pour un imbécile, le sait, mais n’en souffre que modérément. La vraie vie est ailleurs. Sa vie. Celle qu’il rêve de vivre à temps plein et non par intermittences, en dehors des horaires de bureau. La souffrance n’est pas dans le regard ironique ou méprisant des autres, mais dans ce décalage entre sa vie rêvée et les contours assez hideux de la réalité dont il se sent prisonnier. Il a heureusement développé la faculté précieuse, qui l’a jusqu’à présent sauvé des pires situations, de s’abstraire du monde qui l’enserre en s’enfuyant sur le premier nuage qui passe. De là-haut, le recul est saisissant. Plus rien n’a vraiment d’importance, ou si peu. Les préoccupations des uns ou des autres lui paraissent insignifiantes. La voisine gonflée de prétention n’occupe pas plus d’espace qu’une fourmi. Sur son nuage, il oublie le monde et se sent non pas heureux (le bonheur lui semble incongru) mais en paix avec lui-même. Des mots se forment alors dans le vide de son esprit. Il les entend en même temps qu’il les voit, et les regarde s’assembler en phrases qui se défont à peine écrites comme les fausses notes d’une mauvaise musique. Il voudrait écrire comme Proust ou comme Melville. La tâche est évidemment impossible, ou absurde. Il sent pourtant en lui une parenté certaine, bien qu’étrange, avec les personnes qui se cachent derrière ces noms d’écrivains… Les microgrammes de Walser, les tropismes de Nathalie Sarraute, n’ont de cesse de lui montrer un chemin d’écriture… Son attirance pour le minuscule ou l’insignifiant pourrait le détourner du parisianisme et des fastes mondains de la Recherche, mais elle le tient par l’enfance du narrateur, l’impondérable d’une odeur ou d’une saveur, l’équilibre fragile des réminiscences, les mille et unes digressions de la phrase qui s’échappent vers une improbable destination, la poursuite rêveuse d’un temps hors du temps qui distille l’illusion que le temps perdu se rattrape, la vérité d’un monde immatériel auquel l’accès n’est possible qu’à travers l’expérience d’un temps retrouvé… Il laisse venir à lui des idées de romans ou de nouvelles qu’il ne se sent pas capable de développer, n’écrit que de tout petits textes qui ressemblent à des poèmes, tente d’exprimer la quintessence de ses états d’âme, sensations ou réflexions en faisant confiance aux premiers mots que l’inspiration lui souffle, n’atteint jamais l’intensité et la précision qu’il souhaite, bute obstinément contre l’obstacle qui sépare le langage de ce qu’il cherche à dire au plus près de ce qu’il ressent, désespère d’y parvenir un jour, se découvre privé du don de l’écriture alors qu’il se sent écrivain au plus profond de lui-même…

Le sens de la marche

LA REVENANTE

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

     Ce jour assez irréel dont on ne se souvient pas vraiment… Pourtant, c’est aux environs de ce jour-là qu’a débuté la longue marche loin de l’endroit familier qui semblait inscrit dans l’espace comme une eau-forte gravée pour l’éternité… Sa représentation mentale sous la forme du souvenir en a gardé les contours nets, mais entre les bords coupants s’étale en coulées approximatives un ensemble de réminiscences assez floues qui dessinent un paysage tremblant difficile à reconnaître… Il faudrait pouvoir améliorer la visée, régler la focale, superposer les prises de vues, soupeser les strates de la mémoire, imprimer le palimpseste, le corriger, le retoucher… Travail sans fin d’une tentative de reconstitution d’un temps à jamais perdu que l’on voudrait avoir l’illusion de pouvoir faire revivre mais qui continue de glisser entre les doigts comme le sable… La vie comme une longue marche dans un couloir… ouvrir des portes, les refermer, entrer dans un lieu, le quitter, recommencer… constater de menues différences survenues dans l’intervalle de temps écoulé, meuble déplacé, carreau cassé, rideaux changés… ne pas être soi-même tout à fait la même personne en revenant au même endroit… s’interroger sur la permanence, sur le même, sur le sens de la marche, qui suis-je, où vais-je?… et sur l’éternel recommencement…

Le monde est mort

(Récit en cours d’écriture)

     Jour et nuit, nous nous relayons par équipes de deux pour scruter les profondeurs de la Toile. Nos connexions ne fonctionnent que par intermittences. À chaque fois qu’un signal apparaît, l’espoir et l’angoisse nous submergent presque simultanément. Qu’allons-nous découvrir?… Mais les messages envoyés ne reçoivent pas de réponse, et les pages des réseaux sociaux encore visibles affichent toujours les mêmes photos, les mêmes articles, les mêmes vidéos, les mêmes bribes de conversations interrompues… Le monde est mort et nous ne voyons que des simulacres, nous n’entendons que des voix venues d’un univers perdu… Il arrive pourtant que les pages figées s’animent et qu’elles semblent reprendre un peu de vie. Quelle est l’origine de ces mouvements soudains? Nous imaginons d’autres naufragés à l’affût comme nous du moindre signe émis par de possibles survivants… Nos espoirs sont fragiles et démesurés, l’horizon de notre futur dépend d’un scintillement sur l’écran, d’une panne au mauvais moment, quand, à l’autre bout de la nuit, se formeraient sur l’écran d’un correspondant les lignes de notre présence ici et que nous serions dans l’incapacité de saisir sa réponse… Établir le contact avec un interlocuteur est devenu obsessionnel!… Pourvu que la petite centrale électrique remise en état par Alain et Martine ne soit pas défaillante!… Les dates entrevues nous ramènent sans cesse en arrière, avant que de gigantesques pannes d’électricité ne fassent sauter les réseaux, avant que… Ce récit est inutile, le poursuivre est insensé… Se pourrait-il?… L’espoir est si mince… Nous sommes encore vivants dans un endroit du monde qui ressemble à une oasis au milieu d’un désert où il y a tant de morts…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Eau-forte

Ce texte est ma contribution n°3 à l’atelier d’hiver de François Bon (suite…)

Âge d’or

(fiction en cours d’écriture)

     Sylvain, Xavier, Lina, Daniel, Nicolas, Julie, Jordan, Ambre, Louis, Martine, Bill, Ghali, Norman, Abigail, Mia… nous ne sommes qu’un tout petit groupe d’humains échoués ici dans ce territoire perdu, au milieu des étoiles qui continuent de briller ou de s’éteindre comme s’il ne s’était rien passé!… Nos cauchemars et nos rêves sont peuplés d’histoires enracinées dans un monde qui n’est plus le nôtre mais qui continue, lui, de nous habiter, auquel nous ne cessons de nous référer… Les questions de survie mobilisent toute notre énergie, tous nos gestes et la moindre de nos actions visent à nous réaménager un espace rudimentaire pour subvenir à nos besoins vitaux, pour avoir simplement la possibilité de boire, manger et dormir, mais nos réflexes instinctifs nous ramènent inmanquablement, comme à un âge d’or, à ce monde qui était le nôtre il y a si peu de temps encore, avant que ne bascule dans le chaos le quasi paradis dans lequel nous vivions… la vie courante semblait si facile pour les plus privilégiés d’entre nous!… les contraintes matérielles avaient été réduites au minimum, tout n’était parfois que luxe, calme et volupté

     Écrit depuis l’avenir

     2064

14 fois vers le même objet

   Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

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     J’ai devant les yeux un objet absent imaginaire de forme rectangulaire… comme si la mémoire, comme si la ré-présentation était impossible… et pourtant, dans ce cadre rectangulaire inexistant ou abstrait ou virtuel, scintillent comme des appels d’air, des appels à l’écriture…

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     L’objet absent, ce rectangle… rectangle blanc de la tablette où s’inscrit le noir de l’écriture… mes velléités d’écriture s’inscrivent en négatif dans le cadre rectangulaire d’un objet réel, une tablette numérique, qui me renvoie le souvenir des ardoises disparues de mon enfance, dont le fond noir recevait les signes blancs que je traçais à la craie…

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     Le printemps qui revient n’est jamais le même, l’enfance révolue a disparu, les jours anciens ne reviendront pas… mon temps, le temps humain, n’est pas cyclique… sur mon ardoise imaginaire, je vois une flèche blanche… curseur du temps… comme au cinéma, j’aperçois déjà le clap de FIN…

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     Les lignes de l’écriture s’enroulent et se déroulent, s’effacent ou se gravent à l’encre virtuelle sur l’écran blanc de la tablette… tentent de se faufiler entre les fils emmêlés des lourds écheveaux de souvenirs… fragments de mémoire agglutinés dans l’épaisseur du temps… où l’étoupe étouffe les mots avant qu’ils ne parviennent à se former à la surface…

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     De tous les objets anciens que j’ai tenus entre les mains, il ne me reste donc que cette matrice… la forme idéale d’un rectangle, mère des réminiscences venues du plus lointain de mon passé… forme de mes cahiers d’écolière et de mon premier livre de lecture, des premières cartes à jouer, des premières images… forme de la toile cirée qui recouvrait la table familiale… je savais qu’elle était superposée aux plus anciennes et que leur épaisseur retenait dans ses strates la mémoire de notre histoire… plus tard, sous l’effet d’un élargissement sidérant du monde qui s’ouvrait à moi mais que je ne pouvais plus contenir dans l’espace restreint de mes mains écartées, forme de l’écran des trois cinémas de la ville où mes parents m’emmenaient parfois voir des films qui n’étaient pas de mon âge…

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     Comme au cinéma, ma tablette, cette ardoise magique, laisse apparaître ou disparaître les mots, les sons et les images… sur l’écran scintillant, je vois ou j’imagine le présent absent et le passé présent… le temps recomposé… ma vie décomposée…

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     Le monde se recréait à la pointe des plumes Sergent-Major crissant sur le papier mat des cahiers de brouillon, ou glissant sur le papier brillant des beaux cahiers du jour qui recevaient nos chefs-d’œuvre… le monde continue de s’écrire à la pointe extrême de l’instant, sous la pression de nos doigts qui tapotent désormais les touches virtuelles de claviers représentés par une image…

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     Imaginer chaque impact de nos stylos sur le papier, chaque point de contact de nos doigts sur les claviers, impulsant un rayonnement électrique qui serait à l’origine d’une formation étoilée, très loin, par-delà les galaxies visibles… penser aux pans de vie engloutis dans les trous noirs de la mémoire… entre les espaces blancs de l’écriture tournoient des univers perdus…

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     Plages, pages d’écriture… le cadre reste rectangulaire, mais, aujourd’hui, il n’existe plus de limite au bas de la page… le bord n’est qu’apparent… l’écriture s’enfonce à l’infini vers les abysses… si le fond de la piscine n’est jamais atteint, il est toutefois possible, en cliquant sur la barre qui balise l’espace vertical illimité de la page, de remonter vers les hauteurs…

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     Penchée sur la page  toujours neuve, je passe le plus clair de mon temps à en scruter la surface, guettant les surgissements imprévisibles des lettres… la page est comme le lac dans lequel, enfant, j’ai failli me noyer… sa substance est trompeuse, l’appui n’est pas solide…

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     La page est un étrange objet… l’étrangeté de la page est démultipliée par la tablette numérique… légère, elle ne pèse pas dans le creux de mon corps qui l’accueille… et il est rassurant d’appuyer les doigts au repos sur les bords de son cadre… aussi plate que les ardoises de mon enfance, son format l’apparente aux fins cahiers qui ont reçu mes premiers essais d’écriture…

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     Pouvoir de l’encre sur la page blanche, quand je voyais mes premières phrases avancer sur la page comme des vagues, avec le sentiment quasi religieux d’assister à la création du monde… pouvoir démultiplié de la tablette qui ajoute à l’écriture  les couleurs et les formes des images, leurs mouvements, la musique des sons et des voix…

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     La page promettait déjà l’universel et l’éternel… elle attirait vers elle en les transformant en lignes d’écriture  les ficelles des marionnettes ligotées à l’intérieur de nous, et propulsait nos véritables personnes à la lumière…

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     Les lignes d’écriture se continuent aujourd’hui du même geste, augmenté des pouvoirs de la tablette… les pages virtuelles se déroulent comme un papyrus ou de vieux parchemins dans le cadre rectangulaire de l’écran numérique… le haut et le bas qui autrefois se touchaient dans le rouleau refermé se rejoignent aujourd’hui d’un seul clic sur une commande de permutation qui permet le retour instantané vers le premier ou le dernier mot, l’alpha ou l’oméga… la page virtuelle est un esquif dans l’océan du web… elle est portée par des vagues de liens connectés à l’immense du monde… sa surface est agitée par la houle de ces mêmes liens qu’elle porte autant qu’ils la portent… ma tablette interconnectée fait de moi un être de réseau… dans l’eau glissante que ses bords encadrent…

Un astre mort

   

     Martin possédait un secret que nous emporterons avec nous dans les ténèbres. Se pourrait-il que son mystérieux pays soit resté indemne ? Les habitants de cette enclave préservée seraient les héritiers de notre Terre en ruine. Une terre dévastée, polluée, irrespirable, radioactive, devenue en lieu et place de territoires qui avaient été si riches plus sèche et plus inhospitalière qu’un désert. Qu’en feraient-ils? Redécouvriraient-ils nos bibliothèques? L’état de leurs connaissances scientifiques leur permettrait-il de reconquérir les verts paradis perdus de la planète? Démiurges, mauvais génies, nous sommes à l’origine de dégâts irréversibles, du moins pourraient-ils vivre à l’abri de scaphandres ou dans des espèces de bulles semblables à celles qui s’étaient multipliées dans les parcs de loisir, au début du millénaire, pour les citadins stressés des classes moyennes qui cherchaient à se ressourcer dans un ersatz de nature… où à ces stations orbitales expérimentales dans lesquelles restaient confinés pendant plusieurs mois des astronautes volontaires pour tester la résistance humaine et préparer de futurs voyages au long cours dans la galaxie. Les humains modernes rêvaient de coloniser l’espace, leur planète est devenue un astre mort qui accueillera peut-être d’improbables explorateurs…

     Drôle d’Histoire

     2055

Lieu de transit

Il séjournerait quelques semaines à Amsterdam puis se rendrait à Berlin. Il lui enverrait des lettres laconiques, juste le nécessaire. En regard de la limpidité des mots qu’il emploierait, elle se demanderait si la mécanique de ses propres sentiments n’était pas faite de rouages un peu trop compliqués. Elle avait voulu retarder le moment de le quitter, ils s’étaient installés à une table située dans un coin du snack-bar de la station-service. La scène était restée figée dans sa mémoire comme un tableau de Hopper. Juché sur un tabouret près du comptoir, un homme en costume-cravate et grosses lunettes d’écaille lisait un journal en fumant une cigarette. Au centre de la salle, deux chauffeurs routiers mangeaient face à face. De longues minutes s’étaient écoulées dans un silence interrompu seulement par le cliquetis des couverts, le froissement du papier et le choc de la vaisselle lavée par l’employé du snack. Soudain, l’homme aux lunettes avait replié son journal et payé son dû. On avait entendu ronronner le moteur de la belle Peugeot 504 blanche garée en face de la baie vitrée, puis on l’avait vue s’éloigner avec élégance et sobriété. Stéphane s’était approché des routiers quand ils avaient réclamé l’addition. Ils avaient entamé une discussion sur les délais difficiles à tenir, les réglementations qui diffèrent d’un pays à l’autre, la vie familiale perturbée. Mais il y avait aussi leur plaisir à travailler sans supérieur hiérarchique, au volant d’un mastodonte, seuls maîtres à bord après Dieu. Sur la banquette de moleskine où elle était restée assise, elle écoutait la musique des voix. Les yeux fermés, elle voyait défiler des images de villes aux noms évocateurs qui se déployaient sur un vaste territoire où se jouaient les destins des uns, des autres… Dans le creux de sa main droite, elle avait serré le petit miroir rond qu’au moment de sortir pour accompagner Stéphane jusqu’à la bretelle de l’autoroute elle avait glissé dans une poche un peu comme s’il s’était agi d’un talisman. Côté face, elle aurait donné quelques années de sa vie pour connaître l’avenir. Côté pile, pour ressusciter les bonheurs perdus…

L’avenir improbable

Le vieil homme

Sur la peau de ce vieillard qui médite là-bas dans l’ombre de sa  pensée

alluvions et cailloux dans le lit de ses rides s’étalent en plages lisses ou dégringolent en tiges noueuses

le vent a soufflé le soleil a desséché la pluie a délavé ce bel arbre chenu qui tout doucement descelle ses racines

son regard clair et perdu coule entre les rivages de la vie et de la mort

étrange acteur de l’insaisissable il n’est plus que l’essence de l’homme qui a fini d’exister

il laisse à nos coeurs battants en guise de testament la géographie de son corps