expérience

Fausses notes

Atelier d’hiver de François Bon

Mes contributions

     Il ne rase pas les murs mais se fond en eux comme un passe-muraille. Il est invisible. Sa vie apparente est calée sur ses horaires de bureau. Petit fonctionnaire gris, a lâché un jour sa voisine moqueuse…Transparent, dénué d’ambitions!… Il est souvent pris pour un imbécile, le sait, mais n’en souffre que modérément. La vraie vie est ailleurs. Sa vie. Celle qu’il rêve de vivre à temps plein et non par intermittences, en dehors des horaires de bureau. La souffrance n’est pas dans le regard ironique ou méprisant des autres, mais dans ce décalage entre sa vie rêvée et les contours assez hideux de la réalité dont il se sent prisonnier. Il a heureusement développé la faculté précieuse, qui l’a jusqu’à présent sauvé des pires situations, de s’abstraire du monde qui l’enserre en s’enfuyant sur le premier nuage qui passe. De là-haut, le recul est saisissant. Plus rien n’a vraiment d’importance, ou si peu. Les préoccupations des uns ou des autres lui paraissent insignifiantes. La voisine gonflée de prétention n’occupe pas plus d’espace qu’une fourmi. Sur son nuage, il oublie le monde et se sent non pas heureux (le bonheur lui semble incongru) mais en paix avec lui-même. Des mots se forment alors dans le vide de son esprit. Il les entend en même temps qu’il les voit, et les regarde s’assembler en phrases qui se défont à peine écrites comme les fausses notes d’une mauvaise musique. Il voudrait écrire comme Proust ou comme Melville. La tâche est évidemment impossible, ou absurde. Il sent pourtant en lui une parenté certaine, bien qu’étrange, avec les personnes qui se cachent derrière ces noms d’écrivains… Les microgrammes de Walser, les tropismes de Nathalie Sarraute, n’ont de cesse de lui montrer un chemin d’écriture… Son attirance pour le minuscule ou l’insignifiant pourrait le détourner du parisianisme et des fastes mondains de la Recherche, mais elle le tient par l’enfance du narrateur, l’impondérable d’une odeur ou d’une saveur, l’équilibre fragile des réminiscences, les mille et unes digressions de la phrase qui s’échappent vers une improbable destination, la poursuite rêveuse d’un temps hors du temps qui distille l’illusion que le temps perdu se rattrape, la vérité d’un monde immatériel auquel l’accès n’est possible qu’à travers l’expérience d’un temps retrouvé… Il laisse venir à lui des idées de romans ou de nouvelles qu’il ne se sent pas capable de développer, n’écrit que de tout petits textes qui ressemblent à des poèmes, tente d’exprimer la quintessence de ses états d’âme, sensations ou réflexions en faisant confiance aux premiers mots que l’inspiration lui souffle, n’atteint jamais l’intensité et la précision qu’il souhaite, bute obstinément contre l’obstacle qui sépare le langage de ce qu’il cherche à dire au plus près de ce qu’il ressent, désespère d’y parvenir un jour, se découvre privé du don de l’écriture alors qu’il se sent écrivain au plus profond de lui-même…

Et toi, te voilà, de toute ta petite présence

Isabelle Pariente-Butterlin

Suspendues dans l’air

 

Suspendues dans l’air, tes questions.

Envol, autour de moi. Je passe dans le jour, me tenant à la ligne des il faut … il faut faire la cuisine, il faut mettre la table, il faut que je réponde à un mail, attends un peu, il faut que je termine ça, une seconde, il faut que tu prennes ton bain, je vais le faire couler, et suspendues dans l’air, tournoyantes et légères, virevoltantes, insistantes, tes questions… à la ligne des il faut me tenant de guingois, de travers, moi, traversant toute la pesanteur de la conduite des adultes, et cette ligne de tension, et d’attente, vers le soir, tentant de m’y tenir mais la ligne est si incertaine et instable, et il y a si peu d’air …

et toi, te voilà, de toute ta petite présence, intacte, intègre, plantée face à moi, arrêtant mes mouvements, t’intercalant, insufflant ta respiration dans le monde et posant tes questions :

tu arrives dans la pièce, tu entres dans l’espace, tu l’habites sans aucune inquiétude, et tu lances, à brûle-pourpoint, faisant en sorte de m’arrêter : Dis, Maman, tu as remarqué que tout ce qu’on vit, c’est toujours différent de ce qu’on imagine ?. Ton air songeur, alors, et décidé, me fait mesurer l’extension de ton expérience, ces tremblements que déjà tu as ressentis entre le monde et tes représentations, et dont j’ignorais que tu en aies déjà le savoir intime. Et me fait perdre la ligne, la ligne des il faut, qui n’était pas très assurée, qui ne tenait pas très bien. Ma main lâche cette ligne, et tu t’assieds sur mes genoux. Et voilà que je suis, avec toi, une autre ligne mélodique.

Tu sais déjà tout, c’est désarmant, et j’ai l’impression que tu n’en veux à personne.

Pas même au monde de n’être pas conforme à tes représentations. Tu continues avec le plus grand sérieux : « C’est pour ça, tu comprends, que le catalogue des parents, moi, je n’y crois pas, et de toutes façons je ne veux pas changer de parents, mais on peut lire le livre quand même, mais je ne veux pas changer de parents, hein ?, tu comprends … ? ».

Ce livre magique, et un peu effrayant, que tu as refusé de lire, et qui t’aurait presque scandalisée quand je te l’ai donné, ce livre, dont tu n’approches qu’avec la plus grande inquiétude, que tu as écarté plusieurs fois, et qu’enfin tu acceptes de lire.

Comme si tu envisageais aussi de l’immensité de ton regard clair tout le sérieux des livres.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 avril 2012.