Gavroche des mers

Gavroche des mers

[Les expulsions r√©p√©t√©es de familles¬†Roms¬†et¬†les¬†drames v√©cus par les migrants notamment √†¬†Calais¬†sont √† l’origine de cette histoire…]¬†

 

Les ann√©es passent, certains √©v√©nements se r√©p√®tent. Aujourd’hui, vendredi 10 ao√Ľt 2012, j’apprends qu’une nouvelle vague d’expulsion de la population Rom a √©t√© entreprise comme pendant l’√©t√© 2010¬†: des campements sont ¬ę¬†d√©mantel√©s¬†¬Ľ sans proposition de relogement au centre ou √† la p√©riph√©rie des grandes villes. Les gouvernements ont toujours de ¬ę¬†bonnes¬†¬Ľ raisons pour justifier leurs mauvaises d√©cisions. Que font de leur humanit√© les ministres de l’Int√©rieur?! J’ai un ami qui pense (il l’a √©crit dans un livre*) que ¬ę¬†tous les ministres de l’int√©rieur devraient, obligatoirement et de par la loi, faire un stage de r√©fugi√© (politique, √©conomique, ethnique, religieux, peu importe) sans argent et sans papiers, ou alors avec des papiers maladroitement falsifi√©s, dans un pays √©tranger avant de prendre possession de leur portefeuille, de leur fauteuil¬†¬Ľ… J »ai suffisamment d’indices pour supposer que l’histoire de Minima s’inscrit dans celle de cette population discrimin√©e. Je voudrais lui rendre justice et t√©moigner. N√©anmoins, mon r√©cit ne sera pas ¬ę¬†r√©aliste¬†¬Ľ. Car Minima, lorsque je l’ai rencontr√©e, m√™me si je percevais des √©v√©nements tragiques dans son destin, m’est apparue comme dans un conte…√† D.W.*Adam Biro,¬†Loin d’o√Ļ revisit√©, √©ditions La Chambre d’√©chos.

1

¬† ¬† ¬†Ce soir-l√†, je me sentais lourd et fatigu√©. J’oubliais de regarder la lumi√®re. Oblig√© de vaquer √† des occupations fastidieuses, le lot du quotidien, toujours √† recommencer. Mon atelier √©tait souvent l’antichambre des r√™ves, mais aussi l’antre d’un vieux bonhomme poussi√©reux. Parfois, je n’avais plus l’√©nergie de me secouer. Je ne me suis jamais expliqu√© pourquoi je n’avais pas le sursaut n√©cessaire dans les moments les plus difficiles¬†; si j’avais d√Ľ r√©fl√©chir √† chaque inspiration, je me serais asphyxi√©¬†! Ma petite boutique √©tait encombr√©e de vieux colis mal ficel√©s comme les r√©flexions en impasse qui obscurcissaient ma raison dans ces moments de repliement. Dire oui √† la vie de toutes mes forces, voil√† ce que je voulais depuis toujours, et j’en connaissais aussi depuis √† peu pr√®s toujours la difficult√©. Je me tenais donc sur le seuil de mes contradictions quand, de tr√®s loin, sa petite silhouette dansante au bord des vagues m’a intrigu√©.

L’espace √©tait partag√© √† peu pr√®s comme ceci entre le ciel et le sable¬†:

Lignes de partition

C’√©tait un soir d’√©t√©.

¬† ¬† ¬†Je l’avais rejointe au bord de l’oc√©an.¬†Ses yeux brillaient comme des √©toiles.¬†Elle avait r√©pondu √† mes questions par des pirouettes sur le sable.¬†Je la regardais virevolter, danser, s’√©chapper puis revenir.¬†De loin, nous devions ressembler √† ces silhouettes qui progressent le long des bandes de sable orange¬†:

Nuances

¬† ¬† ¬†Mais nous √©tions seuls sur la plage, et il n’y avait pas de bateau √† moteur p√©taradant. Je suis revenu plusieurs fois √† cet endroit pour mieux me souvenir. J’aurais voulu la retenir… Le sable me para√ģt doux comme la m√©moire qui serait lav√©e de ses douleurs… Qu’aurais-je pu faire¬†? Qu’aurais-je pu dire¬†? L’oc√©an, flux et reflux, ressasse mes regrets. Je livre mes mots √† la force du langage pour qu’il les brasse et les broie. J’en esp√®re une d√©livrance…

2

¬† ¬† ¬†Minima √©tait sans doute de l’√©toffe du petit Prince, mais je ne suis qu’un vieux marchand de jouets qui l’avait d’abord regard√©e comme une poup√©e. Je me suis fabriqu√© un monde en miniature depuis que je me suis retir√© de la vie r√©elle, apr√®s de longs voyages. La gamine m’avait d’embl√©e manifest√© une confiance qu’elle n’aurait peut-√™tre pas accord√©e √† un adulte normal¬†! De cela, finalement, je me sens fier.

¬† ¬† ¬†Nos ombres s’√©tiraient, elle s’amusait de se d√©couvrir aussi grande alors que, de son pas l√©ger, elle ne pesait pas plus qu’un oiseau¬†! Son pull trop ample sur un jean trou√© qui avait √©t√© arrach√© √† la hauteur de ses mollets la faisait ressembler √† un Gavroche des mers. Elle en avait l’allure fr√™le mais si vive¬†! Son rire en cascade grelotte encore sur le rivage…

¬† ¬† ¬†Qui es-tu¬†? D’o√Ļ viens-tu¬†? O√Ļ sont tes parents¬†? O√Ļ habites-tu¬†? J’avoue ne pas avoir suffisamment insist√©, et si je n’ai pas obtenu de r√©ponses pr√©cises, je ne peux m’en prendre qu’√† moi-m√™me. Il me semblait que sa famille √©tait partie de l’Est du Monde, puis qu’elle avait d√©riv√© progressivement vers l’Ouest. J’avais appris que, comme moi, elle avait beaucoup voyag√©¬†! Elle parlait de chariots et de cahots, de feux de camps et de nuits √©toil√©es, mais aussi de fusils et de d√©molitions. D√®s que mes questions se faisaient plus pressantes, elle se fermait comme une hu√ģtre.

¬† ¬† ¬†De toute sa vie, elle n’avait jamais jou√© qu’avec des bouts de bois et des pierres, aussi se montrait-elle √©tonn√©e qu’on puisse faire profession de ce commerce. Devant le d√©nuement de ses jeux, je me sentais un peu honteux de mes trains √©lectriques. Mon magasin √©tait situ√© dans une cabane √† proximit√© de la plage. J’y vendais bien entendu des bateaux, des seaux et des pelles. Je ne suscitais en elle aucune envie, elle trouvait que, chez nous, les adultes ne comprenaient rien aux enfants.

¬† ¬† ¬†Pendant que je lui d√©crivais ma boutique, elle tra√ßait des lignes sur le sable. Nous avions march√© le long d’un ruban de coquillages qui s’√©taient d√©pos√©s au bout des vagues. Elle s’envolait √† quelques m√®tres de moi, et je la voyais s’accroupir pour les ramasser. Elle revenait me montrer ses trouvailles, accomplissant les gestes √©ternels de l’enfance. Je la contemplais sans rien dire, avec la douce impression de flotter dans un pr√©sent situ√© hors du temps…

¬† ¬† ¬†Je m’√©tais √©loign√© √† sa demande car elle voulait me faire une surprise. Je m’√©tais attendu √† une course-poursuite mais elle s’√©tait pench√©e vers le sable, l’air grave et concentr√©. J’avais jou√© le jeu en restant √† bonne distance jusqu’√† ce qu’elle me fasse signe, et je d√©couvris alors qu’elle avait choisi de r√©pondre √† sa fa√ßon aux questions que je lui avais pos√©es¬†: ¬ę¬†Tu es content¬†? J’ai dessin√© ma maison¬†!¬Ľ

¬† ¬† ¬†Comment pourrais-je vous raconter, vous expliquer¬†? Tout ce que je sais de Minima ressemble √† ces coquillages pos√©s sur le sable. Sa demeure imaginaire √©tait magnifique avec son toit et ses murs de nacre¬†! Elle m’avait propos√© en riant malicieusement d’entrer chez elle pour me reposer de mes fatigues. J’avais fait mine de franchir une porte et de m’installer √† ses c√īt√©s sur le tapis qu’elle avait fait semblant de d√©rouler devant mes yeux. Sur le sol moelleux, nous avons pass√© ensemble des moments exceptionnels que je ne pourrai jamais oublier…

¬† ¬† ¬†J’ai photographi√© le ruban de coquillages, car je ne pouvais pas croire (je ne peux toujours pas¬†!) √† la disparition d√©finitive de Minima. Si les mar√©es ont d√©truit son oeuvre √©ph√©m√®re, les mat√©riaux qu’elle avait utilis√©s sont toujours l√†, au bord des vagues, pour me prouver que je n’ai pas r√™v√©…

Ruban

 

[Retour √† l’accueil]

3

Voici une maison que j’ai photographi√©e un jour, au bord de l’oc√©an, en pensant √† Minima¬†:

Au bord

Parfois, le monde r√©el a l’apparence d’un r√™ve…

¬† ¬† ¬†Dans l’intimit√© de son logis reconstitu√©, Minima m’avait racont√© les grandes lignes de son odyss√©e. Son r√©cit n’√©tait pas lin√©aire et je ne peux en √©tablir qu’une chronologie et une g√©ographie √©l√©mentaires. Ainsi, elle avait travers√© le monde d’Est¬†en¬†Ouest¬†au gr√© d’√©v√©nements qu’elle situait les uns par rapport aux autres¬†avant¬†ou¬†apr√®s. J’essayais de l’aider √† remonter le fil du temps en lui posant des questions anodines comme on balise un chemin avec de petits cailloux. Surtout, j’aimais la faire rire, et quand elle se perdait dans des pens√©es qui la rendaient manifestement triste ou trop s√©rieuse, je la distrayais gr√Ęce √† mes tours de magie. Ma boutique s’appelait¬†AU ROYAUME DES¬†JOUETS¬†; il ne me d√©plaisait pas de penser qu’avec ma longue barbe je pouvais ressembler √† un roi mage¬†!

¬† ¬† ¬†Minima n’avait pas l’insouciance des enfants que je connaissais, mais elle ne paraissait pas non plus ab√ģm√©e par la vie difficile qu’elle semblait avoir men√©e. Comment dire¬†? Elle √©tait l√©g√®re, elle semblait ne pas peser sur le monde, elle √©tait vive et virevoltante, inattendue, merveilleuse, et pourtant, je le sais, elle portait le poids du monde…

¬† ¬† ¬†Quand elle s’arr√™tait de parler parce qu’elle ne trouvait plus les mots de son histoire, je l’appelais ¬ę¬†Ma petite muette¬†¬Ľ, et si elle s’offusquait, je corrigeais en faisant la moue¬†: ¬ę¬†Ma petite mouette¬†¬Ľ¬†! J’aimais voir des √©tincelles s’allumer dans ses yeux. Aujourd’hui, elle me fait penser √† ¬ę¬†La petite¬†marchande d’allumettes¬†¬Ľ, et il m’arrive de pleurer, moi, le vieux Balthazar qui a l’air d’un pirate¬†!

Bords

¬† ¬† ¬†Tous ces mots que je trace sur le support de la page, Minima, sont comme la trace de tes pas effac√©s, et cette barque blanche √©chou√©e √† la verticale de tes ch√Ęteaux de sable ressemble √† l’id√©e que je me fais du berceau de la vie quand je me sens en harmonie avec le monde originel… Tu pourrais t’y √™tre endormie, te cacher, te sentir berc√©e par le clapotis des vagues… Mais je ne vois pas ton corps visible… Je redoute le pire pour toi, et je me sens impuissant. De grands √©crivains sont rest√©s muets devant la souffrance des enfants. J’ai √† ma disposition encore moins de mots qu’eux…

Berceau de la vie

4

¬† ¬† ¬†Rester assez longtemps dans un endroit pour ¬ę¬†voir venir¬†¬Ľ √©tait le but de la famille. Chaque √©tape, le d√©but ou la fin d’un nouvel espoir. Au bout d’un temps qui ne paraissait plus compter, la joie s’exprimait. Le p√®re de Minima faisait bon usage de son violon. Avec l’argent gagn√©, il achetait des objets dont ensuite il fallait se d√©lester. Dans une maison que la famille avait occup√©e avant sa d√©molition, il avait install√© un meuble lourd et encombrant qui d√©roulait du fil avec un bruit de moteur. La machine √† coudre avait sembl√© ouvrir la voie d’un avenir prometteur. A travers la fen√™tre qui donnait sur la rue, toute la famille avait pu ¬ę¬†voir venir¬†¬Ľ les passants qui deviendraient leurs clients.

¬† ¬† ¬†Minima avait souvent aid√© sa m√®re √† pousser le tissu sous le pied-de-biche. Les yeux de l’enfant s’effor√ßaient de garder la cadence pour suivre les trac√©s que la m√®re faisait prendre au fil. Le moteur de la machine √† coudre vrombissait doucement quand la m√©canicienne rep√©rait les difficult√©s du terrain, puis il s’emballait, et le tissu virevoltait sous les griffes du pied-de-biche. Minima voyait avec crainte et admiration les « doigts en or » de sa m√®re √©chapper de justesse aux perforations de l’aiguille. Dans les ateliers clandestins, on recherchait des mains rapides comme les siennes…

¬† ¬† ¬†Entre les murs de coquillages, sur le tapis de sable, Minima me laissait entrevoir les esp√©rances de sa vie clandestine. Filtr√©s par les nuages, les rayons du soleil couchant descendaient en couronne sur sa t√™te. Au temps de la machine √† coudre, elle aimait regarder son reflet dans les vitrines. L’√©picier lui trouvait bonne mine, le libraire donnait ses vieux illustr√©s √† son fr√®re, la boulang√®re lui offrait souvent une friandise. Elle les rencontrait chaque jour sur le chemin ambigu d’une √©cole. Son double¬†je¬†parlait deux langues dont l’une, bien que plus herm√©tique, jetait de nombreuses passerelles vers les autres. Avec ses camarades, elle avait appris √† dessiner le plan du quartier. Elle rep√©rait les noms inscrits sur des √©criteaux au d√©but et √† la fin de chaque rue. Elle connaissait par (le) coeur l’emplacement de toutes les maisons, boutiques et institutions.

¬† ¬† ¬†Les lettres blanches d’un ancien cin√©ma,¬†PARADISO, s’√©lan√ßaient en arc de cercle au-dessus d’une grille m√©tallique noire rouill√©e. A travers les barreaux, elle examinait de vieilles photos rest√©es fix√©es aux murs qui racontaient des histoires miraculeuses ou f√©√©riques. Une aveugle recouvrait la vue,¬†Cendrillon¬†√©tait transform√©e en princesse, un gamin des rues devenait cin√©aste. Sa propre histoire se superposait spontan√©ment √† ces images. Une ancienne petite mendiante recevait des lettres de noblesse¬†:¬†S.L, Sarah Lumi√®re,¬†h√©riti√®re du royaume de ses p√®res…

¬† ¬† ¬†Avec son fr√®re qui r√īdait dans les parages, elle faisait des plans sur la com√®te. A un certain moment, il aurait besoin de son aide. Il faudrait qu’elle sache courir longtemps, longtemps. Qu’elle embarque sur un navire sans avoir peur d’√™tre mise √† fond de cale. Qu’elle plonge dans une eau trouble pour se reposer ensuite sur la plage d’un paradis. Les habitants y vivaient, croyait-elle, sans peur et sans reproches…

Tribord

 

[Retour √† l’accueil]

5

¬† ¬† ¬†Leurs malheurs avaient √©t√© relat√©s par la presse. La t√©l√©vision avait film√© les familles dans les maisons vou√©es √† la d√©molition. Les habitants mis √† l’index avaient expliqu√© aux journalistes √† quel point leurs logements n’avaient jamais √©t√© aussi confortables, solides et agr√©ables que ces maisons dont les d√©fauts n’avaient encore rien d’irr√©m√©diable. Les p√®res avaient effectu√© toutes les r√©parations indispensables. Des bouquets fleurissaient les tables, les int√©rieurs refl√©taient le bonheur qui √©tait dans les coeurs. Minima avait r√©pondu √† des questions et sa m√®re avait fait une d√©monstration de couture. Leurs paroles avaient √©t√© traduites dans un langage adapt√© aux Autorit√©s, pour qu’elles puissent comprendre leur ¬ę¬†processus d’int√©gration¬†¬Ľ. Cela voulait dire, par exemple, que Minima √©tait inscrite √† l’√©cole et qu’elle se sentait bien dans le quartier. Les gens la reconnaissaient, elle lisait les lignes de sa vie dans leurs yeux. Elle avan√ßait dans les rues sans arri√®re-pens√©e, elle ne craignait pas d’√™tre √©pingl√©e par la police.

¬† ¬† ¬†Leur maison lui paraissait belle, elle n’avait pas compris. Un vrai toit et de vrais murs, √† l’int√©rieur une vraie vie.¬†CHANTER¬†√©tait trompeur. Un¬†I¬†√©tait tapi dans un pli de l’affiche que des hommes casqu√©s avaient coll√©e sur les parois de leurs volets. Pr√™t √† bondir pour les mettre √† l’Index.¬†Insalubres,¬†Ind√©cents,¬†Indignes,¬†Ind√©sirables… Il manquait √† leur famille une pi√®ce ma√ģtresse. Elle aurait emp√™ch√© la maison de s’√©crouler. Elle avait vu les grues se comporter comme des machines de guerre. Entendu le bruit mat des boulets qu’elles avaient lanc√©s en balan√ßant leur long cou de girafes. Les trous s’√©largissaient, des pans entiers de murs tombaient. Des rideaux de poussi√®re s’√©levaient des gravats en voilant les pi√®ces √©ventr√©es. Un vide √©trange apparaissait dans le sens vertical¬†! Une fen√™tre battait des ailes, encore accroch√©e √† son support en chute. Minima suspendait son souffle, elle essayait de retenir la vie. Des engins munis de chenilles parachevaient l’aplatissement g√©n√©ral…

6

¬† ¬† ¬†Aucun metteur en sc√®ne n’aurait pu repr√©senter mieux que Minima, sur l’esplanade d’un terrain vague, le spectacle du vide apr√®s une d√©molition¬†!

Infini

¬† ¬† ¬†La plage qui a √©t√© photographi√©e est d√©serte, ou d√©sert√©e, mais elle n’est pas ¬ę¬†vide¬†¬Ľ. Je me sens apais√© par la contemplation de l’√©tendue marine. J’aper√ßois comme un sourire du ciel √† la surface de l’eau. Les innombrables coquillages paraissent attendre le retour de Minima. En suivant le rivage, je suis le fil de mes pens√©es…

7

¬† ¬† ¬†Les familles s’√©taient r√©fugi√©es dans un champ de caravanes au bord d’une autoroute. La m√©moire de Minima √©tait trou√©e √† cet endroit. Les silhouettes connues, les visages familiers s’√©taient mis √† dispara√ģtre. Des grues surplombaient le champ. Elles soulevaient des mat√©riaux qu’elles transportaient sur un chantier de construction voisin. De nouvelles maisons?!

¬† ¬† ¬†Les grues du chantier de la d√©molition avaient fait d√©vier les familles de la bonne trajectoire. Elles avaient √©t√© dispers√©es dans des lieux aux noms vagues.¬†Centre,¬†Pension,¬†Foyer¬†ou¬†G√ģte. Il arrivait qu’on appelle Minima « la Gitane » ou, de fa√ßon plus anonyme, « Machine »…

¬† ¬† ¬†Elle serrait souvent au fond de sa poche un carr√© de tissu que sa m√®re avait cousu pour elle au temps de la machine. L’√©toffe bleue, ourl√©e de fil rouge, formait le fond d’une sorte de cadre. A l’int√©rieur, la piqueuse avait dessin√© une maison. La toiture √©tait √©paisse, les murs s’enracinaient dans le sol. Tout en haut de la porte, sa m√®re avait brod√© le pr√©nom qui lui conf√©rait son identit√©.

¬† ¬†Elle transportait d’autres tr√©sors dans un sac en bandouli√®re qui suscitait la curiosit√©. Des adultes en faisaient l’inventaire pour tenter de recomposer son parcours. Ils remplissaient des fiches et mettaient des croix dans des cases. Leurs doigts insensibles touchaient au plus intime de sa v√©ritable histoire. Elle entendait des d√©formations inou√Įes¬†: « bric-√†-brac » pour le fil continu√© de son errance, « poubelle » pour les plus beaux de ses souvenirs, les plus belles de ses esp√©rances¬†! Elle √©tait √©tonn√©e par les prouesses de leur imagination. Etonn√©e mais aussi inqui√®te car leurs constructions aberrantes avaient un pouvoir d’agencement sur sa vie. Ils retournaient son sac, qui devenait un¬†cas. Elle trouvait que ses interlocuteurs se donnaient beaucoup de mal pour rendre son cas difficile. A la fin des fins, ils disposaient de¬†casiers¬†judiciaires pour les plus difficiles. Elle redoutait le moment o√Ļ, rattrap√©e par une suite d’√©v√©nements plus malencontreux les uns que les autres, elle serait¬†plac√©e¬†dans un de leurs casiers¬†!

8

¬† ¬† ¬†Le p√®re de Minima avait recommenc√© √† jouer du violon dans une gare en attendant que la roue se remette √† tourner dans le bon sens. Une sorte de ¬ę¬†Robin des bois¬†¬Ľ l’avait finalement conduit dans une maison isol√©e qui disposait de l’eau et de l’√©lectricit√©. ¬ę¬†Un vrai palais¬†¬Ľ, sans doute une ancienne maison de garde-barri√®re, o√Ļ la famille avait √©t√© de nouveau r√©unie.

¬† ¬† ¬†Minima se souvenait qu’elle allait souvent contempler dans la cour le passage des trains qui ne s’arr√™taient plus. Ils glissaient sur les rails en d√©pla√ßant l‚Äôair qui les g√™nait, et leur vitesse √©tait si grande qu’elle n‚Äôavait pas le temps de fixer son regard sur la t√™te des voyageurs¬†! La nuit, elle voyait des tra√ģn√©es de lumi√®re et des traces de couleurs…

¬† ¬† ¬†A l’int√©rieur de la maison, le passage des trains faisait cliqueter les objets sur la table et les crayons d√©rapaient¬†: les lignes qu’elle pr√©-voyait droites se transformaient en zigzags¬†; on aurait dit que la table √©tait anim√©e par un moteur comme une machine √† coudre.

¬† ¬† ¬†Elle imaginait son p√®re avec la casquette des contr√īleurs de la SNCF et faisait semblant de relever ou d’abaisser les anciennes barri√®res. Il allait et venait sur un quai, sifflait, agitait un drapeau. Les conducteurs des locomotives descendaient lui serrer la main. La famille se trouvait au centre du monde, leur maison en garantissait le bon fonctionnement. Minima faisait un r√™ve √©trange¬†: qu’un train s’arr√™te. Il leur manquait de pr√©cieux papiers pour avoir le droit de circuler.

¬† ¬† ¬†Elle avait accompagn√© son p√®re pour d√©poser leur histoire dans un dossier de la Pr√©fecture. Dans la file d’attente, elle avait entendu comme une musique de voix avec des suites de sons inconnus qui s’√©vaporaient dans la salle. D’autres familles et des hommes seuls, soucieux, patientaient. On leur demandait des dates mais eux, une¬†DAT (demande d’asile territorial), et les malentendus s’accumulaient…

¬† ¬† ¬†Un matin de tr√®s bonne heure, la police avait frapp√© √† leur porte. Leur pr√©sence dans l’ancienne maison de garde-barri√®re avait √©t√© d√©nonc√©e. Le temps de r√©unir un baluchon, la famille avait √©t√© oblig√©e de sortir. Dehors, Minima n’avait pas aper√ßu de grue mais des truelles et du ciment. Il y avait donc plusieurs fa√ßons de d√©loger les gens. Celle des ma√ßons, qui muraient les portes et les fen√™tres, laissait la possibilit√© de conserver¬†DEBOUT¬†le souvenir de la maison qui les avait accueillis dans ses entrailles, entre deux rails. Minima s’√©tait retourn√©e pour jeter un dernier coup d’oeil¬†:

Volet bleu

√† l’√©tage de la chambre o√Ļ elle avait dormi battait un volet bleu…

[Retour √† l’accueil]

9

¬† ¬† ¬†Un jour, alors qu’elle √©tait partie √† la recherche de sa m√®re, Minima avait aper√ßu devant l’entr√©e de la gare la forme d’une femme recourb√©e, v√™tue de noir, avec un foulard nou√© sur la t√™te. La femme avait lev√© son visage vers elle et les passants les avaient envelopp√©es dans un m√™me regard. C’est ainsi qu’elle avait fait la connaissance de Rosana. Celle-ci choisissait tous les jours le m√™me emplacement. A plusieurs m√®tres d’un banc o√Ļ s’allongeaient des hommes fatigu√©s, non loin de l’ouverture par laquelle entraient ou sortaient les voyageurs. Quelques centim√®tres seulement s√©paraient son tabouret du mur de b√©ton gris contre lequel elle se reposait √† chaque fois que la gare √©tait d√©serte. Sinon, la honte la maintenait courb√©e vers le sol.

¬† ¬† ¬†Minima aidait Rosana √† rapporter de quoi manger √† sa famille. Quand la foule envahissait les quais, elle baissait la t√™te comme elle. Certains voyageurs donnaient de l’argent, de la nourriture ou des v√™tements. D’autres voulaient appeler la police. L’obsession de Rosana √©tait de ne pas avoir le papier qu’on allait t√īt ou tard lui r√©clamer. Quand arrivait une patrouille de gendarmes, Minima craignait le pire. Une menace planait sur elles en continu, pr√™te √† fondre √† tout moment comme un oiseau de proie. La femme et l’enfant vivaient en suspension dans le vide, et faisaient des projets en l’air auxquels elles s’accrochaient…

¬† ¬† ¬†La gare √©tait devenue le seul point fixe de leur vie. Des gens d√©cidaient √† leur place de l’endroit o√Ļ il fallait qu’elles vivent. Puis d’autres venaient voir et d√©cidaient que ce n’√©tait pas le bon. Rosana r√©sistait pied √† pied aux expulsions et ne perdait du terrain que pas √† pas. Les horaires qu’elle s’√©tait fix√©s pour r√©gler sa vie √† l’entr√©e de la gare √©taient aussi rigoureux que ses calculs g√©om√©triques pour d√©limiter l’emplacement de son tabouret. Elle avait besoin que la vie soit¬†r√©guli√®re. Les voyageurs r√©guliers lui permettaient de se maintenir dans un cadre parall√®le.

¬† ¬† ¬†Minima levait les yeux plus souvent qu’elle pour regarder de grandes affiches qui montraient des objets magnifiques et des personnages de r√™ve. Les enfants repr√©sent√©s n’avaient qu’un lointain rapport avec l’id√©e qu’elle se faisait d’elle-m√™me. Comme dans le hall d’entr√©e d’un cin√©ma, elle essayait d’imaginer les films en les d√©duisant des affiches. Les voyageurs munis d’un ticket qui montaient dans les trains √©taient les acteurs de leur vie.

¬† ¬† ¬†Elle observait les allers et venues des habitu√©s de la gare qui, dans un mouvement de pendule rythm√© par leurs occupations, revenaient sans cesse vers elle comme si elle √©tait leur centre de gravit√© ou le fl√©au d’une balance. Qu’avaient-ils de si lourd √† se reprocher?…

¬† ¬† ¬†Minima se m√©fiait instinctivement des voyageurs munis d’un porte-documents. Elle les soup√ßonnait d’inscrire dans leurs dossiers secrets le nom des personnes qui n’occupaient pas une place attitr√©e. Elle enviait les gens qui voyageaient en famille et ceux dont les sacs d√©bordaient d’achats. Elle avait envie de les suivre pour partager avec eux le soleil. A part quelques distraits, des amoureux et des vieillards, chacun paraissait conna√ģtre avec certitude le sens de sa destination. Quand la gare √©tait d√©serte, elle s’interrogeait sur la ligne de fuite des rails brillants qui s’enfon√ßaient dans le lointain…

¬† ¬† ¬†Aupr√®s de Rosana, Minima avait des envies de d√©part l√©g√®res. Elle s’√©loignait d’elle comme un ballon de f√™te foraine qui tire sur sa ficelle. Dans l’illusion de la mobilit√©, sans franchir la limite de son regard circulaire, √† port√©e de ses mains chaudes. Pr√™te √† se blottir contre son coeur de cible qui battait fort. Elle s’√©levait au-dessus de la vo√Ľte de fer et de verre, au-dessus des trottoirs et des toits, et m√™me au-dessus des lois. Elle voyait haut et loin. Elle flottait au-dessus de la vie… Elle avait la vision d’une immense r√©union, √† l’oppos√© de toute s√©paration. Le plan vertical de ses voyages traversait les d√©placements horizontaux des lignes de chemin de fer. Ses r√™ves redescendaient trouer le tissu ferroviaire comme l’aiguille d’une machine √† coudre. De quel gigantesque ouvrage avait-elle commenc√© l’entreprise? Ses fondations prenaient appui contre le ciel. Elle regardait d’avance le tout √† l’envers. Elle se voyait comme dans un miroir, avec tous ceux qu’elle aimait, √† la place qui leur convenait-revenait. Rosana enfin l√†, √† l’endroit id√©al qu’elle avait √©lu pour adresse, et ses parents ici, √† deux pas de chez elle…

10

¬† ¬† ¬†Etait-ce cette femme √† la d√©marche furtive qui venait de sortir d’une fabrique? Elle s’√©loignait de dos. Une m√®che brune d√©passait de son foulard. Elle ne portait pas son sac en bandouli√®re. Minima courait, arrivait √† sa hauteur. Etait-ce elle? Elle avait baiss√© la t√™te. Minima la d√©passait. Reconnaissait-elle la gamine? Minima se retournait brusquement, la t√™te haute, droite comme un¬†I. Elle passait. Elles se croisaient. La femme avait vu l’enfant, gentil sourire. Minima lui avait fait penser √† une autre gamine…

¬† ¬† ¬†Elle recommen√ßait. Cette fois, n’√©tait-ce pas elle? Cette silhouette de femme alourdie qui avan√ßait lentement dans sa direction, tir√©e vers le sol par le poids de son sac. Minima ne bougeait plus. Elle s’effor√ßait de ressembler √† un point de mire. La femme h√©siterait, s’arr√™terait, se remettrait √† marcher d’un pas vif, de plus en plus impatient. Puis elle courrait, elle tr√©bucherait, et Minima partirait comme une fl√®che se planter dans son cŇďur, entre ses bras tendus si longtemps attendus¬†!

¬† ¬† ¬†Minima recherchait sa m√®re dans les endroits o√Ļ elle pensait qu’elle pouvait exercer ses talents de couturi√®re. Il arrivait ainsi √† Minima de suivre des passantes. Elle ne les choisissait pas trop √©l√©gantes. Elle les quittait au bord d’une fronti√®re invisible en esp√©rant sans raison qu’elles se retournent. Elles le faisaient parfois, √† demi, avant de traverser une rue, pour v√©rifier les voitures arr√™t√©es. Les destins des uns, des autres, s’entrecroisaient √† chaque carrefour. Les gens circulaient ou faisaient circuler. Les feux rouges ou verts r√©glaient les existences. Le signal d’un feu orange la faisait parfois d√©raper vers un √©talage de fruits et l√©gumes. Elle glissait l’agrume dans sa poche puis elle courait se cacher √† l’adresse provisoire qu’elle s’√©tait donn√©e sur la terre.

¬† ¬† ¬†Ses p√©r√©grinations dans la ville se cl√īturaient toujours de la m√™me mani√®re. Prise d’une peur subite, elle rejoignait Rosana, rest√©e √† son point fixe. On aurait dit qu’elle s’entra√ģnait √† partir, ou au contraire √† revenir. Son coeur battait comme une horloge d√©traqu√©e. Les oiseaux migrateurs, parfois, ne savent plus o√Ļ aller…

Feu rouge,       feu vert...

Les feux rouges ou verts r√©glaient les existences…

[Retour √† l’accueil]

11

¬† ¬† ¬†Devant la gare, avec ses habits noirs et son foulard qui lui mangeait le visage, Rosana avait l’air d’une veuve… Aux heures de pointe, son immobilit√© de statue g√™nait la foule. On lui disait d’une fa√ßon contradictoire qu’elle √©tait¬†libre de¬†et qu’elle¬†devait¬†circuler

¬† ¬† ¬†Minima la tirait par la manche, son corps r√©sistait comme un roc. Rosana restait plong√©e dans le flux de ses pens√©es. Minima attendait avec elle, en imitant sa patience infinie, que les familles se remettent d’aplomb. Les sc√®nes de leur vie quotidienne se remettraient alors √† ressembler √† des photos…

¬† ¬† Elle transportait dans son sac celle d’un homme-orchestre. Les l√®vres de l’artiste jouaient de l’harmonica, ses mains de l’accord√©on et ses pieds de la grosse caisse. Isol√© dans un c√īne de lumi√®re, il ressemblait √† un jouet m√©canique.

¬† ¬† ¬†Minima se souvenait des coups de cymbales. Elle se trouvait dans un cirque, au milieu du cercle familial. Sur la photo, elle n’√©tait pas plus haute qu’une poup√©e, mais, assise sur ses √©paules, elle d√©passait son oncle de la t√™te. Elle faisait tinter les grelots qui entouraient son chapeau, au rythme de l’orchestre.

¬† ¬† ¬†La musique faisait partie de leurs bagages. L’√Ęme de leurs anc√™tres les accompagnait partout gr√Ęce √† elle. Rosana chantait certainement en silence dans sa t√™te quand les gens lui faisaient remarquer qu’elle pouvait circuler. L’heure n’√©tait pas venue. Comme les oiseaux migrateurs, Rosana attendait un signal. Attach√©e √† sa place sur le parvis de la gare, elle ne se sentait pas pr√™te pour n’importe quel d√©part…

12

¬† ¬† ¬†Minima faisait des gestes, dans sa maison imaginaire de sable et de nacre, pour m’expliquer que, derri√®re cette fen√™tre-ci ou cette fen√™tre-l√†, sous la lampe de la chambre ou celle de la cuisine, dans un c√īne de lumi√®re chaude qui r√©unissait la famille, les histoires entendues jadis lui fabriquaient un abri de paroles… Elle parlait la langue maternelle des autres mais n’avait pas, comme eux, la langue d√©li√©e. Le ton sur lequel on l’appelait « Machine » grin√ßait souvent entre les dents. En famille, sa langue √©tait¬†le Roman. Elle ouvrait la porte des merveilles du monde…

¬† ¬† ¬†Rosana avait jet√© des passerelles entre sa t√™te et la sienne. Chez elle, Rosana allumait des bougies. La lumi√®re dansait sur son visage. Elle ne portait plus son fichu, ses cheveux noirs brillaient. Elle accompagnait ses r√©cits de chansons. Minima √©coutait avec ferveur la musique de ses phrases. Elle s’enroulait dans un tapis rouge pendant que Rosana d√©roulait pour elle un chapelet d’histoires. Elle se trouvait bien dans ce nouvel abri de paroles qui entraient en r√©sonance avec les souvenirs qu’elle murmurait dans sa t√™te. Minima se sentait gaie. Elle se souvenait aussit√īt que¬†CHANTER¬†√©tait trompeur. Si Rosana disparaissait?

¬† ¬† ¬†Rosana avait pos√© sur un empilement de cageots embellis par une √©toffe la photo d’une r√©union de famille. Tout le monde souriait dans la m√™me direction et se serrait les coudes pour tenir dans le cadre. Minima comparait les photos de Rosana avec les siennes.

¬† ¬† ¬†Un vieil homme ressemblait au patriarche dont elle avait admir√© le portrait mis √† l’honneur chez elle au temps fastueux de la machine √† coudre, dans la maison qui n’avait pas encore √©t√© d√©molie. Son p√®re prenait la parole en son nom pour enseigner la sagesse. Quand il √©voquait les ¬ę¬†morts¬†¬Ľ ou les ¬ę¬†disparus¬†¬Ľ, elle sentait que ses sept √† huit ann√©es de vie s’enracinaient dans les si√®cles des si√®cles. Cette sorte de mort ou de disparition ne heurtait pas sa sagesse neuve. Elle se laissait raisonnablement √©tonner par le myst√®re des existences r√©volues de ses anc√™tres qui avaient l√©gu√© leur histoire pour qu’elle comprenne le sens de sa vie sur la terre.

¬† ¬† ¬†Parmi les objets qu’elle transportait dans son sac, Minima aimait particuli√®rement le m√©canisme d’une bo√ģte √† musique cass√©e. Elle savait que des personnages avaient dans√© sur le couvercle disparu qui leur avait servi de socle. Elle l’avait appris de son p√®re qui l’avait appris du sien car le p√®re de son p√®re avait re√ßu la bo√ģte intacte en h√©ritage.

¬† ¬† ¬†Elle se souvenait de la description d’une danseuse aux longs cheveux noirs qui ressemblait √† Rosana lorsqu’elle la regardait, chez elle, √† la lueur des bougies. Au temps de la machine, dans la maison d√©molie, Minima avait essay√© de reconstituer la ronde des figurines. Elle avait imagin√© la danseuse v√™tue d’une robe rouge comme sa m√®re, et son compagnon avec les habits bleu roi de son p√®re. La troisi√®me statuette jouait sans doute au violon la m√©lodie reproduite par le m√©canisme de la bo√ģte √† musique. Minima se rappelait que son p√®re l’avait jou√©e pour elle au temps de la machine. Elle pouvait l’√©couter autant de fois qu’elle le voulait. Elle aimait observer le mouvement des rouages qui provoquaient toujours les m√™mes sons.

13

¬† ¬† ¬†A l’int√©rieur de la gare, des musiciens solitaires entra√ģnaient dans leur monde sonore les voyageurs tranquilles qui passaient. Un batteur frappait √† coups de poing ou du plat de la main sur un tonneau m√©tallique. Il tapait des rythmes fr√©n√©tiques au plus dense de la foule. Les moins press√©s des voyageurs, ou les touristes, s’arr√™taient pour le¬†filmer ou prendre des photos. Certains entraient dans la danse, elle, elle oubliait toutes ses peurs.

¬† ¬† ¬†Le p√®re de Minima, qui courait involontairement le monde, jouait sans doute du violon sur les quais de la gare d’une autre grande ville. Parfois, elle avait l’impression de l’entendre rire devant ou derri√®re elle.

¬† ¬† ¬†Les trajets suivis par les trains √©taient repr√©sent√©s sur un plan mural sous la forme d’un labyrinthe aux dimensions colossales. Des points lumineux clignotaient comme des √©toiles pour d√©signer les destinations. Laquelle √©tait la bonne? Elles faisaient toutes signe de risquer l’aventure.

¬† ¬† ¬†Minima tendait la main, elle montrait aux voyageurs qui s’arr√™taient les lignes de sa vie. Elle avait trouv√© ce moyen pour aider Rosana √† mieux gagner la sienne. Un jour, elle pensait qu’elle verrait ses lignes de vie correspondre avec celles de la main tendue en face. Elle l√®verait la t√™te, elle reconna√ģtrait le visage un peu vieilli de sa m√®re. Elles sortiraient chacune de leur sac des photos identiques comme preuves de leurs √©preuves.

¬† ¬† ¬†Sur une page de journal, elle avait cru se reconna√ģtre. Une famille avait √©t√© photographi√©e de dos. Le fr√®re n’√©tait pas dans le champ. Le double suppos√© de Minima se trouvait entre le p√®re et la m√®re, en face d’une statue g√©ante qui brandissait un flambeau. Les personnages avaient des sacs √† leurs pieds. Leurs ombres s’effilaient d√©mesur√©ment derri√®re eux. Ils semblaient attendre l’accostage d’un paquebot dont la chemin√©e fumait au centre du clich√©. Elle conservait dans son sac, avec les autres objets de sa vie ancienne, cette photo de famille…

14

¬† ¬† Le terrain vague offrait de quoi survivre. De l’eau en abondance dans un tonneau rouill√©, quelques fruits et l√©gumes dans un jardin abandonn√©. Minima conservait des provisions chapard√©es dans un sac en plastique cach√© dans le rebord d’un pneu crev√©. Quand il pleuvait √† verse, elle se prot√©geait de la boue en s’installant sur des planches de bois. Sur ce radeau, √† l’abri d’une b√Ęche imperm√©able, elle faisait de merveilleux voyages. Ils lui donnaient la sensation de flotter au-dessus de sa vie. A√©rienne et liquide, elle devenait un nuage, d√©tach√©e de tout souci, pouss√©e par un bon vent. L’eau qui tombait empruntait des rigoles qui dessinaient une carte du monde o√Ļ elle trouvait sans peine une place.

¬† ¬† ¬†Descendre les fleuves, traverser les mers √©tait un jeu d’enfant. Les montagnes les plus √©lev√©es n’√©taient pas insurmontables. Elle rencontrait les peuples de la terre, et elle √©changeait avec eux des paroles. Elle se sentait comme en famille, sa solitude apparente n’√©tait qu’une fiction. On l’appelait par son v√©ritable pr√©nom, elle √©tait Sarah, entra√ģn√©e par la sarabande. Elle ne voyait pas les fronti√®res, les obstacles naturels ne lui paraissaient pas inqui√©tants. Il lui semblait qu’elle apercevait son p√®re, petite silhouette qui courait, √† la recherche du « pays qui ne chassait personne ». Du haut de son nuage, qui survolait les probl√®mes, elle essayait de lui expliquer √† quel endroit elle l’attendait. Sa voix port√©e en √©cho par le relais de ses compagnons romanesques lui parvenait juste √† temps.

¬† ¬† ¬†Par beau temps, le terrain vague survol√© par le ciel bleu √©tait une vaste √©tendue lisse qui faisait penser √† une plage. L’ombre de Minima se dessinait avec pr√©cision sur cette page de faux sable. Quand elle restait immobile, elle pensait qu’un enfant de g√©ant aurait pu la d√©couper. Elle d√©sirait le rencontrer. Elle avait besoin de lui pour relever les ombres de sa vie ancienne. La machine √† coudre de sa m√®re et sa place √† c√īt√© d’elle. Au premier √©tage, les battants bleus d’une fen√™tre et √† l’ext√©rieur, sous le toit, un nid d’hirondelles blotti contre les briques.

¬† ¬† ¬†Le soleil de l’√©t√© d√©coupait son ombre sur le sol sans aucune bavure. Sur une feuille de carton, des ciseaux auraient pu en suivre le contour. Quand elle s’approchait de la cl√īture, l’ombre √©tait cisaill√©e par les fentes. L’angle de la palissade au sol la pliait en deux. Elle s’√©loignait vers le centre du terrain pour se voir en entier. A midi, elle n’√©tait qu’un gribouillis. Les rayons du soleil d√©clinant la faisaient grandir. Il existait un moment de la journ√©e o√Ļ son double sur le sol arrivait √† sa taille. Elle pouvait se contempler dans les moindres d√©tails. Puis il s’√©tirait d√©mesur√©ment, pour atteindre les confins de la nuit. Elle ressemblait alors √† la gamine qui attendait de dos un paquebot sur la photo de l’embarcad√®re qu’elle transportait dans son sac.

¬† ¬† ¬†Minima aimait dormir √† la belle √©toile. Les flammes d’un feu de camp s’arr√™taient de danser. Elles s’√©croulaient sur une ombre rouge braise. Une immense lune pleine s’√©levait dans la nuit. L’√©toile polaire, non loin, clignotait. La Voie Lact√©e d√©roulait son tapis blanc, les astres prenaient place, les stars √©tincelaient. Dos contre terre, elle admirait la chor√©graphie du ciel. Elle voyait appara√ģtre la grande et la petite ourse, elle cherchait un chariot. A l’abri des palissades, elle revoyait les bribes de sc√®nes que lui renvoyaient les constellations quand elle les regardait comme autrefois, sur la route de l’Eldorado.

¬† ¬† Ses souvenirs √©taient minuscules mais, projet√©s par les astres, ils √©taient agrandis. Un soldat ou un brigand qui ne faisait pas de mal aux familles portait son fusil en bandouli√®re au-dessus d’un manteau. Elle s’amusait √† faire comme lui avec une arme simulacre qui faisait fuir les ennemis. Les corps massifs des hommes se retournaient d’une seule pi√®ce pour surveiller les arri√®res de leur colonie. Les femmes calmaient les enfants en chantant. Les myrtilles cueillies au flanc des montagnes √©taient un avant-go√Ľt de leurs futurs festins. Le destin leur √©tait favorable, tous le lisaient dans les √©toiles…

Sur la route de l'Eldorado

Sur la route de l’Eldorado…

[Retour √† l’accueil]

15

¬† ¬† Les hauts murs d√©limitaient un carr√© dans le ciel. D’autres enfants criaient, jouaient. Minima choisissait le plus souvent de s’asseoir sur le seuil d’une porte ferm√©e. Ses yeux naviguaient sur le carr√© de ciel. Les nuages formaient une √ģle. De l√†-haut, que l’espoir √©tait grand! Tous ses r√™ves, v√©hicul√©s par les nuages, devenaient accessibles.

¬† ¬† ¬†Des merles noirs picoraient sur le sol. Ils s’√©brouaient dans l’herbe mouill√©e. Ils avaient faim, soif, besoin de se laver comme elle. Ils sifflaient mieux qu’elle mais ne se moquaient pas. Elle les enviait de pouvoir voler.

¬† ¬† ¬†Les moineaux se montraient familiers, elle leur donnait des miettes de pain. Elle essayait de les toucher, de les saisir d√©licatement entre les paumes de ses mains.¬†Frtt, ils s’√©chappaient. Elle avait eu le temps de sentir contre ses doigts en contact avec une petite boule ti√®de les battements rapides du coeur.

¬† ¬† ¬†Le ciel √©tait parfois travers√© par un oiseau plus grand, plus libre. Elle reconnaissait le cri de la mouette rieuse, son corps blanc et sa coiffe noire, son vol en piqu√© dans le sillage des bateaux. La mer √©tait-elle proche? Elle se sentait aimant√©e… Encore plus haut que les nuages, des sortes de craies blanches tra√ßaient des lignes qui se croisaient dans l’azur du ciel. A leur extr√©mit√©, des pointes de m√©tal scintillaient au soleil. Elles avan√ßaient r√©solument vers un horizon qu’elle ne pouvait pas voir. Bien apr√®s le passage de ces stylos-fuselages, leurs tra√ģn√©es de fum√©e blanche se pommelaient, s’effilochaient, laissaient planer longtemps la pr√©sence des avions qui dessinaient dans le ciel. Son avenir √©tait peut-√™tre trac√© ainsi, dans une direction qu’elle distinguerait bient√īt…

L'avenir de Minima

L’avenir de Minima.

16

¬† ¬† ¬†Le Directeur du¬†Centre de Retenue Provisoire¬†lui parlait. Derri√®re le dossier de son fauteuil, au-dessus de sa t√™te, une gravure repr√©sentait des vagues d’oiseaux blancs qui devenaient noirs, ou l’inverse. Minima essayait de suivre le mouvement de leur trajectoire. Le cadre emprisonnait son regard. Les formes mouvantes avan√ßaient en s’effa√ßant comme de la craie. Elles laissaient appara√ģtre le fond du tableau noir. Des r√©flexions vertigineuses l’entra√ģnaient dans une sorte de gouffre. Les formes butaient contre un bord et r√©apparaissaient de l’autre c√īt√©, blanches/noires, noires/blanches, ind√©finiment. Leur mobilit√© √©tait captur√©e. Minima ressentait un √©trange malaise. Le Directeur lui parlait, elle ne parvenait pas √† l’√©couter. Dans le bruit confus de ses phrases, elle discernait seulement parfois des mots qui s’√©chappaient comme des bulles. « Ton p√®re », « ta m√®re », « ton fr√®re », « disparus », « cas », « placement », « retour », « o√Ļ », « ou bien », « pour ton bien », « rien », « sage », « pays », « paysage »…

17

¬† ¬† ¬†Quand j’√©tais un petit gar√ßon, je passais des heures √† admirer la vitrine d’un marchand de jouets. Un grelot tintait quand je franchissais la porte. A la sortie, le tintement me rendait nostalgique. Mais je savais que je pouvais revenir. Devenu adulte, j’ai voulu voyager pour voir le monde et t√Ęcher de le r√©parer un peu. A mon retour, pour √©chapper au d√©sespoir, j’ai ouvert, moi aussi, un magasin de jouets. J’ai d√©sormais les cheveux aussi blancs que le vieil homme chenu qui m’ouvrait sa porte √† n’importe quel moment de la journ√©e.

¬† ¬† ¬†Minima m’avait remerci√© de la visite que je lui avais faite dans sa maison de nacre et de sable en acceptant mon hospitalit√© ¬ę¬†Au Royaume des Jouets¬†¬Ľ.

¬† ¬† J’√©tais parvenu, me semblait-il, √† reconstituer une partie de son histoire r√©cente malgr√© ses r√©ticences √† se livrer. Elle fr√©missait comme un jeune animal traqu√©. Quelle conduite devais-je adopter √† son √©gard¬†? Je voulais la prot√©ger. Cette enfant qui m’√©tait apparue soudainement √† la lisi√®re des vagues de l’oc√©an m’obligeait √† sortir de mon sommeil engourdi. Elle √©tait non seulement l’arch√©type de l’enfance mais une petite fille en chair et en os dont je devais prendre soin. Minima m’offrait la chance de ne pas finir en vieil homme rabougri¬†!

¬† ¬† ¬†Ma boutique contenait le monde entier en miniature. Minima avait √©t√© int√©ress√©e par le train √©lectrique, et par les maisons qui longeaient son parcours. Comme dans l’ancienne maison de garde-barri√®re o√Ļ elle avait s√©journ√©, le chemin de fer croisait un chemin vert. La¬†locomotive tournait en rond sur le circuit. Elle dessinait le cercle de la terre. Des gardes surveillaient les barri√®res. Des feux s’allumaient, rouges ou verts. Le train changeait de voie quand elle manoeuvrait les aiguillages. Elle se sentait alors toute-puissante, comme Dieu, elle ne voulait que du bien aux voyageurs¬†!

¬† ¬† ¬†Une horloge ronde indiquait l’heure au fronton de la gare. Certains rataient le train, peut-√™tre n’avaient-ils pas appris √† lire. Une figurine qu’elle appelait ¬ę¬†Rosana¬†¬Ľ priait pour ne plus √™tre laiss√©e sur le quai. Elle arr√™tait le train √† sa guise, au gr√© de chacun. Les remerciements lui allaient droit au coeur. Elle avait chang√© de plan√®te, elle n’√©tait plus une cible. Elle commandait aux machines, leurs rouages fonctionnaient harmonieusement. Elle s’√©tait souvenue que sa m√®re mettait parfois de l’huile dans le moteur de la machine √† coudre avec un petit bidon termin√© par un bec aussi fin qu’une aiguille. Leur vie de famille n’aurait pas d√Ľ se d√©traquer¬†!

¬† ¬† ¬†Un soldat d’op√©rette aux habits chamarr√©s battait son tambour avec des gestes saccad√©s. Il tournait la t√™te du c√īt√© gauche quand la baguette droite s’abaissait pour frapper. Les plumes de son chapeau fr√©missaient. Quand il regardait droit devant lui, les deux baguettes relev√©es √©taient r√©unies par la pointe. Le mouvement paraissait perp√©tuel. D√®s qu’il ralentissait, Minima tournait une cl√© dans le dos du soldat qui reprenait de l’allant…

¬† ¬† ¬†Je lui avais expliqu√© le fonctionnement de mes jeux de construction et, avec un Meccano, j’avais fabriqu√© des grues. Elle faisait semblant de les utiliser en sens inverse pour soulever du sol des toits et des murs √©croul√©s…

¬† ¬† ¬†Pendant qu’elle s’abandonnait au bonheur de jouer, je cherchais un¬†deus ex machina¬†qui aurait pu rendre √† sa vie son assise familiale… Mon dieu machinal red√©clenchait l’automatisme de l’espoir…

¬† ¬† ¬†La nuit tomb√©e, j’avais branch√© des fils dans des prises √©lectriques. L’int√©rieur des maisons s’√©tait illumin√© en m√™me temps que les rues sous les alignements de r√©verb√®res. Minima s’√©tait √©merveill√©e de pouvoir embrasser d’un seul coup d’oeil une ville enti√®re. L’ensemble s’animait, les trains et les voitures circulaient. Elle d√©couvrait le don d’ubiquit√©. Les r√©seaux de faisceaux lumineux organisaient dans l’obscurit√© un spectacle qui la fascinait. J’√©tais heureux que Balthazar le magicien puisse mettre en Ňďuvre pour elle cette symphonie du monde…

18

¬† ¬† ¬†Ainsi, Minima avait r√©ussi √† s’√©chapper du Centre o√Ļ elle avait √©t√© retenue. Elle √©tait recherch√©e, ¬ę¬†WANTED¬†¬Ľ comme Billy-the-Kid¬†!

¬† ¬† ¬†Elle ne valait pas cher et risquait de dispara√ģtre de la circulation pour un oui ou pour un non. Le monde fonctionnait selon ce principe binaire primaire qui d√©clenchait en elle le m√©canisme de la peur √† chaque fois qu’elle voyait Rosana se laisser bousculer. Comme elle, Minima n’aimait pas se bagarrer. Elle pr√©f√©rait se dissimuler dans les plis de sa jupe ou se cacher dans le terrain vague √† l’abri de son ombre. Elle reconstituait sans cesse, feu rouge, feu vert, la sc√®ne de l’ogre qui soufflait sur les familles comme sur des f√©tus de paille. Cette volont√© aveugle (?) √©tait inscrite dans les contes sous le nom de¬†m√©chancet√©. Elle avait son √©quivalent salutaire sous le nom de¬†bont√©. Les dangers n’avaient pas d’importance puisque le conte finirait bien¬†!

¬† ¬† ¬†Des hurlements de sir√®nes pr√©c√©daient les √©clairs de gyrophares qui recherchaient les hors-la-loi dans les rues voisines. Des rais de lumi√®re crue p√©n√©traient jusqu’√† elle √† travers les fentes de la palissade. Les rayons tournants d√©pla√ßaient un faisceau de rayures noires form√© par l’obstacle des planches. Minima se trouvait dans une sorte de cage mais personne ne le savait. Les projecteurs de la police passaient √† c√īt√© du¬†DESPERADO

19

¬† ¬† ¬†Cass√©e? Etait-elle cass√©e?… La t√™te trop lourde de Rosana tirait son buste vers le sol. De loin, la forme de son corps n’avait plus la douceur d’une courbe. Il paraissait pli√© (cass√©?) en deux parties aplaties l’une contre l’autre. Ses mains, qui lui cachaient le visage, glissaient imperceptiblement entre ses genoux. Le contrepoids qu’elles exer√ßaient l’emp√™chait √† peine de basculer. Minima craignait √† tout moment son effondrement. Pourtant, elle savait qu’elle¬†r√©sistait. Elle savait que Rosana r√©citait en elle-m√™me les paroles de granit que leurs anc√™tres avaient confi√©es au souffle de la m√©moire transmise, et qu’elle avait glan√©es sur les chemins. Minima √©tait fascin√©e par sa faiblesse de granit. La fa√ßon de r√©sister de Rosana paraissait lui √īter toute vie. Minima prenait peur. Elle criait. Sa voix r√©sonnait sur les quais presque vides entre les passages des trains…

Cri

Cri de granit…

[Retour √† l’accueil]

20

¬† ¬† ¬†Les √©v√©nements s’√©taient pr√©cipit√©s. Apr√®s son √©vasion, Minima avait retrouv√© Rosana √† bout de forces devant la gare.

¬† ¬† ¬†Pour communiquer avec Minima, son fr√®re avait mis au point un syst√®me d’encoches qu’il taillait sur la palissade du terrain vague. Il avait eu vent de ses cachettes et de ses amiti√©s. Elle l’apercevait parfois √† proximit√© de la gare ou le nez coll√© aux vitrines des bazars de jouets. Il avait un plan pour les remettre sur la bonne trajectoire.

¬† ¬† ¬†Minima mettait Rosana dans la confidence. Elle la voyait se redresser un peu, esquisser un sourire, r√©appara√ģtre √† la surface de la vie. Pour √™tre s√Ľrs de r√©ussir, ils auraient besoin d’elle, de ses paroles de granit. Minima lui parlait de la beaut√© de l’√ģle o√Ļ ils aborderaient, de sa poussi√®re √©toil√©e la nuit, sablonneuse le jour, qui tisserait des voiles de soie pour les soustraire √† la vue des malveillants.

¬† ¬† Avec de la craie rouge et de la craie blanche, le fr√®re de Minima avait dessin√© une cible contre les planches de la palissade. Les cercles concentriques √©taient interrompus par les fentes. Le coeur √©tait cribl√© par un faisceau de petits trous. Il gagnait presque √† tous les coups. Entre deux lancers de fl√©chettes, il taillait des encoches sur d’autres planches qui servaient de panneaux d’affichage √† l’intention de Minima. Personne d’autre qu’elle ne pouvait comprendre les signes qu’il avait invent√©s. Son plan se pr√©cisait. Il allait bient√īt lui demander de passer √† l’action.

¬† ¬† ¬†Elle r√©pondait aux messages de son grand fr√®re en utilisant des cailloux. Un galet de couleur claire signifiait son d√©sir de courir sur les plages de l’√ģle id√©ale qu’il avait rep√©r√©e sur la carte du monde. Un morceau de brique rouge pr√©figurait la premi√®re pierre de la maison qu’ils allaient y reconstruire. Elle avait aussi dans sa r√©serve de signaux un boulet de charbon, un tesson de bouteille, des morceaux de tout et de n’importe quoi. Il revendrait la ferraille, il emporterait les bouts de ficelle pour amarrer leur chaloupe au port. Dans le tamis de ses trouvailles, Minima esp√©rait qu’il d√©couvre de l’or…

21

¬† ¬† ¬†Je ne suis pas certain de pouvoir terminer ce r√©cit. Je n’en ai pas la cl√©. Peut-√™tre qu’un jour… Je l’esp√®re de toutes mes forces.

¬† ¬† ¬†J’ai gard√© d’elle un bout d’√©toffe bleu roi qui a d√Ľ tomber de son sac ou de l’une de ses poches. Des signes que je ne sais pas d√©chiffrer ont √©t√© trac√©s √† la craie. J’ai fini par comprendre que ce soir-l√† avait probablement √©t√© celui du grand rendez-vous…

¬† ¬† ¬†Elle s’√©tait endormie au milieu de la boutique, entre les grues et les trains √©lectriques. Les feux clignotaient, rouges ou verts. Je n’avais pas d√©branch√© l’√©lectricit√© pour ne pas √©teindre ses r√™ves. J’ai d√Ľ, comme un vieil idiot, m’assoupir. Je ne pourrai jamais me le pardonner.

¬† ¬† ¬†J’ai suivi plusieurs pistes pour essayer de la retrouver. J’ai pris le train et j’ai cherch√© de gare en gare. J’ai vu des femmes qui ressemblaient √† Rosana et des enfants qui ressemblaient √† Minima. Je me suis pr√©sent√© au Centre de Retenue provisoire le plus proche, mais le directeur n’a pas pu me recevoir, on m’a dit qu’il √©tait d√©bord√© de travail. Je suis all√© aussi interroger les garde-c√ītes de l’autre c√īt√© de l’oc√©an.

     Je continue de me rendre à la périphérie des villes à la recherche de campements. Je dors parfois à la belle étoile.

¬† ¬† Dans les terrains vagues, je regarde le monde √† travers les planches disjointes des palissades. Il appara√ģt stri√©, ray√©. Les passants qui marchent librement de l’autre c√īt√© ne voient pas ce treillage qui les fragmente √† leur insu. J’aper√ßois le spectre de la vie, son armature secr√®te, ses lignes de partage. Je vois sans le voir, en m√™me temps, un corps en mouvement barr√© par une lame de bois. Les barreaux se fondent l’un en l’autre au rythme des marcheurs. Les fa√ßades des immeubles, bien ancr√©es dans le sol, montrent une continuit√© en tranches, qu’il est possible de suivre de fente en fente. Je poursuis ainsi mes souvenirs, qui fuient en s√©ries d’images d√©coup√©es. Les mains devant les yeux pour mieux me concentrer, je t√Ęche de les fixer √† travers les fentes de mes doigts √©cart√©s.

¬† ¬† ¬†Partout o√Ļ je vais, je laisse mon nom et mon adresse pour qu’on me donne des nouvelles de Minima.

¬† ¬† ¬†J’ai commenc√© ce r√©cit pour que l’attente soit moins insupportable.

??????????????????????

??????????????????????

*Les expulsions r√©p√©t√©es de familles Roms¬†et¬†les¬†drames v√©cus par les migrants notamment √† Calais sont √† l’origine de cette histoire..