enfance

L’escalier

  Ce texte est ma contribution n°5 à l’atelier d’hiver de François Bon

     Nous sommes des dizaines de petits corps qui se pressent les uns contre les autres dans ce grand escalier qui nous conduit au-dessus de nous-mĂŞmes, lĂ -haut, dans l’univers des grandes personnes dont la tâche est de nous expliquer le monde en se mettant Ă  notre portĂ©e, petites tables et petites chaises, l’univers des classes, je suis dans la plus petite, je viens de l’Ă©cole maternelle, pas de bien loin, une porte presque Ă  cĂ´tĂ©, il n’y avait pas d’escalier, ici, tout est diffĂ©rent, plus grand, plus inquiĂ©tant, la voix intimidante de la directrice nous commande de nous calmer et de faire moins de bruit en montant ou en descendant, selon l’heure de la journĂ©e, cet escalier imposant qui bifurque au moins trois fois avant de dĂ©boucher sur un long corridor… aujourd’hui, c’est la première fois, je m’en souviendrai toute ma vie, quelques instants seulement et puis toute une vie, comme c’est Ă©trange, le temps que nous passons Ă  vivre, je ne m’y ferai jamais Ă  ce grand escalier de la vie qu’il faut sans cesse monter ou descendre, monter, descendre… aujourd’hui, c’est-Ă -dire maintenant, pas l’aujourd’hui de l’autrefois quand pour la première fois je montais cet escalier qui me conduisait dans la classe du cours prĂ©paratoire, aujourd’hui, c’est-Ă -dire en ce moment, un moment d’Ă©criture qui me fait arpenter l’espace de ma vie avec ses hauts et ses bas, aujourd’hui, je descends l’escalier de mon existence et j’ai un peu peur comme au tout dĂ©but… mais comme ce jour-lĂ , quand pour la première fois je m’Ă©levais pĂ©niblement vers les hauteurs du savoir auquel l’Ă©cole avait pour mission de nous faire accĂ©der, il y a si longtemps que je devrais l’avoir oubliĂ©,  j’essaie de ne pas avoir peur…  on entendait le martèlement de nos pas sur les marches, nous comme un troupeau, oĂą Ă©taient les chiens de berger?… la directrice de l’Ă©cole Ă©levait la voix comme pour nous emmener vers des cimes insoupçonnables, et ses ordres cherchaient Ă  canaliser notre poussĂ©e dĂ©sordonnĂ©e entre le mur et la rampe… je me sentais bousculĂ©e, ballotĂ©e, prise dans une nasse, je ne voyais rien au-delĂ  des corps qui m’entouraient de toute part au risque de m’Ă©touffer, mes jambes se pliaient et se dĂ©pliaient mĂ©caniquement pour monter les marches comme si j’Ă©tais devenue une marionnette dont on tire les ficelles ou comme si les mouvements de mes voisines (l’Ă©cole de l’Ă©poque n’Ă©tait pas mixte!) me propulsaient en avant sans que je le veuille, je regardais mes pieds par peur de trĂ©bucher, si je tombais, la foule de mes semblables pouvait me piĂ©tiner Ă  tout moment! L’expression de mon visage Ă©tait peut-ĂŞtre celle d’un personnage de Munch, j’imagine Ă  distance mon visage effrayĂ© et les cris qui ne parvenaient pas Ă  sortir de ma gorge… La montĂ©e est pĂ©rilleuse et les secondes interminables, il faut gagner notre statut de grandes et nous armer de courage pour affronter les Ă©preuves qui ne manquent pas de nous attendre quand nous aurons franchi le palier et traversĂ© le corridor pour atteindre notre classe, nous avons laissĂ© pour toujours derrière nous, au bas de l’escalier, nos enfances innocentes (nous sommes sur la Terre depuis si peu de temps!), nous devons apprendre Ă  vivre et la tâche est terrifiante, je ne me sens pas Ă  la hauteur… Je ne me sentirai jamais Ă  la hauteur… J’Ă©prouve le sentiment Ă©trange de ne jamais avoir quittĂ© cet escalier, d’ĂŞtre restĂ©e entre deux mondes, de ne rien avoir appris, de ne pas avoir rĂ©ussi Ă  mĂ©riter le monde idĂ©al qui nous avait Ă©tĂ© promis si nous Ă©tions bien sages, de vivre un mauvais rĂŞve, de ne plus pouvoir descendre mais d’ĂŞtre incapable de monter…

Double jeu

  Ce texte est ma contribution n°4 à l’atelier d’hiver de François Bon

     La vie comme une longue marche dans un couloir… ouvrir des portes, les refermer, entrer dans un lieu, le quitter, recommencer… constater de menues diffĂ©rences survenues dans l’intervalle de temps Ă©coulĂ©, meuble dĂ©placĂ©, carreau cassĂ©, rideaux changĂ©s… ne pas ĂŞtre soi-mĂŞme tout Ă  fait la mĂŞme personne en revenant au mĂŞme endroit… s’interroger sur la permanence, sur le mĂŞme, sur le sens de la marche, qui suis-je, oĂą vais-je?… et sur l’Ă©ternel recommencement… Mais il y a aussi ce lieu dans lequel on n’entrera plus jamais!… Ou, Ă  l’inverse, cet endroit fantasmĂ© pour lequel il a fallu attendre si longtemps avant d’avoir la chance de pouvoir aller… Il y a l’usine dont on entend parler chaque jour et que l’on essaie d’imaginer avec ses mĂ©tiers Ă  tisser et ses gros rouleaux de toile, le brouillard permanent pour humidifier le fil et le bruit incessant des fouets pour relancer les navettes… l’enfant ne l’a jamais vue que de l’extĂ©rieur dans un quartier Ă©loignĂ© Ă  la pĂ©riphĂ©rie de la ville, mais elle est en rĂ©alitĂ© au centre de la vie familiale qui se nourrit du salaire versĂ© au père et des souffrances qu’il endure… La vie se gagne et se joue dans tous les sens du terme, sĂ©rieusement ou pour rire, en franchissant les portes de l’Ă©cole, de l’Ă©glise, de la salle d’attente du mĂ©decin ou du dentiste, de la salle de patronage, de la boulangerie dont les parfums enivrants diffusĂ©s dans la rue donnent envie de croquer dans le pain croustillant, de la boutique du marchand de lĂ©gumes chez qui l’on s’enrhume Ă  force d’attendre son tour dans la fraĂ®cheur du magasin, de la boucherie oĂą l’on espère le cadeau rĂ©itĂ©rĂ© d’une rondelle de saucisson Ă  dĂ©guster sur le chemin du retour… et parfois le dimanche avec les parents, moments très attendus, en franchissant les portes d’un cinĂ©ma puis d’une brasserie oĂą l’on mange des frites en buvant de la bière pendant que les adultes discutent Ă  voix haute autour des tables et du comptoir… La vie comme une pièce de théâtre… des portes s’ouvrent et se ferment, des personnages entrent et sortent, hommes, femmes, enfants, isolĂ©s ou groupĂ©s, toute la petite troupe se dĂ©place et s’agite avec une gestuelle prĂ©visible qui dĂ©range ou enchante, les uns font comme ci, les autres comme ça, on rit, on pleure, on applaudit… Dans son casier, Ă  l’Ă©cole, la petite a cachĂ© de grandes feuilles que son oncle lui a donnĂ©es, sur la première d’entre elles, tout en haut, elle a Ă©crit Acte I… Son père lui paraĂ®t jouer double jeu. Il est ouvrier d’usine le jour et musicien le soir. Quand elle rentre de l’Ă©cole et qu’il rentre de l’usine, elle le regarde se raser de près et se faire beau pour se rendre Ă  l’OpĂ©ra de la grande ville voisine. Elle n’ose pas lui poser de questions car il a l’air très fatiguĂ© et ses yeux sont perdus dans le vague. Des bribes de conversations lui ont appris cependant qu’il devait descendre dans une fosse d’orchestre pour que des cantatrices puissent chanter sur une scène pendant qu’il joue de la contrebasse Ă  cordes. C’est un grand instrument aussi haut qu’une grande personne mais l’enfant ne peut que l’imaginer car son père ne s’exerce jamais Ă  la maison, il possède seulement un violon. Chaque soir, elle assiste Ă  sa mĂ©tamorphose. Les prĂ©paratifs transforment le vieil homme mal habillĂ© qui rentre de l’usine en presque jeune homme fringant digne du grand lustre de l’OpĂ©ra. Peut-ĂŞtre aura-t-elle la chance un jour de pĂ©nĂ©trer au coeur du mystère quand il aura des billets gratuits qui donneront le droit Ă  toute la famille de gravir les marches monumentales du grand Théâtre. C’est un lieu extraordinaire qui raconte en musique la vie de gens exceptionnels dont le commun des mortels doit tirer la leçon. Ainsi lui arrive-t-il de craindre que son père qui rajeunit le soir ne soit tombĂ© comme Faust dans un piège redoutable tendu par MĂ©phistophĂ©lès… Acte I. Le dĂ©cor est installĂ©, les personnages sont en place. La petite joue un rĂ´le secondaire qui consiste surtout Ă  observer. Elle aime les coulisses, elle est une spectatrice nĂ©e… Elle tient le grand registre du rĂ©pertoire, y seront consignĂ©s tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle entend. Si possible les rires plus que les pleurs, et la fantaisie d’un dĂ©miurge plutĂ´t que les foudres vengeresses du CrĂ©ateur… Les variations de la vie seront mises en musique, la tonalitĂ© de l’ensemble sera Ă  la fĂŞte. Personne ne sera triste, et quand elle Ă©crira tout en bas le mot FIN, les gens applaudiront l’Auteure.

Eau-forte

Ce texte est ma contribution n°3 Ă  l’atelier d’hiver de François Bon (suite…)

Trajet, petites tragédies

(suite…)

La maison démolie

     Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

     Les grues s’étaient comportĂ©es comme des machines de guerre… Elle avait entendu le bruit mat des boulets qu’elles avaient lancĂ©s en balançant leur long cou de girafes… les trous s’élargissaient, des pans entiers de murs tombaient… des rideaux de poussière s’élevaient des gravats en voilant les pièces Ă©ventrĂ©es… un vide Ă©trange apparaissait dans le sens vertical !… une fenĂŞtre battait des ailes, encore accrochĂ©e Ă  son support en chute… elle avait suspendu son souffle, comme pour retenir la vie… La gamine tente de m’expliquer… Nous sommes seuls, je ne sais pas d’oĂą elle vient… Elle est si petite !… Je ne suis qu’un vieux marchand de jouets qui tient une boutique sur la plage au bord de l’ocĂ©an… Depuis que je me suis retirĂ© de la vie rĂ©elle, après de longs voyages, je me suis fabriquĂ© un monde en miniature… Peut-ĂŞtre me fait-elle confiance parce que je la regarde comme une poupĂ©e ?… Je me tenais sur le seuil quand, de très loin, sa petite silhouette dansante m’a intriguĂ©, je l’ai rejointe au bord des vagues. Ă€ mes premières questions, elle a rĂ©pondu en faisant des pirouettes sur le sable mouillĂ©, puis elle s’est mise Ă  y tracer des lignes avec un bout de bois, et Ă  dĂ©corer son dessin avec les coquillages et les galets ramassĂ©s sur la plage… J’ai reconnu sa maison, elle m’a fait entrer dans l’intimitĂ© de son logis reconstituĂ©… Derrière cette fenĂŞtre-ci ou cette fenĂŞtre-lĂ , sous la lampe de la chambre ou celle de la cuisine, dans un cĂ´ne de lumière chaude qui rĂ©unissait la famille, les histoires entendues jadis, avant la dĂ©molition de la maison, continuent de lui fabriquer un abri de paroles qu’elle me donne en partage… Je fais connaissance avec sa mère, son père, ses frères et ses sĹ“urs… Son oncle, un saltimbanque, jouait de l’harmonica, de l’accordĂ©on et de la grosse caisse. Elle se souvient des coups de cymbale. Assise sur ses Ă©paules, elle agitait des grelots pour ajouter leur son Ă  ceux de l’homme-orchestre. Son père jouait du violon, la musique faisait partie des bagages de la famille. Elle me raconte par bribes son odyssĂ©e, je crois comprendre qu’elle a traversĂ© le monde d’Est en Ouest, et je pense Ă  mes propres voyages qui se dĂ©roulaient en sens inverse, d’Ouest en Est… nous aurions pu nous croiser… elle est lĂ  aujourd’hui devant moi, toute seule, comme une apparition, comme une hallucination… J’ai dĂ©posĂ© ma veste sur le sol pour en faire un tapis moelleux qui nous isole de l’humiditĂ© du sable. AttirĂ©e par la chaleur de mon pull, elle se blottit contre moi. Chez elle, autrefois, on s’allongeait sur des coussins pour dĂ©guster de dĂ©licieux gâteaux… Tandis qu’elle me parle, son logis prend forme… Je l’accompagne d’une pièce Ă  l’autre, j’ouvre puis je referme les portes, monte un escalier, traverse un couloir, entre dans une chambre, ouvre une fenĂŞtre, ferme des volets… un nouvel escalier me conduit au grenier, je redescends jusqu’à la cave, en profite pour remplir un seau de charbon, remonte dans la cuisine… elle me prĂ©cède en Ă©voquant ou plutĂ´t en invoquant (peut-ĂŞtre mĂŞme en les convoquant) des personnages-fantĂ´mes qui s’installent peu Ă  peu Ă  la place qu’ils occupaient autrefois… La petite entre en imagination dans une maison qui n’existe plus, ses yeux continuent de voir des objets disparus, emportĂ©s par les habitants au moment de leur fuite ou broyĂ©s en mĂŞme temps que les murs qui s’écroulaient… sa voix redonne la parole Ă  des personnes absentes ou mortes qui reprennent vie, leur prĂ©sence Ă  nos cĂ´tĂ©s est presque palpable, j’esquisse le geste de les interpeller, je perds le sens de la rĂ©alitĂ©… La plage oĂą nous sommes assis est dĂ©serte, la brise du soir nous caresse le visage, l’ocĂ©an nous offre en fond sonore la pulsation de son ressac… J’écoute l’enfant avec une profonde attention, je laisse sa voix fluette me guider vers des rĂ©gions inconnues… Mon coeur ne bat plus pour personne depuis si longtemps !… Quand la petite se tait, je la regarde avec inquiĂ©tude. Elle se perd dans des pensĂ©es tristes que je voudrais pouvoir effacer de la main sur son front… On dirait qu’elle ne trouve plus les mots de son histoire, et je l’appelle ma petite muette… son regard qui suit le vol d’une mouette revient alors vers moi et elle se met Ă  rire… Un jour, son père avait fabriquĂ© pour elle un pantin. Il l’avait accrochĂ© au-dessus de son lit. Le soir, avant de s’endormir, elle s’amusait Ă  tirer sur la ficelle qui articulait ses membres. Elle aimait son pantin comme un ami. C’est Ă  lui qu’elle se confiait quand elle avait un souci, comme le jour oĂą elle avait appris que les autoritĂ©s du pays voulaient dĂ©molir leur maison… Elle se tait, ses yeux sont remplis de larmes… j’ai la sensation de voir ses pensĂ©es se fracasser contre les murs dĂ©truits… elle ne connaissait pas le jour exact, un matin, la famille fut rĂ©veillĂ©e par de grands coups dans la porte, et l’enfant avait enfilĂ© ses habits Ă  toute vitesse, oubliant de dĂ©crocher son ami pour le mettre Ă  l’abri dans le berceau de son sac… elle l’avait vu ensuite gesticuler contre le mur de sa chambre en train de s’effondrer… je voudrais tant l’aider Ă  relever les ombres de sa vie ancienne !… La tristesse de ses souvenirs entre en rĂ©sonance avec la mienne… de très lointaines rĂ©miniscences me reviennent bizarrement d’un passĂ© que je croyais mort ou annulĂ©, complètement annihilĂ©… je comprends aujourd’hui comme jamais pourquoi j’avais dĂ©sirĂ© tout oublier !… La mĂ©moire est comme une maison qui serait Ă  la fois intacte et dĂ©molie. Les objets du souvenir restent Ă  leur place, mais on ne peut plus les toucher… une sorte d’écran nous sĂ©pare de nos sensations… sous les coups de boutoir assenĂ©s par le temps comme par les vĂ©ritables machines Ă  dĂ©truire, les Ă©chafaudages intĂ©rieurs se disloquent en tentant de retenir intactes des constructions condamnĂ©es… L’enfant ne le sait pas encore… elle rassemble ses petites forces pour essayer de recoller les morceaux et de reboucher les trous… elle ne sait pas encore que l’entreprise est vaine, que les murs de la maison dĂ©molie ne se relèveront jamais, que son ami le pantin a dĂ©finitivement disparu au milieu des gravats… En l’écoutant, je me promène au milieu des ruines de ma propre existence… je me souviens d’un pantin ou de son Ă©quivalent… je me souviens des guerres que j’ai subies et du dĂ©sespoir qui en rĂ©sulte… sa peine m’accable… par un Ă©trange dĂ©doublement, je me sens ĂŞtre cette petite fille mystĂ©rieuse venue d’ailleurs qui se blottit contre moi… j’ai le sentiment troublant que ses sentiments sont les miens, que son histoire rejoint la mienne… il y a si longtemps… dans une maison abandonnĂ©e dans les dunes… les mouettes rieuses paraissaient se moquer !… je jouais près d’un blockhaus… j’écoutais l’appel narquois des mouettes en rĂŞvant de voyages et de grands horizons… ce qu’il s’est passĂ© ensuite ?… je n’imaginais pas cela possible… ma mĂ©moire Ă  cet endroit est une sorte de trou noir qui a tout englouti…

La vie palpitant dans le monde

Isabelle Pariente-Butterlin

Elles tournent autour de moi. Ça vibre. C’est vivant. Tes questions ! Moi, je m’y perds.

— Maman ?
— Quoi, ma puce ?
— Tu vas dire non …
— Pose ta question, sinon tu ne sauras pas !
— Mais non : tu vas dire non.
— Pourquoi tu dis ça ? Tu n’en sais rien : peut-être que je dirai oui !
— Tu vas dire oui !?
— Je ne sais pas, mon cœur, pose cette question !
— Tu voudrais bien m’acheter un doudou ?
— Attends, on avait dit « pas de cadeau »Â ! Et puis lĂ , on fait les courses pour ce soir. J’ai besoin de crème fraĂ®che. Attends une seconde.
— Maman ?
— Quoi mon cœur ?
— J’ai plus de doudou.
— Arrête, tu veux bien ?, je ne sais même plus comment les ranger. Attends deux secondes. On avait dit qu’on prenait du poisson.
— Je peux avoir des crevettes ?
— Des crevettes ? Attends, je regarde ce qu’il y a. Des petites grises ?
— Oui, c’est mes préférées. Je suis obligée de manger du poisson ?
— Ce sera bon, tu sais ? Je le ferai en papillotes.
— Il me faut une gomme pour l’école.
— Oui, tu me l’as dit trois fois déjà, on va essayer de faire dans l’ordre sinon on n’en sortira pas. Il ne faut rien oublier pour les invités, tu sais ? Il faut que tu m’aides. Fais moi penser au Safran.
— C’est quoi, le safran ?
— Tu sais, c’est poudre jaune du pistil des fleurs. Ça parfume le riz. Après il est tout jaune. C’est joli.
— Pourquoi tu fais pas des listes pour rien oublier ? Les mamans de mes copines elles en font, elles.
— Je ne sais pas, mon cĹ“ur. Pour entraĂ®ner ma mĂ©moire peut-ĂŞtre et puis ça m’ennuie, de faire des listes de courses. Attends, on oublie un truc …
— On peut prendre des fraises ?
— Si tu veux, ma puce, je n’y pensais pas. C’est une bonne idée. On va voir si elles sentent bon, tu veux ?
— On a bientôt fini, Maman ? J’en ai assez moi.
— Je me demande si …
— Tu viens, Maman ?

Tes questions, comme des volutes. Tes désirs, comme des élans, quelque chose comme la vie palpitant dans le monde. C’est comme si tu le coloriais sur le fond gris des obligations.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 mai 2012.

Tu as le droit d’être toi

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Ils ne comprennent pas tes larmes.

Parfois, c’est désarmant, les adultes tournent en boucle autour d’une seule idée :
— C’est de la comédie, il ne faut pas se laisser avoir.
Tes larmes coulent, et ils ne comprennent que cela, ils ne savent dire que cela, c’est leur seule défense, leur seule parade, il y a des années que je les observe, et ils n’ont que cette pauvre stratégie. Toujours la même. Elle est tellement usée qu’on devine leurs détresses inconsolées, et le béton brut qu’ils ont dû mettre par dessus. Je les regarde et je n’ai pas l’impression de leur ressembler. Je les regarde et je n’ai pas non l’intention que tu leur ressembles.

Tu pleures, parce qu’à l’école un enfant dans la cour t’a bousculée, c’est de la comédie, disent-ils, il faut t’endurcir, t’apprendre la vie, ajoutent-ils en se retournant vers moi, il ne faut pas se laisser avoir par tes pleurs, tu veux seulement le faire punir, voilà tout, et il faut bien t’apprendre la vie, et t’endurcir.
Je rassemble tes forces en te tenant dans mes bras, je te protège du bruit de leurs paroles, n’écoute pas, viens, pense à autre chose, pense seulement qu’on ne les a pas assez consolés quand ils étaient à ta place, et que cela, ils ne savent pas le faire parce que personne, jamais, ne les a consolés ; je t’assure que le monde n’est pas toujours comme ça, viens, oublie-les, même si le monde est comme ça, que le monde n’est pas tout entier comme ça, même s’il y a des gamins idiots et des adultes qui le sont encore plus, des adultes fossilisés dans leur idiotie de gamins idiots, ça me met en colère, tu sais, mais le monde n’est pas comme ça, le monde n’est pas tout entier comme ça, puisque toi, tu n’es pas comme ça. Il suffit que tu sois différente pour que le monde tout entier soit différent.

Tu pleures parce que tu ne veux pas mettre la tête sous l’eau. Ils disent que c’est de la comédie, qu’il faut te laisser avec eux, et qu’ils t’apprendront à mettre la tête sous l’eau. Ils disent que je dois te laisser, que c’est plus facile si je te laisse. Avec eux ? Et pourquoi ? Qu’est-ce que ça peut me faire, à moi, que tu ne veuilles pas, pas tout de suite, pas maintenant, que tu n’aies pas ton brevet d’aisance aquatique, comme ils disent, comme ils jargonnent, ce sont les mêmes tu sais, les premiers qui me reprocheront de jargonner parce que je parle d’objets anhoméomères et qui me demanderont si tu as ton brevet d’aisance aquatique, et qui prendront un air navré quand je leur dirai que tu adores prendre ton bain le soir et que tu y passes des heures, et que tu es très à l’aise avec le gel douche, surtout quand tu inventes de nouveaux parfums en les mélangeant tous, et que le brevet d’aisance aquatique, oui, moi, je te le donne, avec deux étoiles et un sourire.

Je rassemble mes forces. Le plus compliqué, c’est de te faire comprendre une chose, une seule. Tu as le droit. C’est tout. C’est tout simple. Tu as le droit de prendre quatre ans pour apprendre à nager, tu as le droit de t’embrouiller dans l’orthographe, et de confondre ce et se, et je te l’ai déjà dit, si tu arrives à avoir zéro et à ne pas pleurer, tu as un cadeau, j’aimerais tellement que tu t’en souviennes, tu as le droit de faire des bêtises, et de cacher mes clefs dans ta boîte à trésors, avec des carrés de chocolat et un échantillon de fond de teint, j’ai le droit de protester et tu as le droit d’expérimenter, tu as le droit de prendre du temps, tu as le droit de ne pas filer droit tout le temps, tu as le droit de musarder sur ta route, et d’en dessiner toi-même le déroulement à la surface du monde, et aussi de mettre du vernis à ongle pour aller à l’école, oui, même du vert pomme, tu as le droit de chaparder des biscuits dans le placard, et moi je te courrai après, petite voleuse, tu as le droit de ne pas être sage, tu as même ce droit-là. Tu as le droit d’être un enfant. Tu as le droit d’être toi.

Je me demande bien tout ce qu’on leur a interdit, à ces adultes, pour qu’ils soient devenus ce qu’ils sont.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 mai 2012.

 

 

Si tu savais comme je m’en veux d’être adulte â€¦

Isabelle Pariente-Butterlin

 

… et parfois, ces grosses larmes dont toi seule a le secret, elles commencent à couler, sans qu’on comprenne toujours pourquoi, sans même qu’on ait le temps de réaliser ce qui vient de se passer, ce qui t’a touchée en plein cœur. Si tu savais alors, les reproches que je me fais, et comme je me sens maladroite et brutale, quand ces larmes énormes et transparentes se suivent les unes après les autres, sur l’arrondi de ta joue, soudain en feu.

J’ai des excuses et je n’en ai pas.

Tu sais, c’est toujours comme ça, je rentrais de loin, j’étais fatiguée, je titubais de sommeil, tu étais contente de me revoir, nous avions tardé, repoussé dans les lointains le sommeil, raconté des histoires, encore une autre, toi d’abord, ensuite moi, ri, toutes les trois, échangé des secrets, puis, pourtant je le savais, l’heure avançait, soudain elle m’a rattrapée, je m’étais rendue compte que le jour m’échappait, le monde adulte m’a saisie, avec cette emprise froide et angoissante qu’il sait opposer à tous les élans, parfois, je le sens, quelque chose se resserre, et il n’y a plus moyen de faire autrement, il y avait encore des choses à faire, je ne te raconte pas cela de la vie d’adulte, mais elle est aussi tissée de ces mouvements contradictoires et inverses qui s’annulent et s’éteignent, c’est comme ça, la vie d’adulte, je déteste,

ce n’est pas une excuse.

Je suis partie faire ces choses idiotes qui usent le jour jusqu’à la corde, et qui s’inscrivent dans la sĂ©rie continue des « il faut », « il faut … », opĂ©rateur modal de la vie adulte, toute phrase introduite par « il faut » est la phrase asservie d’un adulte qui plie l’échine devant la vie, je les dĂ©teste et je dĂ©teste plus encore m’entendre les prononcer, et me les opposer toute la journĂ©e, lĂ  j’en Ă©tais Ă  un « il faut » absurde qui devait ĂŞtre de l’ordre « il faut faire la vaisselle et ensuite il faudra que je rĂ©ponde Ă  mes mails et après il faudrait pas que je me couche trop tard », parce que en gĂ©nĂ©ral ils ont la perversitĂ© de se contredire et de tendre des pièges dans lesquels on tombe.

Et quand je suis revenue, un peu plus tard, parce qu’il y avait des petits bruits que je ne comprenais pas, que je n’identifiais pas, tu m’es apparue, toute petite, minuscule, perdue dans la nuit dont je pensais qu’elle t’enveloppait doucement, ton petit visage dévoré de larmes et crispé sur les oreillers creusés et qui commençaient à être humides, m’a saisie, il est venu se graver dans ma mémoire. Tu pleurais à chaudes larmes, parce que je ne t’avais pas embrassée.

Si tu savais comme je m’en veux d’être adulte …

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 mai 2012.

 

Ă  la lumière de ta prĂ©sence

Isabelle Pariente-Butterlin 

 

— Qu’est-ce que tu fais, mon écureuil ?

Tu as des comportements de chat. Tu ne viens jamais quand je t’appelle, mais tu me tournes autour quand je suis occupée. Je sens, quand je travaille, ton menton qui s’appuie sur mon épaule, tu regardes par dessus ce que j’écris, qui ne peut avoir pour toi strictement aucun intérêt, mais tu me sens absorbée, ce qui contrarie visiblement tes plans, et tu laisses tomber d’une voix désapprobatrice, je perçois très bien la critique :

— Je comprends rien Ă  ce que tu Ă©cris … « dispositisionnelle », c’est quoi ?
— Oh, c’est un peu compliqué, tu sais, et puis ça n’intéresse pas grand monde …
— Dis-po-si-ti-tio-nnelle ?
— Non, pas tout à fait, là tu compliques encore : dis-po-si-tio-nnelle. Ça suffit comme ça, tu ne crois pas ?

Mais tu insistes, tu détestes que je t’exclus de mon monde, et tu as flairé une histoire intéressante. Tu n’as aucune intention de reculer même si je n’enlève pas mes lunettes et que je continue à regarder l’écran, en évitant de croiser ton sourire. Tu restes là, et ton petit menton insiste contre mon épaule. Je sens bien qu’il va falloir affronter la discussion et tenter le tout pour le tout :

— Ben tu vois, c’est comme le sucre. Le sucre, il peut fondre mais il ne fond que s’il y a de l’eau. Si tu ne mets pas d’eau, tu ne sais pas qu’il peut fondre. Personne ne le voit. Ton sucre, il est solide. D’ailleurs, une fois, je me suis fait mal en coupant un morceau de sucre avec les doigts. Et puis si tu mets de l’eau, alors il fond. On appelle ça une disposition. Une disposition à fondre.
— Comme le caramel ?
— Oui, exactement, comme quand on fait du caramel.
— Le dernier était raté.
— Oui, complètement, il était complètement raté, je savais même pas que ça pouvait se rater, mais il était raté !
— Il y en a d’autres, des disposititions ?

Oui, il y en a d’autres, et certaines dont j’ignorais complètement l’existence. La disposition de la vie à la légèreté et au bonheur quand simplement tu entres quelque part. La disposition du monde à être doré et coloré quand je suis avec toi. C’est étonnant, toutes ces dispositions inconnues qui se révèlent peu à peu à la lumière de ta présence.

— Et toi, tu travailles là-dessus ?
— Euh oui, parfois, pas seulement, tu sais.
— Oui, tu travailles aussi sur les doughnuts !

Je ne vais pas m’en sortir. Si on aborde cette discussion, je sens que je vais perdre la partie. Je n’aurais jamais dû t’expliquer que la question du doughnut était très difficile d’un point de vue ontologique, parce qu’il faut décider si le trou du doughnut fait ou non partie du doughnut. Depuis ce jour-là, tu me regardes d’un air soupçonneux quand je travaille …

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er mai 2012.