enfance

La vie palpitant dans le monde

Isabelle Pariente-Butterlin

Elles tournent autour de moi. Ça vibre. C’est vivant. Tes questions ! Moi, je m’y perds.

— Maman ?
— Quoi, ma puce ?
— Tu vas dire non …
— Pose ta question, sinon tu ne sauras pas !
— Mais non : tu vas dire non.
— Pourquoi tu dis ça ? Tu n’en sais rien : peut-ĂȘtre que je dirai oui !
— Tu vas dire oui !?
— Je ne sais pas, mon cƓur, pose cette question !
— Tu voudrais bien m’acheter un doudou ?
— Attends, on avait dit « pas de cadeau »Â ! Et puis lĂ , on fait les courses pour ce soir. J’ai besoin de crĂšme fraĂźche. Attends une seconde.
— Maman ?
— Quoi mon cƓur ?
— J’ai plus de doudou.
— ArrĂȘte, tu veux bien ?, je ne sais mĂȘme plus comment les ranger. Attends deux secondes. On avait dit qu’on prenait du poisson.
— Je peux avoir des crevettes ?
— Des crevettes ? Attends, je regarde ce qu’il y a. Des petites grises ?
— Oui, c’est mes prĂ©fĂ©rĂ©es. Je suis obligĂ©e de manger du poisson ?
— Ce sera bon, tu sais ? Je le ferai en papillotes.
— Il me faut une gomme pour l’école.
— Oui, tu me l’as dit trois fois dĂ©jĂ , on va essayer de faire dans l’ordre sinon on n’en sortira pas. Il ne faut rien oublier pour les invitĂ©s, tu sais ? Il faut que tu m’aides. Fais moi penser au Safran.
— C’est quoi, le safran ?
— Tu sais, c’est poudre jaune du pistil des fleurs. Ça parfume le riz. Aprùs il est tout jaune. C’est joli.
— Pourquoi tu fais pas des listes pour rien oublier ? Les mamans de mes copines elles en font, elles.
— Je ne sais pas, mon cƓur. Pour entraĂźner ma mĂ©moire peut-ĂȘtre et puis ça m’ennuie, de faire des listes de courses. Attends, on oublie un truc …
— On peut prendre des fraises ?
— Si tu veux, ma puce, je n’y pensais pas. C’est une bonne idĂ©e. On va voir si elles sentent bon, tu veux ?
— On a bientît fini, Maman ? J’en ai assez moi.
— Je me demande si …
— Tu viens, Maman ?

Tes questions, comme des volutes. Tes dĂ©sirs, comme des Ă©lans, quelque chose comme la vie palpitant dans le monde. C’est comme si tu le coloriais sur le fond gris des obligations.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1Ăšre mise en ligne et derniĂšre modification le 18 mai 2012.

Tu as le droit d’ĂȘtre toi

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Ils ne comprennent pas tes larmes.

Parfois, c’est dĂ©sarmant, les adultes tournent en boucle autour d’une seule idĂ©e :
— C’est de la comĂ©die, il ne faut pas se laisser avoir.
Tes larmes coulent, et ils ne comprennent que cela, ils ne savent dire que cela, c’est leur seule dĂ©fense, leur seule parade, il y a des annĂ©es que je les observe, et ils n’ont que cette pauvre stratĂ©gie. Toujours la mĂȘme. Elle est tellement usĂ©e qu’on devine leurs dĂ©tresses inconsolĂ©es, et le bĂ©ton brut qu’ils ont dĂ» mettre par dessus. Je les regarde et je n’ai pas l’impression de leur ressembler. Je les regarde et je n’ai pas non l’intention que tu leur ressembles.

Tu pleures, parce qu’à l’école un enfant dans la cour t’a bousculĂ©e, c’est de la comĂ©die, disent-ils, il faut t’endurcir, t’apprendre la vie, ajoutent-ils en se retournant vers moi, il ne faut pas se laisser avoir par tes pleurs, tu veux seulement le faire punir, voilĂ  tout, et il faut bien t’apprendre la vie, et t’endurcir.
Je rassemble tes forces en te tenant dans mes bras, je te protĂšge du bruit de leurs paroles, n’écoute pas, viens, pense Ă  autre chose, pense seulement qu’on ne les a pas assez consolĂ©s quand ils Ă©taient Ă  ta place, et que cela, ils ne savent pas le faire parce que personne, jamais, ne les a consolĂ©s ; je t’assure que le monde n’est pas toujours comme ça, viens, oublie-les, mĂȘme si le monde est comme ça, que le monde n’est pas tout entier comme ça, mĂȘme s’il y a des gamins idiots et des adultes qui le sont encore plus, des adultes fossilisĂ©s dans leur idiotie de gamins idiots, ça me met en colĂšre, tu sais, mais le monde n’est pas comme ça, le monde n’est pas tout entier comme ça, puisque toi, tu n’es pas comme ça. Il suffit que tu sois diffĂ©rente pour que le monde tout entier soit diffĂ©rent.

Tu pleures parce que tu ne veux pas mettre la tĂȘte sous l’eau. Ils disent que c’est de la comĂ©die, qu’il faut te laisser avec eux, et qu’ils t’apprendront Ă  mettre la tĂȘte sous l’eau. Ils disent que je dois te laisser, que c’est plus facile si je te laisse. Avec eux ? Et pourquoi ? Qu’est-ce que ça peut me faire, Ă  moi, que tu ne veuilles pas, pas tout de suite, pas maintenant, que tu n’aies pas ton brevet d’aisance aquatique, comme ils disent, comme ils jargonnent, ce sont les mĂȘmes tu sais, les premiers qui me reprocheront de jargonner parce que je parle d’objets anhomĂ©omĂšres et qui me demanderont si tu as ton brevet d’aisance aquatique, et qui prendront un air navrĂ© quand je leur dirai que tu adores prendre ton bain le soir et que tu y passes des heures, et que tu es trĂšs Ă  l’aise avec le gel douche, surtout quand tu inventes de nouveaux parfums en les mĂ©langeant tous, et que le brevet d’aisance aquatique, oui, moi, je te le donne, avec deux Ă©toiles et un sourire.

Je rassemble mes forces. Le plus compliquĂ©, c’est de te faire comprendre une chose, une seule. Tu as le droit. C’est tout. C’est tout simple. Tu as le droit de prendre quatre ans pour apprendre Ă  nager, tu as le droit de t’embrouiller dans l’orthographe, et de confondre ce et se, et je te l’ai dĂ©jĂ  dit, si tu arrives Ă  avoir zĂ©ro et Ă  ne pas pleurer, tu as un cadeau, j’aimerais tellement que tu t’en souviennes, tu as le droit de faire des bĂȘtises, et de cacher mes clefs dans ta boĂźte Ă  trĂ©sors, avec des carrĂ©s de chocolat et un Ă©chantillon de fond de teint, j’ai le droit de protester et tu as le droit d’expĂ©rimenter, tu as le droit de prendre du temps, tu as le droit de ne pas filer droit tout le temps, tu as le droit de musarder sur ta route, et d’en dessiner toi-mĂȘme le dĂ©roulement Ă  la surface du monde, et aussi de mettre du vernis Ă  ongle pour aller Ă  l’école, oui, mĂȘme du vert pomme, tu as le droit de chaparder des biscuits dans le placard, et moi je te courrai aprĂšs, petite voleuse, tu as le droit de ne pas ĂȘtre sage, tu as mĂȘme ce droit-lĂ . Tu as le droit d’ĂȘtre un enfant. Tu as le droit d’ĂȘtre toi.

Je me demande bien tout ce qu’on leur a interdit, à ces adultes, pour qu’ils soient devenus ce qu’ils sont.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1Ăšre mise en ligne et derniĂšre modification le 14 mai 2012.

 

 

Si tu savais comme je m’en veux d’ĂȘtre adulte â€Š

Isabelle Pariente-Butterlin

 


 et parfois, ces grosses larmes dont toi seule a le secret, elles commencent Ă  couler, sans qu’on comprenne toujours pourquoi, sans mĂȘme qu’on ait le temps de rĂ©aliser ce qui vient de se passer, ce qui t’a touchĂ©e en plein cƓur. Si tu savais alors, les reproches que je me fais, et comme je me sens maladroite et brutale, quand ces larmes Ă©normes et transparentes se suivent les unes aprĂšs les autres, sur l’arrondi de ta joue, soudain en feu.

J’ai des excuses et je n’en ai pas.

Tu sais, c’est toujours comme ça, je rentrais de loin, j’étais fatiguĂ©e, je titubais de sommeil, tu Ă©tais contente de me revoir, nous avions tardĂ©, repoussĂ© dans les lointains le sommeil, racontĂ© des histoires, encore une autre, toi d’abord, ensuite moi, ri, toutes les trois, Ă©changĂ© des secrets, puis, pourtant je le savais, l’heure avançait, soudain elle m’a rattrapĂ©e, je m’étais rendue compte que le jour m’échappait, le monde adulte m’a saisie, avec cette emprise froide et angoissante qu’il sait opposer Ă  tous les Ă©lans, parfois, je le sens, quelque chose se resserre, et il n’y a plus moyen de faire autrement, il y avait encore des choses Ă  faire, je ne te raconte pas cela de la vie d’adulte, mais elle est aussi tissĂ©e de ces mouvements contradictoires et inverses qui s’annulent et s’éteignent, c’est comme ça, la vie d’adulte, je dĂ©teste,

ce n’est pas une excuse.

Je suis partie faire ces choses idiotes qui usent le jour jusqu’à la corde, et qui s’inscrivent dans la sĂ©rie continue des « il faut », « il faut 
 », opĂ©rateur modal de la vie adulte, toute phrase introduite par « il faut » est la phrase asservie d’un adulte qui plie l’échine devant la vie, je les dĂ©teste et je dĂ©teste plus encore m’entendre les prononcer, et me les opposer toute la journĂ©e, lĂ  j’en Ă©tais Ă  un « il faut » absurde qui devait ĂȘtre de l’ordre « il faut faire la vaisselle et ensuite il faudra que je rĂ©ponde Ă  mes mails et aprĂšs il faudrait pas que je me couche trop tard », parce que en gĂ©nĂ©ral ils ont la perversitĂ© de se contredire et de tendre des piĂšges dans lesquels on tombe.

Et quand je suis revenue, un peu plus tard, parce qu’il y avait des petits bruits que je ne comprenais pas, que je n’identifiais pas, tu m’es apparue, toute petite, minuscule, perdue dans la nuit dont je pensais qu’elle t’enveloppait doucement, ton petit visage dĂ©vorĂ© de larmes et crispĂ© sur les oreillers creusĂ©s et qui commençaient Ă  ĂȘtre humides, m’a saisie, il est venu se graver dans ma mĂ©moire. Tu pleurais Ă  chaudes larmes, parce que je ne t’avais pas embrassĂ©e.

Si tu savais comme je m’en veux d’ĂȘtre adulte 


 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1Ăšre mise en ligne et derniĂšre modification le 5 mai 2012.

 

Ă  la lumiĂšre de ta prĂ©sence

Isabelle Pariente-Butterlin 

 

— Qu’est-ce que tu fais, mon Ă©cureuil ?

Tu as des comportements de chat. Tu ne viens jamais quand je t’appelle, mais tu me tournes autour quand je suis occupĂ©e. Je sens, quand je travaille, ton menton qui s’appuie sur mon Ă©paule, tu regardes par dessus ce que j’écris, qui ne peut avoir pour toi strictement aucun intĂ©rĂȘt, mais tu me sens absorbĂ©e, ce qui contrarie visiblement tes plans, et tu laisses tomber d’une voix dĂ©sapprobatrice, je perçois trĂšs bien la critique :

— Je comprends rien Ă  ce que tu Ă©cris 
 « dispositisionnelle », c’est quoi ?
— Oh, c’est un peu compliquĂ©, tu sais, et puis ça n’intĂ©resse pas grand monde 

— Dis-po-si-ti-tio-nnelle ?
— Non, pas tout à fait, là tu compliques encore : dis-po-si-tio-nnelle. Ça suffit comme ça, tu ne crois pas ?

Mais tu insistes, tu dĂ©testes que je t’exclus de mon monde, et tu as flairĂ© une histoire intĂ©ressante. Tu n’as aucune intention de reculer mĂȘme si je n’enlĂšve pas mes lunettes et que je continue Ă  regarder l’écran, en Ă©vitant de croiser ton sourire. Tu restes lĂ , et ton petit menton insiste contre mon Ă©paule. Je sens bien qu’il va falloir affronter la discussion et tenter le tout pour le tout :

— Ben tu vois, c’est comme le sucre. Le sucre, il peut fondre mais il ne fond que s’il y a de l’eau. Si tu ne mets pas d’eau, tu ne sais pas qu’il peut fondre. Personne ne le voit. Ton sucre, il est solide. D’ailleurs, une fois, je me suis fait mal en coupant un morceau de sucre avec les doigts. Et puis si tu mets de l’eau, alors il fond. On appelle ça une disposition. Une disposition à fondre.
— Comme le caramel ?
— Oui, exactement, comme quand on fait du caramel.
— Le dernier Ă©tait ratĂ©.
— Oui, complĂštement, il Ă©tait complĂštement ratĂ©, je savais mĂȘme pas que ça pouvait se rater, mais il Ă©tait raté !
— Il y en a d’autres, des disposititions ?

Oui, il y en a d’autres, et certaines dont j’ignorais complĂštement l’existence. La disposition de la vie Ă  la lĂ©gĂšretĂ© et au bonheur quand simplement tu entres quelque part. La disposition du monde Ă  ĂȘtre dorĂ© et colorĂ© quand je suis avec toi. C’est Ă©tonnant, toutes ces dispositions inconnues qui se rĂ©vĂšlent peu Ă  peu Ă  la lumiĂšre de ta prĂ©sence.

— Et toi, tu travailles là-dessus ?
— Euh oui, parfois, pas seulement, tu sais.
— Oui, tu travailles aussi sur les doughnuts !

Je ne vais pas m’en sortir. Si on aborde cette discussion, je sens que je vais perdre la partie. Je n’aurais jamais dĂ» t’expliquer que la question du doughnut Ă©tait trĂšs difficile d’un point de vue ontologique, parce qu’il faut dĂ©cider si le trou du doughnut fait ou non partie du doughnut. Depuis ce jour-lĂ , tu me regardes d’un air soupçonneux quand je travaille 


 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1Ăšre mise en ligne et derniĂšre modification le 1er mai 2012.

 

J’ai tant d’images de toi dans le cƓur

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Il m’arrive de fermer des les yeux et de laisser remonter à la surface de ma conscience, comme des bulles, les images de toi.

Bien sĂ»r, j’ai des portraits de toi, des images photographiques, sur mon ordinateur, dans une rubrique qu’il a spĂ©cialement ouverte, pour toi, mĂȘme si parfois, il vous confond, et range sous ton nom les portraits de ta sƓur, et inversement. Il arrive que ce trĂšs lĂ©ger dĂ©sordre se produise et je ne m’en plains pas.
Parfois, quand l’une de vous me parle ou m’appelle, il y a dans sa voix la vibration de la voix de l’autre, je sais qui m’a appelĂ©e, mais j’entends trĂšs sĂ»rement la ressemblance, et avec les visages, il se produit un autre phĂ©nomĂšne qui se mĂȘle aux erreurs et aux approximations de iPhoto. Certains portraits captent des expressions trĂšs anciennes de toi. Je t’y retrouve, mais dans une strate de ton enfance qui est terminĂ©e et dans laquelle tu ne navigues plus. Ou bien dans une strate de ton enfance que tu as traversĂ©e, et qui maintenant est en toi, mais un peu lointaine, et recouverte sous un autre Ă©pisode de toi devenant toi.

Tu sais, je ne les regarde pas trĂšs souvent.

En fait, je ne les regarde que quand je suis au loin, mais alors, elles Ă©veillent finalement plus le sentiment de l’absence et de la distance qu’elles ne le comblent. J’ai toujours pensĂ© que, pour cette raison, les photographies sont un peu cruelles. Il leur manque tes rires, et la continuation de ton mouvement, et les ponctuations joyeuses de ton monde, et des Ă©boulements que tu produis dans le sable, en descendant vers la plage, et tes protestations, il y manque aussi le vent de la mer, et le soleil sur la peau, et ton obstination Ă  continuer Ă  courir dans l’eau mĂȘme quand, Ă©videmment, tu as froid. Il y manque tout cela, et votre connivence dans les rires.

Si je descends un peu plus loin au cƓur de moi, je m’aperçois que ce que je regarde est un peu autre et plus tremblĂ©, au fond, qu’une image de toi.

Souvent je me souviens sans les regarder des images que j’ai de toi. Toi, tenant en laisse un petit chien, tu portais une robe Ă  rayure qui me faisait rire parce qu’on t’aurait tout droit sortie d’un magazine des annĂ©es 60, tendance swinging London, c’était l’étĂ© et tu parlais encore Ă  peine. Toi, glissant dans la boĂźte aux lettres des cailloux que tu allais grappiller chez le voisin et que je lui rendais au soir, quand tu avais fini de jouer. Je les remettais devant chez lui. Tes boucles contrastaient sur le gris du bĂ©ton, et de toute ta taille, tu arrivais Ă  peine Ă  glisser ta main, en te levant trĂšs haut sur la pointe des pieds, dans la fente de la boĂźte aux lettres. Et tu accomplissais trĂšs sĂ©rieusement la suite de tous ces efforts inouĂŻs Ă  seule fin d’entendre le cliquetis de la dĂ©gringolade des cailloux dans la boĂźte aux lettres.

J’ai tant d’images de toi dans le cƓur. Tout un rĂ©pertoire d’images, dont le classement, me semble-t-il, se fait en moi, dans les mĂ©andres de ma mĂ©moire, au regard des Ă©motions qu’elles ravivent. Certaines teintes ne se saisissent pas encore dans la mĂ©moire de mon iPhone, et les invoquer avive les souvenirs des Ă©motions qui les accompagnaient. Il me semble alors les ressentir de nouveau, comme elles me traversaient au moment oĂč je me suis saisie de cet instant du monde.

La mémoire photographie des émotions.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1Ăšre mise en ligne et derniĂšre modification le 28 avril 2012.

 

Tu vas oĂč tu veux, tu marches, c’est tout simple

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Ta petite voix rĂ©sonne dans ma tĂȘte comme un Ă©cho.

Je sais que tu veux un cadeau. Je sais aussi ce que tu veux, des petites choses colorĂ©es, pailletĂ©es, spectaculaires que l’on trouve dans les boutiques pour les touristes oĂč je n’entre avec toi qu’à contre-cƓur. Je sais. Sauf qu’ici, oĂč je suis sans toi, entrer dans ces boutiques de souvenirs ne me pĂšse pas, parce que j’imagine facilement tes regards, et la tentation de ta main qui se tendrait. Et aussi, cette inflexion trĂšs particuliĂšre que tu as, quand tu vas demander quelque chose, et alors il sonne un « Maman 
 « , reconnaissable entre tous, suspendu dans l’air, un peu interrogatif, trĂšs lĂ©gĂšrement plaintif, et aussi souriant et espiĂšgle, et immĂ©diatement je sais que tu vas me demander une horreur colorĂ©e qui me fera protester.

Sauf qu’ici c’est moi qui les cherche.

Je sais bien, je les ai repĂ©rĂ©s dĂšs le premier jour, j’irai te chercher quelque chose Ă  ton goĂ»t, et puis aussi je mĂ©langerai tout, tu sais, comme je sais faire et comme je voudrais t’apprendre Ă  le faire. Tu as de bonnes bases, dĂ©jĂ , avec les soupes dans lesquelles tu mĂ©langes tous les ingrĂ©dients qui te tombent sous la main et que je balance dans les fleurs en Ă©tĂ© (je ne sais jamais quel effet ça va leur faire).

Je te rapporterai des images d’ici et des impressions.

Je te raconterai un autre monde possible. Et la possibilitĂ© du dĂ©part. Il y a d’autres choses que je voudrais te rapporter d’ici, des possibles, et des attentes, une autre saveur de la vie, un espace, un air, tu sais, j’imagine le froid et les grandes plaines, et les routes immenses, tu sais, ici, on pourrait aller voir les baleines quand elles remontent du sud, on pourrait voir des arbres immenses, et je te promets qu’il y a des Ă©cureuils dans les rues, mĂȘme si ici on ne les aime pas, ça n’a pas d’importance, ce sont quand mĂȘme des Ă©cureuils, et tu trouverais Ă  ton goĂ»t la confiture de myrtilles.

On pourrait mĂ©langer tout un tas de choses, comme tu m’as appris Ă  le faire.

C’est loin et je m’y sens bien. Il y a des mots anciens qui affleurent dans le langage. Je ne les avais jamais entendus. C’est facile d’ĂȘtre bien. De prendre un cafĂ©. De parler. C’est facile, ça vient tout seul. Tu vas oĂč tu veux, tu marches, c’est tout simple, tu verras, et les perspectives s’ouvrent, et les lignes se dĂ©ploient, comme dans ton regard.

Et c’est comme ça qu’on obtient le goĂ»t de la libertĂ©.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1Ăšre mise en ligne et derniĂšre modification le 27 avril 2012.

 

J’ai besoin que tu marches d’un pas serein…

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Toi, du haut de ta colÚre :
— Tu me fais mĂȘme pas peur !
Moi :
— Tant mieux, je ne veux pas te faire peur. Je n’ai aucune envie de te faire peur.

Tu en as des idĂ©es Ă©tranges, je ne veux pas te faire peur, je te regarde grandir, je te tiens la main dans le monde tant que tu ne peux pas encore tout Ă  fait avancer toute seule, je ne veux pas te faire peur, je ne serais pas Ă  ma place. Quel sens cela aurait de te faire peur ? Je m’effacerai quand il sera temps, et pour pouvoir m’effacer, je n’ai pas besoin que tu aies peur. Ce n’est pas de cela que j’ai besoin. J’ai besoin, pour pouvoir m’effacer, que tu marches d’un pas serein Ă  la surface du monde. C’est cela qu’il me faut. À moi. Tu comprends ?

Ça continue comme ça a commencĂ©, c’est bien ainsi. La note est lĂ . Elle est tenue ainsi depuis des annĂ©es. Parfois nous faisons les comptes, nous Ă©valuons notre amour en mois, en semaines, en jours, tu es un peu trop grande pour que nous comptions les minutes sans prendre la calculette de l’iPhone. Tu aimes te dĂ©couvrir centenaire en mois, et je creuse les Ă©carts ainsi, en te montrant que je suis une vraie ancĂȘtre en mois 
 Tu compares, tu argumentes, mais n’empĂȘche, j’ai une sacrĂ©e avance.

Tu t’es tout de suite retenue Ă  moi, de tes minuscules mains. Tu t’apaisais contre moi. Je sentais que j’étais Ă  ma place quand tu apaisais tes pleurs et que tu t’endormais prĂšs de moi. Puis tu as commencĂ© Ă  explorer le monde, tu t’es relevĂ©e, tu as esquissĂ© des pas hĂ©sitants, il Ă©tait normal que mes mains soient lĂ  pour recevoir ta chute, et t’épargner le sol. Tu te penchais aux limites du dĂ©sĂ©quilibre pour me cueillir des myriades de pĂąquerettes au printemps, il y en avait un peu partout, dans toutes mes poches, dans les sacs de promenade, tu te penchais, sans flĂ©chir les jambes, tu te penchais encore et parfois tu plongeais dans l’herbe, et ton poing bien serrĂ© Ă©crasait un peu les fleurs que tu me tendais.

Ensuite il a fallu lĂącher ta main devant l’école, puis un jour, ne plus t’accompagner Ă  l’école. Il a fallu, il le faudra. Il faut que j’apprenne Ă  lĂącher ta main. Je n’ai vraiment pas envie que tu aies peur. Si tu as peur, je ne pourrai pas lĂącher ta main.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1Ăšre mise en ligne et derniĂšre modification le 21 avril 2012.

8. Un rĂȘve Ă  raconter

     Je dus passer aussi Ă  cĂŽtĂ© du sujet car la note ne fut pas bonne. L’apprĂ©ciation souligna mon application et ma bonne volontĂ© Ă  traduire un rĂȘve qui, malheureusement, n’Ă©tait pas le mien… Comment pouvait-elle le savoir? J’avais ratĂ© ma cible, elle n’avait rien compris. Je n’avais pas su trouver les bons mots, ceux qui auraient rĂ©ussi Ă  lui faire comprendre que… N’Ă©tait-ce pourtant pas Ă©vident? Evident que ce rĂȘve Ă©tait aussi le mien, que je l’avais fait mien tout entier et que je dĂ©sirais de toutes mes forces qu’elle rĂ©ussisse?… N’aurait-elle pas dĂ», elle aussi, y mettre un peu de bonne volontĂ©? Mieux me lire? Plus attentivement?… Ma dĂ©ception Ă©tait profonde, douloureuse… C’Ă©tait moi que la mauvaise note avait touchĂ©e en plein coeur… Circulez, les mots! Vous n’ĂȘtes pas Ă  votre place ici, pas dans ce texte-ci pour ce sujet-lĂ , partez, allez-vous en, vous ĂȘtes mauvais et vous gĂątez le paysage… Je le savais bien que ce pensum Ă©tait inutile, que la rĂȘverie valait mille fois mieux que la fixation d’un rĂȘve. Je savais bien que jouer Ă  ce jeu-lĂ  Ă©tait dangereux, que la maĂźtresse n’avait pas besoin de connaĂźtre mon rĂȘve le plus cher, que seul Dieu pouvait comprendre… Ma mĂšre, d’ailleurs, Ă©tait toujours déçue du rĂ©sultat. C’Ă©tait sans doute fatal. Un rĂȘve, ce n’Ă©tait pas fait pour la rĂ©alitĂ©. Intraduisible. Hors jeu. Circulez, les rĂȘves! Vous n’ĂȘtes pas faits pour notre monde. Ici, il faut du concret, il faut du tangible, il faut toucher et palper! Du beau et bon tissu, un bon texte, une belle rĂ©daction, de belle facture et de bonne confection! Un objet de luxe, bibelot rare ou drapĂ© talentueux, tableau cotĂ©, gravure musicale, de l’art, surtout, de l’art! Un « je » sans artifice qui tente quand mĂȘme d’extirper sa petite Ăąme ou son petit rĂȘve, quelle gageure, quel gag, quel gĂąchis, quelle gabegie!… Le seul vrai « Je« , l’absolu, l’incontestable, le chef, c’est la maĂźtresse, le directeur, le contremaĂźtre, la contredame, le collectionneur, le dĂ©tenteur, le rĂ©tenteur, le contempteur, tout ce qui prend, tout ce qui vole, tout ce qui tue, tout ce qui toise!… Mon rĂȘve le plus cher avait Ă©tĂ© remis Ă  sa place, trois sur dix, ni plus ni moins, il n’y avait pas Ă  discuter… Moi, j’Ă©tais comme mise Ă  la porte de la littĂ©rature en herbe, classĂ©e mauvaise, incompĂ©tente, inapte Ă  la traduction de ce que j’avais de plus cher, mes rĂȘves… Mes rĂȘves avaient soudain un goĂ»t de brĂ»lĂ© comme les soupes de mon pĂšre depuis que son patron l’avait licenciĂ©. RenvoyĂ© comme le plus mauvais des tisseurs. ZĂ©ro. Rien Ă  en tirer, nul, copie, navettes et bobinettes Ă  revoir. Mauvais fil, tissu de foire, Ă  l’aune du bon goĂ»t de la maĂźtresse, mon tissu Ă©tait bien trop grossier… La robe de ma mĂšre aurait Ă©tĂ© de la couleur de ses yeux, cette robe-lĂ , elle l’aurait rĂ©ussie Ă  la perfection et je n’aurais pas vu dans ses yeux l’Ă©cart habituel qui sĂ©parait ses rĂȘves du rĂ©sultat qu’elle obtenait… CoĂŻncidence idĂ©ale entre le fond et la forme… Moi, Ă  ma mĂšre, dans mon rĂȘve le plus cher, je lui avais mis dix sur dix. Et si elle avait pu venir Ă  bout de ce chef-d’oeuvre, c’Ă©tait parce que dans mon rĂȘve, je m’Ă©tais arrangĂ©e pour que mon pĂšre retrouve du travail. La maĂźtresse avait ponctuĂ© son apprĂ©ciation par plusieurs points d’exclamation. Ce n’Ă©tait plus un rĂȘve personnel mais les rĂȘves de toute une famille!!!… Evidemment, je n’avais pas bien montrĂ© qu’il y avait une unitĂ© d’action… Notre famille, soudĂ©e par les rĂȘves rĂ©ussis de chacun, Ă©videmment, c’Ă©tait du collectivisme… Sur le chemin du terrain vague, sur le chemin de mes allers et venues, de mes allers et retours, de mes impasses, je rĂ©flĂ©chis beaucoup Ă  ce manquement, Ă  ce dĂ©faut de ma personne, dont les rĂȘves n’Ă©taient pas personnels… Je dĂ©cidai que plus jamais, jamais plus, je ne raconterais mon rĂȘve le plus cher

7. Un rĂȘve Ă  raconter

     Les mots ne faisaient pas de cadeaux. Ils dĂ©passaient ou rĂ©trĂ©cissaient ma pensĂ©e. Ils aiguisaient exagĂ©rĂ©ment ou amollissaient mes sentiments. Ils freinaient mon inspiration Ă  moins que ce ne fĂ»t l’inverse… Ce rĂȘve que j’avais entrepris de raconter Ă©tait peut-ĂȘtre dĂ©risoire, il offrait trop peu de matiĂšre pour les mots compliquĂ©s du dictionnaire, ma vie et les expĂ©riences qu’elles engendraient Ă©taient bien trop simples pour faire l’objet d’un texte… Les grands Ă©crivains relataient toujours des choses extraordinaires, mĂȘme Zola que mon pĂšre citait souvent quand il Ă©voquait la vie de ses parents et de ses grands-parents… Nous, nous ne vivions plus comme au temps de Zola, la preuve, puisque j’Ă©tais en train de me battre avec des mots, dans l’enceinte d’une Ă©cole, pour raconter un rĂȘve. Mais comme nous n’Ă©tions pas non plus des chĂątelains et que je ne vivais pas au milieu des princes, je n’avais pas plus de citrouille Ă  transformer que de carrosse, et je sentais qu’Ă  mon rĂȘve le plus cher il manquait du piquant. J’avais pris le parti de la sincĂ©ritĂ© et le sujet au pied de la lettre. Je racontais vraiment mon rĂȘve le plus cher. Je n’avais pas imaginĂ© une seule seconde qu’il m’Ă©tait loisible de l’inventer, de le crĂ©er de toutes piĂšces et d’affabuler totalement en me prĂȘtant gratuitement pour une heure, le temps de les Ă©crire, les dĂ©sirs les plus fous, les plus dĂ©lirants et les plus Ă©crivant, fauteurs d’Ă©criture et crĂ©ateurs dĂ©lictueux de songes et de mensonges magnifiques, qui auraient eu le pouvoir de dĂ©clencher dans mon encrier une bĂ©nĂ©fique tempĂȘte, une frĂ©nĂ©sie d’inspiration Ă©poustouflante, un raz-de-marĂ©e de mots inouĂŻs encore jamais Ă©crits qui auraient tonnĂ© sur le papier au point de rĂ©veiller, d’Ă©tonner et de faire se lever les morts… Debout les mots! Je n’avais pas compris que les sujets de la maĂźtresse n’Ă©taient que des prĂ©textes. Je passais Ă  cĂŽtĂ© de la littĂ©rature…