enfance

L’escalier

  Ce texte est ma contribution n°5 à l’atelier d’hiver de François Bon

     Nous sommes des dizaines de petits corps qui se pressent les uns contre les autres dans ce grand escalier qui nous conduit au-dessus de nous-mĂȘmes, lĂ -haut, dans l’univers des grandes personnes dont la tĂąche est de nous expliquer le monde en se mettant Ă  notre portĂ©e, petites tables et petites chaises, l’univers des classes, je suis dans la plus petite, je viens de l’Ă©cole maternelle, pas de bien loin, une porte presque Ă  cĂŽtĂ©, il n’y avait pas d’escalier, ici, tout est diffĂ©rent, plus grand, plus inquiĂ©tant, la voix intimidante de la directrice nous commande de nous calmer et de faire moins de bruit en montant ou en descendant, selon l’heure de la journĂ©e, cet escalier imposant qui bifurque au moins trois fois avant de dĂ©boucher sur un long corridor… aujourd’hui, c’est la premiĂšre fois, je m’en souviendrai toute ma vie, quelques instants seulement et puis toute une vie, comme c’est Ă©trange, le temps que nous passons Ă  vivre, je ne m’y ferai jamais Ă  ce grand escalier de la vie qu’il faut sans cesse monter ou descendre, monter, descendre… aujourd’hui, c’est-Ă -dire maintenant, pas l’aujourd’hui de l’autrefois quand pour la premiĂšre fois je montais cet escalier qui me conduisait dans la classe du cours prĂ©paratoire, aujourd’hui, c’est-Ă -dire en ce moment, un moment d’Ă©criture qui me fait arpenter l’espace de ma vie avec ses hauts et ses bas, aujourd’hui, je descends l’escalier de mon existence et j’ai un peu peur comme au tout dĂ©but… mais comme ce jour-lĂ , quand pour la premiĂšre fois je m’Ă©levais pĂ©niblement vers les hauteurs du savoir auquel l’Ă©cole avait pour mission de nous faire accĂ©der, il y a si longtemps que je devrais l’avoir oubliĂ©,  j’essaie de ne pas avoir peur…  on entendait le martĂšlement de nos pas sur les marches, nous comme un troupeau, oĂč Ă©taient les chiens de berger?… la directrice de l’Ă©cole Ă©levait la voix comme pour nous emmener vers des cimes insoupçonnables, et ses ordres cherchaient Ă  canaliser notre poussĂ©e dĂ©sordonnĂ©e entre le mur et la rampe… je me sentais bousculĂ©e, ballotĂ©e, prise dans une nasse, je ne voyais rien au-delĂ  des corps qui m’entouraient de toute part au risque de m’Ă©touffer, mes jambes se pliaient et se dĂ©pliaient mĂ©caniquement pour monter les marches comme si j’Ă©tais devenue une marionnette dont on tire les ficelles ou comme si les mouvements de mes voisines (l’Ă©cole de l’Ă©poque n’Ă©tait pas mixte!) me propulsaient en avant sans que je le veuille, je regardais mes pieds par peur de trĂ©bucher, si je tombais, la foule de mes semblables pouvait me piĂ©tiner Ă  tout moment! L’expression de mon visage Ă©tait peut-ĂȘtre celle d’un personnage de Munch, j’imagine Ă  distance mon visage effrayĂ© et les cris qui ne parvenaient pas Ă  sortir de ma gorge… La montĂ©e est pĂ©rilleuse et les secondes interminables, il faut gagner notre statut de grandes et nous armer de courage pour affronter les Ă©preuves qui ne manquent pas de nous attendre quand nous aurons franchi le palier et traversĂ© le corridor pour atteindre notre classe, nous avons laissĂ© pour toujours derriĂšre nous, au bas de l’escalier, nos enfances innocentes (nous sommes sur la Terre depuis si peu de temps!), nous devons apprendre Ă  vivre et la tĂąche est terrifiante, je ne me sens pas Ă  la hauteur… Je ne me sentirai jamais Ă  la hauteur… J’Ă©prouve le sentiment Ă©trange de ne jamais avoir quittĂ© cet escalier, d’ĂȘtre restĂ©e entre deux mondes, de ne rien avoir appris, de ne pas avoir rĂ©ussi Ă  mĂ©riter le monde idĂ©al qui nous avait Ă©tĂ© promis si nous Ă©tions bien sages, de vivre un mauvais rĂȘve, de ne plus pouvoir descendre mais d’ĂȘtre incapable de monter…

Double jeu

  Ce texte est ma contribution n°4 à l’atelier d’hiver de François Bon

     La vie comme une longue marche dans un couloir… ouvrir des portes, les refermer, entrer dans un lieu, le quitter, recommencer… constater de menues diffĂ©rences survenues dans l’intervalle de temps Ă©coulĂ©, meuble dĂ©placĂ©, carreau cassĂ©, rideaux changĂ©s… ne pas ĂȘtre soi-mĂȘme tout Ă  fait la mĂȘme personne en revenant au mĂȘme endroit… s’interroger sur la permanence, sur le mĂȘme, sur le sens de la marche, qui suis-je, oĂč vais-je?… et sur l’Ă©ternel recommencement… Mais il y a aussi ce lieu dans lequel on n’entrera plus jamais!… Ou, Ă  l’inverse, cet endroit fantasmĂ© pour lequel il a fallu attendre si longtemps avant d’avoir la chance de pouvoir aller… Il y a l’usine dont on entend parler chaque jour et que l’on essaie d’imaginer avec ses mĂ©tiers Ă  tisser et ses gros rouleaux de toile, le brouillard permanent pour humidifier le fil et le bruit incessant des fouets pour relancer les navettes… l’enfant ne l’a jamais vue que de l’extĂ©rieur dans un quartier Ă©loignĂ© Ă  la pĂ©riphĂ©rie de la ville, mais elle est en rĂ©alitĂ© au centre de la vie familiale qui se nourrit du salaire versĂ© au pĂšre et des souffrances qu’il endure… La vie se gagne et se joue dans tous les sens du terme, sĂ©rieusement ou pour rire, en franchissant les portes de l’Ă©cole, de l’Ă©glise, de la salle d’attente du mĂ©decin ou du dentiste, de la salle de patronage, de la boulangerie dont les parfums enivrants diffusĂ©s dans la rue donnent envie de croquer dans le pain croustillant, de la boutique du marchand de lĂ©gumes chez qui l’on s’enrhume Ă  force d’attendre son tour dans la fraĂźcheur du magasin, de la boucherie oĂč l’on espĂšre le cadeau rĂ©itĂ©rĂ© d’une rondelle de saucisson Ă  dĂ©guster sur le chemin du retour… et parfois le dimanche avec les parents, moments trĂšs attendus, en franchissant les portes d’un cinĂ©ma puis d’une brasserie oĂč l’on mange des frites en buvant de la biĂšre pendant que les adultes discutent Ă  voix haute autour des tables et du comptoir… La vie comme une piĂšce de thĂ©Ăątre… des portes s’ouvrent et se ferment, des personnages entrent et sortent, hommes, femmes, enfants, isolĂ©s ou groupĂ©s, toute la petite troupe se dĂ©place et s’agite avec une gestuelle prĂ©visible qui dĂ©range ou enchante, les uns font comme ci, les autres comme ça, on rit, on pleure, on applaudit… Dans son casier, Ă  l’Ă©cole, la petite a cachĂ© de grandes feuilles que son oncle lui a donnĂ©es, sur la premiĂšre d’entre elles, tout en haut, elle a Ă©crit Acte I… Son pĂšre lui paraĂźt jouer double jeu. Il est ouvrier d’usine le jour et musicien le soir. Quand elle rentre de l’Ă©cole et qu’il rentre de l’usine, elle le regarde se raser de prĂšs et se faire beau pour se rendre Ă  l’OpĂ©ra de la grande ville voisine. Elle n’ose pas lui poser de questions car il a l’air trĂšs fatiguĂ© et ses yeux sont perdus dans le vague. Des bribes de conversations lui ont appris cependant qu’il devait descendre dans une fosse d’orchestre pour que des cantatrices puissent chanter sur une scĂšne pendant qu’il joue de la contrebasse Ă  cordes. C’est un grand instrument aussi haut qu’une grande personne mais l’enfant ne peut que l’imaginer car son pĂšre ne s’exerce jamais Ă  la maison, il possĂšde seulement un violon. Chaque soir, elle assiste Ă  sa mĂ©tamorphose. Les prĂ©paratifs transforment le vieil homme mal habillĂ© qui rentre de l’usine en presque jeune homme fringant digne du grand lustre de l’OpĂ©ra. Peut-ĂȘtre aura-t-elle la chance un jour de pĂ©nĂ©trer au coeur du mystĂšre quand il aura des billets gratuits qui donneront le droit Ă  toute la famille de gravir les marches monumentales du grand ThĂ©Ăątre. C’est un lieu extraordinaire qui raconte en musique la vie de gens exceptionnels dont le commun des mortels doit tirer la leçon. Ainsi lui arrive-t-il de craindre que son pĂšre qui rajeunit le soir ne soit tombĂ© comme Faust dans un piĂšge redoutable tendu par MĂ©phistophĂ©lĂšs… Acte I. Le dĂ©cor est installĂ©, les personnages sont en place. La petite joue un rĂŽle secondaire qui consiste surtout Ă  observer. Elle aime les coulisses, elle est une spectatrice nĂ©e… Elle tient le grand registre du rĂ©pertoire, y seront consignĂ©s tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle entend. Si possible les rires plus que les pleurs, et la fantaisie d’un dĂ©miurge plutĂŽt que les foudres vengeresses du CrĂ©ateur… Les variations de la vie seront mises en musique, la tonalitĂ© de l’ensemble sera Ă  la fĂȘte. Personne ne sera triste, et quand elle Ă©crira tout en bas le mot FIN, les gens applaudiront l’Auteure.

Eau-forte

Ce texte est ma contribution n°3 Ă  l’atelier d’hiver de François Bon (suite…)

Trajet, petites tragédies

(suite…)

La maison démolie

     EtĂ© 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

     Les grues s’étaient comportĂ©es comme des machines de guerre… Elle avait entendu le bruit mat des boulets qu’elles avaient lancĂ©s en balançant leur long cou de girafes… les trous s’élargissaient, des pans entiers de murs tombaient… des rideaux de poussiĂšre s’élevaient des gravats en voilant les piĂšces Ă©ventrĂ©es… un vide Ă©trange apparaissait dans le sens vertical !… une fenĂȘtre battait des ailes, encore accrochĂ©e Ă  son support en chute… elle avait suspendu son souffle, comme pour retenir la vie… La gamine tente de m’expliquer… Nous sommes seuls, je ne sais pas d’oĂč elle vient… Elle est si petite !… Je ne suis qu’un vieux marchand de jouets qui tient une boutique sur la plage au bord de l’ocĂ©an… Depuis que je me suis retirĂ© de la vie rĂ©elle, aprĂšs de longs voyages, je me suis fabriquĂ© un monde en miniature… Peut-ĂȘtre me fait-elle confiance parce que je la regarde comme une poupĂ©e ?… Je me tenais sur le seuil quand, de trĂšs loin, sa petite silhouette dansante m’a intriguĂ©, je l’ai rejointe au bord des vagues. À mes premiĂšres questions, elle a rĂ©pondu en faisant des pirouettes sur le sable mouillĂ©, puis elle s’est mise Ă  y tracer des lignes avec un bout de bois, et Ă  dĂ©corer son dessin avec les coquillages et les galets ramassĂ©s sur la plage… J’ai reconnu sa maison, elle m’a fait entrer dans l’intimitĂ© de son logis reconstituĂ©… DerriĂšre cette fenĂȘtre-ci ou cette fenĂȘtre-lĂ , sous la lampe de la chambre ou celle de la cuisine, dans un cĂŽne de lumiĂšre chaude qui rĂ©unissait la famille, les histoires entendues jadis, avant la dĂ©molition de la maison, continuent de lui fabriquer un abri de paroles qu’elle me donne en partage… Je fais connaissance avec sa mĂšre, son pĂšre, ses frĂšres et ses sƓurs… Son oncle, un saltimbanque, jouait de l’harmonica, de l’accordĂ©on et de la grosse caisse. Elle se souvient des coups de cymbale. Assise sur ses Ă©paules, elle agitait des grelots pour ajouter leur son Ă  ceux de l’homme-orchestre. Son pĂšre jouait du violon, la musique faisait partie des bagages de la famille. Elle me raconte par bribes son odyssĂ©e, je crois comprendre qu’elle a traversĂ© le monde d’Est en Ouest, et je pense Ă  mes propres voyages qui se dĂ©roulaient en sens inverse, d’Ouest en Est… nous aurions pu nous croiser… elle est lĂ  aujourd’hui devant moi, toute seule, comme une apparition, comme une hallucination… J’ai dĂ©posĂ© ma veste sur le sol pour en faire un tapis moelleux qui nous isole de l’humiditĂ© du sable. AttirĂ©e par la chaleur de mon pull, elle se blottit contre moi. Chez elle, autrefois, on s’allongeait sur des coussins pour dĂ©guster de dĂ©licieux gĂąteaux… Tandis qu’elle me parle, son logis prend forme… Je l’accompagne d’une piĂšce Ă  l’autre, j’ouvre puis je referme les portes, monte un escalier, traverse un couloir, entre dans une chambre, ouvre une fenĂȘtre, ferme des volets… un nouvel escalier me conduit au grenier, je redescends jusqu’à la cave, en profite pour remplir un seau de charbon, remonte dans la cuisine… elle me prĂ©cĂšde en Ă©voquant ou plutĂŽt en invoquant (peut-ĂȘtre mĂȘme en les convoquant) des personnages-fantĂŽmes qui s’installent peu Ă  peu Ă  la place qu’ils occupaient autrefois… La petite entre en imagination dans une maison qui n’existe plus, ses yeux continuent de voir des objets disparus, emportĂ©s par les habitants au moment de leur fuite ou broyĂ©s en mĂȘme temps que les murs qui s’écroulaient… sa voix redonne la parole Ă  des personnes absentes ou mortes qui reprennent vie, leur prĂ©sence Ă  nos cĂŽtĂ©s est presque palpable, j’esquisse le geste de les interpeller, je perds le sens de la rĂ©alitĂ©… La plage oĂč nous sommes assis est dĂ©serte, la brise du soir nous caresse le visage, l’ocĂ©an nous offre en fond sonore la pulsation de son ressac… J’écoute l’enfant avec une profonde attention, je laisse sa voix fluette me guider vers des rĂ©gions inconnues… Mon coeur ne bat plus pour personne depuis si longtemps !… Quand la petite se tait, je la regarde avec inquiĂ©tude. Elle se perd dans des pensĂ©es tristes que je voudrais pouvoir effacer de la main sur son front… On dirait qu’elle ne trouve plus les mots de son histoire, et je l’appelle ma petite muette… son regard qui suit le vol d’une mouette revient alors vers moi et elle se met Ă  rire… Un jour, son pĂšre avait fabriquĂ© pour elle un pantin. Il l’avait accrochĂ© au-dessus de son lit. Le soir, avant de s’endormir, elle s’amusait Ă  tirer sur la ficelle qui articulait ses membres. Elle aimait son pantin comme un ami. C’est Ă  lui qu’elle se confiait quand elle avait un souci, comme le jour oĂč elle avait appris que les autoritĂ©s du pays voulaient dĂ©molir leur maison… Elle se tait, ses yeux sont remplis de larmes… j’ai la sensation de voir ses pensĂ©es se fracasser contre les murs dĂ©truits… elle ne connaissait pas le jour exact, un matin, la famille fut rĂ©veillĂ©e par de grands coups dans la porte, et l’enfant avait enfilĂ© ses habits Ă  toute vitesse, oubliant de dĂ©crocher son ami pour le mettre Ă  l’abri dans le berceau de son sac… elle l’avait vu ensuite gesticuler contre le mur de sa chambre en train de s’effondrer… je voudrais tant l’aider Ă  relever les ombres de sa vie ancienne !… La tristesse de ses souvenirs entre en rĂ©sonance avec la mienne… de trĂšs lointaines rĂ©miniscences me reviennent bizarrement d’un passĂ© que je croyais mort ou annulĂ©, complĂštement annihilĂ©… je comprends aujourd’hui comme jamais pourquoi j’avais dĂ©sirĂ© tout oublier !… La mĂ©moire est comme une maison qui serait Ă  la fois intacte et dĂ©molie. Les objets du souvenir restent Ă  leur place, mais on ne peut plus les toucher… une sorte d’écran nous sĂ©pare de nos sensations… sous les coups de boutoir assenĂ©s par le temps comme par les vĂ©ritables machines Ă  dĂ©truire, les Ă©chafaudages intĂ©rieurs se disloquent en tentant de retenir intactes des constructions condamnĂ©es… L’enfant ne le sait pas encore… elle rassemble ses petites forces pour essayer de recoller les morceaux et de reboucher les trous… elle ne sait pas encore que l’entreprise est vaine, que les murs de la maison dĂ©molie ne se relĂšveront jamais, que son ami le pantin a dĂ©finitivement disparu au milieu des gravats… En l’écoutant, je me promĂšne au milieu des ruines de ma propre existence… je me souviens d’un pantin ou de son Ă©quivalent… je me souviens des guerres que j’ai subies et du dĂ©sespoir qui en rĂ©sulte… sa peine m’accable… par un Ă©trange dĂ©doublement, je me sens ĂȘtre cette petite fille mystĂ©rieuse venue d’ailleurs qui se blottit contre moi… j’ai le sentiment troublant que ses sentiments sont les miens, que son histoire rejoint la mienne… il y a si longtemps… dans une maison abandonnĂ©e dans les dunes… les mouettes rieuses paraissaient se moquer !… je jouais prĂšs d’un blockhaus… j’écoutais l’appel narquois des mouettes en rĂȘvant de voyages et de grands horizons… ce qu’il s’est passĂ© ensuite ?… je n’imaginais pas cela possible… ma mĂ©moire Ă  cet endroit est une sorte de trou noir qui a tout englouti…

La vie palpitant dans le monde

Isabelle Pariente-Butterlin

Elles tournent autour de moi. Ça vibre. C’est vivant. Tes questions ! Moi, je m’y perds.

— Maman ?
— Quoi, ma puce ?
— Tu vas dire non …
— Pose ta question, sinon tu ne sauras pas !
— Mais non : tu vas dire non.
— Pourquoi tu dis ça ? Tu n’en sais rien : peut-ĂȘtre que je dirai oui !
— Tu vas dire oui !?
— Je ne sais pas, mon cƓur, pose cette question !
— Tu voudrais bien m’acheter un doudou ?
— Attends, on avait dit « pas de cadeau »Â ! Et puis lĂ , on fait les courses pour ce soir. J’ai besoin de crĂšme fraĂźche. Attends une seconde.
— Maman ?
— Quoi mon cƓur ?
— J’ai plus de doudou.
— ArrĂȘte, tu veux bien ?, je ne sais mĂȘme plus comment les ranger. Attends deux secondes. On avait dit qu’on prenait du poisson.
— Je peux avoir des crevettes ?
— Des crevettes ? Attends, je regarde ce qu’il y a. Des petites grises ?
— Oui, c’est mes prĂ©fĂ©rĂ©es. Je suis obligĂ©e de manger du poisson ?
— Ce sera bon, tu sais ? Je le ferai en papillotes.
— Il me faut une gomme pour l’école.
— Oui, tu me l’as dit trois fois dĂ©jĂ , on va essayer de faire dans l’ordre sinon on n’en sortira pas. Il ne faut rien oublier pour les invitĂ©s, tu sais ? Il faut que tu m’aides. Fais moi penser au Safran.
— C’est quoi, le safran ?
— Tu sais, c’est poudre jaune du pistil des fleurs. Ça parfume le riz. Aprùs il est tout jaune. C’est joli.
— Pourquoi tu fais pas des listes pour rien oublier ? Les mamans de mes copines elles en font, elles.
— Je ne sais pas, mon cƓur. Pour entraĂźner ma mĂ©moire peut-ĂȘtre et puis ça m’ennuie, de faire des listes de courses. Attends, on oublie un truc …
— On peut prendre des fraises ?
— Si tu veux, ma puce, je n’y pensais pas. C’est une bonne idĂ©e. On va voir si elles sentent bon, tu veux ?
— On a bientît fini, Maman ? J’en ai assez moi.
— Je me demande si …
— Tu viens, Maman ?

Tes questions, comme des volutes. Tes dĂ©sirs, comme des Ă©lans, quelque chose comme la vie palpitant dans le monde. C’est comme si tu le coloriais sur le fond gris des obligations.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1Ăšre mise en ligne et derniĂšre modification le 18 mai 2012.

Tu as le droit d’ĂȘtre toi

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Ils ne comprennent pas tes larmes.

Parfois, c’est dĂ©sarmant, les adultes tournent en boucle autour d’une seule idĂ©e :
— C’est de la comĂ©die, il ne faut pas se laisser avoir.
Tes larmes coulent, et ils ne comprennent que cela, ils ne savent dire que cela, c’est leur seule dĂ©fense, leur seule parade, il y a des annĂ©es que je les observe, et ils n’ont que cette pauvre stratĂ©gie. Toujours la mĂȘme. Elle est tellement usĂ©e qu’on devine leurs dĂ©tresses inconsolĂ©es, et le bĂ©ton brut qu’ils ont dĂ» mettre par dessus. Je les regarde et je n’ai pas l’impression de leur ressembler. Je les regarde et je n’ai pas non l’intention que tu leur ressembles.

Tu pleures, parce qu’à l’école un enfant dans la cour t’a bousculĂ©e, c’est de la comĂ©die, disent-ils, il faut t’endurcir, t’apprendre la vie, ajoutent-ils en se retournant vers moi, il ne faut pas se laisser avoir par tes pleurs, tu veux seulement le faire punir, voilĂ  tout, et il faut bien t’apprendre la vie, et t’endurcir.
Je rassemble tes forces en te tenant dans mes bras, je te protĂšge du bruit de leurs paroles, n’écoute pas, viens, pense Ă  autre chose, pense seulement qu’on ne les a pas assez consolĂ©s quand ils Ă©taient Ă  ta place, et que cela, ils ne savent pas le faire parce que personne, jamais, ne les a consolĂ©s ; je t’assure que le monde n’est pas toujours comme ça, viens, oublie-les, mĂȘme si le monde est comme ça, que le monde n’est pas tout entier comme ça, mĂȘme s’il y a des gamins idiots et des adultes qui le sont encore plus, des adultes fossilisĂ©s dans leur idiotie de gamins idiots, ça me met en colĂšre, tu sais, mais le monde n’est pas comme ça, le monde n’est pas tout entier comme ça, puisque toi, tu n’es pas comme ça. Il suffit que tu sois diffĂ©rente pour que le monde tout entier soit diffĂ©rent.

Tu pleures parce que tu ne veux pas mettre la tĂȘte sous l’eau. Ils disent que c’est de la comĂ©die, qu’il faut te laisser avec eux, et qu’ils t’apprendront Ă  mettre la tĂȘte sous l’eau. Ils disent que je dois te laisser, que c’est plus facile si je te laisse. Avec eux ? Et pourquoi ? Qu’est-ce que ça peut me faire, Ă  moi, que tu ne veuilles pas, pas tout de suite, pas maintenant, que tu n’aies pas ton brevet d’aisance aquatique, comme ils disent, comme ils jargonnent, ce sont les mĂȘmes tu sais, les premiers qui me reprocheront de jargonner parce que je parle d’objets anhomĂ©omĂšres et qui me demanderont si tu as ton brevet d’aisance aquatique, et qui prendront un air navrĂ© quand je leur dirai que tu adores prendre ton bain le soir et que tu y passes des heures, et que tu es trĂšs Ă  l’aise avec le gel douche, surtout quand tu inventes de nouveaux parfums en les mĂ©langeant tous, et que le brevet d’aisance aquatique, oui, moi, je te le donne, avec deux Ă©toiles et un sourire.

Je rassemble mes forces. Le plus compliquĂ©, c’est de te faire comprendre une chose, une seule. Tu as le droit. C’est tout. C’est tout simple. Tu as le droit de prendre quatre ans pour apprendre Ă  nager, tu as le droit de t’embrouiller dans l’orthographe, et de confondre ce et se, et je te l’ai dĂ©jĂ  dit, si tu arrives Ă  avoir zĂ©ro et Ă  ne pas pleurer, tu as un cadeau, j’aimerais tellement que tu t’en souviennes, tu as le droit de faire des bĂȘtises, et de cacher mes clefs dans ta boĂźte Ă  trĂ©sors, avec des carrĂ©s de chocolat et un Ă©chantillon de fond de teint, j’ai le droit de protester et tu as le droit d’expĂ©rimenter, tu as le droit de prendre du temps, tu as le droit de ne pas filer droit tout le temps, tu as le droit de musarder sur ta route, et d’en dessiner toi-mĂȘme le dĂ©roulement Ă  la surface du monde, et aussi de mettre du vernis Ă  ongle pour aller Ă  l’école, oui, mĂȘme du vert pomme, tu as le droit de chaparder des biscuits dans le placard, et moi je te courrai aprĂšs, petite voleuse, tu as le droit de ne pas ĂȘtre sage, tu as mĂȘme ce droit-lĂ . Tu as le droit d’ĂȘtre un enfant. Tu as le droit d’ĂȘtre toi.

Je me demande bien tout ce qu’on leur a interdit, à ces adultes, pour qu’ils soient devenus ce qu’ils sont.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1Ăšre mise en ligne et derniĂšre modification le 14 mai 2012.

 

 

Si tu savais comme je m’en veux d’ĂȘtre adulte â€Š

Isabelle Pariente-Butterlin

 


 et parfois, ces grosses larmes dont toi seule a le secret, elles commencent Ă  couler, sans qu’on comprenne toujours pourquoi, sans mĂȘme qu’on ait le temps de rĂ©aliser ce qui vient de se passer, ce qui t’a touchĂ©e en plein cƓur. Si tu savais alors, les reproches que je me fais, et comme je me sens maladroite et brutale, quand ces larmes Ă©normes et transparentes se suivent les unes aprĂšs les autres, sur l’arrondi de ta joue, soudain en feu.

J’ai des excuses et je n’en ai pas.

Tu sais, c’est toujours comme ça, je rentrais de loin, j’étais fatiguĂ©e, je titubais de sommeil, tu Ă©tais contente de me revoir, nous avions tardĂ©, repoussĂ© dans les lointains le sommeil, racontĂ© des histoires, encore une autre, toi d’abord, ensuite moi, ri, toutes les trois, Ă©changĂ© des secrets, puis, pourtant je le savais, l’heure avançait, soudain elle m’a rattrapĂ©e, je m’étais rendue compte que le jour m’échappait, le monde adulte m’a saisie, avec cette emprise froide et angoissante qu’il sait opposer Ă  tous les Ă©lans, parfois, je le sens, quelque chose se resserre, et il n’y a plus moyen de faire autrement, il y avait encore des choses Ă  faire, je ne te raconte pas cela de la vie d’adulte, mais elle est aussi tissĂ©e de ces mouvements contradictoires et inverses qui s’annulent et s’éteignent, c’est comme ça, la vie d’adulte, je dĂ©teste,

ce n’est pas une excuse.

Je suis partie faire ces choses idiotes qui usent le jour jusqu’à la corde, et qui s’inscrivent dans la sĂ©rie continue des « il faut », « il faut 
 », opĂ©rateur modal de la vie adulte, toute phrase introduite par « il faut » est la phrase asservie d’un adulte qui plie l’échine devant la vie, je les dĂ©teste et je dĂ©teste plus encore m’entendre les prononcer, et me les opposer toute la journĂ©e, lĂ  j’en Ă©tais Ă  un « il faut » absurde qui devait ĂȘtre de l’ordre « il faut faire la vaisselle et ensuite il faudra que je rĂ©ponde Ă  mes mails et aprĂšs il faudrait pas que je me couche trop tard », parce que en gĂ©nĂ©ral ils ont la perversitĂ© de se contredire et de tendre des piĂšges dans lesquels on tombe.

Et quand je suis revenue, un peu plus tard, parce qu’il y avait des petits bruits que je ne comprenais pas, que je n’identifiais pas, tu m’es apparue, toute petite, minuscule, perdue dans la nuit dont je pensais qu’elle t’enveloppait doucement, ton petit visage dĂ©vorĂ© de larmes et crispĂ© sur les oreillers creusĂ©s et qui commençaient Ă  ĂȘtre humides, m’a saisie, il est venu se graver dans ma mĂ©moire. Tu pleurais Ă  chaudes larmes, parce que je ne t’avais pas embrassĂ©e.

Si tu savais comme je m’en veux d’ĂȘtre adulte 


 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1Ăšre mise en ligne et derniĂšre modification le 5 mai 2012.

 

Ă  la lumiĂšre de ta prĂ©sence

Isabelle Pariente-Butterlin 

 

— Qu’est-ce que tu fais, mon Ă©cureuil ?

Tu as des comportements de chat. Tu ne viens jamais quand je t’appelle, mais tu me tournes autour quand je suis occupĂ©e. Je sens, quand je travaille, ton menton qui s’appuie sur mon Ă©paule, tu regardes par dessus ce que j’écris, qui ne peut avoir pour toi strictement aucun intĂ©rĂȘt, mais tu me sens absorbĂ©e, ce qui contrarie visiblement tes plans, et tu laisses tomber d’une voix dĂ©sapprobatrice, je perçois trĂšs bien la critique :

— Je comprends rien Ă  ce que tu Ă©cris 
 « dispositisionnelle », c’est quoi ?
— Oh, c’est un peu compliquĂ©, tu sais, et puis ça n’intĂ©resse pas grand monde 

— Dis-po-si-ti-tio-nnelle ?
— Non, pas tout à fait, là tu compliques encore : dis-po-si-tio-nnelle. Ça suffit comme ça, tu ne crois pas ?

Mais tu insistes, tu dĂ©testes que je t’exclus de mon monde, et tu as flairĂ© une histoire intĂ©ressante. Tu n’as aucune intention de reculer mĂȘme si je n’enlĂšve pas mes lunettes et que je continue Ă  regarder l’écran, en Ă©vitant de croiser ton sourire. Tu restes lĂ , et ton petit menton insiste contre mon Ă©paule. Je sens bien qu’il va falloir affronter la discussion et tenter le tout pour le tout :

— Ben tu vois, c’est comme le sucre. Le sucre, il peut fondre mais il ne fond que s’il y a de l’eau. Si tu ne mets pas d’eau, tu ne sais pas qu’il peut fondre. Personne ne le voit. Ton sucre, il est solide. D’ailleurs, une fois, je me suis fait mal en coupant un morceau de sucre avec les doigts. Et puis si tu mets de l’eau, alors il fond. On appelle ça une disposition. Une disposition à fondre.
— Comme le caramel ?
— Oui, exactement, comme quand on fait du caramel.
— Le dernier Ă©tait ratĂ©.
— Oui, complĂštement, il Ă©tait complĂštement ratĂ©, je savais mĂȘme pas que ça pouvait se rater, mais il Ă©tait raté !
— Il y en a d’autres, des disposititions ?

Oui, il y en a d’autres, et certaines dont j’ignorais complĂštement l’existence. La disposition de la vie Ă  la lĂ©gĂšretĂ© et au bonheur quand simplement tu entres quelque part. La disposition du monde Ă  ĂȘtre dorĂ© et colorĂ© quand je suis avec toi. C’est Ă©tonnant, toutes ces dispositions inconnues qui se rĂ©vĂšlent peu Ă  peu Ă  la lumiĂšre de ta prĂ©sence.

— Et toi, tu travailles là-dessus ?
— Euh oui, parfois, pas seulement, tu sais.
— Oui, tu travailles aussi sur les doughnuts !

Je ne vais pas m’en sortir. Si on aborde cette discussion, je sens que je vais perdre la partie. Je n’aurais jamais dĂ» t’expliquer que la question du doughnut Ă©tait trĂšs difficile d’un point de vue ontologique, parce qu’il faut dĂ©cider si le trou du doughnut fait ou non partie du doughnut. Depuis ce jour-lĂ , tu me regardes d’un air soupçonneux quand je travaille 


 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1Ăšre mise en ligne et derniĂšre modification le 1er mai 2012.