Auteur : leventquisouffle

Françoise Gérard

Graines de poussière

Nuit blanche, idées noires, pensées mauves, rêves bleus, au clair de la lune, la chevauchée des nuages, les éclairs de l’orage, le grelot des étoiles, le velours du ciel, l’étoffe de la vie, les souvenirs étoilés, l’ombre des passants, la nuit de tous les temps…

3 D

Atelier d’été Tiers Livre 2019

     Giga, gigantisme, gargantuesque, hors norme, changement d’échelle, parois verticales, murs de vitres, planchers suspendus, lignes obliques des Escalators à travers le verre, transparence absolue, simultanéité, vue globalisante, fines silhouettes mobiles dans l’espace, visiteurs, usagers, employés, artistes, spectateurs, esquissés en mouvement par un trait de plume qui s’efface, monde de Gulliver, esprit géant dans un corps de fourmi…

     Masses des tours verticales dressées comme de gigantesques stylos dessinant à la surface de la Terre leurs silhouettes de gratte-ciel pointus comme les pics d’une chaîne de montagnes, vision d’aigle, vue panoramique à couper le souffle, la ville ancienne, à la base du quartier d’affaires, est à peine visible sous forme de minuscules parcelles pas plus grosses qu’un pixel…

     Sous terre la ville, parkings, métro, tunnels routiers, câbles, tuyaux, salles des machines, béton, turbines de ventilation, sorties de secours, éclairage fantomatique, signaux, flèches, panneaux, feu rouge, feu vert, monde binaire, monde à l’envers, sans air, plat, bas, étriqué, rétréci, sombre, triste, pénitentiaire…

     La lumière est tamisée, le son est amorti, les bruits flottent, la vision se perd dans des contours cotonneux, le monde tangue comme sur le pont d’un navire, il y a trop de monde, la foule se déplace en oscillant, les allées sont obstruées, les présentoirs sont inaccessibles, les marchandises disparaissent derrière les acheteurs agglutinés, le regard s’accroche à un immense globe qui miroite en tournant lentement sur lui-même sous le plafond du grand magasin, de là-haut, la marée humaine obéit à des lois éternelles…

     Elle parle dans le micro en se regardant sur l’écran – dehors dedans – corrige la mise en scène de l’image et du son – trop ceci pas assez cela – ajoute des faisceaux de lumière, une ambiance, du rythme, des percussions – moins fort, trop en retrait – déclenche l’enregistrement de la vidéo, la balance sur les réseaux sociaux – qui suis-je où vais-je – la regarde flotter sur les vagues du Web, pour qui de qui vers qui pourquoi la représensation virtuelle, quelle réalité…

STOP!

    Atelier d’été Tiers Livre 2019

     Comment le dire? STOP! La Terre ne tourne plus rond, les glaciers fondent, la mer déborde, il fait trop chaud, je perds mon sang-froid STOP! Alerte rouge, ce n’est pas la guerre froide, c’est la guerre chaude STOP! une guerre comme toutes les guerres sur le sol de la Terre, mais elle se livre contre la Terre elle-même STOP! STOP! c’est une histoire de fous, à qui sera le plus fou, le plus irresponsable, le plus coupable, le plus cynique, le plus cupide, le plus égoïste, le plus inhumain, le plus froid, le plus glacial, le plus dur, le plus sourd, le plus aveugle, le plus emmuré, le plus demeuré, le plus délirant, le plus aliéné, le plus déresponsabilisé, le plus… STOP! les vigies s’époumonent, comment le dire?… STOP! la Terre est en train de mourir… écoutez le tocsin, la Terre est en feu!… STOP! STOP! STOP!… pause obligée, posture imposée, minute de silence, une pensée – montre en main – pour les naufragés… STOP! pas une seconde de plus! repartez au boulot, à vos occupations, à vos vacances, à vos loisirs, à vos soucis, à vos fins de mois, à votre quotidien difficile, à votre esprit chagrin, à vos séries télévisées, à vos jeux vidéo, à vos malheurs personnels, chacun pour soi STOP! STOP! ne pensez pas, ne pensez plus STOP! STOP! on pense pour vous, on régente votre vie STOP! STOP! on est l’oligarchie des puissants STOP! STOP! la ploutocratie à l’œuvre dans le monde STOP! STOP! le un pour cent (1%) tout puissant STOP! STOP! qui dirige la piétaille des 99% STOP! STOP! de la population mondiale STOP! STOP! la tâche est immense STOP! STOP! il y a tant de vies à (briser)protéger STOP! STOP! STOP! STOP! La guerre n’est pas la paix! STOP à la Novlangue, il faut la débrancher! STOP! STOP! STOP! STOP! Extinction – Rébellion! Heureux les marins qui, autrefois, entendaient la vigie crier Terre en vue! et voyaient se dessiner au loin la ligne d’un rivage qui les ramenait à la vie… Heureux les anciens habitants de la planète bleue, devenue si hostile aux vivants!… Heureux les touristes fortunés de l’espace, ils la voient se recouvrir de cendres…

Hors sol

Atelier d’été Tiers Livre 2019

     Des pas résonnent sur les pavés luisants de pluie, reflets des réverbères, lueurs étranges, feux follets allumés dans la chambre noire de la mémoire, bribes de souvenirs, la vie s’apprend dans les rues de la ville, le nez en l’air mais l’horizon n’est pas vaste, le regard est sans cesse ramené au ras du sol, des mondes se côtoient, silhouettes qui se frôlent sur les trottoirs, glissement des voitures sur la chaussée, chuintement des roues de bicyclettes, éclaboussures (l’eau des caniveaux glougloute le long de la bordure qui sépare le trottoir de la chaussée), noirceur de l’asphalte, surface argentée d’une flaque étalée comme un lac, profondeur vertigineuse des soubassements de la ville, facéties lumineuses des enseignes commerciales (on dirait qu’elles lancent des clins d’œil), les gouttes de pluie s’élargissent en tombant sur le sol, le pied glisse sur une pierre bleue (carrée) ou sur une plaque d’égout toute ronde, les initiales (GDF) ou les motifs géométriques gravés à la surface en font des énigmes à déchiffrer, le monde est à découvrir, des flots de sensations submergent la conscience…

     Ce bruit au loin, comme un roulement de tambour ou le grondement d’un orage, l’homme l’a identifié et se sent envahi par un immense désespoir… tout ça pour ça, toutes ces souffrances endurées pour que plus jamais ça, et cela qui recommençait! le bruit sourd et régulier s’amplifiait, montait de la chaussée, lancinant et puissant, le bruit de mille pas qui martelaient le sol, comme la foule des carnavals de son enfance, rassemblée en rangs serrés et virevoltant avec des mouvements de vagues!… il entendait enfler le mugissement de la houle et retenait son souffle, commençait à distinguer le moutonnement des colonnes de soldats qui battaient le pavé en entrant dans la ville, aurait voulu disparaître sous terre auprès de ses camarades de combat ensevelis dans les tranchées, mais le bruit des bottes se rapprochait, le sol vibrait au rythme du pas de l’oie…

     La terre molle sur les chemins de traverse, l’herbe fraîche sur la pente d’un talus, la gaieté colorée des petites fleurs sauvages éparpillées dans les champs, la légèreté de l’air en accord avec le coeur innocent, la rêverie d’un enfant, et puis des pas gluants dans la boue, un sol gorgé de larmes alimentées par un chagrin, une douleur infinie…

     Sol truffé de douilles entre lesquelles grouillent des vers de terre, double provision, pour la pêche et pour le revendeur de métaux…

     Terre sèche, terre aride, terre brûlée, terre épuisée, terre hostile, terre hors sol, terre abattue, terre hébétée, terre sans nom, terre sans ressources, terre sans vivants, terre sans oiseaux, sans poissons, sans animaux, sans pinsons, sans oisillons, sans écureuils, sans chevreuils, sans toi, sans moi, sans nous, sans nos semblables, sans rêves, sans poèmes, sans amour, sans tendresse!… terre, vue de la lune, entourée de sombres poussières, le ciel endeuillé la pleure, les étoiles sanglotent…

     La petite balle du Jokari rebondit avec un bruit mat sur le sol en terre battue de la rue, les pieds de la joueuse dansent autour du socle pour la rattraper et la relancer avec une raquette de bois plein, l’élastique s’étire en décrivant des orbes d’un bout à l’autre de l’espace dévolu au jeu, l’adresse de la joueuse donne une impulsion décisive à la trajectoire de la balle, ronde comme un astre, l’enfant se sent presque l’égale de Dieu…

 

Le point décisif

Atelier d’hiver de François Bon

Mes contributions

     Le journal, ou plutôt ce que j’avais cru être un journal quand j’ai découvert les feuillets, commençait par quelques phrases banales… « Moment idéal, quand le rituel du café achève la transition entre les activités matinales qui ont maintenu l’esprit en éveil et la demi-somnolence propice à la rêverie qui suit le repas de midi… la caféine fera effet plus tard, quand le corps calé entre les coussins d’un canapé se fera oublier pour laisser place à l’immense espace imaginaire ouvert par l’écran de la tablette tenue entre les mains… » Les premiers mots m’avaient donné l’impression qu’il s’agissait seulement de notes sur l’emploi du temps ou l’état d’esprit de la personne qui les avait prises, mais assez vite, le ton et la tournure des fragments que je lisais m’avaient troublé… En proie à des pensées tumultueuses, j’étais venu chercher la tranquillité dans les allées du parc municipal aux grands arbres centenaires de la petite commune où la troupe devait jouer ce soir-là, et je me laissais apaiser par la frondaison enveloppante qui bruissait sous la brise. Le charme désuet d’un kiosque à musique découvert au milieu d’une clairière m’avait emporté dans une rêverie sans doute favorable à l’observation de détails insolites, car un petit objet qui brillait sur une marche de l’escalier permettant l’accès au kiosque avait attiré mon attention… C’était le fermoir d’une petite sacoche de couleur indéfinissable, délavée et ternie par la pluie, qui contenait un stylo bic et quelques pages manuscrites que je me suis mis à parcourir rapidement en espérant qu’elles me renseignent sur l’identité de leur propriétaire… FG, les initiales n’étaient d’aucun secours… elles avaient été inscrites à côté d’une date, 2003, et de la mention Après mon séjour à L…

     Je me suis assis en haut de l’escalier, sur le plancher du kiosque, pour continuer mon étrange lecture. Une sorte de fébrilité, au-delà de la simple curiosité, me faisait sauter des phrases ou des paragraphes entiers, jusqu’à ce que je tombe sur l’évocation surprenante du parc où je me trouvais… «L’amorce d’un chemin bordé de grands arbres dont les plus hautes branches se rejoignent pour former une voûte ; le feuillage tamise la lumière, la terre moussue amortit les pas, quelques notes se font entendre, chant alterné d’oiseaux qui se répondent… Au loin, à l’embranchement de plusieurs allées, s’élève une petite construction métallique circulaire surmontée d’un toit, qui pourrait abriter le concert donné par les oiseaux… les tiges de fer sont rouillées, mais le plancher paraît encore assez solide pour supporter le poids de plusieurs musiciens. Au-delà du kiosque, le chemin mène à un étang dont la surface légèrement ridée par le souffle de l’air reflète l’image mouvante d’un château, inoccupé depuis la fin de la seconde guerre mondiale… Les héritiers ne se sont jamais manifestés et la commune en est devenue propriétaire, mais la petite ville d’Hazinghem, dans le Nord de la France, est trop pauvre pour le remettre en état, elle se contente d’entretenir le parc.» L’auteur-e inconnu-e de ce texte était donc vraisemblablement revenu-e sur les lieux de son récit pour le confronter au réel, à moins qu’il ou elle ne l’ait écrit sur place avant de le perdre peut-être volontairement (mais dans quel but?!…) à l’endroit même où j’étais en train de le lire!… La situation était extravagante et me donnait des idées d’intrigue pour ma prochaine pièce… Originaire de la région, je connaissais depuis presque toujours l’existence de ce château, son histoire, les bruits qui avaient couru, les rumeurs qui devaient encore alimenter l’imaginaire des gens du cru. La pièce jouée ce soir-là y faisait d’ailleurs quelques allusions. Dans quelle mesure mon auteur anonyme était-il réellement affecté ou concerné par les drames qui s’étaient déroulés ici?… «Cet endroit, confessait-il, avait hanté mes nuits… Je n’ai pas jeté la lettre, je suis allée (je tenais un indice, si la narratrice était aussi l’auteur, celui-ci était une femme) au rendez-vous… Les archives de la mairie ont conservé de vieilles gazettes qui évoquent les fêtes somptueuses organisées dans le domaine par l’ancien propriétaire, un grand bourgeois issu d’une des familles les plus fortunées de l’industrie textile française de l’époque. Des photos prises entre 1920 et 1938 représentent le château et son kiosque à musique sous différents angles; les invités sont assis sur des chaises de jardin ou déambulent dans les allées du parc, leurs vêtements élégants témoignent de l’évolution de la mode, le style des années folles devient plus sage après la crise de 1929… La photo la plus récente met en lumière un jeune violoniste que mentionne la gazette locale comme étant le fils d’un ouvrier de l’usine familiale qui jouxtait le château ; en 1940, les bombardements avaient épargné celui-ci mais détruit complètement l’usine et le quartier…» Si le projet de l’auteure (j’avais envie d’opter pour une femme) était contenu dans ces lignes, je me demandais quel rôle y jouait le jeune violoniste, et à quel mystérieux rendez-vous elle s’était rendue?… Le manuscrit entremêlait fragments de récit et réflexions sur l’écriture, mais la frustration de ne pas en savoir plus sur l’histoire interrompue était compensée par l’intérêt que ces dernières éveillaient en moi en interrogeant ma propre pratique d’écrivain, en tant qu’auteur dramatique mais surtout d’apprenti prosateur, car je poursuivais en secret le désir de venir à bout d’un livre impossible, dont je réécrivais sans cesse les premières pages et que je modifiais à l’infini…

     L’anti-héros de ce livre était d’ailleurs un écrivain raté, dont j’avais fait le portrait suivant : « Il ne rase pas les murs mais se fond en eux comme un passe-muraille. Il est invisible. Sa vie apparente est calée sur ses horaires de bureau. Petit fonctionnaire gris, a lâché un jour sa voisine moqueuse…Transparent, dénué d’ambitions !… Il est souvent pris pour un imbécile, le sait, mais n’en souffre que modérément. La vraie vie est ailleurs. Sa vie. Celle qu’il rêve de vivre à temps plein et non par intermittences, en dehors des horaires de bureau. La souffrance n’est pas dans le regard ironique ou méprisant des autres, mais dans ce décalage entre sa vie rêvée et les contours assez hideux de la réalité dont il se sent prisonnier. Il a heureusement développé la faculté précieuse, qui l’a jusqu’à présent sauvé des pires situations, de s’abstraire du monde qui l’enserre en s’enfuyant sur le premier nuage qui passe. De là-haut, le recul est saisissant. Plus rien n’a vraiment d’importance, ou si peu. Les préoccupations des uns ou des autres lui paraissent insignifiantes. La voisine gonflée de prétention n’occupe pas plus d’espace qu’une fourmi. Sur son nuage, il oublie le monde et se sent non pas heureux (le bonheur lui semble incongru) mais en paix avec lui-même. Des mots se forment alors dans le vide de son esprit. Il les entend en même temps qu’il les voit, et les regarde s’assembler en phrases qui se défont à peine écrites comme les fausses notes d’une mauvaise musique. Il voudrait écrire comme Proust ou comme Melville. La tâche est évidemment impossible, ou absurde. Il sent pourtant en lui une parenté certaine, bien qu’étrange, avec les personnes qui se cachent derrière ces noms d’écrivains… Les microgrammes de Walser, les tropismes de Nathalie Sarraute, n’ont de cesse de lui montrer un chemin d’écriture… Son attirance pour le minuscule ou l’insignifiant pourrait le détourner du parisianisme et des fastes mondains de la Recherche, mais elle le tient par l’enfance du narrateur, l’impondérable d’une odeur ou d’une saveur, l’équilibre fragile des réminiscences, les mille et unes digressions de la phrase qui s’échappent vers une improbable destination, la poursuite rêveuse d’un temps hors du temps qui distille l’illusion que le temps perdu se rattrape, la vérité d’un monde immatériel auquel l’accès n’est possible qu’à travers l’expérience d’un temps retrouvé… Il laisse venir à lui des idées de romans ou de nouvelles qu’il ne se sent pas capable de développer, n’écrit que de tout petits textes qui ressemblent à des poèmes, tente d’exprimer la quintessence de ses états d’âme, sensations ou réflexions en faisant confiance aux premiers mots que l’inspiration lui souffle, n’atteint jamais l’intensité et la précision qu’il souhaite, bute obstinément contre l’obstacle qui sépare le langage de ce qu’il cherche à dire au plus près de ce qu’il ressent, désespère d’y parvenir un jour, se découvre privé du don de l’écriture alors qu’il se sent écrivain au plus profond de lui-même… »

     Cet alter ego était la face cachée de l’aimable auteur dramatique-metteur en scène sensible aux applaudissements que tout le monde connaissait. Aucun ami proche n’aurait pu soupçonner l’existence en moi de ce type de personnage tourmenté, qui était aux antipodes de ma vie sociale. Pourtant, j’avais un vieux compte à régler avec l’écriture… je n’étais sans doute pas devenu littérateur par hasard, même si mes pièces de théâtre relevaient surtout du registre du divertissement!… Je m’étais lancé un jour une sorte de défi existentiel, pour me libérer de ce que je considérais avoir été des années perdues, clarifier mes sentiments, mettre noir sur blanc ce que j’avais sur le cœur… mon projet était devenu presque fou!… je voulais écrire à n’en plus finir pour oublier ce qui me rongeait, extirper de moi-même ne serait-ce qu’un semblant de récit, une sorte de confession, peut-être un grand poème ou une longue plainte, quelle importance, n’importe quel alignement de mots et de phrases qui ne ressemblerait pas à mes œuvres habituelles, et qui serait capable de dénouer l’écheveau qui me ligotait de toutes parts, d’escalader la montagne de mes incohérences, de progresser au piolet dans le glacier de ma vie, d’avancer sur le front de mine de mes désirs enfouis en les éclairant comme une lanterne magique!… Mon entreprise littéraire avait des allures de pari pascalien, comme s’il fallait que je sois pardonné de mes mondanités!… Sans vouloir en exagérer la dimension sacrée, je devenais sensible à la profondeur mystérieuse que pouvait prendre l’écriture, et j’aurais pu faire miens les mots de l’auteure du manuscrit découvert (je m’obstinais à penser qu’il s’agissait d’une femme), FG, lorsqu’elle exprimait son besoin récurrent de «tourner le dos au monde»«loin, très loin des angles coupants du langage trivial, à la recherche d’un autre langage qui serait primordial, d’une vérité secrète qui serait enfouie au plus profond de la chair, et que les mots tenteraient de ramener à la surface de la conscience…»

     Ces initiales, FG, me titillaient… Ce n’était qu’une vague impression, peut-être la trace d’un souvenir, ou plus vraisemblablement l’effet de mon imagination, une illusion d’optique de la mémoire?… Cette FG connaissait manifestement les lieux et la région au point d’avoir perdu son sac ici-même, et je commençais à me demander si je ne l’avais pas rencontrée dans une vie antérieure… Or, dans un fragment, il était question d’un bref séjour de la narratrice chez une amie qu’elle avait perdue de vue depuis longtemps…

     « Trente ans!… Quelle tranche de vie!… Comment avait-elle eu connaissance de l’adresse?… Incroyable… Quel fabuleux hasard!… Mais n’était-il pas écrit qu’elles se retrouveraient?… Comment avaient-elles pu rester sans nouvelles l’une de l’autre pendant aussi longtemps?… Elles n’avaient pas changé… On aurait dit qu’elles s’étaient quittées la veille!… Tu te souviens?… Vraiment?… Oui, elle était heureuse d’être venue, d’avoir répondu à cette invitation de l’amie qui lui avait téléphoné ce jour-là à la suite d’un concours de circonstances incroyable, le frère qu’elle reconnaît dans une rue de R., leur conversation, les adresses échangées, les fils qui se renouent, les voix qui s’appellent et se répondent après trente ans de silence!… C’est l’été, la soirée est douce, on s’attarde dans le jardin en écoutant les cigales… Les deux amies sont intarissables. Ou plutôt, l’une garde le silence pendant que l’autre parle… Cette vie te plaît ?… Cette grisaille, cette monotonie sans fin, cet horizon morne qui borne ton quotidien?… Tu ne sens pas en toi une énergie créatrice qui pourrait rompre les digues?… Tu ne cherches pas à t’enfuir de ta prison, métro-boulot-dodo?… Je ne te reconnais pas… Tu n’es plus… Est-il possible de renoncer à ses désirs?… Quel gâchis !… La voix est belle, modulée, ondoyante et chaleureuse, elle atteint sa cible, elle emporte la conviction, la voix n’a pas changé… Les silences de l’amie ne sont pas moins éloquents… Curieuse amitié que cette alliance des contraires!… Quand on voyait l’une, on voyait l’autre… Différentes, mais inséparables… L’une plus spontanée que l’autre, plus gaie, plus enjouée, à l’aise en toute situation, affranchie de toute contrainte, merveilleusement libre… Les mots de l’amie sont durs, mais sans doute nécessaires, salvateurs?… On entend les notes claires d’une eau rafraîchissante qui s’écoule dans un jardin voisin… Il faudrait pouvoir remonter le temps, revenir boire à la source!… Tu ne dis rien?… Elle rit, elle élude, lève la tête vers le ciel, montre l’étoile du berger… Tu ne changeras jamais?… Tout change, rien ne change, quelle importance?… L’amie lui prend la main et la serre avec force, intensité de l’émotion ressentie hic et nunc, point d’insertion dans l’espace-temps de leurs deux poings réunis, l’instant fera date dans le calendrier des souvenirs!… Elle est venue le temps d’un week-end… Mouvement de pendule du voyage-retour, la rame du TGV l’emportera bientôt à mille lieues, au sens propre du terme, de cette séquence soustraite au continuum de l’existence… Dans quelques heures, elle sera loin, très loin, à des années-lumière de ces retrouvailles troublantes, surgies de sa vie antérieure… Les mots flottent dans l’air tiède et léger, leur sens n’a plus aucune importance, les paroles prononcées s’envolent comme des papillons, la conversation se poursuit hors sol, les voix tendent des fils, elle se sent funambule… Le train filera à toute vitesse, le passé défilera, il faudra recomposer, choisir les bonnes séquences, monter le film, faire le deuil de ce qui n’est plus, se débarrasser des rushes… jeter le film?!!!… Elles sont rentrées, la pièce est jolie, pimpante, lumineuse, murs et plafond blancs, fauteuils et rideaux jaunes, l’amie est gaie, volubile, la maison est encore en chantier, comme la vie, jamais stabilisée, toujours plus ou moins fissurée… Le regard suit une lézarde, remonte vers le plafond, s’égare dans les motifs d’une frise, s’inquiète d’une tache, redescend vers le cône de lumière d’un abat-jour, se réjouit de la profusion d’une gerbe de fleurs, admire la forme généreuse d’un vase, cueille un bouquet de ce qu’il voit, l’offre à la vie qui va… L’oreille perçoit un bruit léger mais insistant, répétitif, une sorte de cliquetis, l’amie se désole en désignant de petits amas de fine sciure, une colonie de termites se nourrit des caissons du plafond, elle les détruira, traitera le bois, changera les planches, en viendra à bout, gagnera la bataille, ne se laissera pas abattre, ici, la vie est si belle, ici, on entend chanter les cigales, ici, on respire le parfum de la liberté en marchant dans les champs de lavande, ici, on vit en permanence dans la lumière!… Ici n’est pas là-bas, là-bas n’est pas ici, mais la vie va là-bas comme ici, la si do fa… L’attention se focalise sur le grésillement des petits coups répétés des insectes xylophages qui frappent le bois comme les lames d’un xylophone ou une cymbale… le crépitement se mêle aux voix et les enserre dans une résille en martelant son message universel de démolition-transformation-recomposition… si rien ne se perd, tout change et redevient poussière, de petits copeaux de bois, de la fine sciure, de minuscules bouts de films, voilà ce qu’il reste d’une solide charpente ou de toute une vie… Les petits coups rapides qui perforent le bois répondent en écho à la vibration primordiale, à l’oscillation perpétuelle qui agite la matière… l’onde se propage à l’infini, immense vague qui se déroule dans les flux et les reflux d’une marée incompréhensible!… un même battement de métronome règle la pulsation de tout l’Univers, ici, maintenant, là-bas, autrefois, bientôt, toujours, éternellement… petits coups secs, rythme binaire, démolition, disparition… »

     Je n’étais pas au mieux de ma forme, et cette lecture m’avait ému plus que de raison. Si le metteur en scène essayait d’évaluer le potentiel dramatique de cette confrontation entre les deux amies, l’alter ego dont j’avais fait l’anti-héros de mon livre se sentait touché par le bilan de vie qui en résultait et le gâchis que l’une des amies évoquait au sujet de l’autre… Leur couple contrasté était comme le reflet des deux faces de ma personnalité!… Mes vieilles amitiés lycéennes s’étaient distendues, je n’avais guère gardé de liens avec mes anciens camarades de classe sauf avec un vague cousin qui avait fait partie du club de théâtre et recevait parfois des nouvelles d’une inoubliable Antigone… « Quand on voyait l’une, on voyait l’autre!… » Du plus profond de ma mémoire se formait peu à peu l’ombre d’une silhouette qui s’émancipait de l’image que j’avais conservée de cette Antigone exceptionnelle… les initiales FG prirent soudain une coloration fulgurante… Mais qu’allais-je imaginer?…

     « Des vagues de réminiscences troublent l’eau étale de la mémoire, des reflets affleurent de souvenirs en pleurs, des images floues se superposent et se désagrègent, une force obscure venue des profondeurs repousse toute tentative de recomposition, la conscience semble se refuser à la formation d’images précises, les paillettes de soleil bondissantes entre des barrières d’ombre éblouissent le regard comme pour l’empêcher de fixer ce qu’il ne veut pas voir… »

     Mes goûts m’orientaient le plus souvent vers des textes de facture plus moderne, au style souvent heurté, cassant, sans fioritures, direct, abrupt, incisif… Je me laissais pourtant aller à la musique de ces phrases, qui réveillaient en moi tout un pan de souvenirs engloutis, et me faisaient glisser en douceur vers des sentiments nostalgiques qui ne m’étaient pas désagréables… Je n’étais pas loin de me sentir transporté dans un univers voisin de celui du Grand Meaulnes, seul avec mes rêves dans cette partie du parc d’un vieux château abandonné, sous le toit de son vieux kiosque à musique, habité par le fantôme d’un jeune violoniste… J’espérais découvrir dans les fragments du manuscrit que j’avais retrouvé d’autres passages narratifs qui m’apprendraient ce qu’il était devenu, et la raison de ce rendez-vous que la narratrice avait accepté alors qu’il lui avait été donné dans un endroit qui « avait hanté » ses nuits… « Le développement de cette histoire pourrait être multiple, avait-elle noté, mais une force irrépressible aimanterait l’écriture vers un point crucial ou cruel qui resterait douloureusement insaisissable… » Je me suis promis de consulter les archives de la commune d’Hazinghem et de mener une enquête pour en savoir plus sur ce point aveugle que le regard ne pouvait fixer, sans toutefois me faire beaucoup d’illusions… il était peu probable que la simple relation de quelques faits dans les journaux de l’époque rende compte de l’épaisseur d’une vie et de la complexité d’une histoire… du moins apprendrais-je des anecdotes sur les fêtes organisées dans le château par ce grand bourgeois de l’industrie textile qui en avait été le propriétaire, sur lui-même et sa famille, sur ses amis, sur l’histoire locale… mon métier de metteur en scène me faisait aimer le moindre détail!… Mais pour le moment, je devais me contenter de cette phrase énigmatique: « Le livre qui parviendrait à raconter cette histoire (ou une autre, l’histoire de la mort d’un jeune aviateur anglais…) n’aurait pas le pouvoir de changer le réel, mais percerait l’opacité de la Nuit… » Elle paraissait donner une clé sur l’enjeu de ces quelques pages perdues puis retrouvées sur les lieux du drame que leur auteure avait entrepris d’évoquer…

     Ce soir-là, mon cousin était venu voir le spectacle que nous avions monté sur les planches d’un petit théâtre local, et nous avions discuté dans les coulisses. Antigone était partie vivre dans la lumière, son amie avait disparu dans la grisaille des jours…

     Je ne pouvais pas oublier cette histoire (mon alter ego ne me l’aurait pas pardonné), mais je n’avançais guère dans l’élucidation de son mystère… Le temps paraissait s’être arrêté en 1938, quand le jeune violoniste avait été photographié sur le kiosque à musique au cours de la dernière grande fête qui s’était déroulée au château… En 1940, celui-ci était resté debout comme un décor au milieu des ruines de la commune bombardée… Le journal d’écriture oublié par l’auteure fantomatique était lui-même une sorte de ruine, avec des pans de mur, des bouts de charpente, l’échappée d’une ouverture, une photo restée accrochée à un lambeau de papier peint… Les mots tournaient autour de quelques faits réels à partir desquels il était impossible d’établir un récit, et si leur tonalité grave était la trace d’un drame particulier qui s’insérait dans la tragédie de la seconde guerre mondiale, je ne trouvais pas d’élément décisif qui aurait pu m’aider à en découvrir le noeud. « Davantage qu’un chemin vers l’inconnu, l’écriture est un cri de désespoir lancé par quiconque essaie de retrouver la lumière du jour ou le pouvoir de la parole! » Le journal n’était peut-être que l’ébauche d’un pré-texte pour donner libre cours à l’expression d’un désespoir quelconque?… Mais le jeune musicien avait bel et bien existé, et sa photographie était à elle seule une énigme… La triste nouvelle de sa mort pendant ou après la guerre n’avait été donnée dans aucun document porté à ma connaissance. Pourtant, je n’avais retrouvé aucune mention de son existence après la Libération, alors que son talent prometteur aurait dû faire parler de lui… Il avait disparu dans la grisaille des jours comme l’auteur-e inconnu-e du journal perdu, volontairement ou non, sur le lieu de sa dernière apparition. Cette double disparition de l’auteur-e et du jeune violoniste faisait étrangement écho à la mort du jeune aviateur anglais auquel le récit de Marguerite Duras donnait vie dans la littérature, et aux destins brisés de l’auteur du Grand Meaulnes et de ses personnages…

In memoriam, ad vitam aeternam…

Abandon

Atelier d’hiver de François Bon

Mes contributions

     Journée idéale, quand le rituel du café achève la transition entre les activités matinales qui ont maintenu l’esprit en éveil et la demi-somnolence propice à la rêverie qui suit le repas de midi… la caféine fera effet plus tard, quand le corps calé entre les coussins d’un canapé se fera oublier pour laisser place à l’immense espace imaginaire ouvert par l’écran de la tablette tenue entre les mains… Plus rien d’autre n’existe… le monde a été aboli… à  la vérité, c’est la dureté du monde qui a été neutralisée… les bruits sont inexistants ou très atténués, il ne fait ni trop chaud ni trop froid, le corps ne ressent ni la faim ni la soif, il se repose de ses fatigues, loin, très loin des réalités quotidiennes, dans un repli égoïste, à l’écart des luttes communes pour la vie, loin, très loin des angles coupants du langage trivial, à la recherche d’un autre langage qui serait primordial, d’une vérité sécrète qui serait enfouie au plus profond de la chair… et que les mots tenteraient de ramener à la surface de la conscience… La page blanche est d’abord un abandon au grand Silence, vertige nécessaire, condition indispensable pour que s’ouvrent les grands espaces imaginaires!… Une sorte de torpeur envahissante aide le vide à s’installer, plus rien n’a d’importance, le temps s’arrête, il semble que s’installe un instant éternel… Les doigts alors pianotent sans savoir ce qu’ils écrivent, guidés par les mots sur une route inconnue dans la direction de nulle part… Sur l’écran, des signes apparaissent ou disparaissent en clignotant comme des étoiles, la navigation se fait au jugé, un sillage se dessine, la traversée se poursuit contre vents et marées, le bateau tangue, le bateau s’enivre, le bateau risque de couler à chaque embardée… quel est ce regard intérieur qui tente d’évaluer les dangers comme un bon capitaine de navire?… Toutes les journées, bien sûr, ne sont pas idéales, mais le besoin de tourner le dos au monde finit toujours par soustraire au réel ces moments de grâce où les mots vagabonds sont cueillis au hasard d’une rêverie par l’esprit vacant même au milieu d’une foule, même dans les secousses d’un transport en commun, en se glissant dans les fissures qui lézardent le mur du calendrier quotidien… l’élan est trop court, il n’ira pas jusqu’au bout de la phrase, mais la tablette nomade est à portée de main pour en conserver la trace…

Tempo

Atelier d’hiver de François Bon

Mes contributions

     Les mots flottent dans l’air tiède et léger, leur sens n’a plus aucune importance, les paroles prononcées s’envolent comme des papillons, la conversation se poursuit hors sol, les voix tendent des fils, elle se sent funambule… Le train filera à toute vitesse, le passé défilera, il faudra recomposer, choisir les bonnes séquences, monter le film, faire le deuil de ce qui n’est plus, se débarrasser des rushes… jeter le film?!!!… Elles sont rentrées, la pièce est jolie, pimpante, lumineuse, murs et plafond blancs, fauteuils et rideaux jaunes, l’amie est gaie, volubile, la maison est encore en chantier, comme la vie, jamais stabilisée, toujours plus ou moins fissurée… Le regard suit une lézarde, remonte vers le plafond, s’égare dans les motifs d’une frise, s’inquiète d’une tache, redescend vers le cône de lumière d’un abat-jour, se réjouit de la profusion d’une gerbe de fleurs, admire la forme généreuse d’un vase, cueille un bouquet de ce qu’il voit, l’offre à la vie qui va… L’oreille perçoit un bruit léger mais insistant, répétitif, une sorte de cliquetis, l’amie se désole en désignant de petits amas de fine sciure, une colonie de termites se nourrit des caissons du plafond, elle les détruira, traitera le bois, changera les planches, en viendra à bout, gagnera la bataille, ne se laissera pas abattre, ici, la vie est si belle, ici, on entend chanter les cigales, ici, on respire le parfum de la liberté en marchant dans les champs de lavande, ici, on vit en permanence dans la lumière!… Ici n’est pas là-bas, là-bas n’est pas ici, mais la vie va là-bas comme ici, la si do fa… L’attention se focalise sur le grésillement des petits coups répétés des insectes xylophages qui frappent le bois comme les lames d’un xylophone ou une cymbale… le crépitement se mêle aux voix et les enserre dans une résille en martelant son message universel de démolition-transformation-recomposition… si rien ne se perd, tout change et redevient poussière, de petits copeaux de bois, de la fine sciure, de minuscules bouts de films, voilà ce qu’il reste d’une solide charpente ou de toute une vie… Les petits coups rapides qui perforent le bois répondent en écho à la vibration primordiale, à l’oscillation perpétuelle qui agite la matière… l’onde se propage à l’infini, immense vague qui se déroule dans les flux et les reflux d’une marée incompréhensible!… un même battement de métronome règle la pulsation de tout l’Univers, ici, maintenant, là-bas, autrefois, bientôt, toujours, éternellement… petits coups secs, rythme binaire, démolition, disparition…

A tous vents

tctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctc

tctctctctctctJe suis un lieu-dittctctctctctc

tctctctcmon prénom est paraboletctctctctctc

tctctctcttu peux t’y arrêter un moment pour prendre ton élantctctctctctc

tctctctctje suis un lieu de passagetctctctctct

tctctctctctctun lieu de courants d’air où se bousculent tous les mythestctctctctctc

tctctctctet toi le passant  tctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctctc

tctctctcttu cueilles l’histoire pour y projeter ton désirtctctctctctct

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Vie antérieure

Atelier d’hiver de François Bon

Mes contributions

     Trente ans!… Quelle tranche de vie!… Comment avait-elle eu connaissance de l’adresse?… Incroyable… Quel fabuleux hasard!… Mais n’était-il pas écrit qu’elles se retrouveraient?… Comment avaient-elles pu rester sans nouvelles l’une de l’autre pendant aussi longtemps?… Elles n’avaient pas changé… On aurait dit qu’elles s’étaient quittées la veille!… Tu te souviens?… Vraiment?… Oui, elle était heureuse d’être venue, d’avoir répondu à cette invitation de l’amie qui lui avait téléphoné ce jour-là à la suite d’un concours de circonstances incroyable, le frère qu’elle reconnaît dans une rue de R., leur conversation, les adresses échangées, les fils qui se renouent, les voix qui s’appellent et se répondent après trente ans de silence!… C’est l’été, la soirée est douce, on s’attarde dans le jardin en écoutant les cigales… Les deux amies sont intarissables. Ou plutôt, l’une garde le silence pendant que l’autre parle… Cette vie te plaît ?… Cette grisaille, cette monotonie sans fin, cet horizon morne qui borne ton quotidien?… Tu ne sens pas en toi une énergie créatrice qui pourrait rompre les digues?… Tu ne cherches pas à t’enfuir de ta prison, métro-boulot-dodo?… Je ne te reconnais pas… Tu n’es plus… Est-il possible de renoncer à ses désirs?… Quel gâchis !… La voix est belle, modulée, ondoyante et chaleureuse, elle atteint sa cible, elle emporte la conviction, la voix n’a pas changé… Les silences de l’amie ne sont pas moins éloquents… Curieuse amitié que cette alliance des contraires!… Quand on voyait l’une, on voyait l’autre… Différentes, mais inséparables… L’une plus spontanée que l’autre, plus gaie, plus enjouée, à l’aise en toute situation, affranchie de toute contrainte, merveilleusement libre… Les mots de l’amie sont durs, mais sans doute nécessaires, salvateurs?… On entend les notes claires d’une eau rafraîchissante qui s’écoule dans un jardin voisin… Il faudrait pouvoir remonter le temps, revenir boire à la source!… Tu ne dis rien?… Elle rit, elle élude, lève la tête vers le ciel, montre l’étoile du berger… Tu ne changeras jamais?… Tout change, rien ne change, quelle importance?… L’amie lui prend la main et la serre avec force, intensité de l’émotion ressentie hic et nunc, point d’insertion dans l’espace-temps de leurs deux poings réunis, l’instant fera date dans le calendrier des souvenirs!… Elle est venue le temps d’un week-end… Mouvement de pendule du voyage-retour, la rame du TGV l’emportera bientôt à mille lieues, au sens propre du terme, de cette séquence soustraite au continuum de l’existence… Dans quelques heures, elle sera loin, très loin, à des années-lumière de ces retrouvailles troublantes, surgies de sa vie antérieure…

L’énigme « Martens »

 (Récit/fiction)

     Plus Martens exaspérait Jean-François Dutour, plus je m’intéressais à lui. Nos conversations étaient surréalistes. Il ignorait ou faisait semblant d’ignorer ce que savait un enfant de l’école primaire. Sa culture historique avait les contours des récits légendaires, à des années-lumière de la science universitaire. A l’en croire, son ami Walter et lui auraient fait des découvertes surprenantes dans un pays coupé du reste du monde, où les habitants restaient confinés dans l’ignorance. Eux-mêmes auraient pu en sortir par hasard à la suite d’un concours de circonstances invraisemblables. Dans une affaire classique, l’espion suspect était assez rapidement identifié, des tractations étaient alors engagées par les Etats concernés, qui finissaient par se mettre d’accord sur un donnant-donnant plus ou moins fructueux, généralement un échange de prisonniers. Mais les recherches anthropométriques internationales n’avaient rien donné. Martens et son supposé ami Walter n’étaient connus de personne. Il n’existait aucun méfait à leur reprocher, aucun acte de bravoure à leur actif, rien qui eût fait l’objet d’une recension quelconque par un service de police ou d’espionnage. Pourtant, les passeports trouvés dans les poches ou le sac de Martens étaient de faux papiers, les pays censés les avoir délivrés avaient tous contesté leur authenticité. Comment Martens avait-il pu se retrouver en leur possession sans avoir trempé dans quelque affaire louche qui aurait dû le faire repérer ? Pourquoi en aurait-il eu besoin sinon pour échapper à des contrôles et dissimuler des activités clandestines? Sommé de s’expliquer, Martens bredouillait des histoires à dormir debout. Une sorte de roman à la fois chevaleresque et fantastique où il était question, en caricaturant à peine, d’un royaume perdu et d’un trésor à découvrir. Jean-François fulminait devant tant d’inepties, blessé dans son orgueil professionnel qu’on puisse lui tenir tête à ce point en le traitant comme le dernier des idiots. Pourtant, je voyais dans les yeux de Martens des lueurs étranges et sur son visage une tristesse indéfinissable qui semblaient manifester une réalité autre que la seule volonté de manipuler son interlocuteur.

     J’avais réussi à convaincre l’ami de mon père (pensée pour toi, pour la famille, pour Jean, pour Aline, pour tous les amis, hélas…) de me laisser gagner la confiance de Martens, et c’est ainsi que, de confidence en confidence, en recoupant les informations que j’obtenais, je me suis forgé ma propre opinion, indépendamment des présupposés des agents du contre-espionnage. Avec les éléments recueillis, je pourrais écrire un roman. Mon récit aurait l’allure d’une fiction puisque plus personne, vraisemblablement, vu la tournure catastrophique des événements, ne pourrait apporter la preuve de ce que j’avance. Ce serait le pseudo-roman d’une histoire vraie pour un lecteur improbable. J’ai besoin que tu existes, ô lecteur improbable, j’ai besoin de m’appuyer sur toi en attendant, en espérant l’impossible… retrouver un jour les miens, reconstruire ensemble notre vie, aimer de nouveau vraiment avec l’avenir devant nous, ressentir la joie ! Tu existes, je le veux et tu le dois, tu existes et tu es en possession de mon récit, parvenu jusqu’à toi comme les messages de détresse que les naufragés confiaient autrefois aux vagues de l’océan…

     Martens n’était pas un espion comme les autres, et nous aurions mieux fait de nous en rendre compte. Sa soif de savoir paraissait insatiable. Pour l’observer et essayer de comprendre les ressorts de sa personnalité, j’avais été autorisée à l’accompagner et à rester auprès de lui, sous bonne surveillance, dans l’immense salle de documentation située dans le sous-sol du bâtiment banalisé qui abritait les bureaux des services secrets. La bibliothèque électronique constituait pour Martens une réserve d’informations inépuisable dont les gardiens avaient du mal à l’arracher. Mes obligations professionnelles m’éloignaient souvent de lui, mais quand j’étais de retour, je le retrouvais presque toujours à l’identique dans la grande salle, branché sur le réseau ou feuilletant de façon compulsive les pages d’un vieil atlas ou d’un livre ancien, complètement absorbé, concentré, habité par les questions qu’il agitait manifestement dans sa tête comme autant d’énigmes, semblait-il, à résoudre. Il s’intéressait aux cartes. Il s’était longuement attardé sur celles du Groënland et de l’Alaska. Il en étudiait les données climatiques, cherchait à mesurer l’importance des modifications que ces régions du monde avaient subies depuis le commencement de la fonte des glaces, essayait, me semblait-il, de dresser une sorte d’état des lieux des apports de la science et de la technologie en fonction d’un problème donné que je ne parvenais pas à saisir. Après cette phase intense de recherches géographiques et scientifiques, je l’ai vu se passionner pour les livres d’Histoire. Des sentiments étranges et variés paraissaient le parcourir. Je pensais qu’il était impossible que Martens simule à ce point, mais Jean-François restait sceptique, persuadé que l’art de l’espionnage pouvait être porté à une perfection telle que les choses les plus invraisemblables pouvaient passer pour vraies quand l’espion était devenu un maître, un virtuose du camouflage. L’intime conviction de Jean-François était que la mission de Martens avait pour enjeu des intérêts qui la hissaient au niveau d’un secret d’Etat ; le pays commanditaire, en de telles circonstances, préférait perdre et abandonner son espion plutôt que de courir le risque d’avoir à révéler tout ou partie de ses plans en cherchant à le récupérer…

In (dé) cohérence

salle (sas) d’attente suspension du temps qui s’étire s’échapper impossible attente obligée attente compacte éviter le choc frontal fil d’araignée oublié dans un coin du plafond blanc contemplation des murs bleus d’échappées belles rêveries trouées de pensées inspiration relaxation migraine ne pas y penser s’abstraire s’extraire flotter à la surface du plafond blanc page d’oubli fatigué temps froid à feuilleter tant pis temps pris au microscope de micro-sensations délirantes chaos de vie suspendue un jour les Parques point de rupture possible aujourd’hui à venir certain destin résister vivre hic et nunc chanson douce reconstruire sens murs plutôt blancs plafond plutôt bleu ciel soleil caché micro-pensées éclatées filaments à suivre fissures invisibles les parois de la pièce pavoisent le temps n’est plus un flux mais un coffre ouvragé de mémoire mes souvenirs sont miens je ipse je s’efface et je se crée secrets des mots sonorités qui se déploient ondoyantes dans le temps et dans l’espace chemins de liberté insoupçonnés fermés ouverts fermés éviter le figuratif fuir les signaux impérieux se dissoudre dans le flou attendre sur un nuage hypothétique retour et sortir enfin s’oublier dans le flux 

 

Comme des bouteilles jetées à la mer

   (Récit/fiction en cours d’écriture)

     O lecteur improbable, tu n’auras sans doute jamais entre les mains les pages que je te destine sans me faire beaucoup d’illusions… Une petite centrale électrique autonome, que Martine, physicienne, et Alain, ingénieur, parviennent à faire fonctionner, alimente la base où nous avons trouvé refuge, et les batteries de nos ordinateurs peuvent encore être rechargées sur les prises qui lui sont raccordées. Mais quand le matériel tombera en panne ou sera usé, plus rien ne nous reliera au mode de vie qui était le nôtre avant la dernière série de cataclysmes qui ont dévasté le monde. Tout au fond des océans, des câbles de fibre optique véhiculent sans doute encore des données fantômes qui proviennent d’un univers mort. Ma messagerie semble fonctionner et je continue sans relâche, malgré l’absence de réponses, d’envoyer des courriers électroniques à tout va comme autant de bouteilles à la mer! L’esprit humain était ainsi fait, jadis, quand tout paraissait en perpétuelle évolution, que l’espoir parvenait à se faufiler dans le moindre interstice… Mais non. Le comble de l’irrationalité serait de croire que mon récit nous survivrait. Une sorte d’instinct me pousse cependant (comment l’expliquer?) à imprimer au fur et à mesure ce que j’écris sur les blocs de feuilles que nous avons trouvés dans les bâtiments de la base avec du matériel de bureau intact. Je ne fais que mettre en œuvre un système de réflexes qui n’ont plus de sens aujourd’hui, mon esprit le sait, mon corps ne l’a pas encore admis et tente de repousser comme il peut les affres de l’angoisse en s’adonnant à l’apparence d’une activité familière qui était celle de mon job de journaliste. Les deux plus jeunes du groupe, Julie et Jordan, se sont mis à s’aimer d’amour tendre, ils sont touchants… Bizarrement, moi, je ne me laisse plus approcher par Luc… Les autres se débrouillent comme ils peuvent avec leurs sentiments et leurs pulsions… Je les regarde d’un œil lointain, à travers la vitre de ma propre anxiété… Tous, nous essayons cependant de faire attention. Le moindre dérapage pourrait déclencher entre nous des tempêtes inouïes…

Entre deux mots

Imiter à la  l imite

réitérer l’itinéraire perdu

ne pas s’é carte r de la carte tracée à la lumière de la nuit

ne pas nuire au futur et fuir s’il le faut au plus près de la foule et du bruit pour éviter la tentation du neuf

aujourd’hui, je le dis, je recommence l’aventure du Verbe et de la Vie

je serai à la fois toute proche et très lointaine, terrestre et céleste, claire et obscure, géante et minuscule, banale et nécessaire

je ne sais rien et rien moins que rire d’éc rire

mon paysage est une ligne pas même un rideau

de l’autre côté existe tout ce que je désire

ma couleur préférée est le blanc pour n’avoir pas à choisir entre la pourpre et le bleu de Prusse

au centre de mon royaume rêve pourtant un enfant qui barbouille grandeur nature

Que nous est-il arrivé ?

     (Récit/fiction en cours d’écriture)

     Louis vient de se lancer avec virtuosité dans l’interprétation d’une sonate de Mozart. Je voudrais rester isolée à jamais dans cette bulle sonore résiduelle qui semble jeter un pont entre l’avant et l’après de l’Horreur absolue qui vient de détruire nos vies, alors que la frontière est infranchissable, alors que nous sommes dans l’impensable du plus jamais, entre désir d’oubli et déni, aux confins de la folie qui menace de nous dévorer… Que nous est-il arrivé? Est-il possible que l’esprit humain qui a été capable de cette musique nous ait conduit à l’Apocalypse?… Non, mille fois non! Nous ne sommes pas tous coupables de cette dérive qui a plongé l’Humanité dans la Nuit!… Et nous serions, nous, survivants, comme les rescapés du Déluge ? Notre Histoire aurait encore un sens après l’anéantissement de millions, de milliards d’êtres humains?… Dans le monde d’où venait Martin, il n’y avait, semble-t-il, pas de questions sans réponses, et pas de musique autre que militaire, tambours et trompettes. Mais qu’en était-il en réalité pour nous, au pays des Lumières ? Qu’avions-nous fait de notre culture, de notre aptitude à penser et à créer, de notre liberté, de notre désir de fraternité?… J’entends le chœur des victimes qui se lamentent en déplorant l’orgueil des puissants qui les ont sacrifiées sur l’autel de leur cupidité. Qu’avions-nous fait de la sagesse des Anciens? Pourquoi seul l’Hubris n’est-il pas châtié ? Pourquoi emporter les foules dans le châtiment? Pourquoi infliger ce sort si terrible à l’Humanité, capable malgré tout du meilleur?… Les humains n’ont jamais eu de réponse satisfaisante à leurs questions existentielles, mais nous avons fait comme si… Nous étions des imposteurs. Nous avons fait comme si tout cela n’avait pas, ou plus, d’importance. Comme si le monde était devenu majeur. Comme si nous étions désormais définitivement à l’abri des pires fléaux qui avaient dévasté les populations dans le passé. Comme si le progrès exponentiel des techniques nous avait soustraits au sort commun qui avait été le lot de tous depuis les origines. Pourquoi un tel aveuglement? Pourquoi avoir bâillonné les Cassandre? Pourquoi ce rapport de force si défavorable aux faibles?… Mon Dieu, j’ai envie, en me tournant vers vous, puisque plus rien n’est objectivement rationnel hormis les réactions physiques et chimiques du monde matériel, de vous déclarer coupable. Coupable de nous avoir laissés si démunis face au pouvoir de destruction des puissants rendus aveugles par leur orgueil démesuré…

     Il existait au sein même des pays riches des situations d’extrême pauvreté qui auraient pu aider les moins cyniques à ouvrir les yeux, mais elles ne faisaient jamais la une des journaux et restaient relativement cachées sans jamais devenir la priorité des hommes et des femmes politiques. Dans les pays émergents, une classe moyenne de plus en plus nombreuse réclamait sa part de richesse, mais sans vraiment remettre en cause les fondements d’une économie qui avait besoin, pour prospérer, d’exploiter les plus pauvres et de piller la planète. Alors que les pratiques ancestrales respectueuses des écosystèmes avaient réussi jusqu’alors à en obtenir le meilleur, la vie devenait impossible pour des millions d’êtres humains que la faim et la soif chassaient des endroits les plus arides. Des cohortes d’hommes, de femmes et d’enfants avaient commencé de migrer dès le début des années 2000 pour échapper à la famine et aux guerres que se livraient leurs pays dans le but d’accaparer ce qu’il restait de ressources. Mais l’égoïsme ou le cynisme rendait les maîtres de la Terre insensibles ou inconscients. Pourquoi les fautes sont-elles irréversibles?… Pourquoi cette fatalité inhumaine qui conduit sans possibilité de retour à la destruction et à la mort?… Les esprits forts s’étaient moqués des récits religieux sans parvenir à leur substituer une sagesse universelle qui aurait pu protéger les humains de leurs errements. Orgueil suprême sans doute de penser que nous nous suffisions à nous-mêmes! Certes, le chemin était étroit entre les illusions religieuses, l’intolérance qu’elles suscitent, et la croyance en notre toute-puissance… Mais pourquoi les humains se sont-ils comportés si souvent au cours de l’Histoire, et d’une façon inégalée dans la dernière période, de façon aussi irrationnelle?…

Ma voix résonne dans le désert!

Conversation téléphone bruit parasites bribes fatigue paroles interruption distraction suivre la conversation syntaxe phrases sens son sous-conversation sensations quid quoi comment où mais encore je suis moi vous êtes vous où êtes-vous oui pardon je sais je ne sais pas je ne sais plus ni où ni quoi ni comment je sais non pardon je ne sais pas que voulez-vous que me demandez-vous que puis-je pour vous excusez-moi excusez du peu si peu malgré tout ce que je peux oui j’ai bien dit ou mal dit mais j’ai dit tout ce que je peux c’est-à-dire hélas pas grand-chose mais l’essentiel n’est-ce pas tenir parler soutenir la conversation il le faut sinon je ne sais pas peut-être jamais jamais sûre pourtant oui il le faut il faut décider surtout tenir bon ne pas faiblir montrer prouver être déterminé choisir une direction continuer persévérer courage je suis là vous aussi au bout du fil sans fil quelle époque mobile tout est mobile rien ne change mais si tout change vous n’avez pas changé vous êtes jeune jeune à jamais non le temps n’a pas de prise c’est l’été nous sommes jeunes l’été c’est la vie la belle saison l’automne aussi somptueux l’automne souvent l’été indien l’autre hémisphère où vais-je où allons-nous que de mystères que de beautés que de misères tous ces malheurs pauvres de nous oui pauvres mais bon assez courage tenir il faut à bras le corps être fort passer les épreuves du bac les épreuves tout court non le temps est immobile ne passe pas trop lourd la chaleur c’est l’été la belle saison profitons mots que de mots quel flot rythme pas de ponctuation un mot après l’autre derrière l’autre à la suite sans fin toujours le blog chaque jour tenir jusqu’à quand fin bien sûr fin de la semaine week-end repos je souffle je reprends mon souffle vous ne me l’aviez pas pris je m’essouffle fatigue fatigue l’âge accepter refuser refluer contenir laisser venir respirer flux et reflux deux temps toujours ombre et lumière silence parole mot espace espace-temps espèces de temps temps long du souvenir comme un sanglot l’instant comme un rire qui pétille respiration la vie l’eau qui coule jours heureux merci je vous en prie si si je n’en ferai rien rien hélas rien vous n’y pouvez rien je n’y peux rien ça se décline le jour décline je décline nous déclinons la courbe du soleil décline la Terre se réchauffe quel est le rapport ? Le seul point qui vaille est un point d’interrogation pour clore cette conversation qui a duré si longtemps je vous remercie votre voix si chaude si rayonnante un rayon de soleil la lune se lève fatigue excusez-moi je dors debout ne vous excusez-pas c’est moi incorrigible les mêmes erreurs des tics comme ces parasites sur la ligne grains de sable qui empêchent qui bloquent la suite des mots ne serait pas la même si pensez-vous justement je crois non je pense le flux des mots quelle importance le sens des mots tous le même sens vers le silence un sillon un flot un fleuve un ruisseau de l’eau à boire un désert j’ai soif un puits une source des mots donnez-moi avec vous je vous accompagne du pain et de l’eau tout est simple vous et moi en voyage embarqués chavirés saoûlés logorrhée à moins que attendez attendez-moi ma voix résonne dans le désert !