portrait

Pris dans la nasse

     Martin était dans le lot, pris dans la nasse. Il était sale et mal rasé comme les autres, mais avait fait l’objet d’un signalement particulier dès le premier rapport de police, en raison de son allure insolite et parce qu’il y avait dans son dossier trop de zones d’ombre… L’examen de son cas avait alors gravi tous les échelons de l’instruction jusqu’à ce que le dossier atterrisse sur le bureau du chef des services secrets, qui ne tarda pas à découvrir que le visage de Martin et le portrait-robot transmis par la police mexicaine pour la traque d’un trafiquant de drogue semblaient avoir été faits l’un pour l’autre…

     Le piano de Louis

     2064

 

Science-fiction

Page sombre

(Récit en cours d’écriture)

     Les déclarations étranges de Martin, son comportement décalé, la capacité qu’il avait de s’abstraire subitement d’une conversation comme s’il s’envolait dans un ailleurs inconnu à des années-lumière de notre monde, permettaient de brosser un portrait de lui qui ressemblait fortement à celui d’un extra-terrestre, et certains médias friands de sensationnel n’avaient pas hésité à en faire effectivement un espion venu du froid des grandes profondeurs galactiques, franchissant ainsi le pas, pour le plus grand plaisir de leurs lecteurs avides d’histoires qui les sortaient d’un quotidien morne et triste, de la science-fiction… Pour ma part, j’avais forgé quelques hypothèses moins farfelues mais in fine non moins étonnantes que Jean-François avait balayées d’un immense éclat de rire quand j’avais essayé de lui faire partager les éléments sur lesquels reposait ma réflexion quant à ce mystérieux pays d’où venait Martin… Il n’empêche, tout aussi incroyable que cela puisse paraître, il n’est pas impossible que… mais peut-être Jean-François avait-t-il par la suite exploré cette piste sans m’en parler (secret défense!) ?… J’ai sans doute rêvé toute cette histoire, le charme de Martin aurait opéré sur moi une sorte de fascination capable de donner vie à des simulacres et de faire émerger du néant des mondes fantasmagoriques? Etrange pouvoir de la séduction exercée par un homme particulièrement beau que les foules ne parvenaient pas à diaboliser malgré les circonstances de son arrestation?… D’une certaine façon, nous étions tous fous… embarqués dans la machine infernale d’un monde détraqué dont plus personne n’était capable de tenir la barre! Les mêmes postures et les mêmes impostures issues d’une Matrice dont plus personne ne connaissait l’origine se dupliquaient à l’infini d’un bout à l’autre de la planète en engendrant partout le même type de réponse surréaliste à des situations réelles qui confinaient au désastre! La Parole de la pensée Unique diffusait ses drogues anesthésiantes dans le corps de l’Humanité qui ne trouvait plus en elle assez de force pour lutter contre son anéantissement…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Martin

     Martin était grand, blond, beau, la trentaine environ. Plus que son physique de star qui le rendait presque irréel et inconsistant comme une belle image de papier glacé, son regard ne laissait pas indifférent et me fascinait. Il semblait fixer au-delà de son interlocuteur un horizon lointain connu de lui seul. Les réponses qu’il faisait aux questions posées étaient bizarres, ses propos paraissaient incohérents et dérapaient parfois dans des envolées poétiques qu’il accompagnait de gestes fiévreux. Plus tard, j’ai su qu’il avait entrepris d’écrire un journal. Il y consignait l’état de ses pensées et de ses doutes en lien avec la vie qu’il avait menée dans un pays mystérieux qui semblait sorti de son imagination. Jean-François Dutour était persuadé qu’il affabulait volontairement pour nous mener en bateau. Il se demandait en particulier qui était ce Walter  dont il parlait si souvent. Le mystère dont Martin s’était, volontairement ou non, laissé auréoler avait fini par attirer sur lui la sympathie des foules, qui l’assimilaient sans doute à un héros holliwoodien. Pourtant, au début, l’affaire dite Martin était passée complètement inaperçue. A l’époque, nous n’avions aucune idée de ce qui nous attendait. L’affaire semblait sinon banale, du moins classique, avec les enjeux traditionnels de l’espionnage international. Walter n’était-il qu’un complice plutôt qu’un véritable ami? N’était-il pas plutôt un leurre pour égarer l’enquête? La police mexicaine avait fait un portrait-robot des deux hommes qui avait été transmis aux services secrets français car plusieurs de leurs contacts avaient attesté qu’ils communiquaient dans la langue de Molière. A l’époque, ils semblaient mêlés à un trafic de stupéfiants. On pensait qu’ils avaient des accointances avec la Mafia. Mais on avait perdu leur trace pendant plusieurs mois. Et quand Martin était réapparu à Buenos Aires, il était seul. On n’a plus jamais revu son compagnon. Pourquoi? On ne l’a jamais su, malgré toutes les hypothèses échafaudées.

     Drôle d’Histoire

     2055

La danse infiniment légère et complexe de tes pas

Isabelle Pariente-Butterlin

Le rythme de ton pas

 

Plus tard, dans la soirée, j’ai senti, au rythme de ton pas, la très légère et très sûre crispation de ta fatigue.

La journée se passe dans la danse infiniment légère et complexe de tes pas, dont je ne suis pas tout à fait sûre qu’ils soient posés très exactement sur le sol. Tes trajets dans l’espace tiennent de ceux des oiseaux. Je croise et recroise ton regard, et la ligne presque droite et presque rationnelle, du moins autant qu’il m’est possible, la ligne que je trace sur le sol, pour aller d’un point à un autre, entrecroise les arabesques de tes passages et de tes jeux, et parfois même, tu me ferais presque trébucher, ce qui occasionne mes protestations et tes rires dont les lignes elles aussi se mêlent et s’entremêlent.
Je ne peux que constater la désinvolture splendide de tes pas, et leur insouciance joyeuses, tant elles me sont l’une et l’autre devenues étranges et lointaines ; il ne me reste qu’à me souvenir, autant qu’il m’est possible, non de leur saveur, je crois que je l’ai oubliée, je crois que j’ai presque entièrement oubliée, mais de ces moments où elles étaient miennes. Comme si, d’un ancien portrait, je ne détenais que le négatif : la pesanteur de mes pas sur le sol.

Pourquoi faut-il que je les ai l’une et l’autre oubliées ?

Je te regarde passer dans un envol qui est presque celui des oiseaux. Il ne lui manque que la verticalité, certes, mais tes mouvements et leurs courbes sont des gestes des oiseaux. Je te regarde, quand tu oublies que mon regard est posé sur toi, et tu les dessines sur le sol comme leur vol les inscrit dans l’espace qui s’ouvre à eux.
Je devine à te voir, à voir les courbes de tes pas, à déceler leurs accélérations, leurs arrêts brusques, leurs modulations, qui font de ta marche une danse, je devine que, pour toi seule, l’espace est plein et dense. Je devine ta manière de l’habiter et de le traverser et d’y inscrire l’affirmation de ta présence.

Pendant que la mienne ne fait que passer.

Je te regarde dans le monde et cela suffit à toute grâce. Tu joues des lignes de force de ces espaces, tu joues des bordures des allées, des axes de la ville, des parallèles au rivage, tu joues de toutes ces indications, et tu les déjoues, dans les éclaboussures des fontaines, dans les éclats de rire que tu éparpilles sur ton passage. Il me suffit de m’asseoir et de te regarder passer. Ton passage est une grâce. Il a la grâce de la danse et de l’envol. Il me console de toutes les pesanteurs de ce monde. Et même, il me consolerait de la mienne propre.

Et puis parfois, la courbe de tes épaules retombe un peu. Ta tête penche sur le côté, et certes, tu continues de courir et de danser sur le monde, mais aux très légères saccades, à ce qu’elles ont d’inhabituelles, je comprends qu’il est temps de rentrer et de te laisser reposer ta fatigue dans le creux calme de la nuit.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 avril 2012.

 

Reconnaissance

Marie-Thérèse 1936

Lille, 1936, photo de Marie-Thérèse Keneut.

Elle était née en septembre 1920, elle est décédée en février 1974, c’était ma mère, et je me souviens encore, c’était il y a quarante ans.

Cette photo m’a été transmise il y a seulement quelques mois par mon frère via un cousin, et je ne sais pas vraiment pourquoi, je m’y suis reconnue au même âge, seize ans, une expression, un air, un regard, la silhouette, un je ne sais quoi…

Suzanne_Cécile_Marie-Thérèse

Suzanne et Marie-Thérèse, les deux soeurs, donnent le bras à Cécile, la future épouse de leur frère Marcel, et j’imagine que cette photo a été prise par mon oncle, heureux de photographier sa fiancée au milieu de ses soeurs.

Il me semble que cette photo me restitue une image vivante de ma mère pour avoir volé au continuum de la vie cet instant fugace où, jeune et gaie, elle m’offre si longtemps après, et évidemment sans le savoir, le cadeau d’elle-même.