oubli

Se souvenir…

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

(suite)

     Habiter signifie HABITUDES… l’habitant d’une ville n’est pas libre de vagabonder mais il est libre de circuler, comme sur un manège, que ce soit à pied, en voiture ou à vélo, il tourne, il ne part jamais vraiment mais il revient toujours, et le souvenir n’est qu’un retour après tous les autres retours… se souvenir consiste à retrouver dans les archives de la mémoire la carte du circuit que les pas ont gravé, puis d’en suivre le tracé comme sur un calque en tentant de le superposer aux trajets accomplis autrefois… se souvenir consiste à creuser dans la couche épaisse de tous les moments vécus dans la ville, à sonder leur sédimentation, à en dégager les lignes et les forces, à essayer d’en retrouver l’aimantation, de réveiller les émotions étouffées par les ronces de l’oubli, à redécouvrir les projets portés par les trajets, la dynamique qui motivait la vie!… peur de ne retrouver que des coquilles vides, les restes friables des concrétions formées par la routine des habitudes… pour sortir de la prison des habitudes prises par la mémoire, il fallait sans doute laisser venir les images de la ville comme si le regard les découvrait pour la première fois, se laisser surprendre par le sentiment agréable de leur familiarité, butiner de l’une à l’autre, laisser les associations se former, accepter de succomber au charme de leurs assemblages… l’image de la cour associée à celle du tas de briques incitait à reconquérir la forteresse du passé en suggérant la possibilité d’un retour après l’interdiction de séjour qui semblait avoir été prononcée par la police de la mémoire… le souvenir de la ville était fait de trajets réitérés à l’infini et d’une infinité d’instants qui s’étaient écoulés entre seulement quelques points fixes car dans une ville, on ne cesse pas de revenir sur ses pas, l’itinéraire suivi ramène toujours au point de départ!… images bloquées des souvenirs qui reviennent sans cesse sur le manège de la mémoire, images fugaces d’une eau noire qui miroite au pied des maisons de part et d’autre d’un petit pont de planches, bribes de paroles entendues au cours de promenades (la crue de telle année, les maisons inondées), sensation étrange à la vue d’une esplanade qui n’était pas dans le champ de vision, d’habitude, à cet endroit-là !… la rivière avait disparu, ce mirage était impossible!… sans la rivière, la ville n’était plus la même… or, le lit de la rivière qui la traversait avait bel et bien été comblé, et la ville avait perdu son âme… que reste-t-il des souvenirs noyés ?… et toi, qui essaies de revenir sur les rivages du passé au point de ressentir pendant quelques fractions de seconde les émotions de l’enfant qui te fait signe et que tu aperçois comme autrefois dans les reflets en abyme que se renvoyaient les glaces dans les deux ou trois cafés de la ville où la famille avait ses habitudes, qui es-tu donc sinon l’ombre de toi-même à la poursuite de ton propre fantôme ?…

     Souvenirs en miettes miettes de souvenirs dans la nappe repliée sol soleil fenêtre fête l’été entre par la fenêtre éclats de la lumière étalée sur le sol on lui avait dit oh le beau jour bleu le ciel tout près de la rivière une nappe blanche sur l’herbe verte ondulations comme une vague le rectangle de la nappe comme un radeau hissez haut! cap sur la joie! le quotidien gris s’était envolé la sirène n’était pas celle de l’usine mais d’un bateau les marins sont des ouvriers qui rament la mer est calme la mère est belle le père sort de l’usine ou du port on attend qu’il arrive à bord le goûter est posé sur la nappe des gouttes tombent gronde l’orage le pique-nique est un naufrage

     Le cours de la rivière a été détourné et l’usine de tissage n’existe plus, mais la ville résonne encore de tous les cris lancés au fil du temps par les ouvriers qui n’ont pas cessé de manifester, depuis la création des premiers ateliers de l’industrie textile dans la Cité de la Toile, pour obtenir des salaires plus élevés! La voix de Jean Jaurès, venu soutenir la grande grève de 1903, résonnait encore dans la mémoire familiale qui se souvenait des coups de feu tirés par les gardes mobiles à cheval et de la répression féroce exigée de l’Etat par le patronat… Le vieil homme ne comprenait pas. Pourquoi refuser quelques centimes de plus par heure quand les profits étaient aussi manifestement colossaux, comme en témoignaient les châteaux ou les palais modernes de la bourgeoisie locale?… Même un bourgeois ne pouvait porter à la fois qu’un seul manteau!…

Entendre des voix

  Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

     Silence… absence insoutenable d’une quelconque réminiscence de la matérialité de leurs voix… cinéma muet des séquences de vie dans lesquelles ils apparaissent sur l’écran déficient de ma mémoire aléatoire… je distingue à peine leurs lèvres de fantômes… j’ai perdu le son de leur histoire, et avec leur souffle, un peu du sens de la mienne… que reste-t-il de nos amours?… le temps s’en va et les emporte, nos pas s’effacent à la surface de la terre… eux sont redevenus poussière d’étoiles, l’écran du ciel, la nuit, exalte leur souvenir… et je crois entendre le grelot de leur rire… Les techniques de conservation de la voix n’étaient pas encore banalisées, je n’ai d’eux que quelques photographies, aucune vidéo, pas le moindre document sonore… Je me concentre… j’essaie de faire le vide en moi de toute perception autre que ce qui remonterait du plus profond de mon passé… je les invoque, je fais appel à leurs voix… silence… je suis devenue sourde… le silence de leurs voix est blanc… j’aimais, enfant, que les sons soient amortis par la neige!… j’aime qu’ils n’envahissent pas mes rêveries intérieures… aurais-je chassé leurs voix de mes pensées sans m’en rendre compte?… les sons, dans la vie de tous les jours, m’agressent… je sens au fond de moi une sorte de détresse… entendre leurs voix d’avant déclencherait peut-être une émotion si forte qu’elle me déstabiliserait… comme ce face à face imprévu récent avec quelques mots écrits d’une main qui m’avait été si chère… Leurs voix, et avec elles une somme infinie de perceptions qui avaient constitué nos vies d’alors, sont vraisemblablement gravées avec la précision d’un matériel de très haute qualité sur le disque dur de ma mémoire et me seraient restituées intactes si je n’avais pas perdu le code d’accès… si je n’avais pas jeté la clé de la boîte à musique de leurs voix quelque part, il y a très longtemps, dans les eaux profondes de l’oubli…

Autour du monde

Vases communicants du 6 novembre 2015

    Les Vases communicants sont des échanges croisés de textes et d’images entre sites ou blogs, qui ont lieu chaque premier vendredi du mois. Imaginés par François Bon (Tiers Livre) et Jérôme Denis (Scriptopolis), ils sont animés et coordonnés par Angèle Casanova  (qui a succédé à Brigitte Célerier) et Marie-Noëlle Bertrand (sur facebook). Je remercie Clotilde Daubert, dont j’aime  lire le blog Rixilement, de m’avoir proposé d’échanger aujourd’hui avec elle et d’avoir alterné sa voix avec la mienne pour composer ensemble cette rêverie océane, Autour du monde.

***

Autour du monde

Ses ailes
comme des vagues
écume blanche dans le ciel
une petite houle agite les nuages
entre deux rayons de lumière
passe un oiseau blanc
au-dessus de l’océan

Dans la pleine solitude
au bord de l’inquiétude
les ailes sur le dos

L’océan impassible
poursuit son incessant ressac
dans l’indifférence des jours

Passe un oiseau blanc
il ondule dans le ciel
son vol est lourd et lent
vieux gréement qui grince entre les vagues
le grondement de la houle
accompagne sourdement
le battement de ses ailes

Vers la brume
gouttes drapées
dans le cœur des oublis échappés

L’on quittera la mer à reculons
sans se soucier des hérons
la tristesse infinie à la lisière du monde

Héron

Voiles déployées vers le large
nulle terre à l’horizon
univers aérien et liquide
ciel et mer cousus par l’horizon
rien que le moutonnement des vagues
et la lumière filtrée par les nuages
cueillie par le prisme irisé de l’eau

Dans les eaux de la vie à la mort
à travers l’épaisseur de nos corps
entre lignes à la fuite

Comme au jour comme ennui
ni distances ni ponts
océans échoués dans l’avant dans l’après

Le vent essaime les grains, disperse les chagrins
quand la route est trop longue
il emporte les vieux gréements
capitaine, ô capitaine
je veux suivre tes ailes de lumière
ou mourir en écoutant ta musique profonde
semer la joie autour du monde

Texte et images de Clotilde Daubert et Françoise Gérard

 

Résolution

Elle assumerait un devoir de solidarité posthume. Il n’était plus question de « se tirer », de s’en tirer toute seule, de s’enterrer, de se perdre au sens propre du terme dans la petite ou moyenne bourgeoisie des mandarins dont, de toutes façons, il lui manquerait toujours la plupart des codes secrets… Elle se trouvait une nouvelle fois, à ce moment précis de sa vie, à une sorte d’intersection gardée par le même poste de douane, mais vide, inoccupé. Le passage, pour la première fois peut-être, paraissait libre. Elle avait rassemblé les annales éparpillées sur le banc. Elle les avait glissées à nouveau sous un pan du ciré noir acheté à Edimbourg. Elle prendrait peut-être un train de nuit ou ferait du stop, elle verrait au dernier moment. Il fallait qu’elle rende ces annales au libraire de la rue Royale puisqu’elle ne les utiliserait pas avant son retour de Berlin, si tant est qu’elle revînt en France. Elle se devait d’essayer de retrouver Stéphane, de fouler les sols qu’il avait parcourus. Pour savoir. Pour comprendre un peu. Pour devenir actrice, peut-être, comme lui, d’une révolution nécessaire, au lieu de panser les plaies toujours renouvelées d’un système pervers. Cette longue méditation sous la verrière parvenait à son terme. Elle s’arracherait à ce banc aussi lourd que le ciel plombé au-dessus de la voûte de verre. Elle s’extirperait de cette poche de relatif bien-être où paraissaient pouvoir être réunifiés les deux fragments de temps de sa mémoire cassée. Car elle n’avait pas d’autre choix que de répondre à l’appel lancinant des absents. Elle mettrait ses pas dans leurs traces étranges sur les routes d’un passé incertain. Elle tâcherait de recoller dans cette ville fracturée les morceaux de sa personnalité émiettée, de construire ou de reconstruire une histoire neuve. Elle rachèterait ses erreurs et ses errements, superposerait les sédiments du souvenir au-dessus de l’oubli, dégagerait un champ de fouilles pour y relever les fondations anciennes, utiliserait des matériaux souples et légers pour protéger le souffle de la vie. Elle rendrait donc les annales au libraire étonné. Sous la pluie devenue fine comme un voile de soie, elle ferait en sens inverse le chemin du matin. A la boulangerie de la ZUP, elle achèterait des viennoiseries pour les enfants de sa voisine qu’elle attendrait comme d’habitude à la sortie de l’école. Sur le palier, Monique aurait l’air fatigué. Elle lui annoncerait son départ et celle-ci aurait l’air encore plus fatigué. Etait-il possible de ne jamais se sentir en porte-à-faux?

L’avenir improbable

Entre la vie et la mort

Souffle silence veille frisson de la nuit oubli sommeil et songe abri réalité abolie le monde est neuf souffle vivant dans les plis de la nuit rideau épais froissé je me cache dans les plis de l’étoffe vous ne me voyez plus je vous vois présences insaisissables à pas feutrés à pas de loup la maison craque cambriolage ombres furtives ma mémoire se déplace discrets voleurs de mes souvenirs évanescence naissance ligne ou point de l’horizon ma vie résumée concentrée recentrée re

ultime renoncement convergence du silence pointe avancée de la conscience souffle léger soulagement de l’esprit qui ne saisit plus rien d’autre que la nécessité d’ex

intensité et joie étrange du consentement à l’oubli

ultime refuge dans les mensonges de la nuit

Je     expire

La danse infiniment légère et complexe de tes pas

Isabelle Pariente-Butterlin

Le rythme de ton pas

 

Plus tard, dans la soirée, j’ai senti, au rythme de ton pas, la très légère et très sûre crispation de ta fatigue.

La journée se passe dans la danse infiniment légère et complexe de tes pas, dont je ne suis pas tout à fait sûre qu’ils soient posés très exactement sur le sol. Tes trajets dans l’espace tiennent de ceux des oiseaux. Je croise et recroise ton regard, et la ligne presque droite et presque rationnelle, du moins autant qu’il m’est possible, la ligne que je trace sur le sol, pour aller d’un point à un autre, entrecroise les arabesques de tes passages et de tes jeux, et parfois même, tu me ferais presque trébucher, ce qui occasionne mes protestations et tes rires dont les lignes elles aussi se mêlent et s’entremêlent.
Je ne peux que constater la désinvolture splendide de tes pas, et leur insouciance joyeuses, tant elles me sont l’une et l’autre devenues étranges et lointaines ; il ne me reste qu’à me souvenir, autant qu’il m’est possible, non de leur saveur, je crois que je l’ai oubliée, je crois que j’ai presque entièrement oubliée, mais de ces moments où elles étaient miennes. Comme si, d’un ancien portrait, je ne détenais que le négatif : la pesanteur de mes pas sur le sol.

Pourquoi faut-il que je les ai l’une et l’autre oubliées ?

Je te regarde passer dans un envol qui est presque celui des oiseaux. Il ne lui manque que la verticalité, certes, mais tes mouvements et leurs courbes sont des gestes des oiseaux. Je te regarde, quand tu oublies que mon regard est posé sur toi, et tu les dessines sur le sol comme leur vol les inscrit dans l’espace qui s’ouvre à eux.
Je devine à te voir, à voir les courbes de tes pas, à déceler leurs accélérations, leurs arrêts brusques, leurs modulations, qui font de ta marche une danse, je devine que, pour toi seule, l’espace est plein et dense. Je devine ta manière de l’habiter et de le traverser et d’y inscrire l’affirmation de ta présence.

Pendant que la mienne ne fait que passer.

Je te regarde dans le monde et cela suffit à toute grâce. Tu joues des lignes de force de ces espaces, tu joues des bordures des allées, des axes de la ville, des parallèles au rivage, tu joues de toutes ces indications, et tu les déjoues, dans les éclaboussures des fontaines, dans les éclats de rire que tu éparpilles sur ton passage. Il me suffit de m’asseoir et de te regarder passer. Ton passage est une grâce. Il a la grâce de la danse et de l’envol. Il me console de toutes les pesanteurs de ce monde. Et même, il me consolerait de la mienne propre.

Et puis parfois, la courbe de tes épaules retombe un peu. Ta tête penche sur le côté, et certes, tu continues de courir et de danser sur le monde, mais aux très légères saccades, à ce qu’elles ont d’inhabituelles, je comprends qu’il est temps de rentrer et de te laisser reposer ta fatigue dans le creux calme de la nuit.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 avril 2012.

 

Je me suis penchée si souvent sur toi

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Je me suis penchée si souvent sur toi, toi endormie, toi, dans l’oubli heureux du sommeil.

Je me suis penchée si souvent sur toi, je ne me lasse de me pencher sur toi, de revenir à toi, je ne me lasse pas de l’enchaînement si connu de ces actes, je ne me lasse pas de tourner la clef dans la serrure, d’entrer, de remonter le couloir, c’est une aimantation de moi dès que je rentre, je ne me lasse pas alors, par ce seul mouvement de remontée, de laisser loin derrière moi …

… le train, la gare, aix, le mistral, les escalators, le métro, séquences ainsi découpées de mon esprit, le pollen, la poussière de craie, les concepts, inscrits, déclarés, identifiés, les analyses, les références, les bibliothèques, les rayonnages, leurs rayonnages, leurs alignements, les gens, croisés, entrevus, salués, ignorés, l’hôtel, la rue droite et cardinale qui oriente mes pas …

… ils s’estompent, ils s’effacent, ils s’éloignent …

… je rentre, je reviens, j’ouvre la porte, il suffit que je remonte le couloir, il n’y a rien d’autre à faire, il ne reste plus que cela dans la longue suite de toutes les actions qui ont émaillé égrené ma journée, qui en ont marqué les articulations, qui en ont articulé le phrasé, il n’en reste plus qu’une seule tension, dont je ne me lasse pas : remonter le couloir, enlever mes chaussures, marcher pieds nus, faire le moins de bruit possible, remonter le couloir, entrer dans ta chambre, poser mes pas délicatement, ne pas faire de bruit, éviter aussi les minuscules jouets aux arêtes aigües, éviter tout cela, …

… et les dégringolades, et les éboulements, de choses, entreposées, entassées, entremêlées, qui sont autant de piège, qui feront des éboulis si je n’y prends pas garde et qui te réveilleraient …

… et alors, alors seulement, me pencher sur toi, te regarder, arrêter le geste de la main qui tend vers tes cheveux et caresserait l’arrondi de ta tête, arrêter ce geste, le retenir, parvenir à le retenir parce qu’il froisse ton sommeil, me pencher sur toi, cela seulement, me pencher, te regarder dans le sommeil, me tenir au seuil de ton sommeil, là, à côté de toi, au seuil de ta conscience endormie …

… entendre ta respiration, ne pas bouger, retenir un baiser, me pencher sur toi, retenir un baiser, retenir une caresse sur ta joue, ne pas intervenir dans la sphère apaisée de ton sommeil, me tenir là, au seuil, ne pas bouger, encore un peu, te regarder, ne faire aucun bruit, et alors, alors seulement je sais que j’ai atteint bon port.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 avril 2012.

 

« Je » s’endort

Incohérence assoupissement mots couverts mots brouillés mots rouillés

ouvertures barrées faux sens faux souvenirs labyrinthe des sens

souvenir du souvenir conscience de l’oubli oubli de la vie souvenir de la mort

la vie dans un sommeil vie fatiguée vie mortifère je m’endors

entre les fils emmêlés démêlés de ma vie empêtrée empêchée

Je  s’échappe   Je  ne peut pas se retenir   Je ne retient rien

pensées incohérentes glissent dans un trou noir tourbillon

mes yeux se ferment répétition dernières pensées

Je

se meurt…