Mots et motifs

Leitmotiv

     Elle aimait me montrer ses broderies qui étaient comme des causeries. Les fils de toutes les couleurs entrelaçaient ses souvenirs. Les motifs se répétaient d’une broderie à l’autre. Elle découpait des formes géométriques dans un drap blanc. Elle traçait quelques lignes sur la toile effilochée. Entre l’horizon et la terre, elle plaçait un souvenir qui lui en rappelait d’autres. Je quittais ma forteresse de briques pour entrer dans le cercle de son tambour à broder. Les rêves, comme les souvenirs, s’y développaient sans limites. Des pans entiers de couleurs s’accrochaient au gré de son humeur. La trouée du ciel se faisait large, une épaisseur de verdure lui faisait face. Il ferait froid et sec, un vrai temps de glace. Le soleil ferait rutiler nos vêtements folkloriques. Les rennes rongeraient leur frein devant le traîneau arrêté au bord du lac gelé. Nos corps dessineraient des cercles et des ellipses qui n’en finiraient pas de se croiser. Ce serait à la fois toujours pareil et différent. Nous ne serions jamais lassées de nos lacets qui recouvriraient toute la piste. Souvent, nous en ferions le tour complet pour embrasser le paysage. Les sapins s’inclineraient, des bouquets de neige glisseraient de leurs branches…

      Couleur sienne, éditions La Chambre d’échos.

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Un océan à traverser

     La toile encerclée dans le tambour s’animait lentement… Semaine après semaine, chaque point brodé s’ajoutait aux autres comme une goutte d’eau qui se figeait. L’aiguille retraversait parfois le drap en sens inverse pour enlever des points. Des trous apparaissaient entre les fils relâchés de la trame. L’illusion de la surface lisse était percée. Le geste simplement suspendu de la brodeuse qui hésitait un peu avant le point suivant ne créait pas le même effet. La main allait se remettre en mouvement pour continuer la chaîne. Les points décousus montraient un tissu en train de se défaire pour qu’une broderie se fasse. La vieille Polonaise poussait l’aiguille patiemment avec un dé. Dans quel sens, vers quel endroit imaginaire, se laissait-elle dériver? J’observais la ligne de flottaison de ses fils de couleur. Je guettais sur la toile le moindre signe de ses motifs intérieurs. La pointe de l’aiguille avançait comme une proue par temps de petite houle. La petite trace de son sillage ne montrait rien d’autre, au début, que l’immensité du vide…

      Couleur sienne, éditions La Chambre d’échos.

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