Autoportrait

* La voisine disait que j’avais de plus en plus triste mine. Je perdais mes couleurs, je manquais de distraction, il fallait que je m’évade un peu. La voisine aurait mieux fait de se taire, ma figure ne regardait que moi. Je me regardais quand je voulais. Le matin, vite fait, pour me débarbouiller. Je ne voyais que du savon blanc comme de la neige sous une frange de cheveux noirs. Les couleurs de la voisine étaient une invention. Toutes nos photos étaient en noir et blanc, celles de l’école aussi. Mon visage était une habitude, je n’y pensais même pas. Je l’examinais quand il était immobile et plat, brillant, parfois mat, seul ou dans un groupe, séparé de mon corps ou posé tout en haut comme un ballon. Depuis le début de ma vie, d’un cliché à l’autre, je constatais de grandes différences. Il était surprenant que j’eusse pu être ce tout petit enfant que je ne reconnaissais pas, qui avait laissé cette empreinte à la surface d’un papier. On aurait dit que je m’étais évadée de mes corps successifs. Que leurs écorces avaient été déposées sur le support des photographies. Je n’avais pas fini de grandir mais il ne m’aurait pas déplu de rester à la hauteur du moment où je vivais. Au stade connu de mon enfance, juste avant qu’elle ne finisse. Avec ma frange de cheveux noirs et mon visage blanc, rond, sous les bulles de savon. Moi pour de vrai, pas seulement une image. En train de faire grincer la chaise devant la table où je regardais nos photos. Les négatifs faisaient pâle figure à côté de leurs doubles réussis. C’était peut-être ce que voulait dire la voisine et qui inquiétait ma mère. Les couleurs qui s’effaçaient de mon visage devaient lui donner l’aspect d’un négatif. Je me pinçais, j’étais réelle. Il était impossible que le regard de la voisine me traverse déjà comme un rayon X

    Comme Zazie dans le métro

* Qui étais-je vraiment? Petite fille habitée de mauvais rêves et traversée de fantômes, trouée comme une passoire par tous les pores de sa peau… Perméable à toutes les érosions et dérisions… Décapée, dépitée, décapitée à chaque déluge, nettoyée et vidée de ses émotions primaires… Chaque flux ou reflux qui me poussait d’un bout à l’autre de cette frontière étrange qui traversait le terrain vague, entre deux mondes qui s’excluaient, faisait de moi à chaque passage une étrangère toujours plus étrangère… J’ai grandi avec la sensation d’être vide pour avoir constamment laissé ailleurs, dans les mondes successifs d’où je venais, mes bagages essentiels, l’essence de mon âme et ma véritable identité… Qui étais-je vraiment? Puissance incantatoire du verbe de l’école, silence pauvre mais parlant de la maison affaissée sur le creux de son quotidien. Notre maison était creuse et moi comme elle car l’école était pleine. Pleine à craquer de savoirs, de jeux et de rêves irréels. Et cette plénitude me faisait rêver, et ce creux me faisait douter. Et quand la houle était trop forte, cette alternance de creux et de crêtes me donnait la nausée. Qui étais-je vraiment? Les deux galets ramassés un jour de sécheresse sur la plage du terrain vague – BAILLEUL Annie – étaient assurément un début de réponse. « Présente! » Au début de chaque demi-journée, en faisant l’appel, la maîtresse les ramenait dans ses filets, les examinait, les comparait à sa liste et ne trouvait rien à redire. Alors elle les relâchait, elle les remettait en circulation – BAILLEUL Annie – deux allers et retours matin et soir, à marée basse et à marée haute, sur le chemin du terrain vague, au-dessus d’une ligne de faille… Qui étais-je vraiment? Physiquement, j’étais comme Zazie dans le métro. Une boule de cheveux noirs coupés court avec une frange en travers du front que les ciseaux paternels égalisaient une fois par mois (la poussière de soie qui tombait me chatouillait le nez, je mettais mes mains en visière à la hauteur de mes sourcils tout en clignant des yeux, mon père me faisait lever le menton de sa main gauche et de la droite il s’efforçait de ne pas trembler, je sentais la progression dure et froide des longues lames pointues contre ma peau un peu moite, si je bougeais, si j’éternuais, il en allait peut-être de ma vie!), et puis le pull rouge, ma mère adorait le rouge, rouge comme le sang qui perlait, c’était toujours pareil, pas de sa faute mais de la mienne, je ne savais pas me tenir tranquille, le pull rouge sur une jupe écossaise à dominante rouge le dimanche, les autres jours de la semaine, c’étaient des couleurs banales qui n’allaient pas bien aux brunes, des couleurs ternes pour vêtements de pauvres, des vêtements de secours, ça existe encore, ça s’appelle le secours catholique ou populaire… Le dimanche, avec les habits choisis ou faits par ma mère, j’étais tout à fait comme Zazie dans le métro, avec son casque noir sur un pull rouge… Mon père se prénommait Raymond et de son nom de jeune fille ma mère s’appelait Queneut. Pourtant, ils n’avaient absolument rien compris à la finesse ou aux finasseries de Queneau. Ils avaient payé cher pour me voir en grand sur l’écran. Dès les premiers gros mots, ils regrettèrent leur argent. Je me sentais responsable (quelle fichue habitude!), gênée d’avoir un sosie si mal élevé et troublée de découvrir pareille différence (puisque malgré toutes mes sottises il semblait que je n’arrivasse pas à la hauteur de la cheville de ma doublure cinématographique!) au sein d’une telle ressemblance… Pour éluder la décision de quitter la salle, ce qui serait revenu à admettre qu’ils avaient gaspillé le prix des billets, mes chers parents avaient estimé que ça ne pouvait pas continuer comme ça. On ne pouvait pas se foutre de la gueule du monde à ce point-là. Le film allait devenir un vrai film, avec une histoire qui tiendrait debout et une petite fille normale ou presque, comme moi. D’espoir déçu en attente trompée, de soupir en soupir et de mine outragée en dénégation fatiguée, ils burent la coupe jusqu’à la lie. La durée conventionnelle d’un film étant écoulée, le mot FIN apparut pour nous narguer, sembla-t-il, une dernière fois. Mes géniteurs mirent du temps à sortir de leur stupeur. Le génie de Queneau leur avait échappé, Zazie dans le métro devint à leurs yeux la référence en matière de non-sens. Quant à moi, dans les yeux de Zazie, j’avais vu briller des lueurs certes douteuses mais alléchantes. Elle était gaie, moi, je ne l’étais pas, et sa présence au monde était renversante…

* extraits de récits publiés à La Chambre d’échos 

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