Gens du Nord

Le trajet

Ce texte a été publié le 24 février 2018 par Jan Doets chez les Cosaques des frontières.

     Il marche Ă  pas lents et rĂ©guliers, il est en avance, il sera sur le quai de la gare plus d’un quart d’heure avant le dĂ©part du train pour Lille. Il vient de croiser un copain d’usine qui s’est Ă©tonnĂ© de le voir en costume-cravate; ses habits matĂ©rialisent les deux vies qu’il a l’impression de mener depuis qu’il a quittĂ© l’Ă©cole, un peu avant l’âge de douze ans, le certificat de fin d’Ă©tudes primaires en poche. Il a aujourd’hui dix-sept ans et n’a pas de temps Ă  perdre! Son avenir est en train de se jouer… Ses doigts serrent nerveusement la poignĂ©e de son bagage insolite, au revĂŞtement Ă©limĂ©…

     « Cent fois sur le mĂ©tier remettez votre ouvrage! », martelait son premier professeur, un vieil homme aux cheveux blancs qui ne l’avait jamais dĂ©couragĂ©, malgrĂ© une apparence sĂ©vère. Alors il recommençait, encore et encore, en espĂ©rant l’approbation du maĂ®tre… Ă€ l’usine, ce n’est pas pareil, on n’a pas le droit Ă  l’erreur! L’ouvrage, il faut le faire vite et bien, les dĂ©fauts de la toile constatĂ©s par les contrĂ´leurs font l’objet d’une amende, on risque le renvoi! Pourquoi les mĂŞmes mots dĂ©signent-ils des rĂ©alitĂ©s aussi diffĂ©rentes? La recherche du geste parfait est-elle comparable Ă  la rĂ©pĂ©tition de mouvements toujours identiques effectuĂ©s dans le vacarme effroyable des mĂ©tiers Ă  tisser d’une usine?…

     Il rĂ©pète mentalement le morceau qu’il jouera tout Ă  l’heure; la position des doigts est d’une extrĂŞme prĂ©cision, leur degrĂ© de pression sur les cordes est capital! Il craint le trac, son coeur bat la chamade…

     Sa mère a Ă©tĂ© ouvrière de filature, et son père transporte sur son dos fatiguĂ© des charges trop lourdes Ă  l’arrivĂ©e ou au dĂ©part des trains. La famille a comptĂ© jusqu’Ă  huit ou neuf enfants mais ils ne sont plus que trois, il se souvient d’une petite sĹ“ur morte Ă  l’âge de cinq ans… C’est lui, dĂ©sormais, le plus jeune de la fratrie. Il est devenu tisserand comme ses deux frères aĂ®nĂ©s, un mĂ©tier plus noble et moins Ă©reintant que la filature ou la manutention!… L’annĂ©e du certificat, le directeur de l’Ă©cole avait proposĂ© de l’inscrire Ă  un concours pour obtenir une bourse qui lui aurait permis d’aller au lycĂ©e, mais il aurait eu le sentiment de dĂ©roger… Il avait prĂ©fĂ©rĂ© tenir tĂŞte Ă  son instituteur et suivre les conseils d’un camarade de son père qui joue du violon le samedi soir dans les bals et dans les salles de cinĂ©ma le dimanche; les gains complètent le salaire de la semaine et permettent de voir venir en pĂ©riode de chĂ´mage…

     Son violon n’est pas un Stradivarius, mais ce n’est plus le crin-crin qui lui avait Ă©tĂ© donnĂ© Ă  ses dĂ©buts! Pour amĂ©liorer le son, il s’est offert un archet de grande qualitĂ©. Il a l’impression maintenant que ses doigts volent sur les cordes comme ceux des plus grands virtuoses, malgrĂ© le sentiment de n’ĂŞtre encore qu’un apprenti trop maladroit quand il joue devant ses maĂ®tres!… La perspective de se trouver dans quelques heures face au jury du Conservatoire national de Lille accĂ©lère tellement les battements de son coeur qu’il a de la peine Ă  se concentrer sur les difficultĂ©s de la partition au programme… Il craint de perdre ses moyens, trop de pensĂ©es lui traversent l’esprit…

     A l’usine, on le traite en adulte et il reçoit la paye d’un ouvrier accompli, mais il envisage maintenant de ne pas rester tisserand. La musique est devenue son horizon, il aimerait pouvoir lui consacrer toute sa vie ! Il s’entraĂ®ne le matin de bonne heure avant de partir travailler et n’a (presque) jamais ratĂ© les cours du soir de l’Ă©cole municipale, puis du Conservatoire. Sa condition d’ouvrier lui mange la plus grande partie de son temps mais ne l’a pas empĂŞchĂ©, jusqu’Ă  prĂ©sent, de progresser rapidement. Ce soir, en rentrant de Lille, quelle joie s’il pouvait annoncer Ă  son vieux professeur qu’il avait dĂ©crochĂ© un premier prix!… Ses maĂ®tres ont toujours manifestĂ© de l’Ă©tonnement en prenant connaissance de son parcours… Il se sent Ă  la croisĂ©e des chemins… Quand il joue, il ressent un intense besoin de perfection, et il sait bien que pour atteindre le Graal, il faudrait qu’il largue toutes les amarres !…

     Une petite pluie fine et froide lui a fait presser le pas. Derrière les vitres de la salle d’attente de la gare oĂą il s’est mis Ă  l’abri, il la voit tomber, triste et monotone. Chaque goutte lui semble ĂŞtre une note. Un chant d’accompagnement monte en lui, qui lui fait ressentir aussitĂ´t de la joie… Les cours du Conservatoire l’initient aussi Ă  la composition. Souvent, Ă  l’usine, il parvient Ă  faire abstraction du vacarme de l’atelier en se laissant aller Ă  Ă©crire des partitions dans sa tĂŞte…

     Il voudrait arriver sur le lieu du concours le plus sereinement possible, et compte sur le trajet pour faire le vide en lui, contrôler ses pensées, maîtriser ses émotions, focaliser son attention sur le morceau qu’il doit jouer, et où va se jouer au moins en partie son destin…

     Un haut-parleur se met à klaxonner pour demander aux voyageurs de s’éloigner du quai. Il sort de la salle d’attente en apercevant au passage dans une vitre sa silhouette de jeune homme qui porte avec précaution contre son cœur l’étui qui contient son violon. Ce soir, au retour, il ne sera peut-être plus tout à fait le même…

     A quelques dizaines de mètres, dans une courbure de la voie ferrée, une locomotive fumante et sifflante étire son convoi de wagons. Elle s’arrête bientôt dans le bruit de percussion strident de ses essieux qui crissent…

 

 

Quidam…

Ce texte a été publié le 24 janvier 2018 par Jan Doets chez Les Cosaques des frontières.

     Les Allemands le recherchent. Lui, il dit les Boches… Son coeur bat Ă  toute vitesse. Il a une tachycardie. DĂ©couverte en 1936 Ă  l’occasion d’une visite mĂ©dicale parce qu’il avait voulu devancer l’appel pour essayer d’entrer chez les Gardes rĂ©publicains. L’armĂ©e l’avait jugĂ© inapte mais n’avait pas hĂ©sitĂ© Ă  l’envoyer sur le front avec tous les appelĂ©s en mai 1940. Il avait fait la guerre comme brancardier, et son coeur avait battu encore plus vite que d’habitude sous les obus et les tirs de mitraillette pendant qu’il ramassait les blessĂ©s sur le champ de bataille. Si l’armĂ©e avait voulu de lui en 1936, le cours de sa vie n’aurait pas Ă©tĂ© le mĂŞme. Les choses Ă©tant ce qu’elles sont, il verrait après la guerre, s’il Ă©tait encore en vie…

     Les Boches ont dĂ©jĂ  fait irruption Ă  plusieurs reprises chez ses parents et fouillĂ© la maison de fond en comble. Furieux de ne pas avoir mis la main sur lui, ils Ă©taient repartis en profĂ©rant des menaces et après avoir tout saccagĂ© sur leur passage… Il se cache ici ou lĂ  chez des amis sĂ»rs ou des membres de la famille, mais il sent bien les rĂ©ticences ou la peur de certains. Il ne peut pas leur demander l’impossible. Il ne veut pas les mettre en danger. Il a rĂ©ussi Ă  obtenir de faux papiers, s’il s’en tire aujourd’hui une fois de plus, il quittera la ville pour rejoindre un groupe de clandestins dans la campagne profonde…

     Le vent de la LibĂ©ration approche. Les regards Ă©changĂ©s anticipent la victoire, mais les Boches sont encore lĂ  et capables du pire… Son oncle vient de mourir, comment ont-ils su qu’il assisterait aux obsèques? Comment ont-ils eu connaissance de la date et de l’heure ?… SaletĂ©s d’indics!… Il en a quelques-uns dans le collimateur mais ceux-lĂ , il croyait avoir rĂ©ussi Ă  dĂ©jouer leur surveillance! Alors, qui donc? Qui d’autre l’avait dĂ©noncĂ© aux Boches?… Cette question le taraude. Il soupçonne une femme qui ne lui revient pas dans la famille par alliance d’un cousin. Il en est malade… Les traĂ®tres le rĂ©pugnent…

     Des voisins de son oncle sont venus Ă  sa rencontre et se sont adressĂ©s Ă  lui en patois pour l’avertir que des soldats allemands patrouillaient autour de l’Ă©glise. Sans eux, il tombait dans la souricière, il s’en est fallu de si peu, une poignĂ©e de secondes!… Il a aussitĂ´t fait demi-tour en faisant semblant de discuter tranquillement, l’air de rien. Il connaĂ®t le quartier et toute la ville comme sa poche. Il a dĂ©jĂ  parcouru quelques centaines de mètres, tous les sens en alerte. On entend encore sonner les cloches, elles annoncent en sourdine l’imminence de la cĂ©rĂ©monie religieuse…

     Son coeur bat un peu moins vite. Il tâte son portefeuille Ă  travers le tissu de la poche poitrine de sa veste, qui contient les faux papiers dont sa vie dĂ©pend en cas de contrĂ´le. Il a pris l’habitude de se faufiler dans les ruelles en empruntant les raccourcis qui Ă©vitent les endroits oĂą il risque le plus de trouver des Boches en embuscade. Il espère de toutes ses forces qu’il Ă©chappera une fois encore Ă  leur contrĂ´le, car il est peu probable que sa carte d’identitĂ© falsifiĂ©e rĂ©siste Ă  un examen approfondi! Son signalement a dĂ» ĂŞtre donnĂ© Ă  toutes les patrouilles, on le reconnaĂ®tra forcĂ©ment sur la photo, malgrĂ© ses nom et prĂ©noms d’emprunt!… Le coeur se remet Ă  battre Ă  toute vitesse, il y a encore beaucoup de chemin Ă  parcourir avant d’ĂŞtre, au moins provisoirement, tirĂ© d’affaire…

     Il s’Ă©tonne de l’Ă©nergie dĂ©pensĂ©e par les Allemands pour le retrouver. Il ne se croyait pas si important! Pourquoi cette obstination et cette rage contre lui ?… Sa cachette actuelle est sans doute Ă©ventĂ©e. Il ira plus tĂ´t que prĂ©vu rejoindre RĂ©mi, son copain de rĂ©giment qui a rĂ©ussi Ă  s’Ă©vader d’un camp de prisonniers…

Gens de bien, gens de peu

Les Cosaques des Frontières

Notaires

Peut-être était-ce le sifflement continu des obus, ou se sentaient-ils déjà morts, les deux frères ne comprirent rien à la demande d’Edmond. Le notaire qui avait paraphé le papier officiel, ils le connaissaient. Après le décès de leur père, lorqu’ils avaient dû régler les problèmes de succession dans le cadre austère et solennel de son office, sous la garde d’une « Justice » qui veillait à l’équilibre des plateaux d’une balance paraissant garantir l’impartialité de l’homme de loi, ce dernier leur avait présenté ses condoléances, fait l’éloge du défunt, les avait assurés enfin de son entier dévouement.

Assurément, il fallait faciliter la tâche d’Edmond. Sans lui… L’avenir de leur mère, de leurs femmes et du premier né de Charles (deux ans en 1914, il ne connaissait pas son père) au moins, serait préservé… Ils signèrent la requête dont ils ignoraient la teneur exacte, à peine savaient-ils lire et écrire (ce qui n’était…

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Destins

Les Cosaques des Frontières

une-peniche- 1

_ “ Quand je pense, Julien, que je serais encore à bord avec toi, maintenant… Tu serais devenu le capitaine et moi le moussaillon! Au lieu de vendre la péniche comme on vend son âme au diable ou comme on se débarrasse d’un vieux machin qui n’en a pas, justement, d’âme, j’aurais eu la joie de te la donner, de te la léguer ; la péniche, c’était l’instrument de ta liberté ! ”

Julien se raidit. Victor l’avait embarqué tant de fois à bord de sa péniche depuis le jour mémorable où il l’avait sauvé de la noyade en lui tendant une longue perche qui servait à maneuvrer le bateau! Mais les années qui venaient de s’écouler l’avaient endurci et les vieilles histoires ressassées par Victor ne le concernaient plus, en dépit de la douleur insidieuse qui se manifestait encore à l’évocation du paradis perdu…

De Bruges à Valenciennes, de Saint-Quentin à…

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Tu seras un homme, mon fils

Les Cosaques des Frontières

Mon grand-père à l'âge de 13 ans, 1894

En 1894, le 8 décembre, Charles avait eu sept ans, l’âge de raison, l’âge de commencer à se comporter comme un homme. L’occasion lui en serait donnée bientôt, après l’hiver. Il avait déjà accompagné les hommes de la famille en tournée dans leur carriole. Déménagements, transport de marchandises, produits agricoles, alimentation, l’entreprise familiale de messagerie sillonnait les routes des Flandres et, chaque semaine, étendait son rayon d’action jusqu’en Île-de-France pour distribuer les produits de la marée achetés par des grossistes à la criée de Boulogne-sur-Mer.

En attendant le grand jour, il continuait d’aller à l’école pour savoir lire, écrire et compter, commerce oblige. Il apprenait aussi à s’occuper des chevaux dont il avait encore très peur. Grandir nécessitait de trouver en soi le courage d’approcher à les frôler ces grandes bêtes nerveuses qui hennissaient et frémissaient de façon imprévisible.

Son père l’accusait d’être maladroit et sans doute, malheureusement, bon à rien. Il devait…

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La peine de vivre

Les Cosaques des Frontières

Le fumeur

Victor avait vidé son verre et sorti sa pipe d’une poche de sa veste. Il la bourrait lentement avec des gestes minutieux. La taille redressée, il semblait avoir repris le contrôle de lui-même. Il s’avança jusqu’au poële ronflant pour prendre le tison. Sa stature de colosse recouvrait de son ombre la totalité de la pièce. Pareil à Vulcain, il saisit le fer rouge pour transmettre le feu au tabac, et aspira bruyamment comme un soufflet de forge. Aux yeux de Julien, il était soudain redevenu le héros de jadis, l’homme libre et puissant qui commandait aux éléments, à l’égal des dieux. Il n’y avait plus de passé, de présent ou d’avenir, le temps n’existait plus, ou plus exactement, la personne, l’être de Victor se dilatait dans un instant infini, paraissait occuper à ce moment précis tout l’espace que peut embrasser l’éternité. Julien reprit espoir, il ne serait jamais ce mort-vivant…

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