L’Avenir improbable

Projection

Plant√©e au milieu du quai, elle se laissait bousculer par le flux des voyageurs press√©s. Tout √©tait gris ou noir sauf quelques feux de signalisation rouges et verts. Le grondement du train grossissait, on entendait son souffle haletant, on croyait sentir son haleine¬†; puis les phares jaunes de la locomotive avaient perc√© le brouillard, le train amor√ßait la derni√®re courbe avant son entr√©e en gare¬†; bient√īt, il lui suffirait d‚Äôenjamber un marchepied pour se hisser dans un wagon, pour se projeter, basculer – pile¬†? face¬†? – de l‚Äôautre c√īt√© de sa vie…

L’avenir improbable

Impasses

Elle irait donc √† Berlin, dans cette ville coup√©e en son milieu, aux deux parties, aux deux visages qui s’ignorent. Elle en sillonnerait toutes les art√®res, toutes les avenues, les moindres rues et venelles de sa moiti√© occidentale, et se perdrait dans les quartiers immenses ou les recoins obscurs, ne laissant rien au hasard, ratissant, passant au peigne fin ce vaste territoire dont elle aurait l’illusion de prendre peu √† peu possession jusqu’√† ce que la v√©rit√© √©clate comme une bulle, √† chaque fin de parcours, lorsqu’elle se heurterait au mur, √† cette fronti√®re infranchissable sous peine de mort, √† ce rideau de plomb qui recouvrait comme un linceul la ville orientale. Elle fl√Ęnerait dans le Tiergarten, longerait les rives du Landwehrkanal jusqu’√† l’Ile des Ecluses, se reposerait des longues marches de la journ√©e en admirant le couchant sur les √©tangs de Neuer See, √©tendue dans le creux d’un sentier buissonneux o√Ļ l’ombre se jouerait de la lumi√®re comme le r√™ve de la r√©alit√©, loin de la foule qui se presserait dans la StraBe des 17. Juni mais qui s’arr√™terait net, docile, inconsciente de son pouvoir, devant la porte muette de Brandebourg‚Ķ

L’avenir improbable

Souvenirs imaginés

A Z., dans les pas de Julien, elle longerait de nouveau le canal sur son autre berge, en sens inverse. Elle ferait cela plusieurs fois, de la fabrique qui de loin lui appara√ģtrait dans sa totalit√© jusqu’au pont de l’√©cluse, et de l’√©cluse √† la fabrique. Par association d’id√©e, √† un moment donn√©, elle penserait √† l’Ile des Ecluses et aux rives du Landwehrkanal o√Ļ elle avait fl√Ęn√© en pens√©e aux c√īt√©s de St√©phane. Tous deux s‚Äô√©taient arr√™t√©s, au cours de ce voyage imaginaire, devant la plaque comm√©morant l’assassinat dont Karl Liebniecht et Rosa Luxemburg (leurs corps avaient ensuite √©t√© jet√©s dans le Landwehrkanal) avaient √©t√© victimes dans les jardins du Tiergarten‚Ķ

L’avenir improbable

Incandescence

D’√©normes masses sombres parcouraient le ciel en ne laissant filtrer que par intermittences un rare rayon de lune qui venait mourir √† la surface du canal, endormi de l’autre c√īt√© du chemin de halage √† dix pas de la fa√ßade de l’estaminet. Apr√®s la chaleur √©touffante qui r√©gnait √† l’int√©rieur, la sensation de froid √©tait intense. Les mains dans les poches et le col relev√©, Julien reprenait la marche que Victor avait interrompue en l’invitant √† prendre un verre  » A l’Habitude « . Le sol gel√© crissait ou glissait sous les pas selon les endroits et la texture du terrain. Le d√©but de l’apr√®s-midi avait √©t√© limpide, aux couleurs or et azur du soleil et de l’√©ther. La nuit estompait la limite de l’eau sur la gauche, la mont√©e du talus sur la droite. Julien s’√©tait arr√™t√© pour allumer une cigarette. A la lumi√®re de son briquet, il examinait le ruban liquide qui se laissait oublier dans l’obscurit√©. Le canal devenait un redoutable pi√®ge, g√©nie malfaisant capable de d√©router le chaland pour l’engloutir √† jamais, monstre √† l’aspect si tranquille, b√™te rampante tapie tout au fond de l’ombre. Julien penchait la t√™te en m√™me temps qu’il rapprochait de ses l√®vres les paumes de ses mains recourb√©es. Un point incandescent avait remplac√© la flamme jaune et bleue qui avait tent√© d‚Äô√©clairer le canal. De loin, un observateur aurait pu suivre, suivait peut-√™tre, les lignes √©ph√©m√®res que tra√ßait dans la nuit la cigarette allum√©e, qui dansait en √©pousant le rythme enfi√©vr√© de la marche du jeune homme et ses mouvements d√©sordonn√©s, d√©crivait les plus jolies arabesques, cr√©ait les bouquets les plus inattendus. Julien ressentait, √† ce moment tr√®s pr√©cis, la force de sa jeunesse et le d√©sir imp√©rieux d‚Äôacc√©der √† ce bonheur pur et dur que Victor avait sembl√© regretter de ne plus pouvoir lui offrir mais auquel il n‚Äôavait pas renonc√©. Puis il avait pris √† travers champs la direction de la ville, entre la voie ferr√©e et une succession de jardins mara√ģchers s√©par√©s √† intervalles irr√©guliers par de vagues alignements de briques et de pierres qui avaient donn√© leur nom √† la rue des Murets. Devant lui se profilait la masse noire et compacte de la ville, d√©coup√©e par une esp√®ce de vapeur lumineuse. Il s’arr√™tait parfois pour √©couter le silence‚Ķ

L’avenir improbable

Aller à Z.?

On lui avait dit que l’usine battait de l’aile‚Ķ Dans ce cas, comme toutes celles qui avaient d√©j√† baiss√© pavillon, elle pr√©senterait tous les stigmates de l’abandon, vitres cass√©es, rouille, pans de murs qui s’effritent, et dans la cour, sur l’ancienne plate-forme de chargement, un chariot renvers√© les bras en l’air, un √©parpillement d’outils sem√©s comme des fleurs sauvages, un lot de toile pourrissante – de la b√Ęche (dans cette usine-l√†, on ne faisait pas dans la dentelle), un wagon immobilis√© sur des rails qui s’arr√™teraient bizarrement juste au bord du canal, quelques bidons, des pneus de poids lourd, et plus loin, adoss√©e aupr√®s d’une porte sur laquelle on lirait encore en √©paisses lettres blanches « ATELIER », une machine compliqu√©e qu’elle aurait l’impression d’avoir d√©j√† vue fonctionner, dans le vacarme des navettes dompt√©es par le claquement sec des fouets, √† l’occasion d’une visite, d’une f√™te, d’un d√©part en retraite, d’une remise de m√©daille du travail, un m√©tier √† tisser sur lequel lui ou un autre aurait fabriqu√© le dernier rouleau de toile, de la b√Ęche en train de pourrir √† quelques m√®tres de l’atelier, parce qu’elle aurait rat√© le dernier chargement… Elle irait alors jusqu’au canal. Elle l√®verait la t√™te pour apercevoir la haute chemin√©e de la fabrique qui avait usin√© la vie de son p√®re. Elle marcherait sur le chemin de halage. Elle ne saurait pas vraiment ce qu’elle serait en train de chercher. Elle irait jusqu’√† l’√©cluse et traverserait le pont en face de l’ancien estaminet¬†; peut-√™tre serait-il encore debout, et peut-√™tre serait-il possible encore de lire son enseigne¬†: « A L’HABITUDE »

L’avenir improbable

Contemplation

La journ√©e s’√©tirait devant elle comme les files de wagons derri√®re leurs motrices. En passant devant le kiosque de la gare, elle avait achet√© un journal, il y avait un gros titre sur Wall Street. Un convoi s‚Äô√©loignait, elle avait regard√© dispara√ģtre les deux points rouges qui restaient de lui dans la brume qui avale toute forme et toute couleur. Elle allait et venait comme un m√©tronome en passant √† chaque fois devant une salle d’attente sale et triste o√Ļ l’un des trois bancs adoss√©s aux murs √©tait occup√© par un clochard allong√© de tout son long sur le bois comme sur de la moleskine. Et sans doute parce qu‚Äôelle attendait, elle √©tait entr√©e dans la salle d√©volue √† cette fonction. Elle avait essay√© le banc du fond, mais ne voyait plus l’extr√©mit√© gauche de la gare. Sur le banc de droite, dont la position √©tait plus centrale, la totalit√© des quais entrait dans son champ de vision. Elle s’y √©tait allong√©e comme le clochard qui lui faisait face, mais la t√™te relev√©e, appuy√©e sur un accoudoir, de fa√ßon √† ne rien perdre de la calme activit√© de la gare, ni des menus √©v√©nements qui se produisaient en rythme acc√©l√©r√© √† l’arriv√©e ou au d√©part d’un train. Elle pouvait se laisser absorber ind√©finiment par cette somme de d√©tails insignifiants qui n’int√©ressent que les peintres ou les inactifs, un ticket d√©coupant un rectangle clair sur le sol noirci, la vo√Ľte immense de la verri√®re au-dessus des quais, le bruit de ferraille d’un chariot qui passe, le pas nonchalant d’un voyageur en avance, celui, h√©sitant, d’un autre voyageur qui cherche… Vers le milieu de la salle, entre le banc du clochard et le sien, un objet brillant, rond et plat, avait attir√© son attention. Pile¬†? Face¬†? Ne fallait-il pas qu‚Äôelle se rende √† Z.¬†? La pi√®ce de monnaie qu‚Äôelle avait ramass√©e puis lanc√©e en l‚Äôair √©tait retomb√©e entre deux plis d‚Äôun journal qui tra√ģnait sur le sol, ne montrant clairement ni son c√īt√© pile, ni son c√īt√© face, les dieux n’avaient pas voulu se prononcer. Un haut-parleur avait crachot√©, toussot√©, puis une voix claire avait annonc√© l‚Äôarriv√©e de l‚Äôexpress‚Ķ

L’avenir improbable

Résolution

Elle assumerait un devoir de solidarit√© posthume. Il n’√©tait plus question de « se tirer », de s’en tirer toute seule, de s’enterrer, de se perdre au sens propre du terme dans la petite ou moyenne bourgeoisie des mandarins dont, de toutes fa√ßons, il lui manquerait toujours la plupart des codes secrets‚Ķ Elle se trouvait une nouvelle fois, √† ce moment pr√©cis de sa vie, √† une sorte d’intersection gard√©e par le m√™me poste de douane, mais vide, inoccup√©. Le passage, pour la premi√®re fois peut-√™tre, paraissait libre. Elle avait rassembl√© les annales √©parpill√©es sur le banc. Elle les avait gliss√©es √† nouveau sous un pan du cir√© noir achet√© √† Edimbourg. Elle prendrait peut-√™tre un train de nuit ou ferait du stop, elle verrait au dernier moment. Il fallait qu’elle rende ces annales au libraire de la rue Royale puisqu’elle ne les utiliserait pas avant son retour de Berlin, si tant est qu’elle rev√ģnt en France. Elle se devait d’essayer de retrouver St√©phane, de fouler les sols qu’il avait parcourus. Pour savoir. Pour comprendre un peu. Pour devenir actrice, peut-√™tre, comme lui, d’une r√©volution n√©cessaire, au lieu de panser les plaies toujours renouvel√©es d‚Äôun syst√®me pervers. Cette longue m√©ditation sous la verri√®re parvenait √† son terme. Elle s’arracherait √† ce banc aussi lourd que le ciel plomb√© au-dessus de la vo√Ľte de verre. Elle s’extirperait de cette poche de relatif bien-√™tre o√Ļ paraissaient pouvoir √™tre r√©unifi√©s les deux fragments de temps de sa m√©moire cass√©e. Car elle n’avait pas d’autre choix que de r√©pondre √† l’appel lancinant des absents. Elle mettrait ses pas dans leurs traces √©tranges sur les routes d‚Äôun pass√© incertain. Elle t√Ęcherait de recoller dans cette ville fractur√©e les morceaux de sa personnalit√© √©miett√©e, de construire ou de reconstruire une histoire neuve. Elle rach√®terait ses erreurs et ses errements, superposerait les s√©diments du souvenir au-dessus de l‚Äôoubli, d√©gagerait un champ de fouilles pour y relever les fondations anciennes, utiliserait des mat√©riaux souples et l√©gers pour prot√©ger le souffle de la vie. Elle rendrait donc les annales au libraire √©tonn√©. Sous la pluie devenue fine comme un voile de soie, elle ferait en sens inverse le chemin du matin. A la boulangerie de la ZUP, elle ach√®terait des viennoiseries pour les enfants de sa voisine qu’elle attendrait comme d’habitude √† la sortie de l’√©cole. Sur le palier, Monique aurait l‚Äôair fatigu√©. Elle lui annoncerait son d√©part et celle-ci aurait l’air encore plus fatigu√©. Etait-il possible de ne jamais se sentir en porte-√†-faux?

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Destin

Elle avait essay√© d‚Äôoublier et de vivre dans l’instant, n’√™tre, na√ģtre que pour une √©tincelle de temps. Elle s’en √©tait r√©v√©l√©e incapable. Pitoyablement accroch√©e aux cha√ģnes tentaculaires du souvenir, qui √©tendent leur ombre mal√©fique sur n’importe quel projet bon √† phagocyter. Incapable d’acc√©der √† cette libert√© d’or bleu qui se fait d√©sirer comme le seul et singulier bonheur d’aurore possible. Et sous la verri√®re qui prot√©geait des intemp√©ries la ruelle discr√®te comme un passage secret o√Ļ elle se trouvait toujours assise, sur ce vieux banc aux pieds de fonte qui s’enfon√ßaient lourdement dans le sol comme dans les profondeurs de leur propre m√©moire d’objets, il lui semblait qu’elle commen√ßait √† comprendre, √† accepter l’id√©e qu’elle n’√©chapperait pas, quoiqu’elle p√Ľt faire ou d√©cider, ni √† la pesanteur du pass√© ni √† ses lois tortueuses et incertaines, et que, paradoxalement, de cette masse compacte et froide qui surplombait sa vie comme une menace permanente, jaillirait un jour un rayon de lumi√®re inconnue, un signe, un souffle, un √©clair, qui feraient imploser le monstre volcanique qui vitrifiait chacun de ses instants, les emp√™chant d’√©clore‚Ķ

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Liens

« Puisque personne ne me revendiquait s√©rieusement, j’√©levai la pr√©tention d’√™tre indispensable √† l’Univers. » Ces ¬ę¬†mots¬†¬Ľ de Jean-Paul Sartre, qu’elle venait de relire, prenaient une signification troublante. En faisant siennes les certitudes marxistes-l√©ninistes de St√©phane, en s’engageant dans l’organisation r√©volutionnaire o√Ļ il militait sans rire, elle cr√©erait ce lien qui leur manquait, elle occuperait √† ses c√īt√©s la place qu’elle ne trouvait nulle part, dans un lieu pr√©cis qui lui procurerait une identit√©, et cesserait enfin de d√©river dans un espace trop grand, trop vide, qui l’aspirait toujours plus loin ou plus profond comme pour mieux l’avaler, la noyer, l’an√©antir‚Ķ En m√™me temps qu’elle s’attacherait ainsi solidement √† St√©phane, elle donnerait √† sa vie le poids d’une lourde mission qui l’emp√™cherait de s’envoler comme une baudruche. Elle serait aussi comme l’allumeur de r√©verb√®res de Saint-Exup√©ry, toujours √† son poste, ponctuelle et consciencieuse, ob√©issante et z√©l√©e comme un petit soldat, pour une cause qui la d√©passerait et la ferait se d√©passer. Au contr√īleur du train de l’existence qui lui r√©clamerait le justificatif de sa pr√©sence, elle pr√©senterait non pas un mais deux passeports, qui cloueraient le bec √† ce personnage macabre. Sur le premier, il serait √©crit:  » St√©phane l’aime « , et sur le second:  » Recrut√©e pour la R√©volution « ‚Ķ Et cette attente int√©rieure insupportable qui durait en fait depuis toujours, cette paralysie des sentiments et du d√©sir dont elle avait cru au tout d√©but de leur relation qu’il aurait pu la gu√©rir, lui, l’homme des certitudes qui lui avait dessin√© les contours d’un paysage dans lequel il lui avait montr√© sa place, aupr√®s des prol√©taires, ce d√©sespoir discret et silencieux qui √©tait forme creuse de l’espoir, esp√©rance vide, cette impossibilit√© d’agir, de ressentir et de vivre s’√©vanouissait, se r√©sorbait enfin, √† la fin de ce sc√©nario optimiste, qui avait l’avantage de l’emp√™cher de devenir prof, de mettre un terme √† la trahison qui avait commenc√© lorsqu’elle s’√©tait mise √† d√©tester son p√®re, √† s’√©loigner de lui comme on s’√©loigne de la terre ferme, √† le r√©prouver, √† le bafouer, avec ses manies, ses silences, ses gestes √©triqu√©s, sa petitesse physique et l’√©troitesse de son esprit, son horizon born√© de toutes parts, sa vie retranch√©e, recluse, repli√©e sur elle-m√™me, qui avait trouv√© dans le fl√©chissement de plus en plus accentu√© de son dos la plus parfaite des m√©taphores, comme le signe perceptible de sa r√©signation, voire de son attachement irrationnel √† cette forme d’existence qui relevait de l’esclavagisme, mais o√Ļ il paraissait voir, lui, les vertus sup√©rieures de la fid√©lit√© aux siens, du courage et de l’humilit√©, ce qui, de sa part, √©tait en fait, elle le savait maintenant, la plus impressionnante des manifestations d’orgueil…

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