souvenirs

Comme horizon, l’éternité…

     Les Vases communicants sont des échanges croisés de textes et d’images entre sites ou blogs imaginés par François Bon (Tiers Livre) et Jérôme Denis (Scriptopolis), qui ont lieu chaque premier vendredi du mois. Leur animation et la collecte des textes sont assurées par Marie-Noëlle Bertrand  après l’avoir été pendant de longues années par Brigitte Célerier puis Angèle Casanova. Marie-Noëlle m’a proposé de très belles photos entre lesquelles je n’ai pas pu choisir et qui ont chacune guidé mon envie d’improviser avec elle sous la forme de septains vers de lointains horizons. Je remercie Marie-Noëlle pour la publication de mon texte sur son blog et j’accueille ici le sien avec une profonde amitié.

***

oiseaux-noirs

E ntretenir en soi, comme merveilles,
toutes les couleurs, harmonie du monde,
la lueur d’or des couchers de soleil,
des nuages cendrés le cri dans l’onde.
la clarté au bout de la nuit profonde.
Hors les chaînes, croire en la liberté,
infinité de voies à explorer.

03_252

D ans le silence lumineux du monde,
du bruit n’être plus le diapason.
Accueillir les résonances profondes,
scruter les abîmes de déraison.
Les lointains ne sont pas seul horizon.
Voyage secret, creuser son sillon,
de chenille devenir papillon.

contemplation

L orsque le présent ne s’imprime plus,
qu’en lambeaux, le passé se désagrège ;
aux éclats de souvenirs dévolue,
la mémoire, voilée de sombre neige,
joue ses derniers tours comme sortilèges.
Inattendue, s’offre une aube nouvelle :
inespérés dialogues de dentelle.

partage

P ar l’ultime faux-pas, vie chavirée.
Otage de ton corps lâché aux chiens,
ton esprit s’est peu à peu égaré.
Perdue malgré la compagnie des tiens,
en l’espace de quelques jours de rien,
chemin de souffrance enfin achevé.
En l’éternité, calme retrouvé.

Photographies : Françoise Gérard
Septains : Marie-Noëlle Bertrand

Seuls et désemparés

    

(fiction en cours d’écriture)

      Seuls et désemparés, nous ne sommes pas neufs et naïfs comme les premiers humains au matin de la Création, nous qui sommes peut-être, vraisemblablement, les derniers. Nous ne venons pas de nulle part, nous n’avons pas fait table rase de nos connaissances antérieures et de nos souvenirs! Nous venons d’un passé proche où chacun de nous, pour comprendre le réel, avait élaboré sa propre grille de lecture à l’intérieur du système de référence plus vaste de la société dans laquelle nous vivions, imprégnée, pour le meilleur comme pour le pire, par le libéralisme économique et politique…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

A(e)ncrages

Vases communicants du 3 juin 2016

     Les Vases communicants sont des échanges croisés de textes et d’images entre sites ou blogs, qui ont lieu chaque premier vendredi du mois. Imaginés par François Bon (Tiers Livre) et Jérôme Denis (Scriptopolis), ils ont pendant longtemps été animés et coordonnés par Brigitte Célerier, puis Angèle Casanova et Marie-Noëlle Bertrand ont pris le relais. Je leur exprime ma reconnaissance pour ces plages d’expression qui nous sont ainsi offertes, et je remercie aussi Marlen Sauvage qui m’a si gentiment proposé de mettre aujourd’hui en commun les souvenirs et les émotions que nous inspire le Nord de notre enfance…

***

Le Cateau-Cambresis

      Mes souvenirs les plus lointains du Nord paternel me ramènent là, à la « petite maison jaune », ainsi l’appelais-je enfant, celle de ma grand-mère et qui, de jaune, n’avait que le papier peint de la cuisine et le mobilier en formica… A cette table jaune je restais assise devant mon assiette, mâchant le morceau de viande ou de poisson que je ne parvenais jamais à terminer. Et c’est une voix bien timbrée qui me parvient encore à travers le temps pour m’inciter à manger ce qu’alors j’avais tant de difficulté à avaler. Chaque fois que le crémier passait dans la rue, klaxonnant pour prévenir de sa venue, ma grand-mère préparait pour moi « un petit bossu » dont je me régalais, une cuillerée de beurre jaune d’or déposée sur un morceau de pain. Et de ses mains aux veines bosselées sous la peau fine, elle pétrissait la pâte de la tarte au sucre, chaque dimanche ; les mêmes mains remontaient de la cave deux fois par jour le seau à charbon destiné à la cuisinière… La voix claire de ma grand-mère aux yeux bleus. Elle et son accent chantant, son sourire doux qu’accompagnait, paupières baissées, un léger haussement d’épaules. Mon père, unique garçon de la fratrie de quatre, l’appelait « ma Mère du Nord », et c’est avec une grande émotion que j’ai découvert récemment le livre ainsi intitulé de Jean-Louis Fournier. Elle fut ma confidente. A huit ans, quand les seins me poussaient et que je m’en inquiétais ; à quinze, quand rebelle à tout, j’envisageais de partir en mission en Afrique ou ailleurs ; à dix-huit ans, quand je lui avouais mon premier grand amour… Ma figure du Nord, mon ancre familiale dans ce coin de pays, c’est elle, Eugénie, ma grand-mère catésienne.

***

     Il paraît que mon enfance s’est déroulée dans les Hauts de France… mes souvenirs en seraient-ils rehaussés?… Mon Nord n’était ni haut ni grand, je n’ai pas grandi dans le grand Nord, simplement dans le Nord. Mon or était noirci par les fumées d’usine et la poussière de charbon. Les gens ne faisaient pas de tralalas, mais dans la simplicité de leur quotidien, ils avaient plutôt fière allure. C’était d’ailleurs la devise de la ville où je suis née: Pauvre mais fière…

     La seule montagne un peu haute vue de mes yeux vue dès l’âge de six ans parce que ma grand-mère maternelle y habitait, était le mont Casselcassel-13613_w600

     Il domine la plaine flamande à cent mètres d’altitude. Sinon, le pays était plat. Je l’arpentais à pied de long en large au cours de mes trajets pour aller à l’école ou faire les courses, mes observations étaient toutes concordantes.

     L’été, nous passions une journée à la mer, il fallait se lever très tôt le matin pour rejoindre un point de ralliement où attendait un autocar spécialement affrété pour des familles comme la nôtre. Le car puait le gasoil, les enfants avaient envie de vomir. Mon père nous emmenait aussi parfois à la pêche à dix ou quinze kilomètres de la maison, il nous faisait monter dans un bus normal qui nous déposait en pleine campagne, puis nous parcourions à pied les derniers kilomètres en portant son attirail. Plus tard, en participant à des colonies de vacances, j’ai découvert la Bretagne, la Normandie et le massif central. Comme les marins, je faisais l’expérience de la nostalgie, j’avais hâte de retrouver mon port d’attache… Je pouvais voyager sans le quitter, à l’école, en me laissant guider par les cartes de géographie étalées sur les murs de la classe, mais nous n’avions pas le droit de désigner les lieux par leur position haute ou basse, il fallait dire Nord ou Sud, j’aimais bien dire Nord…

     Le plat pays se reflétait dans l’immensité du ciel, la liberté du regard était sans limites, mes pensées s’étiraient au-delà de ce qu’il était possible d’imaginer, j’avais l’air un peu dans la lune, je ne collais pas bien avec ce que l’on attendait de moi sur la Terre, le Nord me donnait des ailes…

     J’étais à peine sortie de l’enfance, ce jour-là, il n’était pas écrit que je ne reviendrais jamais, la porte que j’ai refermée pour la dernière fois ne se doutait de rien, j’ai perdu le Nord sans m’en rendre compte… Des forces centrifuges ont fait de moi une transfuge involontaire,  des tourbillons cycloniques m’ont précipitée dans un exil définitif, la nostalgie expérimentée pendant mes séjours en colonies de vacances n’était rien à côté de mes futures souffrances… La vie est animée de vents violents qui balayent tout sur leur passage… faut-il qu’il m’en souvienne?… Le deuil de l’enfance est impossible… Comment accepter d’anticiper la mort, de mourir à ses rêves, de renoncer aux grands horizons, de ne plus regarder le ciel?…

     L’or de mon enfance est là-haut, dans le Nord, au milieu des nuages….

***

     Aucun souvenir quotidien pour moi du Nord et de sa géographie, sauf quelques paysages, quelques balades dans le bocage de l’Avesnois, à Fresnoy-le-Grand ; dans le parc de la ville de Matisse

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                                                                                   qui était celle de ma grand-mère ; le long de la Selle, la rivière affluent de l’Escaut, et l’impasse du même nom où vit encore une tante paternelle. Du Nord, de « mon » Nord, ce Hainaut qui serait un Sud pour les habitants de Dunkerque, rien d’autre que des personnes, un accent, une atmosphère, une idée de la famille. Une émotion liée à la gentillesse, la convivialité, la simplicité de celles et ceux qui vivaient si loin de nous, les exilés du Sud de la France. Une ville au ciel bas souvent, des cités aux maisons en brique rouge, et j’aurai dit le lieu commun. Mais une filature aussi, celle de Auguste et Charles Seydoux qui au Cateau-Cambrésis – comme l’on dit maintenant – dès le milieu du dix-neuvième siècle, embauchait les ouvriers des environs, et parmi eux ces fileuses ou dévideuses, ces tisserands qui se succèdent dans ma généalogie. Une église et son beffroi Renaissance, dont le carillon résonna si longtemps dans ma mémoire de gamine, et la gare avec ses trains à vapeur dont les roues crissaient et perçaient les tympans. Je me souviens bien sûr des étendues plates à perte de vue, à l’horizon heurté parfois par un terril, lors de nos virées estivales dans la voiture paternelle. J’entends encore mon père dire son amour pour toute cette planéité, et la chanson de Brel forcément émouvante venait me convaincre de la force d’un tel paysage. Je préférais pourtant les montagnes du Sud et le Ventoux visible de ma chambre, mais je me taisais.

     Caudry, Cambrai, Valenciennes, Landrecies, Le Pommereuil, Denain, Bohain-en-Vermandois… les noms des villes dont résonne mon enfance. Associées souvent à un prénom, à une histoire, un drame peut-être, comme celui de l’été 1967 où une tornade dévasta le Pommereuil, sinistré à cent pour cent… Ou celui de la tante Alphonsine, veuve trop tôt de Maurice – l’oncle à jamais inconnu – et qui toujours nous offrait des guimauves enrobées de chocolat au lait, au goût un peu métallique de la boîte en fer qui les contenait. D’autres noms depuis des années chantent mon Nord familier, qui loin de se limiter à ce département, descend vers l’Aisne, court à l’est vers Froid-Chapelle où s’étend la province de Hainaut, cette part devenue belge en 1830, puis Mons où nous nous promenions certains dimanches de vacances, alors que passer la frontière restait encore un événement.

     J’ai vécu dans le Nord de l’âge de trois à six ans, au Cateau chez ma grand-mère, puis à Lille, avec mes parents cette fois. Mes plus anciens souvenirs datent de cette toute première vie d’enfant, alors que nos parents nous avaient confiées durant un an, ma sœur aînée et moi, à ma grand-mère veuve elle aussi, et à sa plus jeune fille. C’est ce Nord et son climat rude, son patois de la rue (car ma grand-mère ne le parlait pas), son accent rugueux, ce Nord où je découvrais pour la première fois toute petite fille la neige, m’exclamant que le sucre tombait du ciel, c’est ce Nord-là qui contient toute ma nostalgie.

***

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     Avant de les jeter, de les donner ou de les disperser, d’autres que moi avaient trié les objets de la maison où j’avais passé mon enfance… d’autres que moi avaient eu le pouvoir de maintenir ou d’annihiler l’existence matérielle d’une partie de mes souvenirs… pendant un court instant, sans le savoir, d’autres que moi  avaient tenu entre leurs mains la possibilité de ma mémoire… Or, dans le tiroir d’une grosse armoire vermoulue, au grenier, il me semblait bien avoir un jour entreposé deux ou trois albums et autant de livres que j’avais particulièrement aimés. Bien après la césure entre ma vie d’avant et celle d’après les événements douloureux qui m’avaient privée de tout ancrage familial, le désir m’a saisie, devenu impossible à satisfaire, de les palper, de m’abîmer dans la contemplation de leur couverture, de les ouvrir enfin et de les relire dans l’espoir, sans doute, de retrouver les sensations que j’avais éprouvées en les feuilletant pour la première fois… Il s’agissait de mes premières lectures, des histoires enfantines, des contes… En l’absence de support matériel, ma mémoire ne peut que rassembler ses seules forces pour essayer de ramener à l’air libre les sentiments qui m’animaient alors en tournant les pages! Les émotions refoulées pendant si longtemps semblent étrangement se bousculer dans une sorte de sas qui serait comme un préambule à leur expression?… Mon tout premier livre d’enfant fut un cadeau inestimable, inespéré… Il était composé de grandes illustrations qui montraient des personnages d’une incroyable beauté dans de somptueux châteaux où, malheureusement, dans le tréfonds des salles obscures, se cachaient des gens malfaisants qui fomentaient la perte des princes… Mon regard faisait la navette entre les images colorées et le petit texte austère qui en donnait la clé. La lecture des mots était un dévoilement, le monde sensible venait à moi en m’offrant les armes de sa compréhension, que l’apprentissage des lettres et de leurs combinaisons avait commencé de me rendre accessible!… L’émerveillement ressenti était complexe. Le monde était surprenant, mais son décodage n’était pas moins admirable. S’y mêlaient des sentiments de gratitude pour la personne qui m’avait offert ce premier livre (je ne sais plus qui ni à quelle occasion)… J’ignorais les mystères de ma naissance, je crois que mes premières lectures en étaient l’équivalent. Je garde au fond de moi l’impression indélébile d’avoir vu le jour en déchiffrant les mots que je lisais pour la première fois. Mon ancrage est un encrage. Et la rage de lire puis d’écrire m’a finalement procuré la force de vivre…

     Il y a si longtemps… Aujourd’hui, 27 mai 2016, j’apprends par la radio que le publicitaire Jean-Claude Decaux vient de mourir et, grâce à son hagiographie diffusée sur les ondes, qu’il a révolutionné l’art de l’affichage… Me reviennent en mémoire les inscriptions peintes en lettres immenses sur le mur d’une maison  située en face de celle où habitait ma grand-mère paternelle, morte quand j’avais six ans… DU BO DU BON DUBONNET!… Ces mots sont parmi les tout premiers que j’ai déchiffrés. A leur côté était dessinée une bouteille de vin gigantesque… avait-elle les vertus de la dive bouteille?…

     La maison de ma grand-mère se trouvait dans le quartier Saint-Roch, tout près de la gare d’Armentières, devant les lignes du chemin de fer, cible de bombardements pendant les deux guerres mondiales. L’église de ce quartier, détruite puis reconstruite à deux reprises, n’existe plus, elle a été rasée récemment parce que sa rénovation aurait été inutile (il n’y a plus de fidèles) et trop onéreuse. Que reste-t-il de nos souvenirs?… Quelques images, des mots, une couleur?… Quand il ne reste plus rien, au milieu des feuilles mortes, que le souffle du vent qui les emporte, se fait parfois entendre un petit air résistant et moqueur, qui réveille la sensation bien vivante, quand on a eu cette chance, d’avoir et/ou d’avoir été aimé… illumination soudaine dans la nuit des souvenirs, petite flamme vacillante qui maintient en vie, aimantation d’une boussole orientée vers le Nord…

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     Comme pour vous, Françoise, mes premières expériences de lecture appartiennent au Nord… A ces lointains souvenirs et cette école du Cateau – 22, rue Auguste Seydoux – où déjà ma plus jeune tante, Josiane, gardienne de mes mots, de mes pleurs et de mes joies, avait découvert les livres. Le temps aura passé pour que je réalise que Matisse dont j’aimais très tôt les couleurs, les peintures, les collages, était originaire de cette ville aimée, qu’un lien secret me liait à lui, car c’était ce même Matisse qui avait demandé à peindre le portrait de Josiane, l’adolescente farouche aux yeux noirs, ma seconde maman. « J’ai les yeux bleus comme toi » lui affirmais-je à trois ans. Elle ne démentait pas. Dans ses yeux, ne voyais-je pas le ciel abandonné au-delà de la Méditerranée, sous lequel vivait ma mère, partie rejoindre mon père ? Et dans les peintures de Matisse, ne retrouvais-je pas le soleil et les couleurs perdues de la Méditerranée, « le plus bleu des bleus » que le peintre évoquait ? J’aimais la chaleur de ses tons orange et ce fut une évidence pour moi, au moment de l’adolescence et loin de toute analyse, que la terre [était] bleue comme ce fruit.

     Mon Nord se pare de ces couleurs, de ces bleus profonds, de ces aplats ensoleillés. De sa fenêtre je vois la mer, les odalisques, les femmes alanguies et les autres, Algériennes toutes de bleu vêtues… Je suis une fille du Sud, mais mon cœur est au nord. Jamais ne l’ai abandonné. Malgré les détours de la vie, mes pensées filent droit vers lui. En moi se réconcilient les deux pôles.

     Sans doute l’amour reçu, donné, alors que nous étions enfants, dans notre Nord à chacune, explique-t-il cet attachement à une région plutôt qu’une autre… Quand le vide creusé par l’absence d’une mère laissait toute sa place au froid, les petits cœurs gelés se réfugiaient dans la main affectueuse d’une grand-mère. Quand la nuit s’avançait pour délivrer ses cauchemars, le bonbon de sucre rose qu’Eugénie avait déposé sur le chevet compensait les paroles rassurantes que l’on espérait en vain. Pour moi, l’aiguille toujours pointe vers le Nord quand l’enfance se réveille.

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Si j’étais un arbre

Webassociation des auteurs

     « C’est désor­mais devenu un rendez-​vous impor­tant pour toutes celles et tous ceux qui s’intéressent à l’écriture web. Le der­nier ven­dredi du mois, nous nous retrou­vons pour pro­po­ser, sur nos blogs res­pec­tifs, la lec­ture d’un auteur publiant en ligne. Depuis la créa­tion de la webasso, ce sont plus d’une cen­taine d’auteurs contem­po­rains dont nous avons dis­sé­miné les textes (voir ici l’index). »

***

     Caroline Dufour écrit presque chaque jour sur son blog Si j’étais un arbre des textes qui me touchent et qui me donnent envie de la rejoindre là-bas, de l’autre côté de l’océan, pour l’accompagner le temps d’une promenade dans les rues de sa ville ou sur les chemins de ses montagnes. Née à Montréal, elle a étudié le cinéma et la philosophie, voyagé, chanté, aimé et vécu dans six ou sept villes différentes sous au moins vingt ou trente toits! Elle exerce à l’occasion le métier de traductrice et, au cours de ces trois dernières années, a publié plus de trois cents poèmes sur le web. Je vous invite à découvrir ci-dessous La musique des jours, La vie et rien d’autre, La brillante caresse, J’aurai marché, Cette beauté qui attrape où elle exprime la tendresse et la poésie d’un quotidien qui devient sous sa plume et par le prisme de son regard une succession de moments privilégiés qu’elle sème comme de petits cailloux, pour nous aider peut-être à (re)trouver un chemin?

*

     La  musique des jours

J’aime les bruits ambiants, des cafés, de la rue.

Je ne me souviens que d’une fois où je suis partie marcher les écouteurs sur les oreilles. Je venais de découvrir Kelly Joe Phelps, son album Slingshot Professionals. Je l’ai fait jouer en boucle tout le temps que j’étais sur la montagne, et pour m’y rendre et en revenir. Mes larmes ont coulé souvent ce jour-là. Sa voix venait me chercher loin. Je l’ai vu en spectacle à Paris, quelques mois plus tard. Au New Morning. C’était en 2003.

Là, ce matin, c’est si petit ici, j’entends les boulangers. Ingrédients secs… quiche… ah oui, hier soir, j’ai… ah cool… Et le bruit de leurs outils entre les mots qu’ils se disent. Je ne suis pas curieuse, je n’écoute pas les conversations des autres. Ce n’est pas de la pudeur, seulement une question de caractère, ma tête va ailleurs que là. Mais je me laisse bercer par les voix humaines. Et j’aime les bords de fenêtre aussi. D’où je peux voir passer les gens, seuls ou pas, pressés ou non, souriants ou tristes, et accablés parfois bien sûr.

Quoi qu’il en soit, j’aime être assise ici à écrire et à regarder le monde.

*

     La vie et rien d’autre

un cœur penché
et un sourire grand comme le monde
de quoi nourrir le creux du jour
un cœur penché, oui c’était ça
et quand je suis sortie de là
le mien battait plus fort qu’avant

c’était hier
et ce matin la neige tombe
de gros flocons et l’air est doux
février qui tire à sa fin
et je me vois qui commence
à rêver du printemps

*

     La brillante caresse

mon Gaby, c’est la neige folle aujourd’hui
grêle et pieds mouillés, et toi tu m’as fait rire
j’suis arrivée à reculons, avec mon coeur par en arrière
tu m’as fait rire et c’était bon

des coeurs qui vaguent et des jours aussi
et des minutes qui font naître les heures
et de tout ça – ni tout ni rien qui soit jamais perdu
ni le vent des coeurs ni celui des choses
et là devant la vie
tandis que sur ma rue la neige donne encore
je sais que je n’sais rien
si ce n’est qu’il est
brillant le temps

*

     J’aurai marché

J’suis allée voir Gaby, hier.
L’air était extrêmement doux.
Évidemment, tout est relatif.
Mais j’étais bien, le manteau ouvert, à respirer l’air.

J’aurai marché dans les vingt dernières années.
Pas loin de tout mon soûl.
S’il fallait que demain, je ne puisse plus le faire
j’aurai des souvenirs à ressasser.

Si on me demandait ce qui m’apporte le plus de paix
je répondrais que c’est la marche.

Le vent a soufflé très fort toute la nuit.
La température a chuté de vingt degrés.

*

     Cette beauté qui attrape

J’ai pris, hier soir, l’une des plus belles marches blanches de ma vie.
Un air d’hiver parfait. La neige qui venait d’arrêter de tomber.
Je l’ai pas choisi, c’est arrivé comme ça, je revenais d’une rencontre.
Et vu l’heure, j’aurais sans doute pris le bus s’il n’y avait eu cette extase.
J’ai mis le pied dehors dans des rues souverainement blanches.
Comme elles ne peuvent l’être que la nuit, avant l’assaut du matin.
J’ai traversé le quartier dans un éclairage réverbère adouci par la neige.
Des rues presque vides aussi. Un spectacle immensément tranquille.
Le vent a bien choisi son moment pour s’absenter.
C’était digne d’un rêve.

Caroline Dufour

Dissémination du vendredi 25 mars 2016

Destin

Elle avait essayé d’oublier et de vivre dans l’instant, n’être, naître que pour une étincelle de temps. Elle s’en était révélée incapable. Pitoyablement accrochée aux chaînes tentaculaires du souvenir, qui étendent leur ombre maléfique sur n’importe quel projet bon à phagocyter. Incapable d’accéder à cette liberté d’or bleu qui se fait désirer comme le seul et singulier bonheur d’aurore possible. Et sous la verrière qui protégeait des intempéries la ruelle discrète comme un passage secret où elle se trouvait toujours assise, sur ce vieux banc aux pieds de fonte qui s’enfonçaient lourdement dans le sol comme dans les profondeurs de leur propre mémoire d’objets, il lui semblait qu’elle commençait à comprendre, à accepter l’idée qu’elle n’échapperait pas, quoiqu’elle pût faire ou décider, ni à la pesanteur du passé ni à ses lois tortueuses et incertaines, et que, paradoxalement, de cette masse compacte et froide qui surplombait sa vie comme une menace permanente, jaillirait un jour un rayon de lumière inconnue, un signe, un souffle, un éclair, qui feraient imploser le monstre volcanique qui vitrifiait chacun de ses instants, les empêchant d’éclore…

L’avenir improbable

Le joueur initial

par ALAIN KEWES, A l’oeil nu – Revue Décharge n° 167- septembre 2015

De Françoise Gérard, on avait bien aimé Le dernier mot d’elle paru en 2003. Elle revient ici avec un récit constitué de petites touches de souvenirs d’enfance et d’adolescence, reliées entre elles par l’image du jokari, ce jeu auquel la narratrice aimait s’adonner, enfant, dans les rues de la petite ville du nord où elle a grandi. Le jokari, c’est l’art de se projeter dans le monde, l’art d’être au centre et d’aller voir ailleurs si l’on y est, l’art d’élargir l’espace autour de soi, à mesure que passent les années, de la maison à l’école, de l’école au collège, au lycée, à la fac, ajoutant chaque fois quelques kilomètres. La construction de ce récit fragmenté est d’ailleurs très topologique, véritable géométrie autobiographique : « ma vie s’était organisée en compartiments (…) j’avais à ma disposition la base d’un triangle dont les sommets pouvaient être notés par les points A, H et L. J’aimais marcher le long du petit côté AH quand je revenais de L. » A chaque instant la narratrice prend soin de se situer dans un espace quadrillé de rues, paysage pauvre sans être miséreux, dans lequel sa vie a été une série de trajectoires, de force centripète (de la banlieue vers le centre-ville), d’explorations non dénuées de risques, comme la balle du jokari se prend parfois dans un élément du décor dont il faut aller la décrocher. Car si, autre jeu, la narratrice aurait adoré avoir cette machine à faire des bulles avec de l’eau et du savon, ces bulles qui s’élèvent et s’échappent, l’accessoire aura toujours paru « trop cher pour ce que c’est » à ses parents. Un patchwork habile, original et sensible, dont la fin n’oublie pas de résoudre l’énigme du titre: pourquoi LE joueur initial?

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La Chambre d’échos

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Accalmie

Une légère modification de l’environnement s’était produite, le tambourinement des gouttes sur les vitres de la verrière avait diminué d’intensité, la bulle sonore commençait à se fissurer, elle se craquelait, se lézardait de toutes parts, menaçait de s’effondrer, de s’affaisser sur l’enroulement, l’entrelacement, le lacis des pensées confuses et des souvenirs mêlés qu’elle avait laissés se développer et grossir en masse compacte et autonome. Elle s’était redressée et ramassée sur elle-même, ramenant les jambes contre sa poitrine, la plante des pieds appuyée sur le rebord du banc, les bras entourant ses genoux sur lesquels elle avait posé le front. Mais non, la pluie ne cessait pas. Elle avait simplement adopté un rythme moins impétueux qui laissait la place au silence entre deux notes sèches, qui rebondissaient avec moins de violence sur le toit de la verrière.

L’avenir improbable

Nostalgie

Ce texte, qu’elle avait conservé dans un cahier comme une fleur fanée, avait pris la fonction d’un fanal… Il balisait le passé… Quelques années seulement s’étaient écoulées, un siècle… Pire, ce passé récent était coupé du présent, séparé de lui par une frontière impitoyablement infranchissable : la continuité de la vie s’était brisée. Derrière, transformés en mythe, âge d’or, paradis perdu, les temps à jamais révolus avaient laissé quelques hiéroglyphes, des souvenirs jaunis, et cette impression désagréable de flotter à la surface d’événements qui n’avaient pas de profondeur…

L’avenir improbable

Entre la vie et la mort

Souffle silence veille frisson de la nuit oubli sommeil et songe abri réalité abolie le monde est neuf souffle vivant dans les plis de la nuit rideau épais froissé je me cache dans les plis de l’étoffe vous ne me voyez plus je vous vois présences insaisissables à pas feutrés à pas de loup la maison craque cambriolage ombres furtives ma mémoire se déplace discrets voleurs de mes souvenirs évanescence naissance ligne ou point de l’horizon ma vie résumée concentrée recentrée re

ultime renoncement convergence du silence pointe avancée de la conscience souffle léger soulagement de l’esprit qui ne saisit plus rien d’autre que la nécessité d’ex

intensité et joie étrange du consentement à l’oubli

ultime refuge dans les mensonges de la nuit

Je     expire

J’ai tant d’images de toi dans le cœur

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Il m’arrive de fermer des les yeux et de laisser remonter à la surface de ma conscience, comme des bulles, les images de toi.

Bien sûr, j’ai des portraits de toi, des images photographiques, sur mon ordinateur, dans une rubrique qu’il a spécialement ouverte, pour toi, même si parfois, il vous confond, et range sous ton nom les portraits de ta sœur, et inversement. Il arrive que ce très léger désordre se produise et je ne m’en plains pas.
Parfois, quand l’une de vous me parle ou m’appelle, il y a dans sa voix la vibration de la voix de l’autre, je sais qui m’a appelée, mais j’entends très sûrement la ressemblance, et avec les visages, il se produit un autre phénomène qui se mêle aux erreurs et aux approximations de iPhoto. Certains portraits captent des expressions très anciennes de toi. Je t’y retrouve, mais dans une strate de ton enfance qui est terminée et dans laquelle tu ne navigues plus. Ou bien dans une strate de ton enfance que tu as traversée, et qui maintenant est en toi, mais un peu lointaine, et recouverte sous un autre épisode de toi devenant toi.

Tu sais, je ne les regarde pas très souvent.

En fait, je ne les regarde que quand je suis au loin, mais alors, elles éveillent finalement plus le sentiment de l’absence et de la distance qu’elles ne le comblent. J’ai toujours pensé que, pour cette raison, les photographies sont un peu cruelles. Il leur manque tes rires, et la continuation de ton mouvement, et les ponctuations joyeuses de ton monde, et des éboulements que tu produis dans le sable, en descendant vers la plage, et tes protestations, il y manque aussi le vent de la mer, et le soleil sur la peau, et ton obstination à continuer à courir dans l’eau même quand, évidemment, tu as froid. Il y manque tout cela, et votre connivence dans les rires.

Si je descends un peu plus loin au cœur de moi, je m’aperçois que ce que je regarde est un peu autre et plus tremblé, au fond, qu’une image de toi.

Souvent je me souviens sans les regarder des images que j’ai de toi. Toi, tenant en laisse un petit chien, tu portais une robe à rayure qui me faisait rire parce qu’on t’aurait tout droit sortie d’un magazine des années 60, tendance swinging London, c’était l’été et tu parlais encore à peine. Toi, glissant dans la boîte aux lettres des cailloux que tu allais grappiller chez le voisin et que je lui rendais au soir, quand tu avais fini de jouer. Je les remettais devant chez lui. Tes boucles contrastaient sur le gris du béton, et de toute ta taille, tu arrivais à peine à glisser ta main, en te levant très haut sur la pointe des pieds, dans la fente de la boîte aux lettres. Et tu accomplissais très sérieusement la suite de tous ces efforts inouïs à seule fin d’entendre le cliquetis de la dégringolade des cailloux dans la boîte aux lettres.

J’ai tant d’images de toi dans le cœur. Tout un répertoire d’images, dont le classement, me semble-t-il, se fait en moi, dans les méandres de ma mémoire, au regard des émotions qu’elles ravivent. Certaines teintes ne se saisissent pas encore dans la mémoire de mon iPhone, et les invoquer avive les souvenirs des émotions qui les accompagnaient. Il me semble alors les ressentir de nouveau, comme elles me traversaient au moment où je me suis saisie de cet instant du monde.

La mémoire photographie des émotions.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 avril 2012.

 

Tu vas où tu veux, tu marches, c’est tout simple

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Ta petite voix résonne dans ma tête comme un écho.

Je sais que tu veux un cadeau. Je sais aussi ce que tu veux, des petites choses colorées, pailletées, spectaculaires que l’on trouve dans les boutiques pour les touristes où je n’entre avec toi qu’à contre-cœur. Je sais. Sauf qu’ici, où je suis sans toi, entrer dans ces boutiques de souvenirs ne me pèse pas, parce que j’imagine facilement tes regards, et la tentation de ta main qui se tendrait. Et aussi, cette inflexion très particulière que tu as, quand tu vas demander quelque chose, et alors il sonne un « Maman … « , reconnaissable entre tous, suspendu dans l’air, un peu interrogatif, très légèrement plaintif, et aussi souriant et espiègle, et immédiatement je sais que tu vas me demander une horreur colorée qui me fera protester.

Sauf qu’ici c’est moi qui les cherche.

Je sais bien, je les ai repérés dès le premier jour, j’irai te chercher quelque chose à ton goût, et puis aussi je mélangerai tout, tu sais, comme je sais faire et comme je voudrais t’apprendre à le faire. Tu as de bonnes bases, déjà, avec les soupes dans lesquelles tu mélanges tous les ingrédients qui te tombent sous la main et que je balance dans les fleurs en été (je ne sais jamais quel effet ça va leur faire).

Je te rapporterai des images d’ici et des impressions.

Je te raconterai un autre monde possible. Et la possibilité du départ. Il y a d’autres choses que je voudrais te rapporter d’ici, des possibles, et des attentes, une autre saveur de la vie, un espace, un air, tu sais, j’imagine le froid et les grandes plaines, et les routes immenses, tu sais, ici, on pourrait aller voir les baleines quand elles remontent du sud, on pourrait voir des arbres immenses, et je te promets qu’il y a des écureuils dans les rues, même si ici on ne les aime pas, ça n’a pas d’importance, ce sont quand même des écureuils, et tu trouverais à ton goût la confiture de myrtilles.

On pourrait mélanger tout un tas de choses, comme tu m’as appris à le faire.

C’est loin et je m’y sens bien. Il y a des mots anciens qui affleurent dans le langage. Je ne les avais jamais entendus. C’est facile d’être bien. De prendre un café. De parler. C’est facile, ça vient tout seul. Tu vas où tu veux, tu marches, c’est tout simple, tu verras, et les perspectives s’ouvrent, et les lignes se déploient, comme dans ton regard.

Et c’est comme ça qu’on obtient le goût de la liberté.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 avril 2012.

 

L’âge où l’on apprend la vie

     J’avais déjà vu la mort en face, sur le visage de ma grand-mère paternelle, que mes lèvres avaient senti froid et dur en posant un dernier baiser… C’était après le voyage que j’avais fait avec l’école sur la planète Mars, mais avant cet autre minuscule voyage jusqu’à la mercerie… C’était à l’âge où l’on apprend la vie

     J’avais reçu une première initiation avant de savoir lire lorsqu’un matin je vis ma mère habillée de noir des pieds à la tête. Je dus passer la journée entière chez la voisine. Mon grand frère, parce qu’il était grand, avait pu se rendre vers la destination mystérieuse avec ses habits du dimanche. Rangée dans la catégorie des trop petites, j’avais eu le sentiment très net d’être sous-estimée. Le soir, mon père m’avait prise à part pour m’expliquer que ma mère était triste parce que son père était mort, mais que celui-ci était monté au ciel, plus précisément au paradis, et que le paradis, c’était bien mieux que la terre… L’ennui, c’est que j’avais entendu aussi parler de l’enfer (dans la bouche de Faust en personne et le jeudi au patronage), et… si je mourais, là, tout de suite, on me disait souvent que le diable dansait sur mon épaule gauche, mon grand-père qui avait été un héros de la guerre 14-18 (au cours de laquelle il avait d’ailleurs, si j’avais bien compris, connu l’enfer!…) ne courait aucun risque, tandis que moi?… Si Dieu avait le côté chaleureux du soleil, Monsieur le Curé lançait souvent de sa part à l’église des imprécations terribles, qui rendaient la mort beaucoup moins désirable que les paroles vivifiantes tenues par mon père… Toutefois, pour la réconforter, sachant que les mérites de mon aïeul, malgré ou à cause de son bref séjour en enfer (puisqu’il en était revenu!), étaient incontestables, je les avais répétées à ma mère. Un héros, n’était-ce pas comme un saint?… Elle sourit, j’avais vu juste…

     Mon père, qui s’était montré en ces circonstances calme, fort et droit comme un pilier de famille, me déconcerta profondément quand ce fut au tour de sa propre mère de monter au ciel. Il pleura beaucoup et se voûta, nous eûmes beaucoup de mal à le consoler… Lorsque je m’étais cognée à sa face dure, la mort m’avait paru plus fiable que la vie, son visage de granit froid avait la solidité des certitudes, la clarté crue d’une évidence, la mort était un roc. C’est contre lui que se brisaient les souvenirs, que les regrets venaient échouer… Ce roc était une île volcanique au milieu d’un océan de larmes, qui provoquait des éruptions de douleur, des sensations de manque, l’absence et la perte y avaient creusé leur cratère… A tout moment, il pouvait s’effondrer sur lui-même ou vomir encore et encore des torrents de roche incandescente, la mort n’était pas fiable, elle était indécente… Mon père l’incarna plus que ma mère, qui avait pu sourire… En l’écoutant puis en l’observant, j’avais mis à nu comme jamais la faille qui sépare les mots de la réalité…

Cette part d’enfance… dans toute fascination douce et calme pour le langage

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Tu sais, ce sont ces mots, ou plutôt, cet étrange lien avec le langage que certains mots nous apprennent. Il y a quelque chose qui se tisse ici, que je voudrais aussi te laisser aux bords des mondes.

Je me souviens, et c’est cela seulement que je cherche aux bords des mondes, je me souviens de la force magnétique de certains mots autrefois. Je me souviens de certains mots, qui déployaient une force magnétique. Il suffisait de les invoquer, et de les répéter pour qu’ils exercent leur intense pouvoir de rêverie.

Quelques mots, égrénés dans ma mémoire …

Que je ne comprenais pas. Il est si clair que les souvenirs et les fascinations et les bonheurs de l’enfance voltigent et se fixent sur le mystère profond et transparent du monde, transparent comme ton regard.

Métamorphose … Oh, ce mot … Métamorphose … Qui lui-même métamorphique revient dans les strates de la conscience comme des pépites, aurifères et éclatantes. Éclatantes et éclatées. Pépites, éclatantes et éclatées. Et lieu aussi, dessinant des espaces et des mesures, et les mesures de ces lieux. Dans la belle absorption en spirales que seul un mot peut emporter par son mouvement immobile.

Et psychique aussi, comme une effervescence, je n’y comprenais rien. En explosion.

Et pantagruélique. Ces mots-là, enfant, on ne les comprend pas, on n’en saisit pas le sens, mais on en suit la ligne mélodique. Et l’esprit s’ouvre. Immensément.

Le langage est un jeu. Et cette extension lui est demeurée. Il est, de ce monde, la seule chose qui ait gardé le sérieux immense et souriant des jeux de l’enfance. C’est cela que je cherche aux bords des mondes, et sans doute aussi, et en quelque manière, je cherche aux bords des mondes cette part d’enfance qui demeure, dans toute fascination douce et calme pour le langage.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 avril 2012.

 

Cet or en suspension…

Ce ne sont pas des impressions, tu comprends …

Isabelle Pariente-Butterlin

Le plus simple, c’est que tu les gardes toi. Garde-les. Elles sont à toi. C’est bien comme ça. Moi ça me va. Je les dépose ici, dans le sable doré des bords des mondes. Elles ne pèsent rien. Presque rien. Garde-les, je te les donne.

Ce ne sont pas des souvenirs.

Cette vague immensément calme dans laquelle ma mère est allée enlever le sable de mon seau et de ma pelle dans le soir d’été. J’ai découvert alors qu’on rince les affaires de plage. Je n’en savais rien et je regardais le sable se coller et refluer dans des ruissellements d’eau salée.

Mon tricycle rouge qui, le premier, me donna l’impression du voyage et des élans dans le monde, et aussi l’impression du vent et de la vitesse sur le balcon en surplomb sur la ville. Et les genoux en sang parfois, sur lesquels le mercurochrome dessinait des fleurs et des bonshommes.

Et aussi, le nom de ce village où nous étions allés nous promener, et c’est si loin dans ma mémoire, mais ce ne sont pas des souvenirs, tu comprends, ce sont des impressions, et moi perchée sur cet âne gris qui parcourait les ruelles médiévales. Je n’y comprenais rien mais c’était immense et très ancien.

Et mon ennui pendant les siestes obligées que je contestais, surtout l’été, pour lesquelles j’avais obtenu un rayon de lumière à travers les lourds volets rouges, victoire inestimable, et je regardais alors les particules d’or qui tournoyaient dans l’air. Et je ne savais pas d’où venait cet or en suspension. Dont personne ne semblait se préoccuper. Il occupait mes rêveries.

Et la gelée de groseille sur mes doigts, quand il fallait partir à l’école.

Et la douceur des draps et des rêves et des caresses sur mes joues.

Ce ne sont pas des impressions, tu comprends, ce sont des caresses.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 avril 2012.

Le coeur battant de la Mémoire

comme un métronome assourdi mais parfois assourdissant rythme de la vie tempo de l’oubli Je s’absente au rythme de ses souvenirs jeu fictionnel frictionnel de la mémoire la déchirure au cœur le cœur en bandoulière Je joue du banjo Je s’amuse avec Mnémosyne mimesis jeu sérieux jeu principal Je, prince de la Mémoire composition partition partage MIDI minuit nuit lumière Lucifer pièges tombeau de la Mémoire tombe eau de l’oubli flux clapotis de l’écoulement pulsation pluie de sensations oubliées qui tambourinent doucement contre les vitres de l’oubli écran écrin mettre à l’abri gouttes de souvenirs élixir poison douceur douleur émotions intactes refoulées passage interdit frontière infranchissable barricades insurrection passages souterrains terrain miné guerre et Paix combat mortel de la vie lutte à mort Mémoire vivante soubresauts soulèvements apaisement fatigue usure trame effilochée raccommodage va-et-vient de l’aiguille dessus dessous de-ci de-là vocalises voix voie Lactée regarder le ciel la durée du ciel depuis le big-bang TOUT d’un seul coup d’oeil en écoutant le chant des étoiles