ressentir

Abandon

Atelier d’hiver de François Bon

Mes contributions

     Journée idéale, quand le rituel du café achève la transition entre les activités matinales qui ont maintenu l’esprit en éveil et la demi-somnolence propice à la rêverie qui suit le repas de midi… la caféine fera effet plus tard, quand le corps calé entre les coussins d’un canapé se fera oublier pour laisser place à l’immense espace imaginaire ouvert par l’écran de la tablette tenue entre les mains… Plus rien d’autre n’existe… le monde a été aboli… à  la vérité, c’est la dureté du monde qui a été neutralisée… les bruits sont inexistants ou très atténués, il ne fait ni trop chaud ni trop froid, le corps ne ressent ni la faim ni la soif, il se repose de ses fatigues, loin, très loin des réalités quotidiennes, dans un repli égoïste, à l’écart des luttes communes pour la vie, loin, très loin des angles coupants du langage trivial, à la recherche d’un autre langage qui serait primordial, d’une vérité sécrète qui serait enfouie au plus profond de la chair… et que les mots tenteraient de ramener à la surface de la conscience… La page blanche est d’abord un abandon au grand Silence, vertige nécessaire, condition indispensable pour que s’ouvrent les grands espaces imaginaires!… Une sorte de torpeur envahissante aide le vide à s’installer, plus rien n’a d’importance, le temps s’arrête, il semble que s’installe un instant éternel… Les doigts alors pianotent sans savoir ce qu’ils écrivent, guidés par les mots sur une route inconnue dans la direction de nulle part… Sur l’écran, des signes apparaissent ou disparaissent en clignotant comme des étoiles, la navigation se fait au jugé, un sillage se dessine, la traversée se poursuit contre vents et marées, le bateau tangue, le bateau s’enivre, le bateau risque de couler à chaque embardée… quel est ce regard intérieur qui tente d’évaluer les dangers comme un bon capitaine de navire?… Toutes les journées, bien sûr, ne sont pas idéales, mais le besoin de tourner le dos au monde finit toujours par soustraire au réel ces moments de grâce où les mots vagabonds sont cueillis au hasard d’une rêverie par l’esprit vacant même au milieu d’une foule, même dans les secousses d’un transport en commun, en se glissant dans les fissures qui lézardent le mur du calendrier quotidien… l’élan est trop court, il n’ira pas jusqu’au bout de la phrase, mais la tablette nomade est à portée de main pour en conserver la trace…

11 personnages en trois phrases (ou presque)

Ma contribution à l’Atelier d’été de François Bon:

Une jeune femme fait du stop sur une route nationale. Ses cheveux blonds dépassent d’un fichu noir. Son regard bleu ciel est une vaste question silencieuse.

Le hall de l’hôpital est clair et convivial. Lieu d’orientation vers les salles de consultations, d’examens, d’opérations, de soins, endroit où l’on patiente aussi avant de se rendre vers les autres lieux d’attente prévus au détour des couloirs. On s’y repose un moment dans les fauteuils, on s’arrête devant le distributeur pour boire un café ou grignoter quelques biscuits, on échange quelques mots avec d’autres personnes. Destins croisés de gens de tous âges et aussi divers que dans la vie en bonne santé à l’extérieur. L’endroit est calme, on s’y déplace sans hâte, avec gravité, souvent avec difficulté. Beau visage d’une très jeune femme meurtrie dans sa chair.

Fête foraine. Une femme essaie d’échapper à un homme qui la suit et la harcèle. La foule reste passive.

Elle est à demi-allongée sur le trottoir, le dos appuyé contre la façade d’une agence bancaire, les vêtements chiffonnés. Elle semble dormir, elle est peut-être malade? Un sourire radieux s’affiche soudain sur le visage ravagé par les rides qu’elle tourne vers une passante qui vient de lui donner un peu d’argent en lui parlant gentiment.

Ils sont plusieurs dizaines devant la porte du recruteur, plusieurs dizaines pour un seul poste. Il ne se sent pas à l’aise. Que ressentent les autres? Les postulants entrent chacun à leur tour avec un air plus ou moins crispé ou faussement détendu (comment se sentir détendu quand l’enjeu est de gagner sa vie?). Ils ressortent le dos courbé et le regard fuyant…

On les appelle les Parisiens. Ils habitent pourtant dans le village depuis pas mal d’années. Ils retapent sans hâte les bâtiments d’une vieille ferme abandonnée et cultivent leur jardin. Les natifs trouvent qu’ils reçoivent des gens bizarres…

Les uns marchent d’un pas déterminé vers le quai où ils monteront dans un train qui partira bientôt, les autres attendent dans la gare en déambulant, boivent un café ou se restaurent. Un homme à la mine patibulaire cache un gros sac derrière un panneau publicitaire…

Une fourgonnette passe en trombe en grillant un feu rouge, suivie par une voiture de police. On a eu le temps d’apercevoir le bonnet noir enfoncé sur le front du conducteur en fuite.

Une petite gamine fait la manche et sans doute aussi les poches quand elle descend dans le métro. Elle est dans le collimateur des agents de surveillance. Qui la surveille et la protège?

Une petite vieille avance péniblement sur le trottoir en ralentissant les pas d’une jeune femme qui marche derrière elle et la reçoit dans ses bras juste au moment où la vieille dame trébuche.

Le train à destination de… va partir… Sa course est ralentie par la valise qu’elle traîne. Le train s’ébranle, elle arrive à la hauteur du dernier wagon, le temps s’étire, les secondes deviennent un monde parallèle où se joue son destin…

J’ai tant d’images de toi dans le cœur

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Il m’arrive de fermer des les yeux et de laisser remonter à la surface de ma conscience, comme des bulles, les images de toi.

Bien sûr, j’ai des portraits de toi, des images photographiques, sur mon ordinateur, dans une rubrique qu’il a spécialement ouverte, pour toi, même si parfois, il vous confond, et range sous ton nom les portraits de ta sœur, et inversement. Il arrive que ce très léger désordre se produise et je ne m’en plains pas.
Parfois, quand l’une de vous me parle ou m’appelle, il y a dans sa voix la vibration de la voix de l’autre, je sais qui m’a appelée, mais j’entends très sûrement la ressemblance, et avec les visages, il se produit un autre phénomène qui se mêle aux erreurs et aux approximations de iPhoto. Certains portraits captent des expressions très anciennes de toi. Je t’y retrouve, mais dans une strate de ton enfance qui est terminée et dans laquelle tu ne navigues plus. Ou bien dans une strate de ton enfance que tu as traversée, et qui maintenant est en toi, mais un peu lointaine, et recouverte sous un autre épisode de toi devenant toi.

Tu sais, je ne les regarde pas très souvent.

En fait, je ne les regarde que quand je suis au loin, mais alors, elles éveillent finalement plus le sentiment de l’absence et de la distance qu’elles ne le comblent. J’ai toujours pensé que, pour cette raison, les photographies sont un peu cruelles. Il leur manque tes rires, et la continuation de ton mouvement, et les ponctuations joyeuses de ton monde, et des éboulements que tu produis dans le sable, en descendant vers la plage, et tes protestations, il y manque aussi le vent de la mer, et le soleil sur la peau, et ton obstination à continuer à courir dans l’eau même quand, évidemment, tu as froid. Il y manque tout cela, et votre connivence dans les rires.

Si je descends un peu plus loin au cœur de moi, je m’aperçois que ce que je regarde est un peu autre et plus tremblé, au fond, qu’une image de toi.

Souvent je me souviens sans les regarder des images que j’ai de toi. Toi, tenant en laisse un petit chien, tu portais une robe à rayure qui me faisait rire parce qu’on t’aurait tout droit sortie d’un magazine des années 60, tendance swinging London, c’était l’été et tu parlais encore à peine. Toi, glissant dans la boîte aux lettres des cailloux que tu allais grappiller chez le voisin et que je lui rendais au soir, quand tu avais fini de jouer. Je les remettais devant chez lui. Tes boucles contrastaient sur le gris du béton, et de toute ta taille, tu arrivais à peine à glisser ta main, en te levant très haut sur la pointe des pieds, dans la fente de la boîte aux lettres. Et tu accomplissais très sérieusement la suite de tous ces efforts inouïs à seule fin d’entendre le cliquetis de la dégringolade des cailloux dans la boîte aux lettres.

J’ai tant d’images de toi dans le cœur. Tout un répertoire d’images, dont le classement, me semble-t-il, se fait en moi, dans les méandres de ma mémoire, au regard des émotions qu’elles ravivent. Certaines teintes ne se saisissent pas encore dans la mémoire de mon iPhone, et les invoquer avive les souvenirs des émotions qui les accompagnaient. Il me semble alors les ressentir de nouveau, comme elles me traversaient au moment où je me suis saisie de cet instant du monde.

La mémoire photographie des émotions.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 avril 2012.