plage

Le pire n’est pas certain!

LA REVENANTE

Récit écrit au cours de l’été 2018

pour l’atelier d’écriture de François Bon sur Le Tiers Livre (suite)

   Au Nord de la ville, le rivage du Bizet au bord de la Belle des prés du Hem dans le pays des flamands roses, les berges de la Lys et le chemin du Pont Bayart au travers de La Chapelle rompue, le barrage de la Targette devant le café des Fusiliers marins, le cimetière des poètes maudits et le palais des douaniers, la ville silencieuse à l’ombre des jardins suspendus, les vases que l’on remplit de vin pour le verser en offrande sur les tombes, le breuvage bu de l’autre côté de la frontière après le séjour chez les morts, l’étrangeté des consonances prononcées par les Beaujebeke, les étangs couverts de narcisses de Dikkebus et de Zillebeke, le Mémorial des citoyens morts pour la paix érigé à Ploegsteert, le musée de Zonnebeke où sont réunis les objets, documents et témoignages de tous ceux-celles qui ont contribué à bâtir la nouvelle grande VUE (Ville Utopique Européenne), la ville d’Ypres entièrement détruite pendant la Guerre des Barbares et reconstruite à l’identique avant les bombardements de la guerre suivante, son histoire médiévale, le beffroi de sa halle aux draps, des récits, des contes, des traditions étranges…

     Au Sud, un quartier festif où l’on s’amuse à inverser le sens des mots: la rue du Travail est en réalité celle du Chômage, la rue de l’Epargne celle de la Disette, la rue de l’Avenir celle de l’Horizon bouché… A l’emplacement de l’ancienne église Saint-Roch, un édifice à vocation de sauvetage humanitaire recueille tous les SDF de la ville ainsi que les indigents des communes voisines pour les mettre à l’abri et leur procurer une activité manuelle non rémunérée dans un atelier spécial de réinsertion sociale; pour accueillir et secourir le plus grand nombre de pensionnaires possible, l’immeuble est divisé en toutes petites chambres dotées chacune d’une étroite fenêtre en forme de meurtrière de laquelle on aperçoit une cour entourée de hauts murs surmontés d’une grille ; entrer dans l’immeuble est un privilège défendu par un portail massif dans lequel se découpe une petite porte qui ne s’ouvre que de l’intérieur, percée à la hauteur des yeux par une sorte de hublot recouvert d’un grillage…

     À l’Est, les édiles se préoccupent de la préservation du patrimoine en détruisant les vieux édifices inutiles qui rappellent trop le passé tristement laborieux du quartier, une opération de requalification a été engagée ; la rue Victor Hugo et la Place de l’Octroi ont été déclassées pour ne plus desservir que de façon secondaire une nouvelle zone urbaine aménagée à l’emplacement des anciennes usines Hacot et Colombier, destinée à devenir à la fois la vitrine et la porte d’entrée des deux communes voisines qui cofinancent le projet et le portent de concert…

     À l’Ouest, plus aucun train ne transite par Calais et l’écheveau de rails qui s’étirent inutilement derrière la gare d’Eurotunnel forme une sorte de queue de comète étrange collée à l’agglomération sans vie. Les ports retiennent les chalutiers et semblent implorer le ciel en dressant vers lui les bras de leurs grues immobiles. Les longues plages de sable fin sont désertées, on se demande s’il sera possible un jour de les décontaminer… Les villes sont abandonnées, aucun véhicule ne circule sur les routes qui ne desservent plus que des cadavres d’entreprises mortes brutalement en pleine activité… Les moules de Boulogne ne sont plus cueillies et les champs où poussait le blé, l’orge ou le houblon ne se couvrent plus de récoltes… Tous les habitants de Cassel ont fini par quitter leur cité, la mort dans l’âme, à l’exception d’un homme d’une cinquantaine d’années qui a depuis longtemps la réputation d’être fou; il passe ses journées à se promener sur les chemins de campagne en écoutant les oiseaux inconscients de la catastrophe et en observant les escargots indifférents à la fébrilité humaine, il prétend répertorier les espèces ou les variétés qui n’ont pas encore disparu du paysage… on s’approche parfois de lui en hélicoptère, il fait alors un grand salut de la main!… Des images d’Apocalypse prises pendant les survols du littoral et de l’arrière-pays sont diffusées en permanence sur les écrans du monde entier. Un grand débat divise les gens et déchaîne les passions au-delà des frontières. Faut-il sauver à tout prix les zones sinistrées?… Avant la catastrophe de Gravelines, la question se posait déjà de définir un montant de dépenses acceptable pour protéger les territoires côtiers de la montée du niveau de la mer… Le pôle économique de Dunkerque était un sujet de préoccupation majeur des plans de lutte contre les conséquences de la fonte des glaciers provoquée par le réchauffement climatique, et de la dilatation thermique des eaux qui gonflent inexorablement les océans depuis les débuts de l’Anthropocène, en les faisant déborder sur les continents. Les wateringues ont permis pendant longtemps de vivre au-dessous du niveau de la mer, mais ne suffisent plus à évacuer les flux toujours plus volumineux qui menacent d’inonder les terres. Il faudrait un nouveau système de pompage et de digues comme aux Pays-Bas, eux-mêmes obligés de renforcer leurs protections pour résister le plus longtemps possible à la montée des eaux. Le coût de ces investissements est considérable, et les autorités administratives du Nord de la France, qui ne s’estiment pas capables de les financer à elles seules, demandaient en vain jusqu’alors à l’Etat d’en faire une priorité nationale… Deux écoles s’affrontent. Les partisans d’un sauvetage inconditionnel de la zone sinistrée, et les tenants d’un réalisme financier qui met en balance les coûts d’une remise à niveau des wateringues ajoutés à ceux de la décontamination — qui ne peut être que longue et difficile — avec le bénéfice escompté qui, dans le meilleur des cas, ne serait tangible qu’au bout de plusieurs dizaines d’années… Les réalistes essaient de convaincre leurs adversaires de l’absurdité qu’il y aurait à décontaminer un territoire qui finirait tôt ou tard par être inondé, ou à renforcer des infrastructures destinées à protéger de la montée des eaux des zones qu’il serait vraisemblablement impossible de décontaminer complètement… Les populations des autres régions du monde menacées de submersion marine assistent avec effarement au bras de fer qui oppose les uns et les autres, à la résignation si rapide du camp des réalistes qui acceptent facilement l’idée qu’un bassin d’habitat soit rayé de la carte en laissant les eaux l’engloutir… L’ONU propose son arbitrage, le gouvernement Français refuse toute ingérence dans la gestion de ses problèmes intérieurs, la population des Hauts de France réclame un référendum…

Le fou et l’Apocalypse

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

     À l’Ouest, plus aucun train ne transite par Calais et l’écheveau de rails qui s’étirent inutilement derrière la gare d’Eurotunnel forme une sorte de queue de comète étrange collée à l’agglomération sans vie. Les ports retiennent les chalutiers et semblent implorer le ciel en dressant vers lui les bras de leurs grues immobiles. Les longues plages de sable fin sont désertées, on se demande s’il sera possible un jour de les décontaminer… Les villes sont abandonnées, aucun véhicule ne circule sur les routes qui ne desservent plus que des cadavres d’entreprises mortes brutalement en pleine activité… Les moules de Boulogne ne sont plus cueillies et les champs où poussait le blé, l’orge ou le houblon ne se couvrent plus de récoltes… Tous les habitants de Cassel ont fini par quitter leur cité, la mort dans l’âme, à l’exception d’un homme d’une cinquantaine d’années qui a depuis longtemps la réputation d’être fou; il passe ses journées à se promener sur les chemins de campagne en écoutant les oiseaux inconscients de la catastrophe et en observant les escargots indifférents à la fébrilité humaine, il prétend répertorier les espèces ou les variétés qui n’ont pas encore disparu du paysage… on s’approche parfois de lui en hélicoptère, il fait alors un grand salut de la main!… Des images d’Apocalypse prises pendant les survols du littoral et de l’arrière-pays sont diffusées en permanence sur les écrans du monde entier. Un grand débat divise les gens et déchaîne les passions au-delà des frontières. Faut-il sauver à tout prix les zones sinistrées?… Avant la catastrophe de Gravelines, la question se posait déjà de définir un montant de dépenses acceptable pour protéger les territoires côtiers de la montée du niveau de la mer… Le pôle économique de Dunkerque était un sujet de préoccupation majeur des plans de lutte contre les conséquences de la fonte des glaciers provoquée par le réchauffement climatique, et de la dilatation thermique des eaux qui gonflent inexorablement les océans depuis les débuts de l’Anthropocène, en les faisant déborder sur les continents. Les wateringues ont permis pendant longtemps de vivre au-dessous du niveau de la mer, mais ne suffisent plus à évacuer les flux toujours plus volumineux qui menacent d’inonder les terres. Il faudrait un nouveau système de pompage et de digues comme aux Pays-Bas, eux-mêmes obligés de renforcer leurs protections pour résister le plus longtemps possible à la montée des eaux. Le coût de ces investissements est considérable, et les autorités administratives du Nord de la France, qui ne s’estiment pas capables de les financer à elles seules, demandaient en vain jusqu’alors à l’Etat d’en faire une priorité nationale… Deux écoles s’affrontent. Les partisans d’un sauvetage inconditionnel de la zone sinistrée, et les tenants d’un réalisme financier qui met en balance les coûts d’une remise à niveau des wateringues ajoutés à ceux de la décontamination — qui ne peut être que longue et difficile — avec le bénéfice escompté qui, dans le meilleur des cas, ne serait tangible qu’au bout de plusieurs dizaines d’années… Les réalistes essaient de convaincre leurs adversaires de l’absurdité qu’il y aurait à décontaminer un territoire qui finirait tôt ou tard par être inondé, ou à renforcer des infrastructures destinées à protéger de la montée des eaux des zones qu’il serait vraisemblablement impossible de décontaminer complètement… Les populations des autres régions du monde menacées de submersion marine assistent avec effarement au bras de fer qui oppose les uns et les autres, à la résignation si rapide du camp des réalistes qui acceptent facilement l’idée qu’un bassin d’habitat soit rayé de la carte en laissant les eaux l’engloutir… L’ONU propose son arbitrage, le gouvernement Français refuse toute ingérence dans la gestion de ses problèmes intérieurs, la population des Hauts de France réclame un référendum…

Lever de lune

Septième jour de participation au challenge « photos de la nature » qui m’a été lancé par Brigitte Célérier à l’initiative de Françoise Renaud, et que je remercie. Uniquement des photos prises par moi, c’est le but du jeu. J’invite Marie-France Eymery à prendre le relais (sans obligation!) chaque jour pendant 7 jours pour partager une photo prise et choisie par elle sur le thème de la nature…

14 fois vers le même objet

   Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

1

     J’ai devant les yeux un objet absent imaginaire de forme rectangulaire… comme si la mémoire, comme si la ré-présentation était impossible… et pourtant, dans ce cadre rectangulaire inexistant ou abstrait ou virtuel, scintillent comme des appels d’air, des appels à l’écriture…

2

     L’objet absent, ce rectangle… rectangle blanc de la tablette où s’inscrit le noir de l’écriture… mes velléités d’écriture s’inscrivent en négatif dans le cadre rectangulaire d’un objet réel, une tablette numérique, qui me renvoie le souvenir des ardoises disparues de mon enfance, dont le fond noir recevait les signes blancs que je traçais à la craie…

3

     Le printemps qui revient n’est jamais le même, l’enfance révolue a disparu, les jours anciens ne reviendront pas… mon temps, le temps humain, n’est pas cyclique… sur mon ardoise imaginaire, je vois une flèche blanche… curseur du temps… comme au cinéma, j’aperçois déjà le clap de FIN…

4

     Les lignes de l’écriture s’enroulent et se déroulent, s’effacent ou se gravent à l’encre virtuelle sur l’écran blanc de la tablette… tentent de se faufiler entre les fils emmêlés des lourds écheveaux de souvenirs… fragments de mémoire agglutinés dans l’épaisseur du temps… où l’étoupe étouffe les mots avant qu’ils ne parviennent à se former à la surface…

5

     De tous les objets anciens que j’ai tenus entre les mains, il ne me reste donc que cette matrice… la forme idéale d’un rectangle, mère des réminiscences venues du plus lointain de mon passé… forme de mes cahiers d’écolière et de mon premier livre de lecture, des premières cartes à jouer, des premières images… forme de la toile cirée qui recouvrait la table familiale… je savais qu’elle était superposée aux plus anciennes et que leur épaisseur retenait dans ses strates la mémoire de notre histoire… plus tard, sous l’effet d’un élargissement sidérant du monde qui s’ouvrait à moi mais que je ne pouvais plus contenir dans l’espace restreint de mes mains écartées, forme de l’écran des trois cinémas de la ville où mes parents m’emmenaient parfois voir des films qui n’étaient pas de mon âge…

6

     Comme au cinéma, ma tablette, cette ardoise magique, laisse apparaître ou disparaître les mots, les sons et les images… sur l’écran scintillant, je vois ou j’imagine le présent absent et le passé présent… le temps recomposé… ma vie décomposée…

7

     Le monde se recréait à la pointe des plumes Sergent-Major crissant sur le papier mat des cahiers de brouillon, ou glissant sur le papier brillant des beaux cahiers du jour qui recevaient nos chefs-d’œuvre… le monde continue de s’écrire à la pointe extrême de l’instant, sous la pression de nos doigts qui tapotent désormais les touches virtuelles de claviers représentés par une image…

8

     Imaginer chaque impact de nos stylos sur le papier, chaque point de contact de nos doigts sur les claviers, impulsant un rayonnement électrique qui serait à l’origine d’une formation étoilée, très loin, par-delà les galaxies visibles… penser aux pans de vie engloutis dans les trous noirs de la mémoire… entre les espaces blancs de l’écriture tournoient des univers perdus…

9

     Plages, pages d’écriture… le cadre reste rectangulaire, mais, aujourd’hui, il n’existe plus de limite au bas de la page… le bord n’est qu’apparent… l’écriture s’enfonce à l’infini vers les abysses… si le fond de la piscine n’est jamais atteint, il est toutefois possible, en cliquant sur la barre qui balise l’espace vertical illimité de la page, de remonter vers les hauteurs…

10

     Penchée sur la page  toujours neuve, je passe le plus clair de mon temps à en scruter la surface, guettant les surgissements imprévisibles des lettres… la page est comme le lac dans lequel, enfant, j’ai failli me noyer… sa substance est trompeuse, l’appui n’est pas solide…

11

     La page est un étrange objet… l’étrangeté de la page est démultipliée par la tablette numérique… légère, elle ne pèse pas dans le creux de mon corps qui l’accueille… et il est rassurant d’appuyer les doigts au repos sur les bords de son cadre… aussi plate que les ardoises de mon enfance, son format l’apparente aux fins cahiers qui ont reçu mes premiers essais d’écriture…

12

     Pouvoir de l’encre sur la page blanche, quand je voyais mes premières phrases avancer sur la page comme des vagues, avec le sentiment quasi religieux d’assister à la création du monde… pouvoir démultiplié de la tablette qui ajoute à l’écriture  les couleurs et les formes des images, leurs mouvements, la musique des sons et des voix…

13

     La page promettait déjà l’universel et l’éternel… elle attirait vers elle en les transformant en lignes d’écriture  les ficelles des marionnettes ligotées à l’intérieur de nous, et propulsait nos véritables personnes à la lumière…

14

     Les lignes d’écriture se continuent aujourd’hui du même geste, augmenté des pouvoirs de la tablette… les pages virtuelles se déroulent comme un papyrus ou de vieux parchemins dans le cadre rectangulaire de l’écran numérique… le haut et le bas qui autrefois se touchaient dans le rouleau refermé se rejoignent aujourd’hui d’un seul clic sur une commande de permutation qui permet le retour instantané vers le premier ou le dernier mot, l’alpha ou l’oméga… la page virtuelle est un esquif dans l’océan du web… elle est portée par des vagues de liens connectés à l’immense du monde… sa surface est agitée par la houle de ces mêmes liens qu’elle porte autant qu’ils la portent… ma tablette interconnectée fait de moi un être de réseau… dans l’eau glissante que ses bords encadrent…

Je préfère le souffle du vent

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Ton être, tout entier dans une question.

Tu égrènes les questions comme les coquillages que tu ramasses sur la plage. On marche, on avance, on trace sur le monde le cheminement de nos pas, quelque chose qui est autant une méditation qu’un élan, quelque chose qui est tout aussi bien en notre monde intérieur que sur le sable doux et tiède de la plage. Tu te baisses et tes doigts auxquels se collent des grains de sable se referment sur une petite palourde blanche. Ni le moi ne se dissout dans le monde, ni le monde ne dépend du moi. Ils ne font que se répondre l’un à l’autre. Tu as trouvé cette grâce.

Ton être tout entier, suspendu à la réponse possible à la question que tu viens de poser.

Dire que j’ignore presque toutes les réponses. Et que tu ne le sais pas encore. Je suis comme toi, du côté des questions, je n’aime pas les réponses qui arrêtent la marche et qui entravent la progression, je n’en ai pas beaucoup, ma collection de certitudes ne pourra pas rivaliser avec ta collection de coquillages. Je préfère le souffle du vent, et il me suffit de savoir que je tiens ta main dans la mienne.

Continue de danser sur le sable doux des possibles.

Je regarde le mouvement des adultes dans leur affirmation des certitudes. Ils ont une pesanteur et une gravité qui suffisent à expliquer pourquoi ils s’enfoncent bien plus que toi dans le sable. La seule articulation de leurs syllabes est si lourde qu’elle ne pourrait pas ricocher sur l’eau. Tes pas minuscules et précipités dessinent des courbes et les entrelacent les unes aux autres, et les emmêlent à tes éclats de rire et relancent les possibles du monde quand vous courrez, toutes les deux, sur la plage.

Ne cessez pas un instant de relancer les possibles, ne cessez plus de danser là, dans le sable doré des bords des mondes. Comme tes mèches blondes dans le souffle d’air de l’été.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er avril 2012.

 

Gavroche des mers

[Les expulsions répétées de familles Roms et les drames vécus par les migrants notamment à Calais sont à l’origine de cette histoire…] 

 

Les années passent, certains événements se répètent. Aujourd’hui, vendredi 10 août 2012, j’apprends qu’une nouvelle vague d’expulsion de la population Rom a été entreprise comme pendant l’été 2010 : des campements sont « démantelés » sans proposition de relogement au centre ou à la périphérie des grandes villes. Les gouvernements ont toujours de « bonnes » raisons pour justifier leurs mauvaises décisions. Que font de leur humanité les ministres de l’Intérieur?! J’ai un ami qui pense (il l’a écrit dans un livre*) que « tous les ministres de l’intérieur devraient, obligatoirement et de par la loi, faire un stage de réfugié (politique, économique, ethnique, religieux, peu importe) sans argent et sans papiers, ou alors avec des papiers maladroitement falsifiés, dans un pays étranger avant de prendre possession de leur portefeuille, de leur fauteuil »… J »ai suffisamment d’indices pour supposer que l’histoire de Minima s’inscrit dans celle de cette population discriminée. Je voudrais lui rendre justice et témoigner. Néanmoins, mon récit ne sera pas « réaliste ». Car Minima, lorsque je l’ai rencontrée, même si je percevais des événements tragiques dans son destin, m’est apparue comme dans un conte…à D.W.*Adam Biro, Loin d’où revisité, éditions La Chambre d’échos.

1

     Ce soir-là, je me sentais lourd et fatigué. J’oubliais de regarder la lumière. Obligé de vaquer à des occupations fastidieuses, le lot du quotidien, toujours à recommencer. Mon atelier était souvent l’antichambre des rêves, mais aussi l’antre d’un vieux bonhomme poussiéreux. Parfois, je n’avais plus l’énergie de me secouer. Je ne me suis jamais expliqué pourquoi je n’avais pas le sursaut nécessaire dans les moments les plus difficiles ; si j’avais dû réfléchir à chaque inspiration, je me serais asphyxié ! Ma petite boutique était encombrée de vieux colis mal ficelés comme les réflexions en impasse qui obscurcissaient ma raison dans ces moments de repliement. Dire oui à la vie de toutes mes forces, voilà ce que je voulais depuis toujours, et j’en connaissais aussi depuis à peu près toujours la difficulté. Je me tenais donc sur le seuil de mes contradictions quand, de très loin, sa petite silhouette dansante au bord des vagues m’a intrigué.

L’espace était partagé à peu près comme ceci entre le ciel et le sable :

Lignes de partition

C’était un soir d’été.

     Je l’avais rejointe au bord de l’océan. Ses yeux brillaient comme des étoiles. Elle avait répondu à mes questions par des pirouettes sur le sable. Je la regardais virevolter, danser, s’échapper puis revenir. De loin, nous devions ressembler à ces silhouettes qui progressent le long des bandes de sable orange :

Nuances

     Mais nous étions seuls sur la plage, et il n’y avait pas de bateau à moteur pétaradant. Je suis revenu plusieurs fois à cet endroit pour mieux me souvenir. J’aurais voulu la retenir… Le sable me paraît doux comme la mémoire qui serait lavée de ses douleurs… Qu’aurais-je pu faire ? Qu’aurais-je pu dire ? L’océan, flux et reflux, ressasse mes regrets. Je livre mes mots à la force du langage pour qu’il les brasse et les broie. J’en espère une délivrance…

2

     Minima était sans doute de l’étoffe du petit Prince, mais je ne suis qu’un vieux marchand de jouets qui l’avait d’abord regardée comme une poupée. Je me suis fabriqué un monde en miniature depuis que je me suis retiré de la vie réelle, après de longs voyages. La gamine m’avait d’emblée manifesté une confiance qu’elle n’aurait peut-être pas accordée à un adulte normal ! De cela, finalement, je me sens fier.

     Nos ombres s’étiraient, elle s’amusait de se découvrir aussi grande alors que, de son pas léger, elle ne pesait pas plus qu’un oiseau ! Son pull trop ample sur un jean troué qui avait été arraché à la hauteur de ses mollets la faisait ressembler à un Gavroche des mers. Elle en avait l’allure frêle mais si vive ! Son rire en cascade grelotte encore sur le rivage…

     Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Où sont tes parents ? Où habites-tu ? J’avoue ne pas avoir suffisamment insisté, et si je n’ai pas obtenu de réponses précises, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Il me semblait que sa famille était partie de l’Est du Monde, puis qu’elle avait dérivé progressivement vers l’Ouest. J’avais appris que, comme moi, elle avait beaucoup voyagé ! Elle parlait de chariots et de cahots, de feux de camps et de nuits étoilées, mais aussi de fusils et de démolitions. Dès que mes questions se faisaient plus pressantes, elle se fermait comme une huître.

     De toute sa vie, elle n’avait jamais joué qu’avec des bouts de bois et des pierres, aussi se montrait-elle étonnée qu’on puisse faire profession de ce commerce. Devant le dénuement de ses jeux, je me sentais un peu honteux de mes trains électriques. Mon magasin était situé dans une cabane à proximité de la plage. J’y vendais bien entendu des bateaux, des seaux et des pelles. Je ne suscitais en elle aucune envie, elle trouvait que, chez nous, les adultes ne comprenaient rien aux enfants.

     Pendant que je lui décrivais ma boutique, elle traçait des lignes sur le sable. Nous avions marché le long d’un ruban de coquillages qui s’étaient déposés au bout des vagues. Elle s’envolait à quelques mètres de moi, et je la voyais s’accroupir pour les ramasser. Elle revenait me montrer ses trouvailles, accomplissant les gestes éternels de l’enfance. Je la contemplais sans rien dire, avec la douce impression de flotter dans un présent situé hors du temps…

     Je m’étais éloigné à sa demande car elle voulait me faire une surprise. Je m’étais attendu à une course-poursuite mais elle s’était penchée vers le sable, l’air grave et concentré. J’avais joué le jeu en restant à bonne distance jusqu’à ce qu’elle me fasse signe, et je découvris alors qu’elle avait choisi de répondre à sa façon aux questions que je lui avais posées : « Tu es content ? J’ai dessiné ma maison !»

     Comment pourrais-je vous raconter, vous expliquer ? Tout ce que je sais de Minima ressemble à ces coquillages posés sur le sable. Sa demeure imaginaire était magnifique avec son toit et ses murs de nacre ! Elle m’avait proposé en riant malicieusement d’entrer chez elle pour me reposer de mes fatigues. J’avais fait mine de franchir une porte et de m’installer à ses côtés sur le tapis qu’elle avait fait semblant de dérouler devant mes yeux. Sur le sol moelleux, nous avons passé ensemble des moments exceptionnels que je ne pourrai jamais oublier…

     J’ai photographié le ruban de coquillages, car je ne pouvais pas croire (je ne peux toujours pas !) à la disparition définitive de Minima. Si les marées ont détruit son oeuvre éphémère, les matériaux qu’elle avait utilisés sont toujours là, au bord des vagues, pour me prouver que je n’ai pas rêvé…

Ruban

 

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3

Voici une maison que j’ai photographiée un jour, au bord de l’océan, en pensant à Minima :

Au bord

Parfois, le monde réel a l’apparence d’un rêve…

     Dans l’intimité de son logis reconstitué, Minima m’avait raconté les grandes lignes de son odyssée. Son récit n’était pas linéaire et je ne peux en établir qu’une chronologie et une géographie élémentaires. Ainsi, elle avait traversé le monde d’Est en Ouest au gré d’événements qu’elle situait les uns par rapport aux autres avant ou après. J’essayais de l’aider à remonter le fil du temps en lui posant des questions anodines comme on balise un chemin avec de petits cailloux. Surtout, j’aimais la faire rire, et quand elle se perdait dans des pensées qui la rendaient manifestement triste ou trop sérieuse, je la distrayais grâce à mes tours de magie. Ma boutique s’appelait AU ROYAUME DES JOUETS ; il ne me déplaisait pas de penser qu’avec ma longue barbe je pouvais ressembler à un roi mage !

     Minima n’avait pas l’insouciance des enfants que je connaissais, mais elle ne paraissait pas non plus abîmée par la vie difficile qu’elle semblait avoir menée. Comment dire ? Elle était légère, elle semblait ne pas peser sur le monde, elle était vive et virevoltante, inattendue, merveilleuse, et pourtant, je le sais, elle portait le poids du monde…

     Quand elle s’arrêtait de parler parce qu’elle ne trouvait plus les mots de son histoire, je l’appelais « Ma petite muette », et si elle s’offusquait, je corrigeais en faisant la moue : « Ma petite mouette » ! J’aimais voir des étincelles s’allumer dans ses yeux. Aujourd’hui, elle me fait penser à « La petite marchande d’allumettes », et il m’arrive de pleurer, moi, le vieux Balthazar qui a l’air d’un pirate !

Bords

     Tous ces mots que je trace sur le support de la page, Minima, sont comme la trace de tes pas effacés, et cette barque blanche échouée à la verticale de tes châteaux de sable ressemble à l’idée que je me fais du berceau de la vie quand je me sens en harmonie avec le monde originel… Tu pourrais t’y être endormie, te cacher, te sentir bercée par le clapotis des vagues… Mais je ne vois pas ton corps visible… Je redoute le pire pour toi, et je me sens impuissant. De grands écrivains sont restés muets devant la souffrance des enfants. J’ai à ma disposition encore moins de mots qu’eux…

Berceau de la vie

4

     Rester assez longtemps dans un endroit pour « voir venir » était le but de la famille. Chaque étape, le début ou la fin d’un nouvel espoir. Au bout d’un temps qui ne paraissait plus compter, la joie s’exprimait. Le père de Minima faisait bon usage de son violon. Avec l’argent gagné, il achetait des objets dont ensuite il fallait se délester. Dans une maison que la famille avait occupée avant sa démolition, il avait installé un meuble lourd et encombrant qui déroulait du fil avec un bruit de moteur. La machine à coudre avait semblé ouvrir la voie d’un avenir prometteur. A travers la fenêtre qui donnait sur la rue, toute la famille avait pu « voir venir » les passants qui deviendraient leurs clients.

     Minima avait souvent aidé sa mère à pousser le tissu sous le pied-de-biche. Les yeux de l’enfant s’efforçaient de garder la cadence pour suivre les tracés que la mère faisait prendre au fil. Le moteur de la machine à coudre vrombissait doucement quand la mécanicienne repérait les difficultés du terrain, puis il s’emballait, et le tissu virevoltait sous les griffes du pied-de-biche. Minima voyait avec crainte et admiration les « doigts en or » de sa mère échapper de justesse aux perforations de l’aiguille. Dans les ateliers clandestins, on recherchait des mains rapides comme les siennes…

     Entre les murs de coquillages, sur le tapis de sable, Minima me laissait entrevoir les espérances de sa vie clandestine. Filtrés par les nuages, les rayons du soleil couchant descendaient en couronne sur sa tête. Au temps de la machine à coudre, elle aimait regarder son reflet dans les vitrines. L’épicier lui trouvait bonne mine, le libraire donnait ses vieux illustrés à son frère, la boulangère lui offrait souvent une friandise. Elle les rencontrait chaque jour sur le chemin ambigu d’une école. Son double je parlait deux langues dont l’une, bien que plus hermétique, jetait de nombreuses passerelles vers les autres. Avec ses camarades, elle avait appris à dessiner le plan du quartier. Elle repérait les noms inscrits sur des écriteaux au début et à la fin de chaque rue. Elle connaissait par (le) coeur l’emplacement de toutes les maisons, boutiques et institutions.

     Les lettres blanches d’un ancien cinéma, PARADISO, s’élançaient en arc de cercle au-dessus d’une grille métallique noire rouillée. A travers les barreaux, elle examinait de vieilles photos restées fixées aux murs qui racontaient des histoires miraculeuses ou féériques. Une aveugle recouvrait la vue, Cendrillon était transformée en princesse, un gamin des rues devenait cinéaste. Sa propre histoire se superposait spontanément à ces images. Une ancienne petite mendiante recevait des lettres de noblesse : S.L, Sarah Lumière, héritière du royaume de ses pères…

     Avec son frère qui rôdait dans les parages, elle faisait des plans sur la comète. A un certain moment, il aurait besoin de son aide. Il faudrait qu’elle sache courir longtemps, longtemps. Qu’elle embarque sur un navire sans avoir peur d’être mise à fond de cale. Qu’elle plonge dans une eau trouble pour se reposer ensuite sur la plage d’un paradis. Les habitants y vivaient, croyait-elle, sans peur et sans reproches…

Tribord

 

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5

     Leurs malheurs avaient été relatés par la presse. La télévision avait filmé les familles dans les maisons vouées à la démolition. Les habitants mis à l’index avaient expliqué aux journalistes à quel point leurs logements n’avaient jamais été aussi confortables, solides et agréables que ces maisons dont les défauts n’avaient encore rien d’irrémédiable. Les pères avaient effectué toutes les réparations indispensables. Des bouquets fleurissaient les tables, les intérieurs reflétaient le bonheur qui était dans les coeurs. Minima avait répondu à des questions et sa mère avait fait une démonstration de couture. Leurs paroles avaient été traduites dans un langage adapté aux Autorités, pour qu’elles puissent comprendre leur « processus d’intégration ». Cela voulait dire, par exemple, que Minima était inscrite à l’école et qu’elle se sentait bien dans le quartier. Les gens la reconnaissaient, elle lisait les lignes de sa vie dans leurs yeux. Elle avançait dans les rues sans arrière-pensée, elle ne craignait pas d’être épinglée par la police.

     Leur maison lui paraissait belle, elle n’avait pas compris. Un vrai toit et de vrais murs, à l’intérieur une vraie vie. CHANTER était trompeur. Un I était tapi dans un pli de l’affiche que des hommes casqués avaient collée sur les parois de leurs volets. Prêt à bondir pour les mettre à l’Index. Insalubres, Indécents, Indignes, Indésirables… Il manquait à leur famille une pièce maîtresse. Elle aurait empêché la maison de s’écrouler. Elle avait vu les grues se comporter comme des machines de guerre. Entendu le bruit mat des boulets qu’elles avaient lancés en balançant leur long cou de girafes. Les trous s’élargissaient, des pans entiers de murs tombaient. Des rideaux de poussière s’élevaient des gravats en voilant les pièces éventrées. Un vide étrange apparaissait dans le sens vertical ! Une fenêtre battait des ailes, encore accrochée à son support en chute. Minima suspendait son souffle, elle essayait de retenir la vie. Des engins munis de chenilles parachevaient l’aplatissement général…

6

     Aucun metteur en scène n’aurait pu représenter mieux que Minima, sur l’esplanade d’un terrain vague, le spectacle du vide après une démolition !

Infini

     La plage qui a été photographiée est déserte, ou désertée, mais elle n’est pas « vide ». Je me sens apaisé par la contemplation de l’étendue marine. J’aperçois comme un sourire du ciel à la surface de l’eau. Les innombrables coquillages paraissent attendre le retour de Minima. En suivant le rivage, je suis le fil de mes pensées…

7

     Les familles s’étaient réfugiées dans un champ de caravanes au bord d’une autoroute. La mémoire de Minima était trouée à cet endroit. Les silhouettes connues, les visages familiers s’étaient mis à disparaître. Des grues surplombaient le champ. Elles soulevaient des matériaux qu’elles transportaient sur un chantier de construction voisin. De nouvelles maisons?!

     Les grues du chantier de la démolition avaient fait dévier les familles de la bonne trajectoire. Elles avaient été dispersées dans des lieux aux noms vagues. CentrePensionFoyer ou Gîte. Il arrivait qu’on appelle Minima « la Gitane » ou, de façon plus anonyme, « Machine »…

     Elle serrait souvent au fond de sa poche un carré de tissu que sa mère avait cousu pour elle au temps de la machine. L’étoffe bleue, ourlée de fil rouge, formait le fond d’une sorte de cadre. A l’intérieur, la piqueuse avait dessiné une maison. La toiture était épaisse, les murs s’enracinaient dans le sol. Tout en haut de la porte, sa mère avait brodé le prénom qui lui conférait son identité.

   Elle transportait d’autres trésors dans un sac en bandoulière qui suscitait la curiosité. Des adultes en faisaient l’inventaire pour tenter de recomposer son parcours. Ils remplissaient des fiches et mettaient des croix dans des cases. Leurs doigts insensibles touchaient au plus intime de sa véritable histoire. Elle entendait des déformations inouïes : « bric-à-brac » pour le fil continué de son errance, « poubelle » pour les plus beaux de ses souvenirs, les plus belles de ses espérances ! Elle était étonnée par les prouesses de leur imagination. Etonnée mais aussi inquiète car leurs constructions aberrantes avaient un pouvoir d’agencement sur sa vie. Ils retournaient son sac, qui devenait un cas. Elle trouvait que ses interlocuteurs se donnaient beaucoup de mal pour rendre son cas difficile. A la fin des fins, ils disposaient de casiers judiciaires pour les plus difficiles. Elle redoutait le moment où, rattrapée par une suite d’événements plus malencontreux les uns que les autres, elle serait placée dans un de leurs casiers !

8

     Le père de Minima avait recommencé à jouer du violon dans une gare en attendant que la roue se remette à tourner dans le bon sens. Une sorte de « Robin des bois » l’avait finalement conduit dans une maison isolée qui disposait de l’eau et de l’électricité. « Un vrai palais », sans doute une ancienne maison de garde-barrière, où la famille avait été de nouveau réunie.

     Minima se souvenait qu’elle allait souvent contempler dans la cour le passage des trains qui ne s’arrêtaient plus. Ils glissaient sur les rails en déplaçant l’air qui les gênait, et leur vitesse était si grande qu’elle n’avait pas le temps de fixer son regard sur la tête des voyageurs ! La nuit, elle voyait des traînées de lumière et des traces de couleurs…

     A l’intérieur de la maison, le passage des trains faisait cliqueter les objets sur la table et les crayons dérapaient : les lignes qu’elle pré-voyait droites se transformaient en zigzags ; on aurait dit que la table était animée par un moteur comme une machine à coudre.

     Elle imaginait son père avec la casquette des contrôleurs de la SNCF et faisait semblant de relever ou d’abaisser les anciennes barrières. Il allait et venait sur un quai, sifflait, agitait un drapeau. Les conducteurs des locomotives descendaient lui serrer la main. La famille se trouvait au centre du monde, leur maison en garantissait le bon fonctionnement. Minima faisait un rêve étrange : qu’un train s’arrête. Il leur manquait de précieux papiers pour avoir le droit de circuler.

     Elle avait accompagné son père pour déposer leur histoire dans un dossier de la Préfecture. Dans la file d’attente, elle avait entendu comme une musique de voix avec des suites de sons inconnus qui s’évaporaient dans la salle. D’autres familles et des hommes seuls, soucieux, patientaient. On leur demandait des dates mais eux, une DAT (demande d’asile territorial), et les malentendus s’accumulaient…

     Un matin de très bonne heure, la police avait frappé à leur porte. Leur présence dans l’ancienne maison de garde-barrière avait été dénoncée. Le temps de réunir un baluchon, la famille avait été obligée de sortir. Dehors, Minima n’avait pas aperçu de grue mais des truelles et du ciment. Il y avait donc plusieurs façons de déloger les gens. Celle des maçons, qui muraient les portes et les fenêtres, laissait la possibilité de conserver DEBOUT le souvenir de la maison qui les avait accueillis dans ses entrailles, entre deux rails. Minima s’était retournée pour jeter un dernier coup d’oeil :

Volet bleu

à l’étage de la chambre où elle avait dormi battait un volet bleu…

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9

     Un jour, alors qu’elle était partie à la recherche de sa mère, Minima avait aperçu devant l’entrée de la gare la forme d’une femme recourbée, vêtue de noir, avec un foulard noué sur la tête. La femme avait levé son visage vers elle et les passants les avaient enveloppées dans un même regard. C’est ainsi qu’elle avait fait la connaissance de Rosana. Celle-ci choisissait tous les jours le même emplacement. A plusieurs mètres d’un banc où s’allongeaient des hommes fatigués, non loin de l’ouverture par laquelle entraient ou sortaient les voyageurs. Quelques centimètres seulement séparaient son tabouret du mur de béton gris contre lequel elle se reposait à chaque fois que la gare était déserte. Sinon, la honte la maintenait courbée vers le sol.

     Minima aidait Rosana à rapporter de quoi manger à sa famille. Quand la foule envahissait les quais, elle baissait la tête comme elle. Certains voyageurs donnaient de l’argent, de la nourriture ou des vêtements. D’autres voulaient appeler la police. L’obsession de Rosana était de ne pas avoir le papier qu’on allait tôt ou tard lui réclamer. Quand arrivait une patrouille de gendarmes, Minima craignait le pire. Une menace planait sur elles en continu, prête à fondre à tout moment comme un oiseau de proie. La femme et l’enfant vivaient en suspension dans le vide, et faisaient des projets en l’air auxquels elles s’accrochaient…

     La gare était devenue le seul point fixe de leur vie. Des gens décidaient à leur place de l’endroit où il fallait qu’elles vivent. Puis d’autres venaient voir et décidaient que ce n’était pas le bon. Rosana résistait pied à pied aux expulsions et ne perdait du terrain que pas à pas. Les horaires qu’elle s’était fixés pour régler sa vie à l’entrée de la gare étaient aussi rigoureux que ses calculs géométriques pour délimiter l’emplacement de son tabouret. Elle avait besoin que la vie soit régulière. Les voyageurs réguliers lui permettaient de se maintenir dans un cadre parallèle.

     Minima levait les yeux plus souvent qu’elle pour regarder de grandes affiches qui montraient des objets magnifiques et des personnages de rêve. Les enfants représentés n’avaient qu’un lointain rapport avec l’idée qu’elle se faisait d’elle-même. Comme dans le hall d’entrée d’un cinéma, elle essayait d’imaginer les films en les déduisant des affiches. Les voyageurs munis d’un ticket qui montaient dans les trains étaient les acteurs de leur vie.

     Elle observait les allers et venues des habitués de la gare qui, dans un mouvement de pendule rythmé par leurs occupations, revenaient sans cesse vers elle comme si elle était leur centre de gravité ou le fléau d’une balance. Qu’avaient-ils de si lourd à se reprocher?…

     Minima se méfiait instinctivement des voyageurs munis d’un porte-documents. Elle les soupçonnait d’inscrire dans leurs dossiers secrets le nom des personnes qui n’occupaient pas une place attitrée. Elle enviait les gens qui voyageaient en famille et ceux dont les sacs débordaient d’achats. Elle avait envie de les suivre pour partager avec eux le soleil. A part quelques distraits, des amoureux et des vieillards, chacun paraissait connaître avec certitude le sens de sa destination. Quand la gare était déserte, elle s’interrogeait sur la ligne de fuite des rails brillants qui s’enfonçaient dans le lointain…

     Auprès de Rosana, Minima avait des envies de départ légères. Elle s’éloignait d’elle comme un ballon de fête foraine qui tire sur sa ficelle. Dans l’illusion de la mobilité, sans franchir la limite de son regard circulaire, à portée de ses mains chaudes. Prête à se blottir contre son coeur de cible qui battait fort. Elle s’élevait au-dessus de la voûte de fer et de verre, au-dessus des trottoirs et des toits, et même au-dessus des lois. Elle voyait haut et loin. Elle flottait au-dessus de la vie… Elle avait la vision d’une immense réunion, à l’opposé de toute séparation. Le plan vertical de ses voyages traversait les déplacements horizontaux des lignes de chemin de fer. Ses rêves redescendaient trouer le tissu ferroviaire comme l’aiguille d’une machine à coudre. De quel gigantesque ouvrage avait-elle commencé l’entreprise? Ses fondations prenaient appui contre le ciel. Elle regardait d’avance le tout à l’envers. Elle se voyait comme dans un miroir, avec tous ceux qu’elle aimait, à la place qui leur convenait-revenait. Rosana enfin là, à l’endroit idéal qu’elle avait élu pour adresse, et ses parents ici, à deux pas de chez elle…

10

     Etait-ce cette femme à la démarche furtive qui venait de sortir d’une fabrique? Elle s’éloignait de dos. Une mèche brune dépassait de son foulard. Elle ne portait pas son sac en bandoulière. Minima courait, arrivait à sa hauteur. Etait-ce elle? Elle avait baissé la tête. Minima la dépassait. Reconnaissait-elle la gamine? Minima se retournait brusquement, la tête haute, droite comme un I. Elle passait. Elles se croisaient. La femme avait vu l’enfant, gentil sourire. Minima lui avait fait penser à une autre gamine…

     Elle recommençait. Cette fois, n’était-ce pas elle? Cette silhouette de femme alourdie qui avançait lentement dans sa direction, tirée vers le sol par le poids de son sac. Minima ne bougeait plus. Elle s’efforçait de ressembler à un point de mire. La femme hésiterait, s’arrêterait, se remettrait à marcher d’un pas vif, de plus en plus impatient. Puis elle courrait, elle trébucherait, et Minima partirait comme une flèche se planter dans son cœur, entre ses bras tendus si longtemps attendus !

     Minima recherchait sa mère dans les endroits où elle pensait qu’elle pouvait exercer ses talents de couturière. Il arrivait ainsi à Minima de suivre des passantes. Elle ne les choisissait pas trop élégantes. Elle les quittait au bord d’une frontière invisible en espérant sans raison qu’elles se retournent. Elles le faisaient parfois, à demi, avant de traverser une rue, pour vérifier les voitures arrêtées. Les destins des uns, des autres, s’entrecroisaient à chaque carrefour. Les gens circulaient ou faisaient circuler. Les feux rouges ou verts réglaient les existences. Le signal d’un feu orange la faisait parfois déraper vers un étalage de fruits et légumes. Elle glissait l’agrume dans sa poche puis elle courait se cacher à l’adresse provisoire qu’elle s’était donnée sur la terre.

     Ses pérégrinations dans la ville se clôturaient toujours de la même manière. Prise d’une peur subite, elle rejoignait Rosana, restée à son point fixe. On aurait dit qu’elle s’entraînait à partir, ou au contraire à revenir. Son coeur battait comme une horloge détraquée. Les oiseaux migrateurs, parfois, ne savent plus où aller…

Feu rouge,       feu vert...

Les feux rouges ou verts réglaient les existences…

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11

     Devant la gare, avec ses habits noirs et son foulard qui lui mangeait le visage, Rosana avait l’air d’une veuve… Aux heures de pointe, son immobilité de statue gênait la foule. On lui disait d’une façon contradictoire qu’elle était libre de et qu’elle devait circuler

     Minima la tirait par la manche, son corps résistait comme un roc. Rosana restait plongée dans le flux de ses pensées. Minima attendait avec elle, en imitant sa patience infinie, que les familles se remettent d’aplomb. Les scènes de leur vie quotidienne se remettraient alors à ressembler à des photos…

    Elle transportait dans son sac celle d’un homme-orchestre. Les lèvres de l’artiste jouaient de l’harmonica, ses mains de l’accordéon et ses pieds de la grosse caisse. Isolé dans un cône de lumière, il ressemblait à un jouet mécanique.

     Minima se souvenait des coups de cymbales. Elle se trouvait dans un cirque, au milieu du cercle familial. Sur la photo, elle n’était pas plus haute qu’une poupée, mais, assise sur ses épaules, elle dépassait son oncle de la tête. Elle faisait tinter les grelots qui entouraient son chapeau, au rythme de l’orchestre.

     La musique faisait partie de leurs bagages. L’âme de leurs ancêtres les accompagnait partout grâce à elle. Rosana chantait certainement en silence dans sa tête quand les gens lui faisaient remarquer qu’elle pouvait circuler. L’heure n’était pas venue. Comme les oiseaux migrateurs, Rosana attendait un signal. Attachée à sa place sur le parvis de la gare, elle ne se sentait pas prête pour n’importe quel départ…

12

     Minima faisait des gestes, dans sa maison imaginaire de sable et de nacre, pour m’expliquer que, derrière cette fenêtre-ci ou cette fenêtre-là, sous la lampe de la chambre ou celle de la cuisine, dans un cône de lumière chaude qui réunissait la famille, les histoires entendues jadis lui fabriquaient un abri de paroles… Elle parlait la langue maternelle des autres mais n’avait pas, comme eux, la langue déliée. Le ton sur lequel on l’appelait « Machine » grinçait souvent entre les dents. En famille, sa langue était le Roman. Elle ouvrait la porte des merveilles du monde…

     Rosana avait jeté des passerelles entre sa tête et la sienne. Chez elle, Rosana allumait des bougies. La lumière dansait sur son visage. Elle ne portait plus son fichu, ses cheveux noirs brillaient. Elle accompagnait ses récits de chansons. Minima écoutait avec ferveur la musique de ses phrases. Elle s’enroulait dans un tapis rouge pendant que Rosana déroulait pour elle un chapelet d’histoires. Elle se trouvait bien dans ce nouvel abri de paroles qui entraient en résonance avec les souvenirs qu’elle murmurait dans sa tête. Minima se sentait gaie. Elle se souvenait aussitôt que CHANTER était trompeur. Si Rosana disparaissait?

     Rosana avait posé sur un empilement de cageots embellis par une étoffe la photo d’une réunion de famille. Tout le monde souriait dans la même direction et se serrait les coudes pour tenir dans le cadre. Minima comparait les photos de Rosana avec les siennes.

     Un vieil homme ressemblait au patriarche dont elle avait admiré le portrait mis à l’honneur chez elle au temps fastueux de la machine à coudre, dans la maison qui n’avait pas encore été démolie. Son père prenait la parole en son nom pour enseigner la sagesse. Quand il évoquait les « morts » ou les « disparus », elle sentait que ses sept à huit années de vie s’enracinaient dans les siècles des siècles. Cette sorte de mort ou de disparition ne heurtait pas sa sagesse neuve. Elle se laissait raisonnablement étonner par le mystère des existences révolues de ses ancêtres qui avaient légué leur histoire pour qu’elle comprenne le sens de sa vie sur la terre.

     Parmi les objets qu’elle transportait dans son sac, Minima aimait particulièrement le mécanisme d’une boîte à musique cassée. Elle savait que des personnages avaient dansé sur le couvercle disparu qui leur avait servi de socle. Elle l’avait appris de son père qui l’avait appris du sien car le père de son père avait reçu la boîte intacte en héritage.

     Elle se souvenait de la description d’une danseuse aux longs cheveux noirs qui ressemblait à Rosana lorsqu’elle la regardait, chez elle, à la lueur des bougies. Au temps de la machine, dans la maison démolie, Minima avait essayé de reconstituer la ronde des figurines. Elle avait imaginé la danseuse vêtue d’une robe rouge comme sa mère, et son compagnon avec les habits bleu roi de son père. La troisième statuette jouait sans doute au violon la mélodie reproduite par le mécanisme de la boîte à musique. Minima se rappelait que son père l’avait jouée pour elle au temps de la machine. Elle pouvait l’écouter autant de fois qu’elle le voulait. Elle aimait observer le mouvement des rouages qui provoquaient toujours les mêmes sons.

13

     A l’intérieur de la gare, des musiciens solitaires entraînaient dans leur monde sonore les voyageurs tranquilles qui passaient. Un batteur frappait à coups de poing ou du plat de la main sur un tonneau métallique. Il tapait des rythmes frénétiques au plus dense de la foule. Les moins pressés des voyageurs, ou les touristes, s’arrêtaient pour le filmer ou prendre des photos. Certains entraient dans la danse, elle, elle oubliait toutes ses peurs.

     Le père de Minima, qui courait involontairement le monde, jouait sans doute du violon sur les quais de la gare d’une autre grande ville. Parfois, elle avait l’impression de l’entendre rire devant ou derrière elle.

     Les trajets suivis par les trains étaient représentés sur un plan mural sous la forme d’un labyrinthe aux dimensions colossales. Des points lumineux clignotaient comme des étoiles pour désigner les destinations. Laquelle était la bonne? Elles faisaient toutes signe de risquer l’aventure.

     Minima tendait la main, elle montrait aux voyageurs qui s’arrêtaient les lignes de sa vie. Elle avait trouvé ce moyen pour aider Rosana à mieux gagner la sienne. Un jour, elle pensait qu’elle verrait ses lignes de vie correspondre avec celles de la main tendue en face. Elle lèverait la tête, elle reconnaîtrait le visage un peu vieilli de sa mère. Elles sortiraient chacune de leur sac des photos identiques comme preuves de leurs épreuves.

     Sur une page de journal, elle avait cru se reconnaître. Une famille avait été photographiée de dos. Le frère n’était pas dans le champ. Le double supposé de Minima se trouvait entre le père et la mère, en face d’une statue géante qui brandissait un flambeau. Les personnages avaient des sacs à leurs pieds. Leurs ombres s’effilaient démesurément derrière eux. Ils semblaient attendre l’accostage d’un paquebot dont la cheminée fumait au centre du cliché. Elle conservait dans son sac, avec les autres objets de sa vie ancienne, cette photo de famille…

14

    Le terrain vague offrait de quoi survivre. De l’eau en abondance dans un tonneau rouillé, quelques fruits et légumes dans un jardin abandonné. Minima conservait des provisions chapardées dans un sac en plastique caché dans le rebord d’un pneu crevé. Quand il pleuvait à verse, elle se protégeait de la boue en s’installant sur des planches de bois. Sur ce radeau, à l’abri d’une bâche imperméable, elle faisait de merveilleux voyages. Ils lui donnaient la sensation de flotter au-dessus de sa vie. Aérienne et liquide, elle devenait un nuage, détachée de tout souci, poussée par un bon vent. L’eau qui tombait empruntait des rigoles qui dessinaient une carte du monde où elle trouvait sans peine une place.

     Descendre les fleuves, traverser les mers était un jeu d’enfant. Les montagnes les plus élevées n’étaient pas insurmontables. Elle rencontrait les peuples de la terre, et elle échangeait avec eux des paroles. Elle se sentait comme en famille, sa solitude apparente n’était qu’une fiction. On l’appelait par son véritable prénom, elle était Sarah, entraînée par la sarabande. Elle ne voyait pas les frontières, les obstacles naturels ne lui paraissaient pas inquiétants. Il lui semblait qu’elle apercevait son père, petite silhouette qui courait, à la recherche du « pays qui ne chassait personne ». Du haut de son nuage, qui survolait les problèmes, elle essayait de lui expliquer à quel endroit elle l’attendait. Sa voix portée en écho par le relais de ses compagnons romanesques lui parvenait juste à temps.

     Par beau temps, le terrain vague survolé par le ciel bleu était une vaste étendue lisse qui faisait penser à une plage. L’ombre de Minima se dessinait avec précision sur cette page de faux sable. Quand elle restait immobile, elle pensait qu’un enfant de géant aurait pu la découper. Elle désirait le rencontrer. Elle avait besoin de lui pour relever les ombres de sa vie ancienne. La machine à coudre de sa mère et sa place à côté d’elle. Au premier étage, les battants bleus d’une fenêtre et à l’extérieur, sous le toit, un nid d’hirondelles blotti contre les briques.

     Le soleil de l’été découpait son ombre sur le sol sans aucune bavure. Sur une feuille de carton, des ciseaux auraient pu en suivre le contour. Quand elle s’approchait de la clôture, l’ombre était cisaillée par les fentes. L’angle de la palissade au sol la pliait en deux. Elle s’éloignait vers le centre du terrain pour se voir en entier. A midi, elle n’était qu’un gribouillis. Les rayons du soleil déclinant la faisaient grandir. Il existait un moment de la journée où son double sur le sol arrivait à sa taille. Elle pouvait se contempler dans les moindres détails. Puis il s’étirait démesurément, pour atteindre les confins de la nuit. Elle ressemblait alors à la gamine qui attendait de dos un paquebot sur la photo de l’embarcadère qu’elle transportait dans son sac.

     Minima aimait dormir à la belle étoile. Les flammes d’un feu de camp s’arrêtaient de danser. Elles s’écroulaient sur une ombre rouge braise. Une immense lune pleine s’élevait dans la nuit. L’étoile polaire, non loin, clignotait. La Voie Lactée déroulait son tapis blanc, les astres prenaient place, les stars étincelaient. Dos contre terre, elle admirait la chorégraphie du ciel. Elle voyait apparaître la grande et la petite ourse, elle cherchait un chariot. A l’abri des palissades, elle revoyait les bribes de scènes que lui renvoyaient les constellations quand elle les regardait comme autrefois, sur la route de l’Eldorado.

    Ses souvenirs étaient minuscules mais, projetés par les astres, ils étaient agrandis. Un soldat ou un brigand qui ne faisait pas de mal aux familles portait son fusil en bandoulière au-dessus d’un manteau. Elle s’amusait à faire comme lui avec une arme simulacre qui faisait fuir les ennemis. Les corps massifs des hommes se retournaient d’une seule pièce pour surveiller les arrières de leur colonie. Les femmes calmaient les enfants en chantant. Les myrtilles cueillies au flanc des montagnes étaient un avant-goût de leurs futurs festins. Le destin leur était favorable, tous le lisaient dans les étoiles…

Sur la route de l'Eldorado

Sur la route de l’Eldorado…

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15

    Les hauts murs délimitaient un carré dans le ciel. D’autres enfants criaient, jouaient. Minima choisissait le plus souvent de s’asseoir sur le seuil d’une porte fermée. Ses yeux naviguaient sur le carré de ciel. Les nuages formaient une île. De là-haut, que l’espoir était grand! Tous ses rêves, véhiculés par les nuages, devenaient accessibles.

     Des merles noirs picoraient sur le sol. Ils s’ébrouaient dans l’herbe mouillée. Ils avaient faim, soif, besoin de se laver comme elle. Ils sifflaient mieux qu’elle mais ne se moquaient pas. Elle les enviait de pouvoir voler.

     Les moineaux se montraient familiers, elle leur donnait des miettes de pain. Elle essayait de les toucher, de les saisir délicatement entre les paumes de ses mains. Frtt, ils s’échappaient. Elle avait eu le temps de sentir contre ses doigts en contact avec une petite boule tiède les battements rapides du coeur.

     Le ciel était parfois traversé par un oiseau plus grand, plus libre. Elle reconnaissait le cri de la mouette rieuse, son corps blanc et sa coiffe noire, son vol en piqué dans le sillage des bateaux. La mer était-elle proche? Elle se sentait aimantée… Encore plus haut que les nuages, des sortes de craies blanches traçaient des lignes qui se croisaient dans l’azur du ciel. A leur extrémité, des pointes de métal scintillaient au soleil. Elles avançaient résolument vers un horizon qu’elle ne pouvait pas voir. Bien après le passage de ces stylos-fuselages, leurs traînées de fumée blanche se pommelaient, s’effilochaient, laissaient planer longtemps la présence des avions qui dessinaient dans le ciel. Son avenir était peut-être tracé ainsi, dans une direction qu’elle distinguerait bientôt…

L'avenir de Minima

L’avenir de Minima.

16

     Le Directeur du Centre de Retenue Provisoire lui parlait. Derrière le dossier de son fauteuil, au-dessus de sa tête, une gravure représentait des vagues d’oiseaux blancs qui devenaient noirs, ou l’inverse. Minima essayait de suivre le mouvement de leur trajectoire. Le cadre emprisonnait son regard. Les formes mouvantes avançaient en s’effaçant comme de la craie. Elles laissaient apparaître le fond du tableau noir. Des réflexions vertigineuses l’entraînaient dans une sorte de gouffre. Les formes butaient contre un bord et réapparaissaient de l’autre côté, blanches/noires, noires/blanches, indéfiniment. Leur mobilité était capturée. Minima ressentait un étrange malaise. Le Directeur lui parlait, elle ne parvenait pas à l’écouter. Dans le bruit confus de ses phrases, elle discernait seulement parfois des mots qui s’échappaient comme des bulles. « Ton père », « ta mère », « ton frère », « disparus », « cas », « placement », « retour », « où », « ou bien », « pour ton bien », « rien », « sage », « pays », « paysage »…

17

     Quand j’étais un petit garçon, je passais des heures à admirer la vitrine d’un marchand de jouets. Un grelot tintait quand je franchissais la porte. A la sortie, le tintement me rendait nostalgique. Mais je savais que je pouvais revenir. Devenu adulte, j’ai voulu voyager pour voir le monde et tâcher de le réparer un peu. A mon retour, pour échapper au désespoir, j’ai ouvert, moi aussi, un magasin de jouets. J’ai désormais les cheveux aussi blancs que le vieil homme chenu qui m’ouvrait sa porte à n’importe quel moment de la journée.

     Minima m’avait remercié de la visite que je lui avais faite dans sa maison de nacre et de sable en acceptant mon hospitalité « Au Royaume des Jouets ».

    J’étais parvenu, me semblait-il, à reconstituer une partie de son histoire récente malgré ses réticences à se livrer. Elle frémissait comme un jeune animal traqué. Quelle conduite devais-je adopter à son égard ? Je voulais la protéger. Cette enfant qui m’était apparue soudainement à la lisière des vagues de l’océan m’obligeait à sortir de mon sommeil engourdi. Elle était non seulement l’archétype de l’enfance mais une petite fille en chair et en os dont je devais prendre soin. Minima m’offrait la chance de ne pas finir en vieil homme rabougri !

     Ma boutique contenait le monde entier en miniature. Minima avait été intéressée par le train électrique, et par les maisons qui longeaient son parcours. Comme dans l’ancienne maison de garde-barrière où elle avait séjourné, le chemin de fer croisait un chemin vert. La locomotive tournait en rond sur le circuit. Elle dessinait le cercle de la terre. Des gardes surveillaient les barrières. Des feux s’allumaient, rouges ou verts. Le train changeait de voie quand elle manoeuvrait les aiguillages. Elle se sentait alors toute-puissante, comme Dieu, elle ne voulait que du bien aux voyageurs !

     Une horloge ronde indiquait l’heure au fronton de la gare. Certains rataient le train, peut-être n’avaient-ils pas appris à lire. Une figurine qu’elle appelait « Rosana » priait pour ne plus être laissée sur le quai. Elle arrêtait le train à sa guise, au gré de chacun. Les remerciements lui allaient droit au coeur. Elle avait changé de planète, elle n’était plus une cible. Elle commandait aux machines, leurs rouages fonctionnaient harmonieusement. Elle s’était souvenue que sa mère mettait parfois de l’huile dans le moteur de la machine à coudre avec un petit bidon terminé par un bec aussi fin qu’une aiguille. Leur vie de famille n’aurait pas dû se détraquer !

     Un soldat d’opérette aux habits chamarrés battait son tambour avec des gestes saccadés. Il tournait la tête du côté gauche quand la baguette droite s’abaissait pour frapper. Les plumes de son chapeau frémissaient. Quand il regardait droit devant lui, les deux baguettes relevées étaient réunies par la pointe. Le mouvement paraissait perpétuel. Dès qu’il ralentissait, Minima tournait une clé dans le dos du soldat qui reprenait de l’allant…

     Je lui avais expliqué le fonctionnement de mes jeux de construction et, avec un Meccano, j’avais fabriqué des grues. Elle faisait semblant de les utiliser en sens inverse pour soulever du sol des toits et des murs écroulés…

     Pendant qu’elle s’abandonnait au bonheur de jouer, je cherchais un deus ex machina qui aurait pu rendre à sa vie son assise familiale… Mon dieu machinal redéclenchait l’automatisme de l’espoir…

     La nuit tombée, j’avais branché des fils dans des prises électriques. L’intérieur des maisons s’était illuminé en même temps que les rues sous les alignements de réverbères. Minima s’était émerveillée de pouvoir embrasser d’un seul coup d’oeil une ville entière. L’ensemble s’animait, les trains et les voitures circulaient. Elle découvrait le don d’ubiquité. Les réseaux de faisceaux lumineux organisaient dans l’obscurité un spectacle qui la fascinait. J’étais heureux que Balthazar le magicien puisse mettre en œuvre pour elle cette symphonie du monde…

18

     Ainsi, Minima avait réussi à s’échapper du Centre où elle avait été retenue. Elle était recherchée, « WANTED » comme Billy-the-Kid !

     Elle ne valait pas cher et risquait de disparaître de la circulation pour un oui ou pour un non. Le monde fonctionnait selon ce principe binaire primaire qui déclenchait en elle le mécanisme de la peur à chaque fois qu’elle voyait Rosana se laisser bousculer. Comme elle, Minima n’aimait pas se bagarrer. Elle préférait se dissimuler dans les plis de sa jupe ou se cacher dans le terrain vague à l’abri de son ombre. Elle reconstituait sans cesse, feu rouge, feu vert, la scène de l’ogre qui soufflait sur les familles comme sur des fétus de paille. Cette volonté aveugle (?) était inscrite dans les contes sous le nom de méchanceté. Elle avait son équivalent salutaire sous le nom de bonté. Les dangers n’avaient pas d’importance puisque le conte finirait bien !

     Des hurlements de sirènes précédaient les éclairs de gyrophares qui recherchaient les hors-la-loi dans les rues voisines. Des rais de lumière crue pénétraient jusqu’à elle à travers les fentes de la palissade. Les rayons tournants déplaçaient un faisceau de rayures noires formé par l’obstacle des planches. Minima se trouvait dans une sorte de cage mais personne ne le savait. Les projecteurs de la police passaient à côté du DESPERADO

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     Cassée? Etait-elle cassée?… La tête trop lourde de Rosana tirait son buste vers le sol. De loin, la forme de son corps n’avait plus la douceur d’une courbe. Il paraissait plié (cassé?) en deux parties aplaties l’une contre l’autre. Ses mains, qui lui cachaient le visage, glissaient imperceptiblement entre ses genoux. Le contrepoids qu’elles exerçaient l’empêchait à peine de basculer. Minima craignait à tout moment son effondrement. Pourtant, elle savait qu’elle résistait. Elle savait que Rosana récitait en elle-même les paroles de granit que leurs ancêtres avaient confiées au souffle de la mémoire transmise, et qu’elle avait glanées sur les chemins. Minima était fascinée par sa faiblesse de granit. La façon de résister de Rosana paraissait lui ôter toute vie. Minima prenait peur. Elle criait. Sa voix résonnait sur les quais presque vides entre les passages des trains…

Cri

Cri de granit…

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20

     Les événements s’étaient précipités. Après son évasion, Minima avait retrouvé Rosana à bout de forces devant la gare.

     Pour communiquer avec Minima, son frère avait mis au point un système d’encoches qu’il taillait sur la palissade du terrain vague. Il avait eu vent de ses cachettes et de ses amitiés. Elle l’apercevait parfois à proximité de la gare ou le nez collé aux vitrines des bazars de jouets. Il avait un plan pour les remettre sur la bonne trajectoire.

     Minima mettait Rosana dans la confidence. Elle la voyait se redresser un peu, esquisser un sourire, réapparaître à la surface de la vie. Pour être sûrs de réussir, ils auraient besoin d’elle, de ses paroles de granit. Minima lui parlait de la beauté de l’île où ils aborderaient, de sa poussière étoilée la nuit, sablonneuse le jour, qui tisserait des voiles de soie pour les soustraire à la vue des malveillants.

    Avec de la craie rouge et de la craie blanche, le frère de Minima avait dessiné une cible contre les planches de la palissade. Les cercles concentriques étaient interrompus par les fentes. Le coeur était criblé par un faisceau de petits trous. Il gagnait presque à tous les coups. Entre deux lancers de fléchettes, il taillait des encoches sur d’autres planches qui servaient de panneaux d’affichage à l’intention de Minima. Personne d’autre qu’elle ne pouvait comprendre les signes qu’il avait inventés. Son plan se précisait. Il allait bientôt lui demander de passer à l’action.

     Elle répondait aux messages de son grand frère en utilisant des cailloux. Un galet de couleur claire signifiait son désir de courir sur les plages de l’île idéale qu’il avait repérée sur la carte du monde. Un morceau de brique rouge préfigurait la première pierre de la maison qu’ils allaient y reconstruire. Elle avait aussi dans sa réserve de signaux un boulet de charbon, un tesson de bouteille, des morceaux de tout et de n’importe quoi. Il revendrait la ferraille, il emporterait les bouts de ficelle pour amarrer leur chaloupe au port. Dans le tamis de ses trouvailles, Minima espérait qu’il découvre de l’or…

21

     Je ne suis pas certain de pouvoir terminer ce récit. Je n’en ai pas la clé. Peut-être qu’un jour… Je l’espère de toutes mes forces.

     J’ai gardé d’elle un bout d’étoffe bleu roi qui a dû tomber de son sac ou de l’une de ses poches. Des signes que je ne sais pas déchiffrer ont été tracés à la craie. J’ai fini par comprendre que ce soir-là avait probablement été celui du grand rendez-vous…

     Elle s’était endormie au milieu de la boutique, entre les grues et les trains électriques. Les feux clignotaient, rouges ou verts. Je n’avais pas débranché l’électricité pour ne pas éteindre ses rêves. J’ai dû, comme un vieil idiot, m’assoupir. Je ne pourrai jamais me le pardonner.

     J’ai suivi plusieurs pistes pour essayer de la retrouver. J’ai pris le train et j’ai cherché de gare en gare. J’ai vu des femmes qui ressemblaient à Rosana et des enfants qui ressemblaient à Minima. Je me suis présenté au Centre de Retenue provisoire le plus proche, mais le directeur n’a pas pu me recevoir, on m’a dit qu’il était débordé de travail. Je suis allé aussi interroger les garde-côtes de l’autre côté de l’océan.

     Je continue de me rendre à la périphérie des villes à la recherche de campements. Je dors parfois à la belle étoile.

    Dans les terrains vagues, je regarde le monde à travers les planches disjointes des palissades. Il apparaît strié, rayé. Les passants qui marchent librement de l’autre côté ne voient pas ce treillage qui les fragmente à leur insu. J’aperçois le spectre de la vie, son armature secrète, ses lignes de partage. Je vois sans le voir, en même temps, un corps en mouvement barré par une lame de bois. Les barreaux se fondent l’un en l’autre au rythme des marcheurs. Les façades des immeubles, bien ancrées dans le sol, montrent une continuité en tranches, qu’il est possible de suivre de fente en fente. Je poursuis ainsi mes souvenirs, qui fuient en séries d’images découpées. Les mains devant les yeux pour mieux me concentrer, je tâche de les fixer à travers les fentes de mes doigts écartés.

     Partout où je vais, je laisse mon nom et mon adresse pour qu’on me donne des nouvelles de Minima.

     J’ai commencé ce récit pour que l’attente soit moins insupportable.

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*Les expulsions répétées de familles Roms et les drames vécus par les migrants notamment à Calais sont à l’origine de cette histoire..