enfance

Tenir…

(Récit en cours d’écriture)

     Écrire le paragraphe précédent m’a pris exactement trois jours. Le décalage est total entre la violence des émotions qui me secouent et la retenue à laquelle je m’oblige dans la rédaction de ce récit… La vérité est que ma mémoire me repasse en boucle des scènes atroces et que je ne le supporte pas… J’utilise les mots comme rempart, chacun d’eux est un bouclier que j’utilise pour me protéger d’une réalité monstrueuse… Luc a mille fois raison, je n’ai jamais fait que fuir et me mentir, mais ce qui était inconséquent hier devient aujourd’hui pour moi une nécessité pour ne pas m’effondrer… Luc fuit à sa façon dans une agressivité contagieuse qui devient préoccupante. Hier, il s’en est pris à Louis parce qu’il ne supporte plus de l’entendre jouer du piano. Il a brandi sa hache en menaçant de briser l’instrument pour en faire du bois de chauffage. Louis en est malade. Sans son piano, il pourrait devenir fou, ou se suicider… Pour tenir, nous essayons de nous tenir et de nous retenir, de nous supporter, de nous aimer un peu aussi, de nous tenir entre nos bras, de surmonter l’angoisse de notre impuissance par des gestes qui sont dans la continuité de notre histoire humaine, malgré tout… malgré toute l’horreur traversée… Nous sentons avec effroi monter en nous les pires instincts… Personne n’est sûr de la victoire contre ces poussées de bestialité, la lutte est sans relâche… Je préférerais me donner la mort plutôt que d’y céder, mais de quelle façon? Nous n’avons pas d’armes à feu, je n’ai pas découvert de falaise du haut de laquelle il serait possible de se jeter, et nos poisons sont inoffensifs… Je pourrais prendre le parti de quitter la communauté, d’aller me perdre dans les environs en marchant droit devant moi jusqu’à l’épuisement, et de hâter la fin en me coupant les veines avec un couteau affûté que j’aurais subtilisé… Cette possibilité de mettre un terme au cauchemar que nous sommes en train de vivre m’est de plus en plus présente à l’esprit, comme si je m’y habituais doucement… À quoi, à qui penserais-je alors?… J’emporterais ce bout d’étoffe qui me vient de mon enfance et que j’ai toujours gardé au fond de mes sacs successifs comme un talisman qui me protégerait de tout… Et je ferais comme les petits enfants qui ont peur de la nuit… Je le serrerais contre mon cœur… en oubliant que je meurs…

     Ecrit depuis l’avenir

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L’escalier

  Ce texte est ma contribution n°5 à l’atelier d’hiver de François Bon

     Nous sommes des dizaines de petits corps qui se pressent les uns contre les autres dans ce grand escalier qui nous conduit au-dessus de nous-mêmes, là-haut, dans l’univers des grandes personnes dont la tâche est de nous expliquer le monde en se mettant à notre portée, petites tables et petites chaises, l’univers des classes, je suis dans la plus petite, je viens de l’école maternelle, pas de bien loin, une porte presque à côté, il n’y avait pas d’escalier, ici, tout est différent, plus grand, plus inquiétant, la voix intimidante de la directrice nous commande de nous calmer et de faire moins de bruit en montant ou en descendant, selon l’heure de la journée, cet escalier imposant qui bifurque au moins trois fois avant de déboucher sur un long corridor… aujourd’hui, c’est la première fois, je m’en souviendrai toute ma vie, quelques instants seulement et puis toute une vie, comme c’est étrange, le temps que nous passons à vivre, je ne m’y ferai jamais à ce grand escalier de la vie qu’il faut sans cesse monter ou descendre, monter, descendre… aujourd’hui, c’est-à-dire maintenant, pas l’aujourd’hui de l’autrefois quand pour la première fois je montais cet escalier qui me conduisait dans la classe du cours préparatoire, aujourd’hui, c’est-à-dire en ce moment, un moment d’écriture qui me fait arpenter l’espace de ma vie avec ses hauts et ses bas, aujourd’hui, je descends l’escalier de mon existence et j’ai un peu peur comme au tout début… mais comme ce jour-là, quand pour la première fois je m’élevais péniblement vers les hauteurs du savoir auquel l’école avait pour mission de nous faire accéder, il y a si longtemps que je devrais l’avoir oublié,  j’essaie de ne pas avoir peur…  on entendait le martèlement de nos pas sur les marches, nous comme un troupeau, où étaient les chiens de berger?… la directrice de l’école élevait la voix comme pour nous emmener vers des cimes insoupçonnables, et ses ordres cherchaient à canaliser notre poussée désordonnée entre le mur et la rampe… je me sentais bousculée, ballotée, prise dans une nasse, je ne voyais rien au-delà des corps qui m’entouraient de toute part au risque de m’étouffer, mes jambes se pliaient et se dépliaient mécaniquement pour monter les marches comme si j’étais devenue une marionnette dont on tire les ficelles ou comme si les mouvements de mes voisines (l’école de l’époque n’était pas mixte!) me propulsaient en avant sans que je le veuille, je regardais mes pieds par peur de trébucher, si je tombais, la foule de mes semblables pouvait me piétiner à tout moment! L’expression de mon visage était peut-être celle d’un personnage de Munch, j’imagine à distance mon visage effrayé et les cris qui ne parvenaient pas à sortir de ma gorge… La montée est périlleuse et les secondes interminables, il faut gagner notre statut de grandes et nous armer de courage pour affronter les épreuves qui ne manquent pas de nous attendre quand nous aurons franchi le palier et traversé le corridor pour atteindre notre classe, nous avons laissé pour toujours derrière nous, au bas de l’escalier, nos enfances innocentes (nous sommes sur la Terre depuis si peu de temps!), nous devons apprendre à vivre et la tâche est terrifiante, je ne me sens pas à la hauteur… Je ne me sentirai jamais à la hauteur… J’éprouve le sentiment étrange de ne jamais avoir quitté cet escalier, d’être restée entre deux mondes, de ne rien avoir appris, de ne pas avoir réussi à mériter le monde idéal qui nous avait été promis si nous étions bien sages, de vivre un mauvais rêve, de ne plus pouvoir descendre mais d’être incapable de monter…

Eau-forte

Ce texte est ma contribution n°3 à l’atelier d’hiver de François Bon (suite…)

Le « monstre doux »

(fiction en cours d’écriture)

     Certes, chez nous, on ne coupait pas les têtes comme en Arabie saoudite. Le monstre totalitaire avait pris une apparence tellement inoffensive que s’en prendre à lui disqualifiait d’office, dans les démocraties occidentales, l’auteur-e de la moindre critique, qui passait, au choix, pour un-e fo(lle)u dangereux, un-e gauchiste invétéré-e, ou un-e terroriste en puissance!

     Raffaele Simone, dans Le monstre doux, publié en 2010, avait démonté le mécanisme du projet de la droite conquérante de l’époque, qui consistait à faciliter l’expansion de la consommation et du divertissement pour instaurer une nouvelle forme de domination prophétisée par Alexis de Tocqueville dans son livre De la démocratie en Amérique. Elle s’ingérerait jusque dans la vie privée des citoyens, développant un autoritarisme « plus étendu et plus doux », qui « dégraderait les hommes sans les tourmenter ». Ce nouveau pouvoir, pour lequel « les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent pas », transformerait les citoyens qui se sont battus pour la liberté en « une foule innombrable d’hommes semblables (…) qui tournent sans repos pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, (…) où chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée des autres ». Isolés, tout à leur distraction, concentrés sur leurs intérêts immédiats, incapables de s’associer pour résister, ces hommes remettent alors leur destinée à « un pouvoir immense et tutélaire qui se charge d’assurer leur jouissance (…) et ne cherche qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. Ce pouvoir aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il pourvoit à leur sécurité (…) facilite leurs plaisirs (…) Il ne brise pas les volontés mais il les amollit (…), il éteint, il hébète ». Raffaele Simone pensait que la prophétie d’Alexis de Tocqueville était en train de se réaliser et que l’Italie de l’époque, avec Silvio Berlusconi, en était devenue le prototype abouti.

     Ecrit depuis l’avenir

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14 fois vers le même objet

   Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

1

     J’ai devant les yeux un objet absent imaginaire de forme rectangulaire… comme si la mémoire, comme si la ré-présentation était impossible… et pourtant, dans ce cadre rectangulaire inexistant ou abstrait ou virtuel, scintillent comme des appels d’air, des appels à l’écriture…

2

     L’objet absent, ce rectangle… rectangle blanc de la tablette où s’inscrit le noir de l’écriture… mes velléités d’écriture s’inscrivent en négatif dans le cadre rectangulaire d’un objet réel, une tablette numérique, qui me renvoie le souvenir des ardoises disparues de mon enfance, dont le fond noir recevait les signes blancs que je traçais à la craie…

3

     Le printemps qui revient n’est jamais le même, l’enfance révolue a disparu, les jours anciens ne reviendront pas… mon temps, le temps humain, n’est pas cyclique… sur mon ardoise imaginaire, je vois une flèche blanche… curseur du temps… comme au cinéma, j’aperçois déjà le clap de FIN…

4

     Les lignes de l’écriture s’enroulent et se déroulent, s’effacent ou se gravent à l’encre virtuelle sur l’écran blanc de la tablette… tentent de se faufiler entre les fils emmêlés des lourds écheveaux de souvenirs… fragments de mémoire agglutinés dans l’épaisseur du temps… où l’étoupe étouffe les mots avant qu’ils ne parviennent à se former à la surface…

5

     De tous les objets anciens que j’ai tenus entre les mains, il ne me reste donc que cette matrice… la forme idéale d’un rectangle, mère des réminiscences venues du plus lointain de mon passé… forme de mes cahiers d’écolière et de mon premier livre de lecture, des premières cartes à jouer, des premières images… forme de la toile cirée qui recouvrait la table familiale… je savais qu’elle était superposée aux plus anciennes et que leur épaisseur retenait dans ses strates la mémoire de notre histoire… plus tard, sous l’effet d’un élargissement sidérant du monde qui s’ouvrait à moi mais que je ne pouvais plus contenir dans l’espace restreint de mes mains écartées, forme de l’écran des trois cinémas de la ville où mes parents m’emmenaient parfois voir des films qui n’étaient pas de mon âge…

6

     Comme au cinéma, ma tablette, cette ardoise magique, laisse apparaître ou disparaître les mots, les sons et les images… sur l’écran scintillant, je vois ou j’imagine le présent absent et le passé présent… le temps recomposé… ma vie décomposée…

7

     Le monde se recréait à la pointe des plumes Sergent-Major crissant sur le papier mat des cahiers de brouillon, ou glissant sur le papier brillant des beaux cahiers du jour qui recevaient nos chefs-d’œuvre… le monde continue de s’écrire à la pointe extrême de l’instant, sous la pression de nos doigts qui tapotent désormais les touches virtuelles de claviers représentés par une image…

8

     Imaginer chaque impact de nos stylos sur le papier, chaque point de contact de nos doigts sur les claviers, impulsant un rayonnement électrique qui serait à l’origine d’une formation étoilée, très loin, par-delà les galaxies visibles… penser aux pans de vie engloutis dans les trous noirs de la mémoire… entre les espaces blancs de l’écriture tournoient des univers perdus…

9

     Plages, pages d’écriture… le cadre reste rectangulaire, mais, aujourd’hui, il n’existe plus de limite au bas de la page… le bord n’est qu’apparent… l’écriture s’enfonce à l’infini vers les abysses… si le fond de la piscine n’est jamais atteint, il est toutefois possible, en cliquant sur la barre qui balise l’espace vertical illimité de la page, de remonter vers les hauteurs…

10

     Penchée sur la page  toujours neuve, je passe le plus clair de mon temps à en scruter la surface, guettant les surgissements imprévisibles des lettres… la page est comme le lac dans lequel, enfant, j’ai failli me noyer… sa substance est trompeuse, l’appui n’est pas solide…

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     La page est un étrange objet… l’étrangeté de la page est démultipliée par la tablette numérique… légère, elle ne pèse pas dans le creux de mon corps qui l’accueille… et il est rassurant d’appuyer les doigts au repos sur les bords de son cadre… aussi plate que les ardoises de mon enfance, son format l’apparente aux fins cahiers qui ont reçu mes premiers essais d’écriture…

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     Pouvoir de l’encre sur la page blanche, quand je voyais mes premières phrases avancer sur la page comme des vagues, avec le sentiment quasi religieux d’assister à la création du monde… pouvoir démultiplié de la tablette qui ajoute à l’écriture  les couleurs et les formes des images, leurs mouvements, la musique des sons et des voix…

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     La page promettait déjà l’universel et l’éternel… elle attirait vers elle en les transformant en lignes d’écriture  les ficelles des marionnettes ligotées à l’intérieur de nous, et propulsait nos véritables personnes à la lumière…

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     Les lignes d’écriture se continuent aujourd’hui du même geste, augmenté des pouvoirs de la tablette… les pages virtuelles se déroulent comme un papyrus ou de vieux parchemins dans le cadre rectangulaire de l’écran numérique… le haut et le bas qui autrefois se touchaient dans le rouleau refermé se rejoignent aujourd’hui d’un seul clic sur une commande de permutation qui permet le retour instantané vers le premier ou le dernier mot, l’alpha ou l’oméga… la page virtuelle est un esquif dans l’océan du web… elle est portée par des vagues de liens connectés à l’immense du monde… sa surface est agitée par la houle de ces mêmes liens qu’elle porte autant qu’ils la portent… ma tablette interconnectée fait de moi un être de réseau… dans l’eau glissante que ses bords encadrent…

Un délire bien construit

   

      Ce qu’il nous semblait malgré tout être un délire (qui n’excluait pas la manipulation) était bien construit. Martin disait que la mort tragique de ses parents tombés tous les deux alors qu’ils accomplissaient une mission mandatée par les plus hautes autorités de l’Etat lui avait ouvert les portes des institutions les plus prestigieuses. Il aurait été recueilli par la famille d’un grand administrateur qui avait un fils du même âge, Walter, auprès duquel, en totale complicité (il mourait d’angoisse aujourd’hui depuis sa disparition), il aurait vécu une enfance heureuse, une adolescence sans problème grave, seulement les petites histoires classiques de cet âge où l’on veut conquérir sa place dans le monde des adultes. Tous deux auraient fait de brillantes études qui les destinaient à occuper des fonctions importantes au sommet de l’Etat. De quel pays s’agissait-il? Jean-François Dutour sommait Martin de le nommer, de le situer sur une carte. Notre affabulateur détournait la tête, levait une main vers le ciel, fermait les yeux, plissait le front, haussait les épaules, se recroquevillait sur sa chaise, finissait par murmurer qu’il ne dirait rien de plus, qu’il n’avait pas, qu’il n’avait plus confiance… Jean-François tapait du poing sur la table, s’étranglait de rage – on tournait en rond, ce n’était plus possible! – et finissait par l’envoyer réfléchir pendant quelques jours au cachot.

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     Ecrit depuis l’avenir

A(e)ncrages

Vases communicants du 3 juin 2016

     Les Vases communicants sont des échanges croisés de textes et d’images entre sites ou blogs, qui ont lieu chaque premier vendredi du mois. Imaginés par François Bon (Tiers Livre) et Jérôme Denis (Scriptopolis), ils ont pendant longtemps été animés et coordonnés par Brigitte Célerier, puis Angèle Casanova et Marie-Noëlle Bertrand ont pris le relais. Je leur exprime ma reconnaissance pour ces plages d’expression qui nous sont ainsi offertes, et je remercie aussi Marlen Sauvage qui m’a si gentiment proposé de mettre aujourd’hui en commun les souvenirs et les émotions que nous inspire le Nord de notre enfance…

***

Le Cateau-Cambresis

      Mes souvenirs les plus lointains du Nord paternel me ramènent là, à la « petite maison jaune », ainsi l’appelais-je enfant, celle de ma grand-mère et qui, de jaune, n’avait que le papier peint de la cuisine et le mobilier en formica… A cette table jaune je restais assise devant mon assiette, mâchant le morceau de viande ou de poisson que je ne parvenais jamais à terminer. Et c’est une voix bien timbrée qui me parvient encore à travers le temps pour m’inciter à manger ce qu’alors j’avais tant de difficulté à avaler. Chaque fois que le crémier passait dans la rue, klaxonnant pour prévenir de sa venue, ma grand-mère préparait pour moi « un petit bossu » dont je me régalais, une cuillerée de beurre jaune d’or déposée sur un morceau de pain. Et de ses mains aux veines bosselées sous la peau fine, elle pétrissait la pâte de la tarte au sucre, chaque dimanche ; les mêmes mains remontaient de la cave deux fois par jour le seau à charbon destiné à la cuisinière… La voix claire de ma grand-mère aux yeux bleus. Elle et son accent chantant, son sourire doux qu’accompagnait, paupières baissées, un léger haussement d’épaules. Mon père, unique garçon de la fratrie de quatre, l’appelait « ma Mère du Nord », et c’est avec une grande émotion que j’ai découvert récemment le livre ainsi intitulé de Jean-Louis Fournier. Elle fut ma confidente. A huit ans, quand les seins me poussaient et que je m’en inquiétais ; à quinze, quand rebelle à tout, j’envisageais de partir en mission en Afrique ou ailleurs ; à dix-huit ans, quand je lui avouais mon premier grand amour… Ma figure du Nord, mon ancre familiale dans ce coin de pays, c’est elle, Eugénie, ma grand-mère catésienne.

***

     Il paraît que mon enfance s’est déroulée dans les Hauts de France… mes souvenirs en seraient-ils rehaussés?… Mon Nord n’était ni haut ni grand, je n’ai pas grandi dans le grand Nord, simplement dans le Nord. Mon or était noirci par les fumées d’usine et la poussière de charbon. Les gens ne faisaient pas de tralalas, mais dans la simplicité de leur quotidien, ils avaient plutôt fière allure. C’était d’ailleurs la devise de la ville où je suis née: Pauvre mais fière…

     La seule montagne un peu haute vue de mes yeux vue dès l’âge de six ans parce que ma grand-mère maternelle y habitait, était le mont Casselcassel-13613_w600

     Il domine la plaine flamande à cent mètres d’altitude. Sinon, le pays était plat. Je l’arpentais à pied de long en large au cours de mes trajets pour aller à l’école ou faire les courses, mes observations étaient toutes concordantes.

     L’été, nous passions une journée à la mer, il fallait se lever très tôt le matin pour rejoindre un point de ralliement où attendait un autocar spécialement affrété pour des familles comme la nôtre. Le car puait le gasoil, les enfants avaient envie de vomir. Mon père nous emmenait aussi parfois à la pêche à dix ou quinze kilomètres de la maison, il nous faisait monter dans un bus normal qui nous déposait en pleine campagne, puis nous parcourions à pied les derniers kilomètres en portant son attirail. Plus tard, en participant à des colonies de vacances, j’ai découvert la Bretagne, la Normandie et le massif central. Comme les marins, je faisais l’expérience de la nostalgie, j’avais hâte de retrouver mon port d’attache… Je pouvais voyager sans le quitter, à l’école, en me laissant guider par les cartes de géographie étalées sur les murs de la classe, mais nous n’avions pas le droit de désigner les lieux par leur position haute ou basse, il fallait dire Nord ou Sud, j’aimais bien dire Nord…

     Le plat pays se reflétait dans l’immensité du ciel, la liberté du regard était sans limites, mes pensées s’étiraient au-delà de ce qu’il était possible d’imaginer, j’avais l’air un peu dans la lune, je ne collais pas bien avec ce que l’on attendait de moi sur la Terre, le Nord me donnait des ailes…

     J’étais à peine sortie de l’enfance, ce jour-là, il n’était pas écrit que je ne reviendrais jamais, la porte que j’ai refermée pour la dernière fois ne se doutait de rien, j’ai perdu le Nord sans m’en rendre compte… Des forces centrifuges ont fait de moi une transfuge involontaire,  des tourbillons cycloniques m’ont précipitée dans un exil définitif, la nostalgie expérimentée pendant mes séjours en colonies de vacances n’était rien à côté de mes futures souffrances… La vie est animée de vents violents qui balayent tout sur leur passage… faut-il qu’il m’en souvienne?… Le deuil de l’enfance est impossible… Comment accepter d’anticiper la mort, de mourir à ses rêves, de renoncer aux grands horizons, de ne plus regarder le ciel?…

     L’or de mon enfance est là-haut, dans le Nord, au milieu des nuages….

***

     Aucun souvenir quotidien pour moi du Nord et de sa géographie, sauf quelques paysages, quelques balades dans le bocage de l’Avesnois, à Fresnoy-le-Grand ; dans le parc de la ville de Matisse

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                                                                                   qui était celle de ma grand-mère ; le long de la Selle, la rivière affluent de l’Escaut, et l’impasse du même nom où vit encore une tante paternelle. Du Nord, de « mon » Nord, ce Hainaut qui serait un Sud pour les habitants de Dunkerque, rien d’autre que des personnes, un accent, une atmosphère, une idée de la famille. Une émotion liée à la gentillesse, la convivialité, la simplicité de celles et ceux qui vivaient si loin de nous, les exilés du Sud de la France. Une ville au ciel bas souvent, des cités aux maisons en brique rouge, et j’aurai dit le lieu commun. Mais une filature aussi, celle de Auguste et Charles Seydoux qui au Cateau-Cambrésis – comme l’on dit maintenant – dès le milieu du dix-neuvième siècle, embauchait les ouvriers des environs, et parmi eux ces fileuses ou dévideuses, ces tisserands qui se succèdent dans ma généalogie. Une église et son beffroi Renaissance, dont le carillon résonna si longtemps dans ma mémoire de gamine, et la gare avec ses trains à vapeur dont les roues crissaient et perçaient les tympans. Je me souviens bien sûr des étendues plates à perte de vue, à l’horizon heurté parfois par un terril, lors de nos virées estivales dans la voiture paternelle. J’entends encore mon père dire son amour pour toute cette planéité, et la chanson de Brel forcément émouvante venait me convaincre de la force d’un tel paysage. Je préférais pourtant les montagnes du Sud et le Ventoux visible de ma chambre, mais je me taisais.

     Caudry, Cambrai, Valenciennes, Landrecies, Le Pommereuil, Denain, Bohain-en-Vermandois… les noms des villes dont résonne mon enfance. Associées souvent à un prénom, à une histoire, un drame peut-être, comme celui de l’été 1967 où une tornade dévasta le Pommereuil, sinistré à cent pour cent… Ou celui de la tante Alphonsine, veuve trop tôt de Maurice – l’oncle à jamais inconnu – et qui toujours nous offrait des guimauves enrobées de chocolat au lait, au goût un peu métallique de la boîte en fer qui les contenait. D’autres noms depuis des années chantent mon Nord familier, qui loin de se limiter à ce département, descend vers l’Aisne, court à l’est vers Froid-Chapelle où s’étend la province de Hainaut, cette part devenue belge en 1830, puis Mons où nous nous promenions certains dimanches de vacances, alors que passer la frontière restait encore un événement.

     J’ai vécu dans le Nord de l’âge de trois à six ans, au Cateau chez ma grand-mère, puis à Lille, avec mes parents cette fois. Mes plus anciens souvenirs datent de cette toute première vie d’enfant, alors que nos parents nous avaient confiées durant un an, ma sœur aînée et moi, à ma grand-mère veuve elle aussi, et à sa plus jeune fille. C’est ce Nord et son climat rude, son patois de la rue (car ma grand-mère ne le parlait pas), son accent rugueux, ce Nord où je découvrais pour la première fois toute petite fille la neige, m’exclamant que le sucre tombait du ciel, c’est ce Nord-là qui contient toute ma nostalgie.

***

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     Avant de les jeter, de les donner ou de les disperser, d’autres que moi avaient trié les objets de la maison où j’avais passé mon enfance… d’autres que moi avaient eu le pouvoir de maintenir ou d’annihiler l’existence matérielle d’une partie de mes souvenirs… pendant un court instant, sans le savoir, d’autres que moi  avaient tenu entre leurs mains la possibilité de ma mémoire… Or, dans le tiroir d’une grosse armoire vermoulue, au grenier, il me semblait bien avoir un jour entreposé deux ou trois albums et autant de livres que j’avais particulièrement aimés. Bien après la césure entre ma vie d’avant et celle d’après les événements douloureux qui m’avaient privée de tout ancrage familial, le désir m’a saisie, devenu impossible à satisfaire, de les palper, de m’abîmer dans la contemplation de leur couverture, de les ouvrir enfin et de les relire dans l’espoir, sans doute, de retrouver les sensations que j’avais éprouvées en les feuilletant pour la première fois… Il s’agissait de mes premières lectures, des histoires enfantines, des contes… En l’absence de support matériel, ma mémoire ne peut que rassembler ses seules forces pour essayer de ramener à l’air libre les sentiments qui m’animaient alors en tournant les pages! Les émotions refoulées pendant si longtemps semblent étrangement se bousculer dans une sorte de sas qui serait comme un préambule à leur expression?… Mon tout premier livre d’enfant fut un cadeau inestimable, inespéré… Il était composé de grandes illustrations qui montraient des personnages d’une incroyable beauté dans de somptueux châteaux où, malheureusement, dans le tréfonds des salles obscures, se cachaient des gens malfaisants qui fomentaient la perte des princes… Mon regard faisait la navette entre les images colorées et le petit texte austère qui en donnait la clé. La lecture des mots était un dévoilement, le monde sensible venait à moi en m’offrant les armes de sa compréhension, que l’apprentissage des lettres et de leurs combinaisons avait commencé de me rendre accessible!… L’émerveillement ressenti était complexe. Le monde était surprenant, mais son décodage n’était pas moins admirable. S’y mêlaient des sentiments de gratitude pour la personne qui m’avait offert ce premier livre (je ne sais plus qui ni à quelle occasion)… J’ignorais les mystères de ma naissance, je crois que mes premières lectures en étaient l’équivalent. Je garde au fond de moi l’impression indélébile d’avoir vu le jour en déchiffrant les mots que je lisais pour la première fois. Mon ancrage est un encrage. Et la rage de lire puis d’écrire m’a finalement procuré la force de vivre…

     Il y a si longtemps… Aujourd’hui, 27 mai 2016, j’apprends par la radio que le publicitaire Jean-Claude Decaux vient de mourir et, grâce à son hagiographie diffusée sur les ondes, qu’il a révolutionné l’art de l’affichage… Me reviennent en mémoire les inscriptions peintes en lettres immenses sur le mur d’une maison  située en face de celle où habitait ma grand-mère paternelle, morte quand j’avais six ans… DU BO DU BON DUBONNET!… Ces mots sont parmi les tout premiers que j’ai déchiffrés. A leur côté était dessinée une bouteille de vin gigantesque… avait-elle les vertus de la dive bouteille?…

     La maison de ma grand-mère se trouvait dans le quartier Saint-Roch, tout près de la gare d’Armentières, devant les lignes du chemin de fer, cible de bombardements pendant les deux guerres mondiales. L’église de ce quartier, détruite puis reconstruite à deux reprises, n’existe plus, elle a été rasée récemment parce que sa rénovation aurait été inutile (il n’y a plus de fidèles) et trop onéreuse. Que reste-t-il de nos souvenirs?… Quelques images, des mots, une couleur?… Quand il ne reste plus rien, au milieu des feuilles mortes, que le souffle du vent qui les emporte, se fait parfois entendre un petit air résistant et moqueur, qui réveille la sensation bien vivante, quand on a eu cette chance, d’avoir et/ou d’avoir été aimé… illumination soudaine dans la nuit des souvenirs, petite flamme vacillante qui maintient en vie, aimantation d’une boussole orientée vers le Nord…

***

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     Comme pour vous, Françoise, mes premières expériences de lecture appartiennent au Nord… A ces lointains souvenirs et cette école du Cateau – 22, rue Auguste Seydoux – où déjà ma plus jeune tante, Josiane, gardienne de mes mots, de mes pleurs et de mes joies, avait découvert les livres. Le temps aura passé pour que je réalise que Matisse dont j’aimais très tôt les couleurs, les peintures, les collages, était originaire de cette ville aimée, qu’un lien secret me liait à lui, car c’était ce même Matisse qui avait demandé à peindre le portrait de Josiane, l’adolescente farouche aux yeux noirs, ma seconde maman. « J’ai les yeux bleus comme toi » lui affirmais-je à trois ans. Elle ne démentait pas. Dans ses yeux, ne voyais-je pas le ciel abandonné au-delà de la Méditerranée, sous lequel vivait ma mère, partie rejoindre mon père ? Et dans les peintures de Matisse, ne retrouvais-je pas le soleil et les couleurs perdues de la Méditerranée, « le plus bleu des bleus » que le peintre évoquait ? J’aimais la chaleur de ses tons orange et ce fut une évidence pour moi, au moment de l’adolescence et loin de toute analyse, que la terre [était] bleue comme ce fruit.

     Mon Nord se pare de ces couleurs, de ces bleus profonds, de ces aplats ensoleillés. De sa fenêtre je vois la mer, les odalisques, les femmes alanguies et les autres, Algériennes toutes de bleu vêtues… Je suis une fille du Sud, mais mon cœur est au nord. Jamais ne l’ai abandonné. Malgré les détours de la vie, mes pensées filent droit vers lui. En moi se réconcilient les deux pôles.

     Sans doute l’amour reçu, donné, alors que nous étions enfants, dans notre Nord à chacune, explique-t-il cet attachement à une région plutôt qu’une autre… Quand le vide creusé par l’absence d’une mère laissait toute sa place au froid, les petits cœurs gelés se réfugiaient dans la main affectueuse d’une grand-mère. Quand la nuit s’avançait pour délivrer ses cauchemars, le bonbon de sucre rose qu’Eugénie avait déposé sur le chevet compensait les paroles rassurantes que l’on espérait en vain. Pour moi, l’aiguille toujours pointe vers le Nord quand l’enfance se réveille.

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Le joueur initial

par ALAIN KEWES, A l’oeil nu – Revue Décharge n° 167- septembre 2015

De Françoise Gérard, on avait bien aimé Le dernier mot d’elle paru en 2003. Elle revient ici avec un récit constitué de petites touches de souvenirs d’enfance et d’adolescence, reliées entre elles par l’image du jokari, ce jeu auquel la narratrice aimait s’adonner, enfant, dans les rues de la petite ville du nord où elle a grandi. Le jokari, c’est l’art de se projeter dans le monde, l’art d’être au centre et d’aller voir ailleurs si l’on y est, l’art d’élargir l’espace autour de soi, à mesure que passent les années, de la maison à l’école, de l’école au collège, au lycée, à la fac, ajoutant chaque fois quelques kilomètres. La construction de ce récit fragmenté est d’ailleurs très topologique, véritable géométrie autobiographique : « ma vie s’était organisée en compartiments (…) j’avais à ma disposition la base d’un triangle dont les sommets pouvaient être notés par les points A, H et L. J’aimais marcher le long du petit côté AH quand je revenais de L. » A chaque instant la narratrice prend soin de se situer dans un espace quadrillé de rues, paysage pauvre sans être miséreux, dans lequel sa vie a été une série de trajectoires, de force centripète (de la banlieue vers le centre-ville), d’explorations non dénuées de risques, comme la balle du jokari se prend parfois dans un élément du décor dont il faut aller la décrocher. Car si, autre jeu, la narratrice aurait adoré avoir cette machine à faire des bulles avec de l’eau et du savon, ces bulles qui s’élèvent et s’échappent, l’accessoire aura toujours paru « trop cher pour ce que c’est » à ses parents. Un patchwork habile, original et sensible, dont la fin n’oublie pas de résoudre l’énigme du titre: pourquoi LE joueur initial?

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La Chambre d’échos

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Le joueur initial

Le joueur initial est disponible chez l’éditeur et sera en librairie à partir du 3 septembre.

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