accomplir

Symbole

Nous étions si fragiles…

    L’effondrement des tours du World Trade Center new-yorkais avait fait vaciller l’ensemble du monde occidental. Daech, comme Al Quaida, tétanisa l’Occident en accomplissant l’inimaginable. La nouvelle circula en un temps record et satura tous les réseaux. On avait d’abord cru à un gag, à une plaisanterie de mauvais goût. Une bombe atomique avait explosé dans le parc du château de Versailles! Daech n’avait pas cherché à faire le plus grand nombre de victimes immédiates possible (la radioactivité répandue dans l’atmosphère prolongerait dans le temps les effets limités de l’attentat), le symbole avait compté davantage: la France, un joyau de son patrimoine architectural et culturel, le château du roi Soleil, le lieu de la signature des traités de 1783 et 1919, l’endroit où se réunissent les deux chambres parlementaires de la République française!… et surtout le mode opératoire: l’arme nucléaire à la portée des terroristes!… avec toutes les conséquences ultérieures effroyables qu’il était possible d’imaginer et qui allaient épouvanter les foules…

Le pays de Martens

    Ce qu’il nous semblait malgré tout être un délire (qui n’excluait pas la manipulation) était bien construit. Martens disait que la mort tragique de ses parents tombés tous les deux alors qu’ils accomplissaient une mission mandatée par les plus hautes autorités de l’Etat lui avait ouvert les portes des institutions les plus prestigieuses. Il aurait été recueilli par la famille d’un grand administrateur qui avait un fils du même âge, Walter, auprès duquel, en totale complicité (il mourait d’angoisse aujourd’hui depuis sa disparition), il aurait vécu une enfance heureuse, une adolescence sans problème grave, seulement les petites histoires classiques de cet âge où l’on veut conquérir sa place dans le monde des adultes. Tous deux auraient fait de brillantes études qui les destinaient à occuper des fonctions importantes au sommet de l’Etat. De quel pays s’agissait-il? Jean-François Dutour sommait Martens de le nommer, de le situer sur une carte. Notre affabulateur détournait la tête, levait une main vers le ciel, fermait les yeux, plissait le front, haussait les épaules, se recroquevillait sur sa chaise, finissait par murmurer qu’il ne dirait rien de plus, qu’il n’avait pas, qu’il n’avait plus confiance… Jean-François tapait du poing sur la table, s’étranglait de rage – on tournait en rond, ce n’était plus possible! – et finissait par l’envoyer réfléchir pendant quelques jours au cachot.

Tu joues avec des choses minuscules

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Parfois pour presque rien.

Pour des éclaboussures d’eau dans tes cheveux, dans un rayon de soleil. Parce que tu déclares qu’une glace est trop froide et que je proteste qu’elle ne sort pas du four. Parce que le bateau sur lequel tu avais un petit air inquiet vient de bouger et que tu n’es pas tombée.
Tu ris, de découvrir que le monde, finalement, est plus solide qu’il n’en a l’air. Qu’on peut sauter à pieds joints dans les flaques. Qu’il ne résiste pas si mal que ça, même si parfois on glisse, on tombe, on trébuche. Tu investigues.

C’est quand tu éclates de rire pour rien que ton rire est le plus délicieux.

Tu aimes mes maladresses et mes erreurs. Tu adores que je me trompe de mot, que je dise « café » pour « dentifrice », par exemple, quand je t’envoie te brosser les dents, ou que je te tende mon expresso au lieu de ton lait au chocolat. Les cartes s’embrouillent.
Ils ont beau dire, tu joues avec des choses minuscules, celles dont on dit que les enfants ne savent plus jouer avec, celles dont on dit que les jouets électroniques les ont remplacées. Des emballages froissés de bonbons colorés. Des rubans de couleurs. Des cailloux qui deviennent des personnages de conte. Tu joues avec. Tu leur inventes des épopées qui commencent toutes par « Et alors on disait … ». Ils ont beau dire, tu accomplis parfaitement l’enfance en toi.

En sorte que tu pleures aussi pour presque rien.

Une inflexion dans ma voix qui te déplaît (derrière tes pleurs, il y a la possibilité d’un sourire, je le sais, mais je ne peux pas faire autrement que de croire à tes larmes et de les essuyer sur ta joue ronde). Une petite toupie luciole qui, tournoyant trop vite trop bien, s’est brisée sur le sol, contre une irrégularité trop prononcée. Parfois le monde dit des choses incompréhensibles et qu’on préférerait ne pas entendre.
Tu portes en toi l’enfance toute entière, et ses élans dans le monde.

Et puis ton rire, de nouveau, éclate. Simplement parce que tu as respiré le grand air tout le jour et que tu n’en peux plus, et que tout te ferait rire, et il suffit de te regarder et de t’entendre pour être aussi pris d’un fou rire. Puis, quand tu te calmes un peu, tu me dis que tu voudras l’écrire et que c’est ton inspiration du jour. Ta main est dans la mienne. Et tu ajoutes très subtilement :

— Tu peux aller faire un petit tour aux bords des mondes, tu sais, maman, si tu veux ?

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 avril 2012.