inflexion

Caduque

Que se passe-t-il ?

Les feuilles mortes ne s’accumulent pas encore sur le sol, le soleil ne disparaît pas encore avant le soir sous l’horizon, pour un peu, nous pourrions encore croire à l’été. Que se passe-t-il ? Je me détache de ce qui n’a jamais été, je ne suis plus (l’ai-je jamais été ?) ce que je n’ai jamais vraiment été même parfois en été.

Que se passe-t-il ? Cette inflexion, cette inclinaison, cette courbure de l’esprit trop facilement suivie par des pensées obscures, envahissantes et tenaces comme du chiendent, ce serait cela, cela, la tonalité réelle de mon coeur, la musique profonde qui commande l’architecture de mon squelette ? Cela, c’est-à-dire la mort ? Non pas la mort inévitable, la mort connue dès la naissance, mais la vraie mort, l’altération, la destruction de soi-même ?

Tu joues avec des choses minuscules

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Parfois pour presque rien.

Pour des éclaboussures d’eau dans tes cheveux, dans un rayon de soleil. Parce que tu déclares qu’une glace est trop froide et que je proteste qu’elle ne sort pas du four. Parce que le bateau sur lequel tu avais un petit air inquiet vient de bouger et que tu n’es pas tombée.
Tu ris, de découvrir que le monde, finalement, est plus solide qu’il n’en a l’air. Qu’on peut sauter à pieds joints dans les flaques. Qu’il ne résiste pas si mal que ça, même si parfois on glisse, on tombe, on trébuche. Tu investigues.

C’est quand tu éclates de rire pour rien que ton rire est le plus délicieux.

Tu aimes mes maladresses et mes erreurs. Tu adores que je me trompe de mot, que je dise « café » pour « dentifrice », par exemple, quand je t’envoie te brosser les dents, ou que je te tende mon expresso au lieu de ton lait au chocolat. Les cartes s’embrouillent.
Ils ont beau dire, tu joues avec des choses minuscules, celles dont on dit que les enfants ne savent plus jouer avec, celles dont on dit que les jouets électroniques les ont remplacées. Des emballages froissés de bonbons colorés. Des rubans de couleurs. Des cailloux qui deviennent des personnages de conte. Tu joues avec. Tu leur inventes des épopées qui commencent toutes par « Et alors on disait … ». Ils ont beau dire, tu accomplis parfaitement l’enfance en toi.

En sorte que tu pleures aussi pour presque rien.

Une inflexion dans ma voix qui te déplaît (derrière tes pleurs, il y a la possibilité d’un sourire, je le sais, mais je ne peux pas faire autrement que de croire à tes larmes et de les essuyer sur ta joue ronde). Une petite toupie luciole qui, tournoyant trop vite trop bien, s’est brisée sur le sol, contre une irrégularité trop prononcée. Parfois le monde dit des choses incompréhensibles et qu’on préférerait ne pas entendre.
Tu portes en toi l’enfance toute entière, et ses élans dans le monde.

Et puis ton rire, de nouveau, éclate. Simplement parce que tu as respiré le grand air tout le jour et que tu n’en peux plus, et que tout te ferait rire, et il suffit de te regarder et de t’entendre pour être aussi pris d’un fou rire. Puis, quand tu te calmes un peu, tu me dis que tu voudras l’écrire et que c’est ton inspiration du jour. Ta main est dans la mienne. Et tu ajoutes très subtilement :

— Tu peux aller faire un petit tour aux bords des mondes, tu sais, maman, si tu veux ?

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 avril 2012.

 

 

Ce lien très essentiel de nos phrases avec le monde

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Aussi loin qu’il soit possible, je trouve, aussi loin qu’il soit possible de remonter, une accroche de langage avec le silence du monde. Une accroche de langage avec le silence de l’être. Ma main dans la tienne, nous marchions, selon les méandres du minuscule chemin des pommes, et nous trouvions des noisettes vertes et des pois de senteur, et des rimes et sans doute aussi les froissements des envols.

La voix est une caresse.

Tremblement de l’air, vibration de l’être, réunies dans un même élan : la voix. Et dans la voix, l’attention accueillante, l’air tremble, l’être vibre. Les inflexions, qu’on peut suivre. Lignes mélodiques montantes et descendantes, lignes entrecroisées dans le contrepoint du lien qui se tisse entre le monde et soi. Entre soi et le monde. Fibre du cœur et du monde, à l’unisson. Comprendre, avant même de comprendre le sens et la signification, et les concepts, et les idées, comprendre, le geste même de cette accroche.

La tessiture de la voix entoure, de la texture des liens qu’elle crée avec le monde, entoure l’être, le retient, entoure, oriente, oriente les pas et le regard, et les gestes, et le sourire. Accroche du langage sur le silence du monde, sans elle, immensément silencieux et traversé seulement parfois, d’échos incompréhensibles, accroche de la voix, ici, au cœur de l’être.

Sans quoi la dérive silencieuse, et vaine, à quoi, nous serions réduits, tous, dérive des fortunes de mer.

Puis le silence devient rien de plus qu’une pause dans le phrasé du monde. Le monde est un phrasé. Revenir en soi, se replier, revenir en soi, silence, se retrouver, te retrouver, il y aura bien un jour où je ne pourrai plus te retrouver que dans le silence de mes impressions, mais ce phrasé là je l’étends sur le monde, je le tisse, je ne l’abandonne pas, ce lien très essentiel de nos phrases avec le monde, je ne l’abandonne pas, je me tiens à lui.

Comme je me suis tenue à ta main.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 8 avril 2012.