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Yann Martens

    Martens avait fait mine de découvrir le drame. Comment aurait-il pu ne pas être au courant? Le monde entier avait pavoisé aux couleurs de la France! Je l’avais interrogé sur ses parents, sur ce qu’il savait de leur vie. Et j’avoue que j’ai eu de nouveau du mal à le croire, ma patience, ma capacité d’absorption d’histoires à dormir debout avait des limites…

   Il prétendait être né né le 10 octobre 2013 à Callipole, capitale de la Symphonie, de MARTENS Victor et FOURMANOV Frédérique, qui seraient morts en mission le 14 novembre 2015. Quid des circonstances, des motifs de leur assassinat, du but de leur mission? Avaient-ils réussi, échoué? Leur fils Yann ne savait rien, n’avait gardé aucun souvenir. Seulement une photo qui lui était parvenue dans un dossier tamponné par les Autorités. Une jeune femme blonde portait un petit enfant dans les bras à côté d’un homme plus âgé aux cheveux châtain. La date du 10 octobre 2014 était indiquée au dos de la photo, avec le prénom de l’enfant. Yann Martens n’avait ni frère ni soeur, aucune famille proche ou éloignée, n’avait pas connu ses grands-parents, et personne, aucun ami, aucune amie de ses parents, n’avait jamais pu lui parler d’eux, lui communiquer des informations sur leur vie, faire vivre ou revivre leur histoire et donc la sienne. Enfant, Martens aurait vécu seul au monde dans un pays étrange lui-même coupé de la communauté humaine! Quand il ne s’énervait pas, le chef du service français de la sûreté en riait à gorge déployée… Martens se foutait de sa gueule comme jamais on ne l’avait encore fait! Martens avait revêtu les habits du parfait petit espion, libre comme l’air, sans attaches, sans liens affectifs autres que cette Sylvia évanescente qui était sans doute sortie tout droit de son imagination, ou ce Walter qui restait introuvable. Martens était lisse, on n’avait aucune prise sur lui, on ne trouvait aucune faille permettant de faire pression sur lui, c’était un roc, un bloc de marbre, peut-être un monstre.

L’énigme Martens

    Les questions de Martens au sujet des problèmes contemporains étaient déconcertantes. Quand je l’observais parfois à la dérobée, je surprenais sur son visage des expressions qui lui donnaient l’air d’un enfant effrayé. Nous avions probablement le même âge mais apparemment peu de choses en commun, les vécus que nous tentions parfois de partager nous étaient mutuellement si étrangement étrangers… Le sentiment religieux ne lui paraissait pas inconnu mais il avait du mal à l’expliciter, comme il avait du mal à s’exprimer sur les questions existentielles qui alimentent la littérature et la philosophie, la vie, la mort, être ou ne pas être… L’amour le rendait plus loquace, il semblait très attaché à une certaine Sylvia, il en parlait avec des accents touchants qui auraient provoqué l’hilarité de Luc. Que diable était-il venu faire dans cette galère? Entre autres chefs d’accusation, on lui reprochait le piratage de données très sensibles au ministère français de la Défense et dans des organisations internationales. J’avais du mal à l’imaginer en une sorte de James Bond au service d’une puissance maléfique désireuse de nous détruire. Quel lien invraisemblable aurait-il pu avoir avec le djihadisme? Le cynisme de Jean-François pouvait égaler celui de Luc. Pour de l’argent, on était capable de tout. S’il n’était pas un espion, Martens était alors un mercenaire qui avait vendu ses compétences ou la puissance de ses réseaux à une Mafia quelconque, pourvu qu’elle soit la plus offrante.

Les consciences se réveillaient

     Le pouvoir prétendait qu’il n’y avait aucun lien entre ce type d’attentat et le fonctionnement d’une centrale, comme on avait pu dire en 2011 à propos de la catastrophe de Fukushima qu’il ne s’agissait pas d’un accident nucléaire mais d’un tsunami. Ce genre de discours, alimenté par les lobbys, n’était plus accueilli avec la même candeur. Il n’y avait pas eu de catastrophe naturelle à Versailles, la zone sinistrée et vidée de ses habitants disparaissait brutalement de la carte du seul fait de la radioactivité de la matière libérée au moment de l’explosion, le novlangue devait se reprendre, reformuler, reculer. L’aspiration des gens au débat démocratique semblait retrouver de la vigueur, les consciences se réveillaient, toutes les bonnes volontés réunies pouvaient encore faire échec au monstre doux qui tentait une nouvelle fois de les anesthésier et de les neutraliser.

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Vie antérieure

  

(fiction en cours d’écriture)

    Xavier avait été ingénieur agronome. Il aidait Sylvain dans ses expérimentations agricoles. Lui aussi, au cours de sa vie antérieure, avait milité pour un autre modèle économique et d’autres pratiques de développement, respectueuses des ressources de la planète. Ils avaient tous deux l’expérience des modes de fonctionnement autogestionnaire des petites communautés libertaires qui s’étaient développées dans le monde entier dans la foulée du mouvement des indignés, après les grands rassemblements de l’année 2012.

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

14 fois vers le même objet

   Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

1

     J’ai devant les yeux un objet absent imaginaire de forme rectangulaire… comme si la mémoire, comme si la ré-présentation était impossible… et pourtant, dans ce cadre rectangulaire inexistant ou abstrait ou virtuel, scintillent comme des appels d’air, des appels à l’écriture…

2

     L’objet absent, ce rectangle… rectangle blanc de la tablette où s’inscrit le noir de l’écriture… mes velléités d’écriture s’inscrivent en négatif dans le cadre rectangulaire d’un objet réel, une tablette numérique, qui me renvoie le souvenir des ardoises disparues de mon enfance, dont le fond noir recevait les signes blancs que je traçais à la craie…

3

     Le printemps qui revient n’est jamais le même, l’enfance révolue a disparu, les jours anciens ne reviendront pas… mon temps, le temps humain, n’est pas cyclique… sur mon ardoise imaginaire, je vois une flèche blanche… curseur du temps… comme au cinéma, j’aperçois déjà le clap de FIN…

4

     Les lignes de l’écriture s’enroulent et se déroulent, s’effacent ou se gravent à l’encre virtuelle sur l’écran blanc de la tablette… tentent de se faufiler entre les fils emmêlés des lourds écheveaux de souvenirs… fragments de mémoire agglutinés dans l’épaisseur du temps… où l’étoupe étouffe les mots avant qu’ils ne parviennent à se former à la surface…

5

     De tous les objets anciens que j’ai tenus entre les mains, il ne me reste donc que cette matrice… la forme idéale d’un rectangle, mère des réminiscences venues du plus lointain de mon passé… forme de mes cahiers d’écolière et de mon premier livre de lecture, des premières cartes à jouer, des premières images… forme de la toile cirée qui recouvrait la table familiale… je savais qu’elle était superposée aux plus anciennes et que leur épaisseur retenait dans ses strates la mémoire de notre histoire… plus tard, sous l’effet d’un élargissement sidérant du monde qui s’ouvrait à moi mais que je ne pouvais plus contenir dans l’espace restreint de mes mains écartées, forme de l’écran des trois cinémas de la ville où mes parents m’emmenaient parfois voir des films qui n’étaient pas de mon âge…

6

     Comme au cinéma, ma tablette, cette ardoise magique, laisse apparaître ou disparaître les mots, les sons et les images… sur l’écran scintillant, je vois ou j’imagine le présent absent et le passé présent… le temps recomposé… ma vie décomposée…

7

     Le monde se recréait à la pointe des plumes Sergent-Major crissant sur le papier mat des cahiers de brouillon, ou glissant sur le papier brillant des beaux cahiers du jour qui recevaient nos chefs-d’œuvre… le monde continue de s’écrire à la pointe extrême de l’instant, sous la pression de nos doigts qui tapotent désormais les touches virtuelles de claviers représentés par une image…

8

     Imaginer chaque impact de nos stylos sur le papier, chaque point de contact de nos doigts sur les claviers, impulsant un rayonnement électrique qui serait à l’origine d’une formation étoilée, très loin, par-delà les galaxies visibles… penser aux pans de vie engloutis dans les trous noirs de la mémoire… entre les espaces blancs de l’écriture tournoient des univers perdus…

9

     Plages, pages d’écriture… le cadre reste rectangulaire, mais, aujourd’hui, il n’existe plus de limite au bas de la page… le bord n’est qu’apparent… l’écriture s’enfonce à l’infini vers les abysses… si le fond de la piscine n’est jamais atteint, il est toutefois possible, en cliquant sur la barre qui balise l’espace vertical illimité de la page, de remonter vers les hauteurs…

10

     Penchée sur la page  toujours neuve, je passe le plus clair de mon temps à en scruter la surface, guettant les surgissements imprévisibles des lettres… la page est comme le lac dans lequel, enfant, j’ai failli me noyer… sa substance est trompeuse, l’appui n’est pas solide…

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     La page est un étrange objet… l’étrangeté de la page est démultipliée par la tablette numérique… légère, elle ne pèse pas dans le creux de mon corps qui l’accueille… et il est rassurant d’appuyer les doigts au repos sur les bords de son cadre… aussi plate que les ardoises de mon enfance, son format l’apparente aux fins cahiers qui ont reçu mes premiers essais d’écriture…

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     Pouvoir de l’encre sur la page blanche, quand je voyais mes premières phrases avancer sur la page comme des vagues, avec le sentiment quasi religieux d’assister à la création du monde… pouvoir démultiplié de la tablette qui ajoute à l’écriture  les couleurs et les formes des images, leurs mouvements, la musique des sons et des voix…

13

     La page promettait déjà l’universel et l’éternel… elle attirait vers elle en les transformant en lignes d’écriture  les ficelles des marionnettes ligotées à l’intérieur de nous, et propulsait nos véritables personnes à la lumière…

14

     Les lignes d’écriture se continuent aujourd’hui du même geste, augmenté des pouvoirs de la tablette… les pages virtuelles se déroulent comme un papyrus ou de vieux parchemins dans le cadre rectangulaire de l’écran numérique… le haut et le bas qui autrefois se touchaient dans le rouleau refermé se rejoignent aujourd’hui d’un seul clic sur une commande de permutation qui permet le retour instantané vers le premier ou le dernier mot, l’alpha ou l’oméga… la page virtuelle est un esquif dans l’océan du web… elle est portée par des vagues de liens connectés à l’immense du monde… sa surface est agitée par la houle de ces mêmes liens qu’elle porte autant qu’ils la portent… ma tablette interconnectée fait de moi un être de réseau… dans l’eau glissante que ses bords encadrent…

Ce lien très essentiel de nos phrases avec le monde

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Aussi loin qu’il soit possible, je trouve, aussi loin qu’il soit possible de remonter, une accroche de langage avec le silence du monde. Une accroche de langage avec le silence de l’être. Ma main dans la tienne, nous marchions, selon les méandres du minuscule chemin des pommes, et nous trouvions des noisettes vertes et des pois de senteur, et des rimes et sans doute aussi les froissements des envols.

La voix est une caresse.

Tremblement de l’air, vibration de l’être, réunies dans un même élan : la voix. Et dans la voix, l’attention accueillante, l’air tremble, l’être vibre. Les inflexions, qu’on peut suivre. Lignes mélodiques montantes et descendantes, lignes entrecroisées dans le contrepoint du lien qui se tisse entre le monde et soi. Entre soi et le monde. Fibre du cœur et du monde, à l’unisson. Comprendre, avant même de comprendre le sens et la signification, et les concepts, et les idées, comprendre, le geste même de cette accroche.

La tessiture de la voix entoure, de la texture des liens qu’elle crée avec le monde, entoure l’être, le retient, entoure, oriente, oriente les pas et le regard, et les gestes, et le sourire. Accroche du langage sur le silence du monde, sans elle, immensément silencieux et traversé seulement parfois, d’échos incompréhensibles, accroche de la voix, ici, au cœur de l’être.

Sans quoi la dérive silencieuse, et vaine, à quoi, nous serions réduits, tous, dérive des fortunes de mer.

Puis le silence devient rien de plus qu’une pause dans le phrasé du monde. Le monde est un phrasé. Revenir en soi, se replier, revenir en soi, silence, se retrouver, te retrouver, il y aura bien un jour où je ne pourrai plus te retrouver que dans le silence de mes impressions, mais ce phrasé là je l’étends sur le monde, je le tisse, je ne l’abandonne pas, ce lien très essentiel de nos phrases avec le monde, je ne l’abandonne pas, je me tiens à lui.

Comme je me suis tenue à ta main.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 8 avril 2012.