mouvement

Ce que disent les objets

LA REVENANTE

Récit écrit au cours de l’été 2018

pour l’atelier d’écriture de François Bon sur Le Tiers Livre (suite)

     Les objets sont posés en éventail sur la toile cirée qui recouvre la table. Des photos, quelques cartes postales, une pile de lettres, des coupures de journaux, un petit objet en cuivre muni d’une loupe, une fine baguette de bois souple, de la colophane, un livre de poche au dos décollé, une vieille montre, un brassard, un calot de soldat… Les pages du livre sont gondolées, les couleurs de la couverture sont presque effacées, on devine la photo d’un poilu sous le nom de l’auteur, Henri Barbusse, Le feu… Sur la toile usée du brassard, une croix rouge… Rouge également l’inscription d’une adresse sur une enveloppe blanche, les autres adresses de la pile de lettres sont libellées à l’encre violette sur de vieilles enveloppes bleues; les cartes postales sont jaunies et tachées; sur une photo en noir et blanc aux bords dentelés, un chasseur alpin sourit à l’objectif avec un mouton entre les bras; sur une autre photo, en couleur et relativement récente, un homme d’une soixantaine d’années pose devant des rouleaux de toile… Le petit objet en cuivre dont les côtés articulés se déplient est un quart de pouce, sa loupe servait à compter les duites… La baguette de chef d’orchestre est une tige de roseau fine et assez courte, enduite de couleur blanche… La boîte en fer qui contient la colophane est ronde comme le cadran de la vieille montre-bracelet, mais plus large que celle-ci, bien que peu volumineuse… Tout en haut d’un beffroi, sur une carte postale abîmée par des pliures horizontales qui ont cassé son glaçage, une horloge circulaire semble regarder la ville qu’elle surplombe… une autre carte postale représente la façade ornementée du « nouvel » Opéra de Lille, inauguré en 1923 après l’occupation allemande ; au dos, quelques lignes de texte retracent l’historique de sa destruction-reconstruction à la suite d’un incendie survenu en 1903… Les adresses inscrites à l’encre violette sur les vieilles enveloppes bleues mentionnent des lieux situés dans le Nord de la France, en Angleterre ou en Allemagne… dans le paquet de lettres, des pages ont été écrites au crayon rouge sous les bombes… La plus grande des coupures de journaux, en format double, retrace la campagne de mai 1940 à l’aide d’une carte détaillée de la ligne de front et du mouvement des troupes dans la plaine du Nord… Sur de toutes petites coupures datées de 1936, 1938 et 1947, des noms de lauréats ont été listés par spécialité instrumentale en face des œuvres proposées aux concours par le Conservatoire national de musique de Lille…

Réjouissances

Page sombre

(Récit en cours d’écriture)

     Il n’y avait pas de mouvements contestataires et sans doute aucune raison de vouloir s’opposer à l’Etat, aucun motif important de mécontentement. Les besoins primordiaux étaient largement satisfaits, personne ne restait inoccupé, les distractions étaient nombreuses, les fêtes collectives officielles ressoudaient régulièrement la communauté. A cette occasion, les gens pouvaient se livrer à certains débordements qui restaient contrôlés et organisés. Ces fêtes populaires auxquelles Martin faisait allusion évoquaient nos carnavals. Les déguisements y autorisaient des comportements exubérants et fantasques qui servaient à évacuer la tension accumulée au quotidien. En dehors de ces fêtes, les responsables de l’Etat prenaient soin tout au long de l’année du mental de leurs administrés (la notion de citoyen ne figurait pas dans la liste du vocabulaire politique). Une sorte de banquet était organisé tous les dix jours par des administrateurs de quartiers. C’était l’occasion de mettre en valeur les initiatives réussies des uns ou des autres pour entretenir la cohésion sociale, et de récompenser les habitants qui s’étaient particulièrement investis. On leur attribuait des insignes en fonction de leurs mérites et des subventions pour faire aboutir leurs projets. Les plus passifs applaudissaient béatement tout en savourant les mets délicieux et les breuvages spéciaux qui circulaient en abondance, servis par une escouade de jeunes majordomes volontaires des deux sexes recrutés dans les familles. Les yeux brillaient, les mines réjouies arboraient toutefois les signes d’un état extatique anormal dont Martin s’était rendu compte depuis le jour où Walter et lui avaient décidé, sans savoir exactement quel objectif ils poursuivaient, de se mettre en marge de leur communauté pour en observer les rouages…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

En Marche arrière toute!

     Dans ses meetings, Emmanuel Macron lançait des « Je vous aime (comprendre EM) » à la volée, que son auditoire souvent jeune, diplômé et branché, lui renvoyait en miroir dans le champ clos de l’entre-soi. Emmanuel Macron et son public se regardaient les yeux dans les yeux avec une profonde admiration mutuelle et un certain dédain allant de soi pour tous ceux qui ne faisaient pas partie de leur monde. Les fans d’Emmanuel Macron étaient jeunes, beaux, en bonne santé, entreprenants et conquérants, à l’aise en toutes situations, seulement frustrés de ne pas pouvoir encore plus, désireux de repousser les limites, d’élargir jusqu’à plus soif le champ de leur réussite. Il fallait donc « libérer les énergies », vieille lune néo-libérale du siècle dernier, reprise sous de faux airs de modernité par le jeune leader charismatique du mouvement En marche, « En marche arrière toute! » ironisaient ses détracteurs de gauche. Son électorat potentiel ne se sentait pas concerné par le chômage et la précarité, le montant du salaire minimum, la pénibilité au travail, l’âge de départ à la retraite et le niveau des pensions, les conditions de remboursement des frais médicaux par la Sécurité Sociale, les allocations logement, le RSA… Pour cette partie de la population qui gagnait bien sa vie, le smic était bien trop élevé et le prix du travail des autres était un coût, les cotisations sociales une charge, les prestations sociales un poids ou un boulet, la solidarité avec les plus faibles un frein à l’expansion économique… Libérer les énergies consistait donc à rendre les pauvres encore plus pauvres en diminuant le prix du travail sous prétexte de compétitivité, et en stigmatisant les chômeurs coupables de ne pas trouver de travail dans un monde qui licenciait et supprimait des emplois sans discontinuer depuis des décennies… Emmanuel Macron ne remettait rien en cause et pourtant, il avait écrit un livre qui s’appelait « Révolution ». Le novlangue fonctionnait à plein. Il fallait selon lui changer les hommes et les idées, mais, en guise de révolution, il ne proposait que la nouveauté de sa propre personne dans le microcosme politique, et la vacuité de son absence de vision sur le nouveau monde qu’il fallait bâtir de toute urgence pour enrayer les catastrophes environnementales et sociales en cours… Son omniprésence médiatique et le phénomène de matraquage publicitaire qui en résultait faisait pourtant croître de jour en jour son aura d’homme providentiel, soigneusement entretenue par les journalistes politiques alignés comme un seul homme sur les positions de la pensée économique dominante…

      * Ce texte est rédigé au passé car il sera inséré dans le cours d’un récit écrit depuis l’avenir avec le point de vue d’une narratrice en train de vivre les derniers jours de l’Humanité et qui cherche, a posteriori, à comprendre pourquoi et comment on a pu en arriver là, en essayant de mettre en évidence les forces à l’œuvre dans le faisceau d’événements, de mouvements profonds et de décisions malencontreuses qui ont conduit à la plus grande crise écologique et sociale que l’Humanité ait jamais connue.

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Nuit debout

  Page sombre

(Récit en cours d’écriture)

     Les gens se réveillaient d’un long sommeil, comprenaient à quel point la main occulte de l’Etat avait dissimulé et soustrait à la réflexion citoyenne tous les dossiers sensibles concernant le nucléaire. Le mouvement dit « Nuit debout », né au printemps 2016 et plus ou moins toléré (avec des accès de répression sporadiques) par les Autorités jusqu’en mai 2017, avait été interdit peu après la réélection de * François Hollande. Il reprit de la vigueur. Les jeunes et les moins jeunes occupèrent de nouveau les places. Une saine révolte recommença à gronder, dont on espérait qu’elle soit enfin le point de départ du monde rêvé majoritairement par les peuples. Comme pour les autres mouvements d’indignés qui avaient déjà tenté par le passé de fédérer les doléances et les aspirations des individus isolés pour en faire un puissant levain démocratique, la tonalité générale restait festive et pacifique. Les citoyens debout se levaient contre toute forme de violence, qu’elle soit physique, sociale, financière, économique, terroriste, étatique…

     * Voir l’Avertissement en préambule à ce récit.

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

    

Le monde est mort

(Récit en cours d’écriture)

     Jour et nuit, nous nous relayons par équipes de deux pour scruter les profondeurs de la Toile. Nos connexions ne fonctionnent que par intermittences. À chaque fois qu’un signal apparaît, l’espoir et l’angoisse nous submergent presque simultanément. Qu’allons-nous découvrir?… Mais les messages envoyés ne reçoivent pas de réponse, et les pages des réseaux sociaux encore visibles affichent toujours les mêmes photos, les mêmes articles, les mêmes vidéos, les mêmes bribes de conversations interrompues… Le monde est mort et nous ne voyons que des simulacres, nous n’entendons que des voix venues d’un univers perdu… Il arrive pourtant que les pages figées s’animent et qu’elles semblent reprendre un peu de vie. Quelle est l’origine de ces mouvements soudains? Nous imaginons d’autres naufragés à l’affût comme nous du moindre signe émis par de possibles survivants… Nos espoirs sont fragiles et démesurés, l’horizon de notre futur dépend d’un scintillement sur l’écran, d’une panne au mauvais moment, quand, à l’autre bout de la nuit, se formeraient sur l’écran d’un correspondant les lignes de notre présence ici et que nous serions dans l’incapacité de saisir sa réponse… Établir le contact avec un interlocuteur est devenu obsessionnel!… Pourvu que la petite centrale électrique remise en état par Alain et Martine ne soit pas défaillante!… Les dates entrevues nous ramènent sans cesse en arrière, avant que de gigantesques pannes d’électricité ne fassent sauter les réseaux, avant que… Ce récit est inutile, le poursuivre est insensé… Se pourrait-il?… L’espoir est si mince… Nous sommes encore vivants dans un endroit du monde qui ressemble à une oasis au milieu d’un désert où il y a tant de morts…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Eau-forte

Ce texte est ma contribution n°3 à l’atelier d’hiver de François Bon (suite…)

Le long silence de la neige

Ce texte est ma contribution n°1 à l’

Atelier d’écriture de l’hiver 2016 de François Bon sur Tiers Livre

     La terre est rarement très sèche; les véhicules creusent des ornières qui se remplissent d’eau; il faut marcher sur les côtés, poser les pieds sur des touffes d’herbe, s’efforcer de tenir en équilibre de l’une à l’autre en évitant que la boue gluante asperge les habits au moindre faux-pas; le chemin monte  jusqu’aux remparts de l’ancienne forteresse, puis il cède la place à une chaussée étroite faite de gros pavés inégaux sur lesquels rebondissent les carrioles; de toutes petites maisons construites dans le mur d’enceinte encadrent l’entrée du village en forme d’arche; elle habite dans l’une d’elles, désormais vieille et seule; lui… Maurice Leleu… on ne pense pas à un loup en le voyant, plutôt à un ours, un gros ours patibulaire… il continue d’habiter dans la maison isolée desservie par le chemin à l’écart du village; l’hiver, l’endroit est sinistre; quand il gèle et que le chemin est glissant comme une patinoire, impossible de monter au village; les provisions viennent toujours à manquer; il faut parfois se risquer à sortir; on pourrait mourir sans que personne ne s’en rende compte; l’été, on aperçoit dans les prés la silhouette furtive d’un vieux berger à la barbe aussi fleurie que celle de ses moutons; au printemps, la camionnette jaune du facteur recommence à brinquebaler sur les chemins; et le motoculteur rouge du garde-champêtre se déplace le long des haies pour les tailler; la vie reprend quelques couleurs après le long silence de la neige; les abeilles bourdonnent; l’air alentour sent bon; on se couche dans l’herbe au soleil; les yeux sont au niveau des fleurs des champs taquinées par les insectes; on admire le vol d’un papillon; on s’étonne de l’activité fébrile d’une cohorte de fourmis; on les regarde aller et venir dans un mouvement qui semble perpétuel; on se laisse aller à philosopher sur la nature des êtres; à la pointe de l’instant, dans la torpeur de l’été, on croirait volontiers que la vie est paisible; au loin, on entend des flonflons; on se relève pour aller à la fête du village; on secoue ses habits; il en tombe des brindilles et de la terre; le chemin est sec; on a déjà envie de danser; la montée est rude mais on est jeune; on marche sur les traces de tous les jeunes gens et jeunes filles qui se sont rendus sur la grand-place pour s’amuser autour du feu de la Saint-Jean; on ne voit pas leurs fantômes; on ne les voit pas guetter à chaque coin et recoin de chacune des rues; on ne les voit pas dévisager les nouveaux venus avec un mélange effrayant d’envie et de pitié; on n’entend pas leurs lamentations, leurs plaintes, leurs cris et leurs sarcasmes; les flonflons se rapprochent; l’excitation est à son comble; la musique s’unit à la danse; le vin coule à flots; la vie, à cet instant, se confond avec l’ivresse et la danse; les fantômes n’existent pas ou sont insignifiants; la jeunesse est une force qui les tient à l’écart; mais, déjà, la fête se termine; les vieux à leur fenêtre ont convoqué les fantômes pour regarder s’égayer la foule; elle se souvient; tout est allé si vite; le mouvement perpétuel de la vie est implacable; il a tout emporté et tout détruit sur son passage; les fantômes qui l’accompagnent lui apportent un peu de réconfort; son coeur à lui est gelé; l’ours, ou le loup, est devenu lui aussi vieux et malade; pourquoi s’obstiner à vivre comme une bête, là-bas, dans la maison isolée; ceux qui étaient sous sa domination, autrefois, sont en embuscade; on les devine prêts à tirer; on ne sait plus de qui ou de quoi on a le plus peur…

14 fois vers le même objet

   Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

1

     J’ai devant les yeux un objet absent imaginaire de forme rectangulaire… comme si la mémoire, comme si la ré-présentation était impossible… et pourtant, dans ce cadre rectangulaire inexistant ou abstrait ou virtuel, scintillent comme des appels d’air, des appels à l’écriture…

2

     L’objet absent, ce rectangle… rectangle blanc de la tablette où s’inscrit le noir de l’écriture… mes velléités d’écriture s’inscrivent en négatif dans le cadre rectangulaire d’un objet réel, une tablette numérique, qui me renvoie le souvenir des ardoises disparues de mon enfance, dont le fond noir recevait les signes blancs que je traçais à la craie…

3

     Le printemps qui revient n’est jamais le même, l’enfance révolue a disparu, les jours anciens ne reviendront pas… mon temps, le temps humain, n’est pas cyclique… sur mon ardoise imaginaire, je vois une flèche blanche… curseur du temps… comme au cinéma, j’aperçois déjà le clap de FIN…

4

     Les lignes de l’écriture s’enroulent et se déroulent, s’effacent ou se gravent à l’encre virtuelle sur l’écran blanc de la tablette… tentent de se faufiler entre les fils emmêlés des lourds écheveaux de souvenirs… fragments de mémoire agglutinés dans l’épaisseur du temps… où l’étoupe étouffe les mots avant qu’ils ne parviennent à se former à la surface…

5

     De tous les objets anciens que j’ai tenus entre les mains, il ne me reste donc que cette matrice… la forme idéale d’un rectangle, mère des réminiscences venues du plus lointain de mon passé… forme de mes cahiers d’écolière et de mon premier livre de lecture, des premières cartes à jouer, des premières images… forme de la toile cirée qui recouvrait la table familiale… je savais qu’elle était superposée aux plus anciennes et que leur épaisseur retenait dans ses strates la mémoire de notre histoire… plus tard, sous l’effet d’un élargissement sidérant du monde qui s’ouvrait à moi mais que je ne pouvais plus contenir dans l’espace restreint de mes mains écartées, forme de l’écran des trois cinémas de la ville où mes parents m’emmenaient parfois voir des films qui n’étaient pas de mon âge…

6

     Comme au cinéma, ma tablette, cette ardoise magique, laisse apparaître ou disparaître les mots, les sons et les images… sur l’écran scintillant, je vois ou j’imagine le présent absent et le passé présent… le temps recomposé… ma vie décomposée…

7

     Le monde se recréait à la pointe des plumes Sergent-Major crissant sur le papier mat des cahiers de brouillon, ou glissant sur le papier brillant des beaux cahiers du jour qui recevaient nos chefs-d’œuvre… le monde continue de s’écrire à la pointe extrême de l’instant, sous la pression de nos doigts qui tapotent désormais les touches virtuelles de claviers représentés par une image…

8

     Imaginer chaque impact de nos stylos sur le papier, chaque point de contact de nos doigts sur les claviers, impulsant un rayonnement électrique qui serait à l’origine d’une formation étoilée, très loin, par-delà les galaxies visibles… penser aux pans de vie engloutis dans les trous noirs de la mémoire… entre les espaces blancs de l’écriture tournoient des univers perdus…

9

     Plages, pages d’écriture… le cadre reste rectangulaire, mais, aujourd’hui, il n’existe plus de limite au bas de la page… le bord n’est qu’apparent… l’écriture s’enfonce à l’infini vers les abysses… si le fond de la piscine n’est jamais atteint, il est toutefois possible, en cliquant sur la barre qui balise l’espace vertical illimité de la page, de remonter vers les hauteurs…

10

     Penchée sur la page  toujours neuve, je passe le plus clair de mon temps à en scruter la surface, guettant les surgissements imprévisibles des lettres… la page est comme le lac dans lequel, enfant, j’ai failli me noyer… sa substance est trompeuse, l’appui n’est pas solide…

11

     La page est un étrange objet… l’étrangeté de la page est démultipliée par la tablette numérique… légère, elle ne pèse pas dans le creux de mon corps qui l’accueille… et il est rassurant d’appuyer les doigts au repos sur les bords de son cadre… aussi plate que les ardoises de mon enfance, son format l’apparente aux fins cahiers qui ont reçu mes premiers essais d’écriture…

12

     Pouvoir de l’encre sur la page blanche, quand je voyais mes premières phrases avancer sur la page comme des vagues, avec le sentiment quasi religieux d’assister à la création du monde… pouvoir démultiplié de la tablette qui ajoute à l’écriture  les couleurs et les formes des images, leurs mouvements, la musique des sons et des voix…

13

     La page promettait déjà l’universel et l’éternel… elle attirait vers elle en les transformant en lignes d’écriture  les ficelles des marionnettes ligotées à l’intérieur de nous, et propulsait nos véritables personnes à la lumière…

14

     Les lignes d’écriture se continuent aujourd’hui du même geste, augmenté des pouvoirs de la tablette… les pages virtuelles se déroulent comme un papyrus ou de vieux parchemins dans le cadre rectangulaire de l’écran numérique… le haut et le bas qui autrefois se touchaient dans le rouleau refermé se rejoignent aujourd’hui d’un seul clic sur une commande de permutation qui permet le retour instantané vers le premier ou le dernier mot, l’alpha ou l’oméga… la page virtuelle est un esquif dans l’océan du web… elle est portée par des vagues de liens connectés à l’immense du monde… sa surface est agitée par la houle de ces mêmes liens qu’elle porte autant qu’ils la portent… ma tablette interconnectée fait de moi un être de réseau… dans l’eau glissante que ses bords encadrent…

Dégage!

(fiction en cours d’écriture)

     Mais dans le monde récemment globalisé, les informations circulaient à toute vitesse. Un vent d’indignation commença à se lever et à se propager de pays en pays, suscitant le Printemps arabe en 2010, suivi par le mouvement espagnol des Indignés et le mouvement international Occupy en 2011. Outre le départ des dictateurs et l’instauration d’une démocratie, les manifestants arabes exigeaient un partage des richesses qui leur assure de meilleures conditions de vie, des emplois, et la dignité (« karama » en arabe). Ils voulaient reprendre la main, le la était donné par leur slogan « Dégage! », « Erhal! ». En Tunisie, point de départ des contestations populaires, la révolte aboutit à la chute du dictateur Ben Ali puis, en Egypte, à celle d’Hosni Moubarak. La détermination non violente de la jeunesse arabe inspira la jeunesse occidentale qui se rassembla elle aussi dans d’impressionnantes manifestations festives sur les places des grandes villes. Les jeunes du monde entier criaient haut et fort leur désir de paix, de liberté et de solidarité en manifestant leur désaveu de la classe politique responsable à des degrés divers du chômage qui barrait leur horizon (no future) et de la misère dans laquelle ils se débattaient. L’avenir aurait pu être radieux si les forces négatives qui travaillaient le monde n’avaient pas étouffé peu à peu l’immense espoir suscité par les mouvements révolutionnaires non violents de cette époque.

     Drôle d’Histoire

     2064

J’ai tant d’images de toi dans le cœur

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Il m’arrive de fermer des les yeux et de laisser remonter à la surface de ma conscience, comme des bulles, les images de toi.

Bien sûr, j’ai des portraits de toi, des images photographiques, sur mon ordinateur, dans une rubrique qu’il a spécialement ouverte, pour toi, même si parfois, il vous confond, et range sous ton nom les portraits de ta sœur, et inversement. Il arrive que ce très léger désordre se produise et je ne m’en plains pas.
Parfois, quand l’une de vous me parle ou m’appelle, il y a dans sa voix la vibration de la voix de l’autre, je sais qui m’a appelée, mais j’entends très sûrement la ressemblance, et avec les visages, il se produit un autre phénomène qui se mêle aux erreurs et aux approximations de iPhoto. Certains portraits captent des expressions très anciennes de toi. Je t’y retrouve, mais dans une strate de ton enfance qui est terminée et dans laquelle tu ne navigues plus. Ou bien dans une strate de ton enfance que tu as traversée, et qui maintenant est en toi, mais un peu lointaine, et recouverte sous un autre épisode de toi devenant toi.

Tu sais, je ne les regarde pas très souvent.

En fait, je ne les regarde que quand je suis au loin, mais alors, elles éveillent finalement plus le sentiment de l’absence et de la distance qu’elles ne le comblent. J’ai toujours pensé que, pour cette raison, les photographies sont un peu cruelles. Il leur manque tes rires, et la continuation de ton mouvement, et les ponctuations joyeuses de ton monde, et des éboulements que tu produis dans le sable, en descendant vers la plage, et tes protestations, il y manque aussi le vent de la mer, et le soleil sur la peau, et ton obstination à continuer à courir dans l’eau même quand, évidemment, tu as froid. Il y manque tout cela, et votre connivence dans les rires.

Si je descends un peu plus loin au cœur de moi, je m’aperçois que ce que je regarde est un peu autre et plus tremblé, au fond, qu’une image de toi.

Souvent je me souviens sans les regarder des images que j’ai de toi. Toi, tenant en laisse un petit chien, tu portais une robe à rayure qui me faisait rire parce qu’on t’aurait tout droit sortie d’un magazine des années 60, tendance swinging London, c’était l’été et tu parlais encore à peine. Toi, glissant dans la boîte aux lettres des cailloux que tu allais grappiller chez le voisin et que je lui rendais au soir, quand tu avais fini de jouer. Je les remettais devant chez lui. Tes boucles contrastaient sur le gris du béton, et de toute ta taille, tu arrivais à peine à glisser ta main, en te levant très haut sur la pointe des pieds, dans la fente de la boîte aux lettres. Et tu accomplissais très sérieusement la suite de tous ces efforts inouïs à seule fin d’entendre le cliquetis de la dégringolade des cailloux dans la boîte aux lettres.

J’ai tant d’images de toi dans le cœur. Tout un répertoire d’images, dont le classement, me semble-t-il, se fait en moi, dans les méandres de ma mémoire, au regard des émotions qu’elles ravivent. Certaines teintes ne se saisissent pas encore dans la mémoire de mon iPhone, et les invoquer avive les souvenirs des émotions qui les accompagnaient. Il me semble alors les ressentir de nouveau, comme elles me traversaient au moment où je me suis saisie de cet instant du monde.

La mémoire photographie des émotions.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 avril 2012.

 

Cette part d’enfance… dans toute fascination douce et calme pour le langage

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Tu sais, ce sont ces mots, ou plutôt, cet étrange lien avec le langage que certains mots nous apprennent. Il y a quelque chose qui se tisse ici, que je voudrais aussi te laisser aux bords des mondes.

Je me souviens, et c’est cela seulement que je cherche aux bords des mondes, je me souviens de la force magnétique de certains mots autrefois. Je me souviens de certains mots, qui déployaient une force magnétique. Il suffisait de les invoquer, et de les répéter pour qu’ils exercent leur intense pouvoir de rêverie.

Quelques mots, égrénés dans ma mémoire …

Que je ne comprenais pas. Il est si clair que les souvenirs et les fascinations et les bonheurs de l’enfance voltigent et se fixent sur le mystère profond et transparent du monde, transparent comme ton regard.

Métamorphose … Oh, ce mot … Métamorphose … Qui lui-même métamorphique revient dans les strates de la conscience comme des pépites, aurifères et éclatantes. Éclatantes et éclatées. Pépites, éclatantes et éclatées. Et lieu aussi, dessinant des espaces et des mesures, et les mesures de ces lieux. Dans la belle absorption en spirales que seul un mot peut emporter par son mouvement immobile.

Et psychique aussi, comme une effervescence, je n’y comprenais rien. En explosion.

Et pantagruélique. Ces mots-là, enfant, on ne les comprend pas, on n’en saisit pas le sens, mais on en suit la ligne mélodique. Et l’esprit s’ouvre. Immensément.

Le langage est un jeu. Et cette extension lui est demeurée. Il est, de ce monde, la seule chose qui ait gardé le sérieux immense et souriant des jeux de l’enfance. C’est cela que je cherche aux bords des mondes, et sans doute aussi, et en quelque manière, je cherche aux bords des mondes cette part d’enfance qui demeure, dans toute fascination douce et calme pour le langage.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 avril 2012.