Eau-forte

Ce texte est ma contribution n°3 à l’atelier d’hiver de François Bon

     Rue peu fréquentée, les pas résonnent sur le trottoir… Ce jour assez irréel dont on ne se souvient pas vraiment et qui pourtant a fait date, puisque c’est ce jour-là qu’a débuté la longue marche loin d’un lieu de vie alors familier qui s’inscrivait dans l’espace comme une eau-forte gravée pour l’éternité… Sa représentation mentale sous la forme du souvenir en a gardé les contours nets, mais entre les bords coupants s’étale en coulées approximatives un ensemble de réminiscences assez floues qui dessinent un paysage tremblant difficile à reconnaître… Il faudrait pouvoir améliorer la visée, régler la focale, superposer les prises de vues, soupeser les strates de la mémoire, imprimer le palimpseste, le corriger, le retoucher… Travail sans fin d’une tentative de reconstitution d’un temps à jamais perdu que l’on voudrait avoir l’illusion de pouvoir faire revivre mais qui continue de glisser entre les doigts comme le sable… Les pas résonnent sur le trottoir… La rue est déserte, la maigre lumière des réverbères laisse entrevoir au loin une silhouette mystérieuse qui, à tant d’années de distance, m’obsède comme un appel indéfinissable… Le geste d’allumer une cigarette, le rougeoiement de la flamme sur fond d’obscurité profonde, la clarté tutélaire de la lune, le ciel froid très étoilé, les particularités de cette scène me reviennent souvent en mémoire comme les éléments récurrents d’un rêve ou d’un cauchemar…  J’essaie tour à tour de noter, sans résultat probant, les souvenirs objectifs que je peux en avoir ou au contraire de m’en détacher pour tenter de retrouver sous des angles différents, à d’autres moments-clés, ce territoire arpenté jadis et qu’une sorte de glissement de terrain a fait disparaître de la surface de ma vie… Mais l’obscurité revient sans cesse obstruer les échappées possibles… une obscurité sonore, qui amplifie des bruits de pas heurtant la chaussée ou le trottoir… il est assez évident que ce sont mes propres pas qui résonnent, mais j’entends aussi comme en contrepoint un choc plus sourd qui semble provenir de l’endroit où marche devant moi la silhouette d’un homme que je ne reconnais pas… Mes efforts de mémoire me ramènent toujours à ce type de scène comme si la lumière du jour n’avait pas existé, je ne me souviens spontanément que des journées écourtées de l’hiver et de l’atmosphère assez inquiétante qui régnait dans cette partie de la ville… Je n’ai aucune raison de retourner là-bas. Le désir de retrouver des sensations premières n’est pas assez fort pour que j’entreprenne le voyage… Un début de curiosité me conduit à tenter avec Google Street une confrontation virtuelle entre mon passé imaginaire et une certaine réalité qui m’aidera peut-être à retrouver des points de repère… La mémoire du coeur reconnaît immédiatement les petites maisons de la rue où j’habitais… elles n’ont pas changé, il y a même encore les jardins ouvriers en face d’elles, la pression foncière de l’agglomération ne les a pas encore fait disparaître… des images fraîches et lumineuses ouvrent une brèche dans le mur de ma cécité… j’aperçois une petite fille brune qui se rend sans hâte de la maison à l’école, et de l’école à la maison, en suivant un mouvement de balancier aussi régulier que celui de la trajectoire des astres… elle marche le plus souvent aux heures sombres du matin et du soir, mais quand il neige, le monde est merveilleusement blanc, et le printemps coloré finit par revenir après l’hiver… Il me souvient que les rues du faubourg ressemblaient à celles d’un village… Plus grande, alors que je n’y habitais plus, je venais parfois me promener dans mon ancien quartier que je trouvais plus accueillant, où l’air semblait plus léger… je rejoignais ainsi la face claire de mon enfance qui s’éloignait déjà, de noirs tourbillons l’emportaient pour toujours loin de moi… La rue était déserte, des bruits de pas résonnaient sur les pavés… il y avait eu ce bruit crissant, ce choc, ce sang… le monde qui bascule, une silhouette qui s’écroule… la vie qui continue sans… plus loin…

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