été

Vent d’été

Atelier d’été Tiers Livre 2019

      J’ai six ans. Je ne connais pas bien ma grand-mère, je ne l’ai pas vue souvent. Elle nous a invités dans la maison de sa sœur aînée où elle habite depuis la mort de mon grand-père. Par la fenêtre ouverte, pendant le repas, j’écoute le doux frémissement des frondaisons associé pour toujours aux sensations inoubliables de ce jour-là. L’après-midi, les enfants filent dehors. Ivresse de se déployer dans les bois et dans les champs qui s’étendent au loin à perte de vue! Je découvre la vraie vie, à rebours des espaces étriqués et compartimentés de ma vie habituelle. La brise légère qui agite les feuillages joue une musique qui ne peut être que le murmure de l’Univers… La maison est située à l’écart du village, en haut d’une pente douce qui descend vers la plaine, sa position dominante fait de nous les rois du monde! Elle est plutôt basse et allongée mais de proportion équilibrée, sans doute avait-elle été le corps de logis d’une ancienne ferme. Ma grand-mère est visiblement heureuse d’être revenue vivre dans son village natal, qu’elle avait été obligée de fuir pendant la première guerre mondiale. Mais sa sœur, une très vieille dame impotente qui me fait un peu peur, meurt quelques mois plus tard. A nouveau sans domicile, ma grand-mère se résoud à venir habiter chez nous, dans notre toute petite maison. Je lis dans ses yeux la tristesse de ce nouvel exil et je ressens comme elle la nostalgie des vastes étendues de son enfance, auxquelles le vent d’été avait donné son tempo léger. Sur le bahut de la chambre où je vais la voir après l’école, trône un gros cylindre de cuivre que j’avais vu dans la maison de sa sœur. C’est une douille d’obus qui a été décorée par mon grand-père. Elle sert de vase.

La perception de la ville

LA REVENANTE

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

     La perception de la ville ne peut pas être la même pour tous les habitants mais se module en fonction du quartier et de ce qu’il représente. La rue elle-même, dans tel quartier connoté, a ses particularités propres, sa physionomie, sa personnalité. Chaque trajet ou promenade se déroule comme un voyage ou une traversée initiatique qui révèle progressivement une part des mystères de chaque lieu. A deux pas de chez nous, les petits pavillons jumeaux de la rue Lavoisier, parallèle à la nôtre, avaient des airs de petites villas avec leurs façades mitoyennes d’un seul côté, leurs toits décrochés et leurs portes d’entrée protégées par un petit hall. Aller rue Jeanne d’Arc en passant par cette rue coupée à angle droit par la rue du Fort-Malakoff faisait presque traverser un autre monde, séparé de l’église voisine par un mur au-dessus duquel bruissait le feuillage des arbres d’un jardin qui était peut-être l’Éden; emprunter ces rues était la promesse d’un dépaysement associé à un sentiment de calme et de sérénité qu’il était bon de savoir renouvelé à chaque passage… En semaine, les trajets se faisaient dans le cadre resserré du quartier tandis que les promenades du dimanche donnaient une perception plus élargie de la ville. L’hiver, on en prenait le plus souvent le pouls dans les rues commerçantes du centre, mais on allait parfois jusqu’à l’école municipale de musique, rue Nationale, en passant par la rue Sadi Carnot, qui donnait envie de continuer un peu plus loin, jusqu’à l’église Notre-Dame, dans le quartier le plus bourgeois de la ville, dont les grandes maisons austères semblaient dégager un air de quant-à-soi hostile… L’été, on allait plutôt vers les confins, à la limite de la ville ou plus loin dans la campagne selon l’endurance des marcheurs. Plus on se rapprochait de la Belgique, plus l’habitat devenait net, neuf et moderne, au bord de larges avenues. Au Sud, les noms bucoliques des villages de Fleurbaix et de Bois-Grenier ouvraient des horizons séduisants mais un peu lointains. Le Pont de Nieppe faisait traverser les faubourgs ouvriers situés à l’Ouest de la ville, tandis que vers Houplines, à l’Est, on bifurquait souvent dans la direction des étangs du Pont Ballot ou de l’Épinette, en marchant à travers champs. La ville avait de multiples facettes et de multiples entrées que les promenades réitérées rendaient familières et qu’il était agréable d’identifier comme les éléments d’un univers dans lequel on avait soi-même une place reconnue. La connaissance globale de la ville acquise sur les chemins permettait d’en mémoriser une image sans doute analogue à celle des photos de satellite diffusées aujourd’hui sur Internet. La ville, à l’époque, était déjà en expansion, mais son tissu fluide se laissait encore traverser par de larges trouées vierges d’occupation, comme s’il fallait moins de pixels pour la représenter; vue du beffroi ou d’un clocher d’église, son emprise au sol paraissait sans doute moins dense et plus circonscrite…

Le chemin de tous les livres

LA REVENANTE

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

     Phrases, leur déroulement continu, page après page… leur progression inexorable vers le but ultime d’un livre inconnu qui ne se referme jamais et tournoie sur lui-même comme une toupie dans l’espace infini de l’univers… l’étirement des phrases… la galaxie des phrases qui tournent sur elles-mêmes jusqu’aux confins du monde imaginaire qu’elles inventent en même temps qu’elles le découvrent et qu’elles l’explorent… la courbure des phrases… leur réception de la lumière primaire sortie du chaos après le big-bang et le reflet qu’elles renvoient!… Par la lucarne, la vue est garantie sur les toits, la lune et les nuages ou, quand la nuit est claire, sur les étoiles qui brillent comme des paillettes d’or! En se tordant le cou, on aperçoit même la Voie Lactée…

     La mansarde a été aménagée à la hâte pour les enfants juste avant l’arrivée du camion de déménagement de leur grand-mère lilloise chassée de son logement après l’enterrement du grand-père, pour qu’elle puisse s’installer dans leur ancienne chambre avec son poêle en fonte, sa table et son buffet, vestiges de toute sa vie passée… La maison occupe peu de surface sur le sol et ne peut se parcourir vraiment que de haut en bas et de bas en haut — de la mansarde à une petite cour — grâce à l’escalier étroit qui relie le grenier à l’étage de la grand-mère qui a son « chez elle » juste à côté de la demi-chambre où dorment les parents, prolongé par un autre escalier un peu moins étroit qui assure la circulation entre les chambres et le rez-de-chaussée, constitué d’une petite pièce qui sert de garage à un Solex et d’une salle de séjour où ronfle agréablement en hiver une cuisinière à charbon… l’été, la fenêtre est garnie de beaux géraniums rouges entre lesquels on aperçoit la cour et un tas de vieilles briques qui permettront, une fois nettoyées, d’agrandir la maison…

     Les phrases filent et courent le long des rues à la recherche du temps perdu, les phrases tentent de retrouver les images effacées, les sons évaporés, les silhouettes oubliées, les sensations enfouies dans les soubassements de souvenirs accumulés comme des objets remisés dans les greniers et dans les caves; les phrases déambulent d’un lieu à un autre en suivant les itinéraires tracés dans l’espace mental de la mémoire pour tenter de reconstituer par l’écriture les trajets autrefois vivants de personnages fantasmatiques qui évoluent depuis longtemps dans un réel disparu; les phrases forent dans la masse épaisse des souvenirs sédimentés pour essayer de dégager le fil ou le filon d’une histoire qui redonnerait de la cohérence à des perceptions éclatées venues d’un univers englouti dans les tourbillons du temps où il continue de tourner sur lui-même imperturbablement; les phrases laissent tomber comme des cailloux dans un tamis des mots qui s’assemblent pour créer des ébauches d’histoires qui ne tiennent pas debout; les phrases sèment les mots dans la nuit comme des pépites qui révèleraient le chemin de tous les livres en attente d’écriture!…

Géographie de la mémoire

LA REVENANTE

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

     Au Nord de la ville, le Bizet, le cimetière et la Belgique, les berges de la Lys, les prés du Hem et le chemin du Pont Bayart, l’écluse, le café du Pont de la Targette et la rue des Fusillés, la rue de la Chapelle Rompue, la grille du cimetière et la frontière de la douane, la ville des morts, ses rues silencieuses et ombragées entre les tombes, le vase en grès que l’on remplit d’eau pour y déposer les fleurs cueillies dans le jardin, l’étrangeté de la langue parlée de l’autre côté de la frontière dans un café de la rue de la Mélune où l’on boit un stout après la visite rendue aux défunts de la famille, les étangs paisibles de Dikkebus et de Zillebeke, le Mémorial britannique de Ploegsteert érigé en l’honneur de onze mille soldats du Commonwealth sans sépulture tués pendant la Grande Guerre dans la zone de combat de la vallée de la Lys, le musée de Zonnebeke — cinq cent mille morts pour gagner huit kilomètres de terrain pendant la bataille de Passchendaele en 1917! –, Ypres, les champs de bataille, le gaz moutarde, les cent soixante-dix cimetières militaires, la destruction totale de la ville et sa reconstruction à l’identique après la guerre, son histoire médiévale, le beffroi de la Halle aux draps, la fête des chats… les bombardements, l’exode de la population, les récits entendus dans le cadre familial, les histoires transmises, les commémorations récurrentes effectuées au cours des promenades sur les lieux de la mémoire particulière et intime de petites gens qui ont été des acteurs de la grande Histoire, ou qui en sont les descendants…

     Au Sud, des noms à forte résonance affective, la gare et l’ancienne paroisse Saint-Roch, la rue de l’abbé Doudermy, la rue du Travail, la rue de l’Epargne et la rue de l’Avenir, premières promenades de l’enfance pour rendre visite à la famille paternelle, un arrêt parfois sur le chemin pour acheter de l’eau de Cologne à la droguerie du Rond-Point où s’arrêtent les bus avant de continuer vers le centre-ville par la rue Deceuninck, les longues rues sombres et mal éclairées en hiver du général Leclerc et du général Mangin, le quartier de La Choque à La Chapelle d’Armentières, une grotte, une maison amie dans la rue Marle, d’autres maisons accueillantes dans l’impasse de la route nationale près de la voie ferrée, et un peu plus loin, au centre du bourg, la salle de bal du café de la mairie où le père joue de la contrebasse le samedi soir, juste à côté de l’église où il dirige le concert donné par la Philharmonie le jour de la Sainte-Cécile…

     A l’Est, la ligne continue des rues ouvrières et des courées s’étend jusqu’à la commune voisine qui s’est construite, elle aussi, autour de l’industrie textile (les hautes cheminées des usines s’élançaient comme de fins donjons au-dessus des enceintes de briques à l’intérieur desquelles les prolétaires, hommes, femmes et enfants, trimaient dans des conditions proches de l’esclavage!…); les usines ont presque toutes disparu mais certains ateliers ont été reconvertis ou désaffectés avec le souci de conserver quelques traces du passé et de rares cheminées ont ainsi échappé à la destruction, témoins de la puissance dynastique des grandes familles d’industriels qui ont régné sur l’Armentiérois pendant presque deux siècles et dont il ne reste plus que des noms de rues ou de bâtiments publics: Mahieu, Dufour, Hacot, Colombier, Agache… les patronymes résonnent encore dans la mémoire des habitants de la ville et des communes alentour, d’Erquinghem à Pérenchies, sur la route de Lille… la métropole est associée aux grands-parents maternels qui vivent près du cimetière du Sud, rue de l’Arbrisseau, ainsi qu’à l’activité musicale du père, ouvrier d’usine pendant la journée, contrebassiste à l’Opéra de Lille en soirée… le point d’ancrage de la famille se situe sur un axe de quelques centaines de mètres seulement entre Houplines et Armentieres et les différents logements occupés, d’abord dans la cour Deschildre puis au numéro 46 de la rue Curie et au 33 de la rue Auguste et Michel Mahieu; l’église de l’ancienne paroisse du Sacré-Coeur dans laquelle se sont mariés les parents en 1944 et qui a sonné le glas pour leurs funérailles en 1974 et 1980 est interdite d’accès, un projet de requalification de l’ensemble du quartier prévoit de la démolir…

     A l’Ouest, le vent venu de la mer vers laquelle dégringole la plaine flamande souffle des idées de voyage et réveille l’attraction exercée par le mont Cassel, d’où sont originaires les grands-parents maternels… La famille se rend au moins une fois par an sur la côte, à Calais, Dunkerque ou Bray-Dunes, en profitant des tarifs réduits pratiqués par les chemins de fer pendant les beaux jours (souvenir de l’angoisse suscitée par la confrontation avec la monstrueuse masse d’eau remuée par les vagues!). Moins loin, le Mont Noir et le Mont des Cats offrent aussi la possibilité de goûter aux plaisirs de l’été (et au fromage de l’abbaye) en se promenant sur les chemins (découverte, plus tard, des sous-bois couverts de jacinthes). Au retour, on s’arrête parfois pour manger des frites sur la place de Bailleul en écoutant carillonner le beffroi. La petite ville fortifiée de Cassel occupe dans l’imaginaire une place à part. Les portes d’Aire, d’Ypres et de Dunkerque ouvrent à la fois sur la petite histoire familiale et la grande Histoire en donnant accès au café du Messager où est né le grand-père, place Plumer, ainsi qu’au sommet du mont choisi comme site d’état-major par le maréchal Foch pour observer les positions de l’ennemi dans la plaine… Sentiments mêlés suscités par les récits de la grand-mère venue s’installer dans la seule grande chambre de la maison quand elle n’a plus eu de logement… joie communicative de ses évocations du carnaval et des géants Reuze Papa et Reuze Maman au temps heureux de sa jeunesse (ses paroles sont émaillées de mots étranges qui semblent venus d’une langue qui lui a été familière)… une profonde tristesse semble pourtant l’habiter en permanence, accentuée par de longues périodes mutiques… ses non-dits et le silence qu’elle entretient sur la période qui suit la cassure de la Grande guerre laissent apercevoir en creux les drames de son existence, et donnent l’impression troublante d’accéder à une dimension inquiétante de la vie… prise de conscience soudaine de la place occupée par chacun-e de façon irréversible et tragique sur la trajectoire du temps…

Le ciel

LA REVENANTE

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

     Le ciel est l’espace blanc de la page et l’obscurité de la nuit, la présence amicale de la lune et la fantaisie des nuages, la lumière qui se déploie en prenant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, le voyage de ceux-celles qui ne partent jamais, le refuge ultime des exilés, le seul espace de liberté des prisonniers, le prolongement infini de nos vies, le miroir de nos chagrins, la métaphore de nos tourments, le puits sans fond de nos questionnements, le point de fuite de toutes les espérances, le vent qui gonfle les voiles des navires, le roulement incessant des vagues de nuages, l’immensité insaisissable de la mer, l’envol d’un albatros, le labeur des marins, les labours de la plaine, les plaintes ou les prières des vivants, la foi du charbonnier, la noirceur des méchants, le feu rougeoyant de l’enfer, la damnation de Faust et le salut des Innocents, l’Apocalypse et la Jérusalem céleste, les visions prophétiques, les prévisions météorologiques, l’azur qui annonce l’arrivée des hirondelles et fait monter le chant des alouettes, la joie qui fuse, l’échappée d’un bateau ivre, le songe d’une nuit d’été, la clarté d’une faucille d’or, l’incandescence des étoiles, les spirales de Van Gogh et les lumières de la Ville, le soleil qui aveugle, la pluie qui transperce, le vent qui renverse, la tempête qui se déchaîne, l’orage qui foudroie, le désespoir qui gronde, le brouillard qui égare, la brume enveloppante, le havre d’un port, la silhouette d’une épave échouée, les voiles d’un vaisseau fantôme… Souvenirs ensevelis sous la neige de la mémoire brumeuse… émergence de l’image d’un ciel d’une tristesse infinie… tentures noires et grises déroulées du haut des toits le long des murs… mélopée intarissable de la pluie… reflets blafards sur les trottoirs mouillés et voilure monochrome de la lumière du jour… marche lugubre au son du glas dans les pas d’une mère éplorée, d’un frère effondré, d’un père raidi dans la douleur… accident ou suicide, on ne savait pas… la procession funéraire avançait dans un silence effroyable… une couronne formée par quelques faibles rayons de soleil filtrés par les nuages déchirés semblait suspendue au-dessus du corbillard… le regard hébété des vivants s’accrochait à la moindre lueur vacillante pour accompagner la jeune morte jusqu’au seuil de sa dernière demeure…

Reflets en abyme

LA REVENANTE

Récit écrit au cours de l’été 2018

pour l’atelier d’écriture de François Bon sur Le Tiers Livre (suite)

     Souvenirs en miettes miettes de souvenirs dans la nappe repliée sol soleil fenêtre fête l’été entre par la fenêtre éclats de la lumière étalée sur le sol on lui avait dit oh le beau jour bleu le ciel tout près de la rivière une nappe blanche sur l’herbe verte ondulations comme une vague le rectangle de la nappe comme un radeau hissez haut! cap sur la joie! le quotidien gris s’était envolé la sirène n’était pas celle de l’usine mais d’un bateau les marins sont des ouvriers qui rament la mer est calme la mère est belle le père sort de l’usine ou du port on attend qu’il arrive à bord le goûter est posé sur la nappe des gouttes tombent gronde l’orage le pique-nique est un naufrage

     Le cours de la rivière a été détourné et l’usine de tissage n’existe plus, mais la ville résonne encore de tous les cris lancés au fil du temps par les ouvriers qui n’ont pas cessé de manifester, depuis la création des premiers ateliers de l’industrie textile dans la Cité de la Toile, pour obtenir des salaires plus élevés! La voix de Jean Jaurès, venu soutenir la grande grève de 1903, résonnait encore dans la mémoire familiale qui se souvenait des coups de feu tirés par les gardes mobiles à cheval et de la répression féroce exigée de l’Etat par le patronat… Le vieil homme ne comprenait pas. Pourquoi refuser quelques centimes de plus par heure quand les profits étaient aussi manifestement colossaux, comme en témoignaient les châteaux ou les palais modernes de la bourgeoisie locale?… Même un bourgeois ne pouvait porter à la fois qu’un seul manteau!…

     Les rouleaux de bâche ne sont plus chargés sur les péniches depuis longtemps, mais la rue s’appelle toujours « Quai de… »! « Quai de Beauvais »… Même sur le canal creusé à l’écart du centre, les péniches se font rares… Suivre le chemin de halage, arriver à l’écluse, entendre le grondement de l’eau bouillonnante, se sentir saisie alors avec une force inattendue par le souvenir de la peur, en traversant le pont dans la nuit noire, d’être engloutie par les reflets mouvants des eaux profondes!… Cette peur archaïque qui remontait du plus profond d’elle-même était-elle antérieure ou postérieure à l’autre?… quand, pour la première fois, elle avait découvert la mer, les vagues?… le vent faisait tourbillonner les grains de sable qui frappaient le visage et soudain, cette impression atroce d’être aspirée par le sol dans le sable mouillé!… Comment exprimer l’horreur ressentie cette autre fois –elle était à peine plus grande — quand, en une fraction de seconde, alors que la vie toute neuve avait le goût du paradis — il faisait beau, la famille profitait de quelques jours de congé payé — une pierre glissante sur le bord de la berge l’avait fait basculer dans l’eau hypocrite du canal qui miroitait paisiblement sous le soleil?… Stop! arrêter la projection du film!… ce déroulement sans fin des images qui s’interpellent!… craindre les tourbillons de la mémoire… reprendre, peut-être, un peu plus loin?…

     Les images s’interpellent dans le train de la mémoire comme un film le train des images file à toute vitesse derrière les vitres propulsées à la vitesse de la lumière les images des souvenirs glissent dans le train qui ne ralentit pas malgré les pierres glissantes sur les berges du canal les souvenirs sont canalisés cannibalisés entre les balises rails entre lesquels entre lesquelles circulent aller retour plusieurs fois par jour la nuit aussi les images sont en ruine le patron de l’usine aurait été ruiné le pauvre pas de pitié pour l’ouvrier toutes ces ruines dans la ville détruite qui crie le sifflement des bombes le sifflement du train la sirène de l’usine le bruit des bottes obéir se contenter de peu courber l’échine la Chine au loin dans le lointain l’Orient-Express voyage dans la nuit des Déportés trépidation des wagons sur les rails crissant dans la nuit les mots galopent et les phrases déraillent troupes de mots à l’assaut de silhouettes rayées effacées de l’écriteau de la mémoire l’écriteau bleu de la rue des Déportés quand les enfants qui apprennent à lire ignorent le sens le sang des mots épouvante de la révélation quand tombe le voile des mots qui rendent fou!… la locomotive s’emballe les images s’entrechoquent choc de la chute dans l’eau froide du canal froide comme la mort froide comme les mots privés de r privés de rire ou de raison privés de rire sans raison sur les rives du canal glissant qui piège les enfants !… le projecteur est tombé, le mécanisme s’est détraqué, les images ont perdu leur clarté, l’insouciance s’est envolée, l’histoire du film a sombré dans les décombres de la ville ravagée, on ne peut plus, comme avant, comme si rien ne s’était passé, partir et revenir, courir, rire et pleurer, pleurer de rire ou rire à en pleurer, actions simples au passé simple d’un bel été!… il faut tout oublier, tout effacer, laver, nettoyer et encore nettoyer, débarrasser de leur passé de cheminée toutes ces briques entassées dans la cour à l’ombre du lilas pour construire des murs tout neufs et refuser d’écouter les sirènes des usines!…

Dépaysement

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

     La perception de la ville ne peut pas être la même pour tous les habitants mais se module en fonction du quartier et de ce qu’il représente. La rue elle-même, dans tel quartier connoté, a ses particularités propres, sa physionomie, sa personnalité. Chaque trajet ou promenade se déroule comme un voyage ou une traversée initiatique qui révèle progressivement une part des mystères de chaque lieu. A deux pas de chez nous, les petits pavillons jumeaux de la rue Lavoisier, parallèle à la nôtre, avaient des airs de petites villas avec leurs façades mitoyennes d’un seul côté, leurs toits décrochés et leurs portes d’entrée protégées par un petit hall. Aller rue Jeanne d’Arc en passant par cette rue coupée à angle droit par la rue du Fort-Malakoff faisait presque traverser un autre monde, séparé de l’église voisine par un mur au-dessus duquel bruissait le feuillage des arbres d’un jardin qui était peut-être l’Éden; emprunter ces rues était la promesse d’un dépaysement associé à un sentiment de calme et de sérénité qu’il était bon de savoir renouvelé à chaque passage… En semaine, les trajets se faisaient dans le cadre resserré du quartier tandis que les promenades du dimanche donnaient une perception plus élargie de la ville. L’hiver, on en prenait le plus souvent le pouls dans les rues commerçantes du centre, mais on allait parfois jusqu’à l’école municipale de musique, rue Nationale, en passant par la rue Sadi Carnot, qui donnait envie de continuer un peu plus loin, jusqu’à l’église Notre-Dame, dans le quartier le plus bourgeois de la ville, dont les grandes maisons austères semblaient dégager un air de quant-à-soi hostile… L’été, on allait plutôt vers les confins, à la limite de la ville ou plus loin dans la campagne selon l’endurance des marcheurs. Plus on se rapprochait de la Belgique, plus l’habitat devenait net, neuf et moderne, au bord de larges avenues. Au Sud, les noms bucoliques des villages de Fleurbaix et de Bois-Grenier ouvraient des horizons séduisants mais un peu lointains. Le Pont de Nieppe faisait traverser les faubourgs ouvriers situés à l’Ouest de la ville, tandis que vers Houplines, à l’Est, on bifurquait souvent dans la direction des étangs du Pont Ballot ou de l’Épinette, en marchant à travers champs. La ville avait de multiples facettes et de multiples entrées que les promenades réitérées rendaient familières et qu’il était agréable d’identifier comme les éléments d’un univers dans lequel on avait soi-même une place reconnue. La connaissance globale de la ville acquise sur les chemins permettait d’en mémoriser une image sans doute analogue à celle des photos de satellite diffusées aujourd’hui sur Internet. La ville, à l’époque, était déjà en expansion, mais son tissu fluide se laissait encore traverser par de larges trouées vierges d’occupation, comme s’il fallait moins de pixels pour la représenter; vue du beffroi ou d’un clocher d’église, son emprise au sol paraissait sans doute moins dense et plus circonscrite…

Film interdit sur écran intérieur

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

(suite)

     Les cafés ont l’avantage de rompre l’isolement et d’ouvrir sur le monde tout en préservant l’intimité et le besoin de rester seul ou en compagnie de quelques personnes choisies avec lesquelles on se sent bien. L’espace du guéridon ou de la table, carrée, rectangulaire, métallique, en bois ou en plastique, peu importe, est un territoire à lui tout seul. Son périmètre est une frontière. Chacun le sait et respecte le territoire voisin. Au comptoir, le client n’est pas le même que dans la salle. Pressé, il avale son petit noir en quelques secondes, alcoolique, il préfère rester près de la bouteille pour que le verre vide se remplisse plus vite, bavard, il engage la conversation avec le cafetier, tourne la tête à droite et à gauche, se retourne, s’adresse à la cantonade… Dans la salle, le client solitaire lit son journal ou fait des mots croisés, d’autres arrivent en groupe et se manifestent bruyamment. Les habitué-e-s de la catégorie des client-e-s solitaires au long cours qui s’installent durablement choisissent toujours la même table et se troublent — micro-drame!… — quand elle est occupée, la préfèrent loin de la porte pour échapper aux courants d’air et suffisamment à l’écart pour mettre de la distance entre soi et les autres, mais à proximité d’une fenêtre de façon à profiter de la lumière du jour et du spectacle de la rue. Le temps, alors, se modifie. Sa perception s’allonge et s’allège…

     Les séjours dans la cour, à l’ombre du lilas, procuraient cette sensation agréable de se soustraire au temps, en se racontant, ou non, des histoires. Quand les mains étaient fatiguées de manier le burin et le marteau, elles s’arrêtaient d’elles-mêmes et l’oreille devenait attentive au bruissement des feuilles légèrement agitées par la brise. Tous les sens étaient en éveil, tandis que les pensées se concentraient sur le mystère blanc des fleurs du lilas triple. Pour se dégourdir les jambes, le chemin sur lequel ouvrait au fond de la cour une petite barrière vermoulue donnait accès à un petit (?) paradis qu’il était loisible d’explorer à l’infini. Petites pierres, cailloux, lézards et coccinelles, libellules, sauterelles, insectes et vers de terre, pissenlits, pâquerettes, boutons d’or, petites herbes au centre du chemin, grandes herbes sur les bords mêlées à des orties ou à des chardons qui, avec quelques guêpes, rendaient le paradis plus difficile d’accès, le chemin était un univers à part entière et faisait oublier le reste du monde… Mais on y faisait parfois aussi des rencontres. Un garçon à vélo passait en se moquant, la petite voisine qui venait d’emménager dans la maison neuve située en face de la cour regardait devant elle d’un air perdu…

     Mon ancienneté sur les lieux était toute relative car je n’avais pas vu les bulldozers déclarer la guerre aux monticules du terrain vague, je ne les avais pas vus avancer comme des chars en écrasant tout sur leur passage… La famille avait d’abord habité à Houplines, à deux rues de l’école Jean Jacob, qu’il était possible d’apercevoir de notre maison, au-delà des jardins ouvriers. Comme je n’avais pas changé d’école et que je retrouvais les lieux de mon ancienne vie presque chaque jour, je ne me sentais pas vraiment dépaysée. La césure était moins spatiale que temporelle. Le déménagement m’avait révélé à quel point j’avais grandi. J’avais laissé derrière moi les années de la toute petite enfance, je n’étais plus exactement la même. Cette variation de la perception de mon identité était troublante. Je découvrais que j’avais des souvenirs confus de réalités devenues inaccessibles, comme une petite vieille… les dessins et la couleur d’un carrelage enfermés dans une maison dont nous n’avions plus la clé, le sol cimenté de la courette sur lequel j’avais ramassé de la neige pour la première fois, une petite cabane que je m’étais fabriqué avec deux bouts de bois, la silhouette de ma mère penchée sur une pile de linge dans la cuisine, les stalactites de glace qu’elle avait décrochés de la gouttière pour que je les admire de près (surprise et déception de les voir fondre si vite entre les mains)…

     Le chemin vers l’école était désormais plus long mais passait à proximité d’une friche qu’il était tentant de traverser pour diminuer le trajet. Un panneau mettait pourtant en garde contre le risque de chute dans des excavations cachées par les herbes et contre de possibles éboulis à l’intérieur d’une vieille fabrique désaffectée qui tombait en ruine. Un ancien atelier éclairé par une verrière trouée accueillait les gamins aventureux. Des poulies encore accrochées à des poutres métalliques grimaçaient comme des têtes de gargouilles. L’épaisseur de la couche de poussière qui recouvrait de vieux métiers abandonnés donnait une idée de ce que pouvait être l’éternité, tandis que leurs rouages compliqués déclenchaient des rêveries sans fin qui faisaient le charme et le mystère du lieu… En plein soleil, la vieille bâtisse avait presque l’air inoffensif. On venait y jouer et les garçons du quartier pêchaient de tout petits poissons, des épénoques, dans des bacs rongés par la rouille qui retenaient l’eau de pluie. Mais à la tombée de la nuit, la vapeur blanche qui montait du sol, le silence interrompu par des bruits d’origine obscure et des craquements divers, le vol noir et lourd des hiboux qui s’envolaient du conduit des cheminées, donnaient souvent la chair de poule, et l’appréhension d’un face à face avec des êtres maléfiques faisait préférer le long détour par les rues de la ville…

     Souffle du train entre les barrières abaissées du passage à niveau qui traverse la route nationale, rugissement des moteurs dans la file des voitures au moment où elles redémarrent, bruit métallique du loquet soulevé pour ouvrir le portillon, grincement des gonds, léger frisson quand les pieds se posent sur les rails, les vibrations du convoi sont encore perceptibles!… La ville est menaçante, la vie dépend en permanence d’une erreur d’évaluation, d’une faute d’inattention!… Klaxons, panneaux, flèches, clous pour traverser, feu rouge, feu vert, signaux de toutes sortes pour codifier une mise en scène chorégraphique millimétrée qui n’accorde qu’un temps bref et précis à chaque geste de l’automobiliste, du cycliste, du piéton, du marchand des quatre saisons, du livreur, du dépanneur ou du déménageur, chacun à son tour, s’il-vous-plaît, dans le respect des règles et de la discipline!… Ballet permanent de la circulation, coups de sifflet, gestuelle en gants blancs, jouer le jeu, jouer, happer les images et les sons, entendre, voir, sentir et s’arrêter de respirer devant un autobus qui ouvre ses portes en dégageant une odeur de diesel, tenter de se boucher les oreilles au passage d’une mobylette pétaradante, discerner le chuintement de la roue d’un cycliste sur le macadam lisse, s’amuser du cliquetis des bouteilles de bière brinquebalantes sur les pavés inégaux, se laisser surprendre par le calme presque religieux et la fraîcheur d’église du magasin de légumes, s’étonner du vocabulaire étrange utilisé par le marchand pour répondre aux clientes, voir surgir les jardins maraîchers des mots qu’il prononce, ressentir l’effet bienfaisant de ce havre de paix bucolique, admirer la profusion et la beauté des cueillettes, s’abîmer dans la contemplation des différentes variétés de légumes secs contenus dans de grands sacs de jute qui débordent sur le sol, les imaginer dans la cale d’un navire, se prendre pour un mousse, un marin ou plutôt un capitaine de vaisseau, se laisser enivrer par l’odeur des épices, donner l’ordre de larguer les amarres et de hisser les voiles, prendre le large, cap sur les Indes!…

     Au loin, les boutons bien astiqués de la vareuse du vieux marinier Nestor resplendissent et envoient des reflets, il fume la pipe devant chez lui. Les portes des maisons sont ouvertes, il fait beau, c’est l’été. Une voisine a changé de trottoir pour s’installer du côté ensoleillé. Elle épie les faits et gestes de chacun tout en tricotant. Quand on rentre des courses ou de l’école, en fin d’après-midi, l’alignement des chaises contre les façades accueille presque tous les habitants de la rue! On les salue un à un avant de rentrer chez soi, même si les sacs sont lourds et les pensées rêveuses… Impossible de ne pas admirer la Vespa du grand Bruno qui tire sur une cigarette pendant que sa sœur prend un bain de soleil (elle déplace son siège à chaque fois que l’ombre avance) ! Leur petit frère joue au ballon et se fait réprimander parce qu’il vise dans les pieds, les tricots ou les journaux… Souvent, une discussion s’amorce entre les personnes assises et celles qui passent. On demande aux enfants s’ils ont bien travaillé à l’école et s’ils ont été sages, aux adultes si leur santé est bonne et si toute la famille va bien. Tout le monde parle à voix haute, mais certains plus fort que d’autres. Des plaisanteries sont lancées à la cantonade, les rires se partagent…

Le long silence de la neige

Ce texte est ma contribution n°1 à l’

Atelier d’écriture de l’hiver 2016 de François Bon sur Tiers Livre

     La terre est rarement très sèche; les véhicules creusent des ornières qui se remplissent d’eau; il faut marcher sur les côtés, poser les pieds sur des touffes d’herbe, s’efforcer de tenir en équilibre de l’une à l’autre en évitant que la boue gluante asperge les habits au moindre faux-pas; le chemin monte  jusqu’aux remparts de l’ancienne forteresse, puis il cède la place à une chaussée étroite faite de gros pavés inégaux sur lesquels rebondissent les carrioles; de toutes petites maisons construites dans le mur d’enceinte encadrent l’entrée du village en forme d’arche; elle habite dans l’une d’elles, désormais vieille et seule; lui… Maurice Leleu… on ne pense pas à un loup en le voyant, plutôt à un ours, un gros ours patibulaire… il continue d’habiter dans la maison isolée desservie par le chemin à l’écart du village; l’hiver, l’endroit est sinistre; quand il gèle et que le chemin est glissant comme une patinoire, impossible de monter au village; les provisions viennent toujours à manquer; il faut parfois se risquer à sortir; on pourrait mourir sans que personne ne s’en rende compte; l’été, on aperçoit dans les prés la silhouette furtive d’un vieux berger à la barbe aussi fleurie que celle de ses moutons; au printemps, la camionnette jaune du facteur recommence à brinquebaler sur les chemins; et le motoculteur rouge du garde-champêtre se déplace le long des haies pour les tailler; la vie reprend quelques couleurs après le long silence de la neige; les abeilles bourdonnent; l’air alentour sent bon; on se couche dans l’herbe au soleil; les yeux sont au niveau des fleurs des champs taquinées par les insectes; on admire le vol d’un papillon; on s’étonne de l’activité fébrile d’une cohorte de fourmis; on les regarde aller et venir dans un mouvement qui semble perpétuel; on se laisse aller à philosopher sur la nature des êtres; à la pointe de l’instant, dans la torpeur de l’été, on croirait volontiers que la vie est paisible; au loin, on entend des flonflons; on se relève pour aller à la fête du village; on secoue ses habits; il en tombe des brindilles et de la terre; le chemin est sec; on a déjà envie de danser; la montée est rude mais on est jeune; on marche sur les traces de tous les jeunes gens et jeunes filles qui se sont rendus sur la grand-place pour s’amuser autour du feu de la Saint-Jean; on ne voit pas leurs fantômes; on ne les voit pas guetter à chaque coin et recoin de chacune des rues; on ne les voit pas dévisager les nouveaux venus avec un mélange effrayant d’envie et de pitié; on n’entend pas leurs lamentations, leurs plaintes, leurs cris et leurs sarcasmes; les flonflons se rapprochent; l’excitation est à son comble; la musique s’unit à la danse; le vin coule à flots; la vie, à cet instant, se confond avec l’ivresse et la danse; les fantômes n’existent pas ou sont insignifiants; la jeunesse est une force qui les tient à l’écart; mais, déjà, la fête se termine; les vieux à leur fenêtre ont convoqué les fantômes pour regarder s’égayer la foule; elle se souvient; tout est allé si vite; le mouvement perpétuel de la vie est implacable; il a tout emporté et tout détruit sur son passage; les fantômes qui l’accompagnent lui apportent un peu de réconfort; son coeur à lui est gelé; l’ours, ou le loup, est devenu lui aussi vieux et malade; pourquoi s’obstiner à vivre comme une bête, là-bas, dans la maison isolée; ceux qui étaient sous sa domination, autrefois, sont en embuscade; on les devine prêts à tirer; on ne sait plus de qui ou de quoi on a le plus peur…

Arpèges

Si peu
trois mots
deux silences
le soupir de la lune
l’eau claire d’une nuit d’été
la chanson douce des étoiles
du bout des doigts sur la corde d’une guitare
dans le jardin parfumé de jasmin
quelques notes en cascade
éclaboussent les passants
en riant

 

 

Caduque

Que se passe-t-il ?

Les feuilles mortes ne s’accumulent pas encore sur le sol, le soleil ne disparaît pas encore avant le soir sous l’horizon, pour un peu, nous pourrions encore croire à l’été. Que se passe-t-il ? Je me détache de ce qui n’a jamais été, je ne suis plus (l’ai-je jamais été ?) ce que je n’ai jamais vraiment été même parfois en été.

Que se passe-t-il ? Cette inflexion, cette inclinaison, cette courbure de l’esprit trop facilement suivie par des pensées obscures, envahissantes et tenaces comme du chiendent, ce serait cela, cela, la tonalité réelle de mon coeur, la musique profonde qui commande l’architecture de mon squelette ? Cela, c’est-à-dire la mort ? Non pas la mort inévitable, la mort connue dès la naissance, mais la vraie mort, l’altération, la destruction de soi-même ?

Litanie

rien
qu’une brise légère
qu’une fleur éclose
que le vol d’un papillon
qu’une abeille qui butine
que le bourdonnement de l’été
que la fraîcheur de l’ombre
que la chaleur du soleil
que le gazouillis d’un oiseau
que le tam-tam lointain de l’orage
que trois gouttes de pluie
que le vent qui se lève
puis se rendort
rien qui ne presse
qui ne pèse
qui ne fâche
qui n’importe
qui ne vaille la peine
que l’on coure
que l’on souffre
que l’on affronte le monde
que l’on meure
rien
que ton sourire
que ton bonheur
que tes rêves
que tes espoirs
que ta dignité
que ton espérance
que la joie qui serait tienne si tout
ce qui t’a poussé sur les routes
ce qui t’a fait traverser les mers
la guerre
la faim
la misère
l’intolérance
la torture
les persécutions
n’était plus qu’un cauchemar à jamais révolu
car auprès de nous toi le Migrant
tu aurais trouvé des frères
et ce que tout être humain recherche

la paix et la sérénité

V V

    petit papillon blanc du mois d’août

                prisonnier de l’éphémère 

                    qui se jette

                        sur les caresses du soleil

                     et s’affole au vent d’été

                 je te retrouverai un soir tremblant

      les ailes brisées

 

Douce heure

À l’ombre d’un arbre
sur un banc
ici et maintenant

petites taches de soleil sur le sol sec
bourdonnement de l’été
sans gravité

mes pensées volettent comme ce papillon blanc
au milieu de la frondaison verte
et le paradis ressemble à ce jardin

bonjour, l’éternité

Le joueur initial au Marché de la poésie

           Du 10 au 14 juin, La Chambre d’échos (stand n° 113) vous invite à choisir dans les allées du Marché de la poésie vos lectures d’été (poésie, romans, récits, nouvelles…)

Trois nouveautés, quelques rééditions :
•  Françoise Gérard, Le joueur initial
•  Jacques Prévert, Vignette pour les vignerons
•  Jean Pierre Rochat, Journal amoureux d’un boucher de campagne
•  Jean Pierre Renault, Une enfance abandonnée
•  Françoise Gérard, Le dernier mot d’elle
•  Jean Pierre Rochat, Le berger sans étoiles
•  Jean Pierre Rochat, Hécatombe

Place St Sulpice, Paris 6e
mercredi de 14h à 21h30, jeudi jusqu’au samedi de 11h30 à 21h30 et dimanche de 11h30 à 20h

La Chambre d’échos | 23, impasse Mousset | 75012 Paris tél. : 01 44 74 04 01
www.lachambredechos.com | contact@lachambredechos.com

AURORE

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33. Aurore, 2015

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32. Aube du monde, 2015

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31. Chemin blanc, 2015

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30. Soleil hivernal, 2014

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29. Collines bleues, 2014

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28. Mille et une nuits, 2014

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27. Douceur du soir, 2014

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26. (E)automne, 2014

(d’après une photo vue sur www.Photo-Paysage.com /cc by-nc-nd) 

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25. Miroitements, 2014

(d’après une photo de Bruno Monginoux/cc by-nc-nd /www.Photo-Paysage.com)

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24. Rose crépuscule, 2014

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23. Arbre nu, 2014

@DanniSr8 : « La mélancolie est un crépuscule, la souffrance s’y fond dans une sombre joie. » Victor Hugo

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22. Embrasement, 2014

Rêverie d'été

21. Rêverie d’été, 1967

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20. Soleil irlandais, 2014

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19. Mouillage, 2014

(d’après une photo proposée par Marie-Christine GRIMARD)

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18. Le ciel et la mer, 2014

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17. Rivage, 2014

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16. Océan, 2014

Aube

15. Aube, 2014

Coucher de soleil

14. Coucher de soleil, 2014

Miroitement de l'eau au crépuscule

13. Miroitement de l’eau au crépuscule, 2014

(d’après une photo originale de Mooonalila)

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Ciel d'hiver

12. Ciel d’hiver, 2014

Plage de Ravenoville

11. Déclinaison, 2014

Village

10. Village, 2014

Flots

9. Flots, 2014

Paysage portuaire

8. Paysage portuaire, 2014

Route en hiver

7. Route en hiver, 2014

Falaise

6. Falaise (Pointe du Hoc), 2013

Confins

5. Confins, 2013

Front de mer

4. Front de mer, 2013

Tribord

3. Tribord, 2013

Transparence

2. Transparence, 2013

Grand vent

1. Grand vent, 2013

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Plaine qui court

Des tons fauves, étalés sur les bas-champs inondés. A perte de vue la plaine qui court, et le ciel rempli d’amour qui fait pleuvoir l’azur. Etrange assemblage qui étonne le regard, titille l’âme. L’eau s’est substituée à la terre, les saules ont déposé leurs pleurs sur les marécages gelés. Sur les nappes immobiles, sur la végétation figée, sur les teintes uniformément éteintes, la lumière réfractée fait flamber la vie. Dans ce reflet de l’été sur l’hiver, dans cet assemblage insolite d’éléments qui ne sont plus domestiqués, l’âme a reconnu le carrefour où elle campe, en attendant l’éther éternel été…

L’infini que nous portons en nous

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Fragmentation. De soi.

J’ai remarqué cela. Il y a un temps de la vie où les étés sont infinis. Je me souviens de ce temps. Et de ces élans. Il ne s’est pas éloigné suffisamment pour que j’en perde le souvenir. L’oublie-t-on jamais ? La dernière journée d’école marquait le début d’un temps infini. L’été. Le retour de la rentrée, de l’automne, de la classe, la réiteration des jours, des semaines, paraissaient si lointains qu’ils en devenaient inexistants. Je me souviens de ce temps infini. Le temps infini de l’été. Il n’y avait qu’un seul jour qui se déclinait sous toutes ses formes possibles.

Je ne sais pas comment ça c’est passé, mais peu à peu l’été s’est trouvé pris s’est trouvé enserré, ainsi, étouffant, entre les fins d’année et les débuts d’année. Entre des recommencements. Des réitératons. Comme si des crochets s’étaient fichés dans le temps. Le tenaient. L’avaient arrimé solidement. Je ne les ai pas vus se planter et arracher des possibles. La métamorphose sans doute, même, m’a paru intéressante. Les liens tissés entre l’avant et l’après ont estompé l’été.

Étirement de soi.

Il était possible, aux temps de l’enfance, de s’imaginer dans un été infini. Tout disparaissait du monde hormis le soleil et les jeux de l’été. Les impressions de l’été. Tout s’effaçait hormis le sable sous les pieds et le goût du sel sur les lèvres, le goût du sel sur les doigts. L’été avait le goût du sel et la mer laissait sur la peau des filets et des entrelacs de sel, qu’on ne voulait pas abandonner comme un serment fait aux vagues de revenir le lendemain. Entrelacement de rêves et des jours et des nuits et des attentes et des possibles et de l’immense de l’océan.

Il était possible de les tisser ensemble. Rien n’échappait dans la perspective ouverte des jours aux gestes minuscules. Je me souviens de ce sel sur la peau ; il donnait la certitude de l’infini. Il était l’assurance de l’infini. Face à laquelle chaque fin d’été était une trahison. Chaque retour dans la voiture familiale un déchirement de toutes les promesses de l’aube. Chaque été se terminait par la trahison violente et sans appel de l’été.

Effacement.

Je me souviens de ce temps. Je n’ai pas osé te demander si tu avais la même certitude en partant. Si tu croyais aussi que chaque été abolissait tout ce qui n’était pas lui. Si tu regardais la mer en te disant qu’il en serait toujours ainsi. Que plus rien ne serait jamais comme avant. Que la mer emporterait retiendrait protégerait et qu’à elle, il était possible de confier l’infini que nous portons en nous. Je n’ai pas envie de te dire que j’en ai perdu la trace.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 mars 2012.

 

 

A l’instant

Fil d’or

pensée noire

un rayon de soleil me cueille sur la margelle d’un puits de pensées noires

__________

J(((oi)))e

ici

éclats lumière rires maintenant

grains de poussière en suspension ensoleillés

dans l’espace entrebâillement fenêtres vides

soleil bleu horizon point à la ligne

moi point de suspension

__________

Pr O vidence

petites taches de couleur offertes

arrêtent mon regard pensées

que fait le/la jardinière

l’eau manque oh

La vie est belle

__________

Impressions d’enfance

glisse

la barque sur l’eau sillage

lignes de fuite clapotis tendre berceuse

si légère et si facile pesanteur abolie je glisse

je glisse je lisse ma vie si limpide soudain

douce ivresse des rimes des rames je m’arrime

mirages à des images de rivages

hospitaliers et enchanteurs

tendre berceuse

à l’ombre du feuillage qui miroite dans le profond de l’eau claire

Reflets jaunes

__________

Etonnement primordial

à l’instant

je vois tournoyer dans le ciel bleu

des hirondelles petites et un planeur grand

je tiens entre deux doigts une graine

poussée par le vent

il en étire les fils d’argent

j’écoute le rossignol

je regarde la nuit

la lune ronde me tend son visage étonnant

je pense au commencement

j’entends le premier cri

le mien

__________

          [Retour à l’accueil]

Envol

à l’instant

il neige

des fleurs

éphémère floraison

des cerisiers

les feuilles des hêtres

les feuilles des chênes

ont à peine commencé

de se déplier

d’autres

de quelle espèce d’arbres ?

comme des vols de papillons

ressemblent à des ailes

les points blancs

rejoignent lentement la terre

ou s’élèvent

je ne sais

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__________

Regards croisés

un sourire de la lumière dévisage soudain la fenêtre sortie de l’ombre

__________

Eden

petites fraises des bois au ras du sol

à l’ombre d’un arbre ensoleillé

abri bienfaisant de mes pensées rêveuses

ondoyantes dans l’air tiède

Points

__________

[Retour à l’accueil]

Compassion

déflagrations violentes de l’orage

aussitôt apaisées par le doux ruissellement de l’eau

sur les tempes de ma mémoire déchirée

__________

F-Estival

la lumière est dense

et danse

avec la brise légère

sur les ombres frémissantes

des feuillages frais

comme une nuit

apprivoisée

__________

17 :15

il fait nuit

mais dehors brille le soleil fossile des feuilles caduques

qui incendient encore la couronne des arbres

ou jonchent le sol en pointillés impressionnistes

le ciel est tombé sur la tête

__________

Derniers feux

givre blanc, brume blanche exaltent ce matin les mille couleurs flamboyantes de l’automne

qui n’en finissent pas de magnifier la mort avant de s’éteindre

hélas, la nuit est si profonde

__________

Géolocalisation

LA SOLITUDE

EN LATITUDE

ET

L

O

N

G

I

T

U

D

E

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Aube

la lumière naissante est tamisée

par un voile d’argent si fin que l’or

qui ourle chaque bord du monde inonde

le paysage de transparence blonde

entre les ailes azurées des anges

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Pluie de lumière

la lumière bleue du ciel

tombe drue sur le jardin

qui tend son prisme vert

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