Belgique

La perception de la ville

LA REVENANTE

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

     La perception de la ville ne peut pas être la même pour tous les habitants mais se module en fonction du quartier et de ce qu’il représente. La rue elle-même, dans tel quartier connoté, a ses particularités propres, sa physionomie, sa personnalité. Chaque trajet ou promenade se déroule comme un voyage ou une traversée initiatique qui révèle progressivement une part des mystères de chaque lieu. A deux pas de chez nous, les petits pavillons jumeaux de la rue Lavoisier, parallèle à la nôtre, avaient des airs de petites villas avec leurs façades mitoyennes d’un seul côté, leurs toits décrochés et leurs portes d’entrée protégées par un petit hall. Aller rue Jeanne d’Arc en passant par cette rue coupée à angle droit par la rue du Fort-Malakoff faisait presque traverser un autre monde, séparé de l’église voisine par un mur au-dessus duquel bruissait le feuillage des arbres d’un jardin qui était peut-être l’Éden; emprunter ces rues était la promesse d’un dépaysement associé à un sentiment de calme et de sérénité qu’il était bon de savoir renouvelé à chaque passage… En semaine, les trajets se faisaient dans le cadre resserré du quartier tandis que les promenades du dimanche donnaient une perception plus élargie de la ville. L’hiver, on en prenait le plus souvent le pouls dans les rues commerçantes du centre, mais on allait parfois jusqu’à l’école municipale de musique, rue Nationale, en passant par la rue Sadi Carnot, qui donnait envie de continuer un peu plus loin, jusqu’à l’église Notre-Dame, dans le quartier le plus bourgeois de la ville, dont les grandes maisons austères semblaient dégager un air de quant-à-soi hostile… L’été, on allait plutôt vers les confins, à la limite de la ville ou plus loin dans la campagne selon l’endurance des marcheurs. Plus on se rapprochait de la Belgique, plus l’habitat devenait net, neuf et moderne, au bord de larges avenues. Au Sud, les noms bucoliques des villages de Fleurbaix et de Bois-Grenier ouvraient des horizons séduisants mais un peu lointains. Le Pont de Nieppe faisait traverser les faubourgs ouvriers situés à l’Ouest de la ville, tandis que vers Houplines, à l’Est, on bifurquait souvent dans la direction des étangs du Pont Ballot ou de l’Épinette, en marchant à travers champs. La ville avait de multiples facettes et de multiples entrées que les promenades réitérées rendaient familières et qu’il était agréable d’identifier comme les éléments d’un univers dans lequel on avait soi-même une place reconnue. La connaissance globale de la ville acquise sur les chemins permettait d’en mémoriser une image sans doute analogue à celle des photos de satellite diffusées aujourd’hui sur Internet. La ville, à l’époque, était déjà en expansion, mais son tissu fluide se laissait encore traverser par de larges trouées vierges d’occupation, comme s’il fallait moins de pixels pour la représenter; vue du beffroi ou d’un clocher d’église, son emprise au sol paraissait sans doute moins dense et plus circonscrite…

Histoires de briques

LA REVENANTE

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

     Dans la Table des Matières du Grand Livre de tous les livres à écrire, il y aurait:

L’Ornithologue fou
Le Musicien privé de musique
Le Vieil homme et l’usine
Le Pays des Beaujebeke
La Rivière disparue
L’Enfant et le lilas
La Nouvelle Atlantide
Les Villes englouties
La Vieille recluse
Le Jeune homme du Conservatoire
La Petite voisine
La Vespa de Bruno
La Ville bidon
Histoire de la ville utopique VUE
Gestuelle dans la ville
Murs anonymes inanimés
Les Fantômes de la ville
La Maison verticale
Le Poêle en fonte, la table et le buffet
Le Voyageur sur le quai…

     Il y aurait les titres de tous les livres qui pourraient être mis en chantier pour raconter des histoires de briques, des histoires de Lego que l’on offre aux enfants pour les inciter à construire le monde dont ils rêvent plutôt que de détruire le monde hostile fantasmé dans les jeux vidéo, de toutes petites histoires de briques qui tentent de résister aux destructions ou qui rassemblent leurs forces pour se relever et servir une deuxième fois, des histoires de maisons avec un lilas et un tas de briques dans la cour, des histoires de gamines qui rêvent devant un tas de briques tout en les nettoyant avec un burin et un marteau, des histoires de maisons dans les villes avec des gens et des objets dans les maisons, des histoires de grands-mères et de poêles en fonte, de tables et de buffets, de guerres et de géants, des histoires à dormir debout, des histoires invraisemblables ou des histoires vraies que personne n’aurait cru possibles, des histoires de catastrophes inimaginables ou improbables, des histoires imaginaires qui devraient ne jamais arriver, des histoires de murs qui s’écroulent dans des villes bombardées, des murs de maisons pulvérisées, des murs de livres broyés, des livres détruits au pilon dans les bibliothèques, des pages arrachées et des briques concassées qui se perdent pour toujours dans les entrailles de la terre ou dans les eaux tourbillonnantes des fleuves et de la mer… car les villes et les civilisations ne sont pas immortelles!..

Le pire n’est pas certain!

LA REVENANTE

Récit écrit au cours de l’été 2018

pour l’atelier d’écriture de François Bon sur Le Tiers Livre (suite)

   Au Nord de la ville, le rivage du Bizet au bord de la Belle des prés du Hem dans le pays des flamands roses, les berges de la Lys et le chemin du Pont Bayart au travers de La Chapelle rompue, le barrage de la Targette devant le café des Fusiliers marins, le cimetière des poètes maudits et le palais des douaniers, la ville silencieuse à l’ombre des jardins suspendus, les vases que l’on remplit de vin pour le verser en offrande sur les tombes, le breuvage bu de l’autre côté de la frontière après le séjour chez les morts, l’étrangeté des consonances prononcées par les Beaujebeke, les étangs couverts de narcisses de Dikkebus et de Zillebeke, le Mémorial des citoyens morts pour la paix érigé à Ploegsteert, le musée de Zonnebeke où sont réunis les objets, documents et témoignages de tous ceux-celles qui ont contribué à bâtir la nouvelle grande VUE (Ville Utopique Européenne), la ville d’Ypres entièrement détruite pendant la Guerre des Barbares et reconstruite à l’identique avant les bombardements de la guerre suivante, son histoire médiévale, le beffroi de sa halle aux draps, des récits, des contes, des traditions étranges…

     Au Sud, un quartier festif où l’on s’amuse à inverser le sens des mots: la rue du Travail est en réalité celle du Chômage, la rue de l’Epargne celle de la Disette, la rue de l’Avenir celle de l’Horizon bouché… A l’emplacement de l’ancienne église Saint-Roch, un édifice à vocation de sauvetage humanitaire recueille tous les SDF de la ville ainsi que les indigents des communes voisines pour les mettre à l’abri et leur procurer une activité manuelle non rémunérée dans un atelier spécial de réinsertion sociale; pour accueillir et secourir le plus grand nombre de pensionnaires possible, l’immeuble est divisé en toutes petites chambres dotées chacune d’une étroite fenêtre en forme de meurtrière de laquelle on aperçoit une cour entourée de hauts murs surmontés d’une grille ; entrer dans l’immeuble est un privilège défendu par un portail massif dans lequel se découpe une petite porte qui ne s’ouvre que de l’intérieur, percée à la hauteur des yeux par une sorte de hublot recouvert d’un grillage…

     À l’Est, les édiles se préoccupent de la préservation du patrimoine en détruisant les vieux édifices inutiles qui rappellent trop le passé tristement laborieux du quartier, une opération de requalification a été engagée ; la rue Victor Hugo et la Place de l’Octroi ont été déclassées pour ne plus desservir que de façon secondaire une nouvelle zone urbaine aménagée à l’emplacement des anciennes usines Hacot et Colombier, destinée à devenir à la fois la vitrine et la porte d’entrée des deux communes voisines qui cofinancent le projet et le portent de concert…

     À l’Ouest, plus aucun train ne transite par Calais et l’écheveau de rails qui s’étirent inutilement derrière la gare d’Eurotunnel forme une sorte de queue de comète étrange collée à l’agglomération sans vie. Les ports retiennent les chalutiers et semblent implorer le ciel en dressant vers lui les bras de leurs grues immobiles. Les longues plages de sable fin sont désertées, on se demande s’il sera possible un jour de les décontaminer… Les villes sont abandonnées, aucun véhicule ne circule sur les routes qui ne desservent plus que des cadavres d’entreprises mortes brutalement en pleine activité… Les moules de Boulogne ne sont plus cueillies et les champs où poussait le blé, l’orge ou le houblon ne se couvrent plus de récoltes… Tous les habitants de Cassel ont fini par quitter leur cité, la mort dans l’âme, à l’exception d’un homme d’une cinquantaine d’années qui a depuis longtemps la réputation d’être fou; il passe ses journées à se promener sur les chemins de campagne en écoutant les oiseaux inconscients de la catastrophe et en observant les escargots indifférents à la fébrilité humaine, il prétend répertorier les espèces ou les variétés qui n’ont pas encore disparu du paysage… on s’approche parfois de lui en hélicoptère, il fait alors un grand salut de la main!… Des images d’Apocalypse prises pendant les survols du littoral et de l’arrière-pays sont diffusées en permanence sur les écrans du monde entier. Un grand débat divise les gens et déchaîne les passions au-delà des frontières. Faut-il sauver à tout prix les zones sinistrées?… Avant la catastrophe de Gravelines, la question se posait déjà de définir un montant de dépenses acceptable pour protéger les territoires côtiers de la montée du niveau de la mer… Le pôle économique de Dunkerque était un sujet de préoccupation majeur des plans de lutte contre les conséquences de la fonte des glaciers provoquée par le réchauffement climatique, et de la dilatation thermique des eaux qui gonflent inexorablement les océans depuis les débuts de l’Anthropocène, en les faisant déborder sur les continents. Les wateringues ont permis pendant longtemps de vivre au-dessous du niveau de la mer, mais ne suffisent plus à évacuer les flux toujours plus volumineux qui menacent d’inonder les terres. Il faudrait un nouveau système de pompage et de digues comme aux Pays-Bas, eux-mêmes obligés de renforcer leurs protections pour résister le plus longtemps possible à la montée des eaux. Le coût de ces investissements est considérable, et les autorités administratives du Nord de la France, qui ne s’estiment pas capables de les financer à elles seules, demandaient en vain jusqu’alors à l’Etat d’en faire une priorité nationale… Deux écoles s’affrontent. Les partisans d’un sauvetage inconditionnel de la zone sinistrée, et les tenants d’un réalisme financier qui met en balance les coûts d’une remise à niveau des wateringues ajoutés à ceux de la décontamination — qui ne peut être que longue et difficile — avec le bénéfice escompté qui, dans le meilleur des cas, ne serait tangible qu’au bout de plusieurs dizaines d’années… Les réalistes essaient de convaincre leurs adversaires de l’absurdité qu’il y aurait à décontaminer un territoire qui finirait tôt ou tard par être inondé, ou à renforcer des infrastructures destinées à protéger de la montée des eaux des zones qu’il serait vraisemblablement impossible de décontaminer complètement… Les populations des autres régions du monde menacées de submersion marine assistent avec effarement au bras de fer qui oppose les uns et les autres, à la résignation si rapide du camp des réalistes qui acceptent facilement l’idée qu’un bassin d’habitat soit rayé de la carte en laissant les eaux l’engloutir… L’ONU propose son arbitrage, le gouvernement Français refuse toute ingérence dans la gestion de ses problèmes intérieurs, la population des Hauts de France réclame un référendum…

Géographie de la mémoire

LA REVENANTE

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

     Au Nord de la ville, le Bizet, le cimetière et la Belgique, les berges de la Lys, les prés du Hem et le chemin du Pont Bayart, l’écluse, le café du Pont de la Targette et la rue des Fusillés, la rue de la Chapelle Rompue, la grille du cimetière et la frontière de la douane, la ville des morts, ses rues silencieuses et ombragées entre les tombes, le vase en grès que l’on remplit d’eau pour y déposer les fleurs cueillies dans le jardin, l’étrangeté de la langue parlée de l’autre côté de la frontière dans un café de la rue de la Mélune où l’on boit un stout après la visite rendue aux défunts de la famille, les étangs paisibles de Dikkebus et de Zillebeke, le Mémorial britannique de Ploegsteert érigé en l’honneur de onze mille soldats du Commonwealth sans sépulture tués pendant la Grande Guerre dans la zone de combat de la vallée de la Lys, le musée de Zonnebeke — cinq cent mille morts pour gagner huit kilomètres de terrain pendant la bataille de Passchendaele en 1917! –, Ypres, les champs de bataille, le gaz moutarde, les cent soixante-dix cimetières militaires, la destruction totale de la ville et sa reconstruction à l’identique après la guerre, son histoire médiévale, le beffroi de la Halle aux draps, la fête des chats… les bombardements, l’exode de la population, les récits entendus dans le cadre familial, les histoires transmises, les commémorations récurrentes effectuées au cours des promenades sur les lieux de la mémoire particulière et intime de petites gens qui ont été des acteurs de la grande Histoire, ou qui en sont les descendants…

     Au Sud, des noms à forte résonance affective, la gare et l’ancienne paroisse Saint-Roch, la rue de l’abbé Doudermy, la rue du Travail, la rue de l’Epargne et la rue de l’Avenir, premières promenades de l’enfance pour rendre visite à la famille paternelle, un arrêt parfois sur le chemin pour acheter de l’eau de Cologne à la droguerie du Rond-Point où s’arrêtent les bus avant de continuer vers le centre-ville par la rue Deceuninck, les longues rues sombres et mal éclairées en hiver du général Leclerc et du général Mangin, le quartier de La Choque à La Chapelle d’Armentières, une grotte, une maison amie dans la rue Marle, d’autres maisons accueillantes dans l’impasse de la route nationale près de la voie ferrée, et un peu plus loin, au centre du bourg, la salle de bal du café de la mairie où le père joue de la contrebasse le samedi soir, juste à côté de l’église où il dirige le concert donné par la Philharmonie le jour de la Sainte-Cécile…

     A l’Est, la ligne continue des rues ouvrières et des courées s’étend jusqu’à la commune voisine qui s’est construite, elle aussi, autour de l’industrie textile (les hautes cheminées des usines s’élançaient comme de fins donjons au-dessus des enceintes de briques à l’intérieur desquelles les prolétaires, hommes, femmes et enfants, trimaient dans des conditions proches de l’esclavage!…); les usines ont presque toutes disparu mais certains ateliers ont été reconvertis ou désaffectés avec le souci de conserver quelques traces du passé et de rares cheminées ont ainsi échappé à la destruction, témoins de la puissance dynastique des grandes familles d’industriels qui ont régné sur l’Armentiérois pendant presque deux siècles et dont il ne reste plus que des noms de rues ou de bâtiments publics: Mahieu, Dufour, Hacot, Colombier, Agache… les patronymes résonnent encore dans la mémoire des habitants de la ville et des communes alentour, d’Erquinghem à Pérenchies, sur la route de Lille… la métropole est associée aux grands-parents maternels qui vivent près du cimetière du Sud, rue de l’Arbrisseau, ainsi qu’à l’activité musicale du père, ouvrier d’usine pendant la journée, contrebassiste à l’Opéra de Lille en soirée… le point d’ancrage de la famille se situe sur un axe de quelques centaines de mètres seulement entre Houplines et Armentieres et les différents logements occupés, d’abord dans la cour Deschildre puis au numéro 46 de la rue Curie et au 33 de la rue Auguste et Michel Mahieu; l’église de l’ancienne paroisse du Sacré-Coeur dans laquelle se sont mariés les parents en 1944 et qui a sonné le glas pour leurs funérailles en 1974 et 1980 est interdite d’accès, un projet de requalification de l’ensemble du quartier prévoit de la démolir…

     A l’Ouest, le vent venu de la mer vers laquelle dégringole la plaine flamande souffle des idées de voyage et réveille l’attraction exercée par le mont Cassel, d’où sont originaires les grands-parents maternels… La famille se rend au moins une fois par an sur la côte, à Calais, Dunkerque ou Bray-Dunes, en profitant des tarifs réduits pratiqués par les chemins de fer pendant les beaux jours (souvenir de l’angoisse suscitée par la confrontation avec la monstrueuse masse d’eau remuée par les vagues!). Moins loin, le Mont Noir et le Mont des Cats offrent aussi la possibilité de goûter aux plaisirs de l’été (et au fromage de l’abbaye) en se promenant sur les chemins (découverte, plus tard, des sous-bois couverts de jacinthes). Au retour, on s’arrête parfois pour manger des frites sur la place de Bailleul en écoutant carillonner le beffroi. La petite ville fortifiée de Cassel occupe dans l’imaginaire une place à part. Les portes d’Aire, d’Ypres et de Dunkerque ouvrent à la fois sur la petite histoire familiale et la grande Histoire en donnant accès au café du Messager où est né le grand-père, place Plumer, ainsi qu’au sommet du mont choisi comme site d’état-major par le maréchal Foch pour observer les positions de l’ennemi dans la plaine… Sentiments mêlés suscités par les récits de la grand-mère venue s’installer dans la seule grande chambre de la maison quand elle n’a plus eu de logement… joie communicative de ses évocations du carnaval et des géants Reuze Papa et Reuze Maman au temps heureux de sa jeunesse (ses paroles sont émaillées de mots étranges qui semblent venus d’une langue qui lui a été familière)… une profonde tristesse semble pourtant l’habiter en permanence, accentuée par de longues périodes mutiques… ses non-dits et le silence qu’elle entretient sur la période qui suit la cassure de la Grande guerre laissent apercevoir en creux les drames de son existence, et donnent l’impression troublante d’accéder à une dimension inquiétante de la vie… prise de conscience soudaine de la place occupée par chacun-e de façon irréversible et tragique sur la trajectoire du temps…

Dépaysement

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

     La perception de la ville ne peut pas être la même pour tous les habitants mais se module en fonction du quartier et de ce qu’il représente. La rue elle-même, dans tel quartier connoté, a ses particularités propres, sa physionomie, sa personnalité. Chaque trajet ou promenade se déroule comme un voyage ou une traversée initiatique qui révèle progressivement une part des mystères de chaque lieu. A deux pas de chez nous, les petits pavillons jumeaux de la rue Lavoisier, parallèle à la nôtre, avaient des airs de petites villas avec leurs façades mitoyennes d’un seul côté, leurs toits décrochés et leurs portes d’entrée protégées par un petit hall. Aller rue Jeanne d’Arc en passant par cette rue coupée à angle droit par la rue du Fort-Malakoff faisait presque traverser un autre monde, séparé de l’église voisine par un mur au-dessus duquel bruissait le feuillage des arbres d’un jardin qui était peut-être l’Éden; emprunter ces rues était la promesse d’un dépaysement associé à un sentiment de calme et de sérénité qu’il était bon de savoir renouvelé à chaque passage… En semaine, les trajets se faisaient dans le cadre resserré du quartier tandis que les promenades du dimanche donnaient une perception plus élargie de la ville. L’hiver, on en prenait le plus souvent le pouls dans les rues commerçantes du centre, mais on allait parfois jusqu’à l’école municipale de musique, rue Nationale, en passant par la rue Sadi Carnot, qui donnait envie de continuer un peu plus loin, jusqu’à l’église Notre-Dame, dans le quartier le plus bourgeois de la ville, dont les grandes maisons austères semblaient dégager un air de quant-à-soi hostile… L’été, on allait plutôt vers les confins, à la limite de la ville ou plus loin dans la campagne selon l’endurance des marcheurs. Plus on se rapprochait de la Belgique, plus l’habitat devenait net, neuf et moderne, au bord de larges avenues. Au Sud, les noms bucoliques des villages de Fleurbaix et de Bois-Grenier ouvraient des horizons séduisants mais un peu lointains. Le Pont de Nieppe faisait traverser les faubourgs ouvriers situés à l’Ouest de la ville, tandis que vers Houplines, à l’Est, on bifurquait souvent dans la direction des étangs du Pont Ballot ou de l’Épinette, en marchant à travers champs. La ville avait de multiples facettes et de multiples entrées que les promenades réitérées rendaient familières et qu’il était agréable d’identifier comme les éléments d’un univers dans lequel on avait soi-même une place reconnue. La connaissance globale de la ville acquise sur les chemins permettait d’en mémoriser une image sans doute analogue à celle des photos de satellite diffusées aujourd’hui sur Internet. La ville, à l’époque, était déjà en expansion, mais son tissu fluide se laissait encore traverser par de larges trouées vierges d’occupation, comme s’il fallait moins de pixels pour la représenter; vue du beffroi ou d’un clocher d’église, son emprise au sol paraissait sans doute moins dense et plus circonscrite…