craindre

22 Mars 2024

Nous étions si fragiles…

    Au début de cette période de régression, la privation de liberté ne semblait pas toucher tout le monde et préservait les apparences d’une société démocratique, mais en réalité déjà très autoritaire et très inégalitaire. Des vagues de mécontentement populaire déferlaient continûment sur le pays depuis les premières atteintes au Code du Travail de la loi El Khomri en 2016, et l’occupation des ronds-points en 2018 par les laissés pour compte de la société devenus soudain visibles grâce aux gilets jaunes qu’ils avaient choisi de porter. Plus ou moins tolérées et endiguées, elles s’étaient transformées en véritables marées humaines après l’élection de Marine Le Pen, en 2022, pour dénoncer le fascisme rampant qui l’avait portée au pouvoir et gangrenait la République depuis déjà un certain nombre d’années. Or, comme le clivage entre la population relativement riche et celle qui subissait de graves difficultés s’était durci au point de faire craindre que les frustrations accumulées pouvaient créer les conditions d’une insurrection, l’extrême-droite avait reçu l’appui de presque tous les autres partis pour voter, le 22 mars 2024, une loi dite anti-casseurs donnant à la police les moyens d’identifier tous les manifestants et de les ficher systématiquement. Il fallait neutraliser l’opposition, casser les mouvements sociaux, entraver les capacités de mobilisation des syndicats et des mouvements politiques, étouffer dans l’œuf toute velléité de rébellion! Même les Jacqueries des petits paysans, objets de tous les soins avec les artisans-pêcheurs, les petits entrepreneurs et les petits commerçants de la propagande électorale de Marine Le Pen, étaient devenues gênantes pour le pouvoir.

Avril 2037

Nous étions si fragiles…

    Avril 2037. La population française est à cran. Certains craignent une guerre civile. Tous les coups semblent permis. Mais le pire n’est pas encore arrivé, Il se produira une quinzaine de jours avant le premier tour. Les 12 et 13 avril, à Paris, Lyon et Marseille, quatre-vingt-seize personnes sont victimes d’une série d’attentats commis à quelques heures d’intervalle par un commando de terroristes islamistes. Il y a vingt-trois morts dont un enfant, et douze personnes grièvement blessées. Le pays est bouleversé. En tête des sondages depuis plusieurs mois, Sarah Legrain n’arrivera que seconde. Les jeux sont faits. Le débat de l’entre-deux tours ne portera que sur la sécurité et la guerre à mener contre le terrorisme. Il permettra à la candidate de l’extrême-droite de déverser tout son venin contre les étrangers, la peur et la haine tiendront lieu de réflexion et guideront les mains au moment de choisir le bulletin de vote. Marion Maréchal-Le Pen fut toutefois élue d’une majorité si courte qu’il fallut recompter les voix et attendre la fin de tous les recours lancés par l’opposition pour publier les résultats… Dans son discours d’investiture, alors qu’elle avait à peine mentionné le nom de sa tante, elle rendit un hommage remarqué à son grand-père, qui devait jubiler dans sa tombe…

Au nom de l’économie à flux tendu

Nous étions si fragiles…

    La panique désorganisait toute la vie économique du pays. Les magasins étaient vidés de leurs stocks et n’arrivaient plus à se réapprovisionner. La pénurie était plus grave à Paris qu’ailleurs sous les effets conjugués de la concentration de la population et des embouteillages gigantesques qui bloquaient les voies de communication et barraient la route aux camions de livraison. Les villes du Sud, plus éloignées du foyer radioactif que celles du Nord, n’échappaient pas à l’angoisse généralisée et aux réflexes d’accumulation de denrées propres aux populations qui se sentent en danger et accélèrent ainsi l’épuisement des stocks. Les campagnes ne craignaient pas moins que les villes la contamination radioactive amenée par le vent ou la pluie, au moins bénéficiaient-elles sur place des produits alimentaires de base, on y cultivait encore son jardin. On pouvait envisager d’y vivre dans une certaine autarcie sans attendre d’être ravitaillé par la route ou, peu vraisemblablement, par le train. Il y avait longtemps, en effet, que les lignes ferroviaires n’irriguaient plus le pays, que le moindre recoin et le plus petit village de France n’étaient plus desservis par une gare encore en fonctionnement à une distance raisonnable des territoires éloignés! Depuis que la vieille SNCF avait décidé, vers la fin du vingtième siècle, de tout miser sur les trains à grande vitesse et d’abandonner les lignes qu’elle ne jugeait pas rentables, en cessant d’entretenir, malheureusement, le réseau exceptionnel dont elle disposait jusqu’alors, et qui recouvrait autrefois le pays comme une toile d’araignée aux fils denses et resserrés, avec des ouvrages d’art incroyables qui franchissaient les obstacles des montagnes au mépris des lois de la pesanteur ou de la géographie grâce aux exploits techniques et humains des ingénieurs et des ouvriers qui les avaient édifiés! L’essentiel du transport de marchandises ne transitait donc pas par les chemins de fer, et, depuis des décennies, des files ininterrompues de camions circulaient jour et nuit sur les routes et les autoroutes en aggravant la pollution de l’air respiré par les riverains et en rejetant toujours plus de gaz à effet de serre. Cette fuite en avant engendrée par des politiques inadaptées menées de très longue date sans jamais de remise en cause sérieuse, au nom de l’économie à flux tendu, aboutissait en ce moment de crise aiguë à une situation surréaliste. Les camions d’approvisionnement alimentaire se retrouvaient immobilisés dans les engorgements qu’ils contribuaient eux-mêmes à provoquer, et non seulement les marchandises n’arrivaient plus à bon port dans les délais impartis, mais quand elles étaient enfin livrées, les denrées périssables étaient périmées!…

Comme en temps de guerre

Nous étions si fragiles…

    Respirer, boire et manger n’allaient plus de soi! La population voulait des garanties sur la provenance des aliments, exigeait des contrôles draconiens sur la qualité de l’eau et de l’air, sur la composition des sols… Le lait et le fromage des bocages normands, les produits de l’agriculture biologique du Cotentin, qui s’était développée, paradoxalement, à côté de l’industrie nucléaire de La Hague, tout ce qui provenait du grand Ouest de la France restait tristement invendu sur les étals des Halles… Mais la méfiance et le soupçon ne s’arrêtaient pas aux limites de la Normandie! La Bretagne voisine était concernée, et, au-delà, le territoire français dans son ensemble puisque le vent qui poussait les nuages faisait circuler l’air radioactif dans toutes les directions et que la pluie déposait les particules sur n’importe quel sol! Les bulletins météo étaient attendus avec anxiété comme des communiqués d’état-major en temps de guerre… Le vent avait d’abord soufflé vers le sud de l’Angleterre et de l’Irlande, leurs populations avaient été priées de rester calfeutrées en attendant le changement d’orientation des masses d’air… De la Belgique à l’Espagne, tous les pays voisins craignaient la contamination du poison venu de France et contenaient mal la colère qui les animait… Une crise diplomatique inédite se développa contre l’Etat français, devenu en quelques jours une forteresse assiégée…

On ne peut défier la chance impunément

Nous étions si fragiles…

    Mais Dieu allait abandonner la France… L’énergie électrique française était produite, depuis le dernier quart du vingtième siècle, par une cinquantaine de réacteurs dont plus de la moitié avaient dépassé depuis longtemps la limite d’âge prévue par leurs concepteurs, et que l’exploitant rafistolait tant bien que mal en dépensant des sommes inconsidérées pour assurer une sécurité de plus en plus aléatoire. Cette politique irresponsable n’avait jamais été remise en cause malgré les mises en garde timides mais récurrentes de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, l’opposition de plus en plus affirmée de la population, et les protestations des pays frontaliers qui craignaient un accident majeur dans l’une des centrales situées à quelques kilomètres seulement de leurs grandes villes. Deux accidents graves survenus en 2024 dans la centrale de Blaye, puis en 2033 dans celle de Nogent-sur-Seine, avaient déjà mis en danger les populations de Bordeaux et de Paris, qui en étaient restées traumatisées et se trouvaient depuis aux avant-postes de la contestation du nucléaire civil. Dans les deux cas, une panne des systèmes de refroidissement avait entraîné un emballement de la réaction nucléaire qui n’avait pu être maîtrisée qu’in extremis. A Blaye, les groupes électrogènes qui auraient dû prendre le relais des circuits électriques endommagés par la foudre avaient été submergés et noyés par des vagues de plusieurs mètres comme à Fukushima et comme ils l’avaient déjà été pendant la tempête de 1999; à Nogent-sur-Seine, la panne avait eu lieu pendant un été torride en raison d’une mauvaise appréciation de la situation, la décision d’arrêter le réacteur n’ayant pas été prise à temps alors que le débit du fleuve était trop faible et que les réserves d’eau situées en amont ne suffisaient pas à rétablir l’équilibre. Par bonheur, dans l’un et l’autre cas, il n’y avait pas eu de mortalité directe à déplorer, et les conséquences ultérieures sur la santé d’éventuelles retombées radioactives faisaient l’objet, sur tout le territoire national (puisque depuis Tchernobyl, tout le monde savait que les nuages se déplaçaient!), d’une surveillance spéciale censée calmer les inquiétudes. Le fait est que, malgré l’impéritie des décideurs, la compétence réelle des agents du nucléaire avait pu jusqu’alors éviter les catastrophes gravissimes que les gens conscients des risques redoutaient. Mais on ne peut défier la chance impunément. L’effroyable se produisit dans l’Ouest de la France le 8 août 2044…

Boston, ville morte

Nous étions si fragiles…

    Boston, en l’espace de quelques heures, était devenue une ville morte. A seulement trois cents et six cents kilomètres du drame, New-York et Washington craignaient les retombées radioactives et la contagion de la panique. Le monde entier était une nouvelle fois plongé dans la sidération, et pendant plusieurs jours, comme en 2001, les premières images du drame ont tourné en boucle sur les écrans de toutes les chaînes de télévision traditionnelles et de tous les sites d’information qui s’étaient créés depuis sur la Toile. Les réseaux sociaux étaient saturés et la téléphonie mobile débordée par les appels. Des bouchons monstrueux ralentissaient ou interrompaient pendant de longs moments les échanges véhiculés par Internet. La vie se pétrifiait… les spectres d’Hiroshima et de Nagasaki étaient dans toutes les têtes… La bombe atomique était revenue frapper comme un boomerang la puissance américaine déclinante, mais personne n’aurait songé à faire remonter jusqu’à elle la chaîne des responsabilités de ce massacre nucléaire qui était la pire épreuve de son histoire récente…

Veille

Nous étions si fragiles…

    Il est plus de minuit, je suis de veille informatique avec Louis. Les images qui s’affichent à l’écran sont affectées de tremblements qui nous font craindre à tout moment une panne. Il est aberrant que nous ne recevions aucun message du monde extérieur, nous ne pouvons pas admettre que tous les réseaux du monde seraient out ou que nous serions les seuls rescapés, d’autres que nous sont évidemment à l’affût du moindre signe émis par des survivants!… Une idée folle me traverse parfois l’esprit, Jean-François avait raison de se préoccuper de mon état mental… l’espérance d’un salut (ma culture judéo-chrétienne refait surface, ne suffit-il pas d’être ici et maintenant?) qui nous parviendrait de ce lieu invraisemblable que Martens avait peut-être réussi à rejoindre après son évasion!?… L’état des connaissances scientifiques et le degré de sophistication technologique qui semblaient avoir été atteints dans ce monde que Martens avait presque réussi à me rendre palpable devraient lui permettre de tenter d’entrer en communication avec nous s’il est encore en vie!… Cette idée m’obsède… mais je ne peux m’empêcher de penser, à l’inverse, que les intrusions de Martens dans nos systèmes électroniques avaient pour but de permettre aux militaires de son pays d’organiser leur sabotage et qu’il avait peut-être, ou vraisemblablement, précipité ainsi notre perte!… Je ne peux arrêter le flux d’images atroces qui tournent en boucle dans ma tête, mêlées à des pensées confuses où se glissent des souvenirs d’anciens bonheurs, recouverts de cendres par l’enfer des dernières séquences vécues… J’ai les yeux fatigués à force de fixer des images mortes pixélisées sur l’écran de l’ordinateur comme des papillons épinglés dans les vitrines des musées, et la tension nerveuse provoquée par cette attente inutile est en passe de me rendre vraiment folle…

Cheval de Troie?

Nous étions si fragiles…

    Manifestement, la puissance étatique dont semblait se réclamer Martens connaissait un degré de développement scientifique et technologique très avancé. En attestaient les objets informatiques miniaturisés trouvés en sa possession. Les meilleures équipes d’ingénieurs américaines et européennes avaient uni leurs efforts pour en percer les secrets, sans réussir toutefois à entrer dans le système principal qui les commandait à distance, au point de craindre l’intrusion d’un cheval de Troie dans nos propres systèmes… Pris de panique, les généraux de l’OTAN avaient exigé la destruction de ces objets. Des fuites s’étaient répandues dans les réseaux sociaux, à l’origine de la montée soudaine de l’intérêt des populations pour l’espion arrêté par les Français. Une espèce de psychose paranoïaque s’était alors emparée des politiques et la pression sur Jean-François était devenue extrême. Il était le fusible idéal à faire sauter en cas de problème, mais la question n’était pas là. Le FBI trépignait d’impatience et la France ne voulait pas que ses services de contre-espionnage puissent être taxés d’incompétence. Il fallait que Martens se lâche, qu’il raconte par le menu tout ce que nous désirions savoir. A n’importe quel prix… J’avais été l’instrument de la méthode douce utilisée jusqu’alors par Jean-François. Jusqu’où irait-il pour obtenir des aveux?…

Angles de vue

LA REVENANTE

Récit écrit au cours de l’été 2018

pour l’atelier d’écriture de François Bon sur Le Tiers Livre (suite)

     Quel était le motif de la toile cirée quand, pour la première fois, l’enfant avait posé sur la table un cahier et des crayons? Couleurs ternies et fleurs fanées de toiles usées superposées dans la mémoire, strates de souvenirs et formatage rectangulaire de tout ce qui se voit-lit-s’écrit dans les écrans-livres-cahiers, jeux de miroir, réfléchissement, réflexion-réfraction à l’infini de l’infiniment petit-grand à l’infiniment grand-petit, zoom dans un sens, zoom inversé, quel était mon angle de vision à ce moment où, pour la première fois de ma vie, je posais le rectangle d’un cahier sur le rectangle d’une table?… Souvenir de l’effet de loupe d’un « quart de pouce » posé sur la trame d’un tissu pour en compter les fils et vérifier la densité, fascination pour ce petit objet de cuivre pas plus gros qu’un dé lorsqu’il était replié, immersion dans l’univers de l’optique appliquée aux fils ténus de l’histoire d’une toile, ce rien ou cette illusion qui ne tient qu’à un fil?… Jeter sur l’écran du monde le dé d’un « quart de pouce » pour regarder ce qu’il trame à la loupe, observer les lignes-fils qui tirent des bords de chaque côté, essayer de discerner les motifs, espérer découvrir le mystère de leur tissage, tourner les pages et les plis, fouiller dans les replis, croiser les doigts comme on croise les fils, penser à regarder de loin la composition de l’ensemble, bouger devant l’écran du monde ou de la toile comme une ombre chinoise, aimer cette duplication du moindre geste, craindre toutefois la disparition de l’image et de son ombre, avoir envie de renouer les fils disjoints, essayer de relancer la navette des bobines pour créer un pont entre le bord reculé du passé et le bord avancé du présent, manquer de force et d’agilité, perdre les pédales, oublier le motif du début, se perdre dans un trou d’aiguille, glisser dans un couloir de l’espace-temps, tomber à la renverse, en débouchant sur l’envers du décor, comme Alice au pays des merveilles?…

Une sorte de caméra clandestine

LA REVENANTE

Récit écrit au cours de l’été 2018

pour l’atelier d’écriture de François Bon sur Le Tiers Livre

     Elle ressentait une impression bizarre, faite d’exaltation et d’incrédulité, l’endroit était sorti de sa mémoire, elle en avait chassé le souvenir, la page était tournée, elle n’avait plus jamais pensé revenir… Se calmer, surtout se calmer!… Personne ne l’obligeait, c’était seulement une opportunité, peut-être un signe du destin, mais qu’allait-elle imaginer?… Non, il ne fallait pas rêver, la porte était fermée, le retour n’existe pas, le retour est impossible, la roue tourne, on n’y peut rien, on ne peut pas revenir sur ses pas… Et pourtant, ce pincement au coeur, cette fièvre, cette joie qui se mue aussitôt en tristesse, fallait-il donc les refouler?… Elle sentait au fond d’elle-même qu’elle désirait se laisser aller, mais se raidissait. Elle craignait ses émotions. Non, elle ne retournerait pas là-bas!… Elle devait résister et renoncer à cette idée qui lui avait été suggérée de façon si inattendue, elle ne supporterait pas la confrontation, ce serait trop douloureux, triste, et au fond tellement décevant… Que peut-on raisonnablement attendre d’une telle situation?… Elle avait donné, elle ne voulait plus faire les frais d’une désillusion…. Des bribes de souvenirs franchissaient cependant la barrière qui la séparait de sa vie antérieure. Comme pour les chasser, elle fermait les yeux. Mais une sorte de caméra clandestine tentait de dérouler le film interdit sur l’écran de son cinéma intérieur. L’image tremblante des contours de la ville apparaissait/disparaissait au rythme des battements de son coeur…

     Une enfilade de rues bordées de maisons étroites aux murs de briques rouge sombre salies par la fumée des usines. De loin, les deux rangées de maisons semblent se rejoindre vers une issue lointaine. A l’époque, la ligne des trottoirs n’était pas cassée par les voitures garées à la queue leu leu. Il arrive qu’une silhouette se glisse dans l’interstice d’une porte. Venue du théâtre de la rue, elle semble disparaître dans les coulisses. Peu de passants à cette heure de la journée. La ville est calme. Les adultes travaillent, les enfants sont à l’école. La vie est suspendue derrière les murs. Une scie, un marteau, un moteur qui pétarade, les bruits disent l’activité qui se déploie dans le repli des rues. En rompant le silence, ils dissipent l’impression angoissante de se trouver dans un lieu désert. Car la ville est peuplée de fantômes. Ils marchent, invisibles, aux côtés des vivants. Ils les accompagnent de leurs frôlements insensibles, et la ville se déploie avec eux dans le temps. La rivière, autrefois, en traversait le centre, avant d’être canalisée. La grande mercerie n’a pas changé, elle a survécu aux bombardements et aux incendies. Le beffroi a été reconstruit, l’ancien n’était pas aussi élancé. A proximité, le nouveau monument aux morts rend un hommage commun aux soldats de la première puis de la seconde guerre mondiale. Les démolitions-reconstructions ont été innombrables. Pendant que les habitants meurent et que des enfants naissent, la ville poursuit sa métamorphose autour des grands axes de son identité…

     Image fixée, celle de la cour d’une maison recouverte d’un amas de briques rouges qui provenaient de la démolition d’une cheminée d’usine. Des briques de récupération qu’il fallait nettoyer, débarrasser des joints de ciment restés collés… De l’autre côté, les jardins encore en friche des maisons qui venaient d’être construites, et plus loin, au-delà du nouveau quartier, une étendue de champs qui séparaient les faubourgs du Nord et de l’Est, elle-même traversée par une ligne de chemin de fer où circulait le Calais-Bâle… trépidation du sol et de l’air que la vitesse du train déplaçait, flèches de lumière à travers les vitres des compartiments, sifflement du train qui ne ralentissait pas en traversant la gare, voyageurs propulsés dont les silhouettes étaient devinées plutôt qu’entrevues, territoire glissant d’un ailleurs impossible à localiser, filant comme l’éclair sur des rails plantés à seulement quelques centaines de mètres de la cour… A l’opposé, côté rue, au rythme de la vie quotidienne, la porte qui s’ouvre ou qui se ferme, le passage du facteur ou du laitier, les allers et retours entre le logis et l’école pour les enfants, l’usine pour le père, l’atelier de confection pour la mère… Et dans la cour, position assise en tailleur à même le sol, poids du marteau et du burin entre les mains, précision des gestes, gravité de la tâche!… il ne fallait pas les casser, les briques nettoyées formeraient de nouveaux murs pour la maison… Un lilas est adossé contre le mur branlant de la maison voisine. Son feuillage adoucit les angles coupants de la cour. En été, ses fleurs et son parfum grimpent vers le ciel. Pour l’apercevoir, il suffit de lever les yeux, le regard se perd dans le bleu ou le gris, une rêverie prend la forme d’un nuage, le pépiement d’un moineau rend le monde léger, les mains lâchent le burin et le marteau… Le morceau de ciel encadré par les cheminées fait penser à une page ou à la surface lisse d’un tableau noir qui ne serait pas noir… Des histoires infinies pourraient s’écrire comme dans un livre ou se voir comme un film au cinéma… La caméra montrerait des personnages dans une cour. Celle-ci ne serait d’abord qu’un point minuscule indifférencié d’une multitude d’autres points scintillants comme des étoiles dans le cosmos… Le point grossirait ensuite à une vitesse fulgurante avant de se stabiliser dans sa forme carrée et ses véritables proportions… Et l’on verrait ce trou dans la palissade, comme un oeil qui espionnerait les personnages de ce film imaginaire… les fines nervures des planches usées et disjointes… leur aspect grisâtre mais légèrement argenté sous le soleil… l’ombre dentelée du lilas sur le sol… la petite barrière, au fond, qui s’ouvre sur un étroit chemin couvert d’herbes folles… et ce qu’il reste du terrain vague sur lequel les maisons neuves ont été construites, un petit monde sauvage peuplé de coccinelles et d’escargots, oublié dans ce pli de la ville, à la lisière du faubourg…

     Sur le grand écran, au cinéma, on remarquerait à peine, vue du ciel, cette pliure séparant ce qui paraissait être un nouveau monde du monde plus ancien dans lequel se trouvait la cour. D’un côté la rue Jean Moulin, de l’autre, la rue Auguste et Michel Mahieu. Un plan rapproché permettrait de lire les noms de ces héros des deux guerres mondiales gravés successivement par la ville reconnaissante sur des écriteaux bleus. Puis la caméra reprendrait de la hauteur pour embrasser du même coup d’œil la dizaine de rues autour desquelles s’organise encore la vie dans le quartier, de part et d’autre de l’axe de la rue des Murets qui délimite le territoire de la ville de celui de la commune voisine où les enfants vont à l’école Jean Jacob, rue Ferrer, juste après la rue Victor Hugo. En sens inverse, c’est la figure tutélaire de Jean Jaurès qui conduit les pas vers le centre-ville. A mi-chemin, les courses de la vie quotidienne se faisaient parfois place Chanzy, dans les magasins de la rue des Déportés, mais se limitaient le plus souvent à des commerces plus proches, une épicerie et une boulangerie situées face à face au coin de la rue, ainsi qu’une boucherie installée à peine un peu plus loin, rue du Chevalier de la Barre… Si la caméra survolait de plus haut encore l’ensemble de la ville, on apercevrait vers l’Est la gare SNCF dans le quartier Saint-Roch, et, vers l’Ouest, le cimetière du Bizet près de la frontière belge; le film évoquerait des voyages et pleurerait des morts…

Éclats de vie

Puissent mes pensées s’épanouir et faner
Comme les pétales des corolles de fleurs
Légères et graciles, belles sans nécessité
Aimant le soleil, ouvertes à tous les bonheurs
Et semer à tous les vents des graines d’amour
Depuis la première heure à la tombée du jour

Puissent-elles, le soir venu, embrasser la nuit
Sans craindre l’obscur, en écoutant les étoiles
Froufrou lumineux dans le ciel, tomber en pluie
De perles dorées sur le lit de mort nuptial
De la vie qui me fuit, et se joindre gaiement
Au chant éternel qui scintille au firmament

Comme un boomerang

    Page sombre

(Récit en cours d’écriture)

     La vie se pétrifiait… Les spectres d’Hiroshima et de Nagasaki étaient dans toutes les têtes… La bombe atomique était revenue frapper comme un boomerang la puissance américaine déclinante, mais personne n’aurait songé à faire remonter jusqu’à elle la chaîne des responsabilités de ce massacre nucléaire qui était la pire épreuve de son histoire récente… L’attentat avait été rapidement revendiqué par les héritiers d’Al Quaïda et de l’Organisation de l’état islamique. Comme l’Hydre de Lerne, le fascisme terroriste islamiste avait toujours une nouvelle tête qui repoussait…

     Le piano de Louis 

     2064

 

L’espérance d’un salut

Page sombre

(Récit en cours d’écriture)

     Il est plus de minuit, je suis de veille informatique avec Louis. Les images qui s’affichent à l’écran sont affectées de tremblements qui nous font craindre à tout moment une panne. Il est aberrant que nous ne recevions aucun message du monde extérieur, nous ne pouvons pas admettre que tous les réseaux du monde seraient out ou que nous serions les seuls rescapés, d’autres que nous sont évidemment à l’affût du moindre signe émis par des survivants!… Une idée folle me traverse parfois l’esprit, Jean-François avait raison de se préoccuper de mon état mental… l’espérance d’un salut (ma culture judéo-chrétienne refait surface, ne suffit-il pas d’être ici et maintenant?) qui nous parviendrait de ce lieu invraisemblable que Martin avait peut-être réussi à rejoindre après son évasion!?… L’état des connaissances scientifiques et le degré de sophistication technologique qui semblaient avoir été atteints dans ce monde que Martin avait presque réussi à me rendre palpable devraient lui permettre de tenter d’entrer en communication avec nous s’il est encore en vie!… Cette idée m’obsède… mais je ne peux m’empêcher de penser, à l’inverse, que les intrusions de Martin dans nos systèmes électroniques avaient pour but de permettre aux militaires de son pays d’organiser leur sabotage et qu’il avait peut-être, ou vraisemblablement, précipité ainsi notre perte!… Je ne peux arrêter le flux d’images atroces qui tournent en boucle dans ma tête, mêlées à des pensées confuses où se glissent des souvenirs d’anciens bonheurs, recouverts de cendres par l’enfer des dernières séquences vécues… J’ai les yeux fatigués à force de fixer des images mortes pixélisées sur l’écran de l’ordinateur comme des papillons épinglés dans les vitrines des musées, et la tension nerveuse provoquée par cette attente inutile est en passe de me rendre vraiment folle…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064


 

 

L’aveu

Page sombre

(Récit en cours d’écriture)

     Manifestement, la puissance étatique dont semblait se réclamer Martin connaissait un degré de développement scientifique et technologique très avancé. En attestaient les objets informatiques miniaturisés trouvés en sa possession. Les meilleures équipes d’ingénieurs américains et européens avaient uni leurs efforts pour en percer les secrets sans réussir toutefois à entrer dans le système principal qui les commandait à distance, au point de craindre l’intrusion d’un cheval de Troie dans nos propres systèmes. Pris de panique, les généraux de l’OTAN avaient exigé leur destruction. Des fuites d’information relayées par la presse et démultipliées par les réseaux sociaux étaient à l’origine de la montée soudaine de l’intérêt des populations du monde entier pour l’espion arrêté par les Français. Une espèce de psychose paranoïaque s’était alors emparée des politiques et la pression sur Jean-François était devenue extrême. Il était le fusible idéal à faire sauter en cas de problème, mais la question n’était pas là. Le FBI trépignait d’impatience et la France ne voulait pas que ses services de contre-espionnage puissent être taxés d’incompétence. Il fallait que Martin se lâche, qu’il raconte par le menu tout ce que nous désirions savoir, à n’importe quel prix… J’avais été l’instrument de la méthode douce utilisée jusqu’alors par Jean-François, jusqu’où irait-il pour obtenir des aveux?…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Double jeu

  Ce texte est ma contribution n°4 à l’atelier d’hiver de François Bon

     La vie comme une longue marche dans un couloir… ouvrir des portes, les refermer, entrer dans un lieu, le quitter, recommencer… constater de menues différences survenues dans l’intervalle de temps écoulé, meuble déplacé, carreau cassé, rideaux changés… ne pas être soi-même tout à fait la même personne en revenant au même endroit… s’interroger sur la permanence, sur le même, sur le sens de la marche, qui suis-je, où vais-je?… et sur l’éternel recommencement… Mais il y a aussi ce lieu dans lequel on n’entrera plus jamais!… Ou, à l’inverse, cet endroit fantasmé pour lequel il a fallu attendre si longtemps avant d’avoir la chance de pouvoir aller… Il y a l’usine dont on entend parler chaque jour et que l’on essaie d’imaginer avec ses métiers à tisser et ses gros rouleaux de toile, le brouillard permanent pour humidifier le fil et le bruit incessant des fouets pour relancer les navettes… l’enfant ne l’a jamais vue que de l’extérieur dans un quartier éloigné à la périphérie de la ville, mais elle est en réalité au centre de la vie familiale qui se nourrit du salaire versé au père et des souffrances qu’il endure… La vie se gagne et se joue dans tous les sens du terme, sérieusement ou pour rire, en franchissant les portes de l’école, de l’église, de la salle d’attente du médecin ou du dentiste, de la salle de patronage, de la boulangerie dont les parfums enivrants diffusés dans la rue donnent envie de croquer dans le pain croustillant, de la boutique du marchand de légumes chez qui l’on s’enrhume à force d’attendre son tour dans la fraîcheur du magasin, de la boucherie où l’on espère le cadeau réitéré d’une rondelle de saucisson à déguster sur le chemin du retour… et parfois le dimanche avec les parents, moments très attendus, en franchissant les portes d’un cinéma puis d’une brasserie où l’on mange des frites en buvant de la bière pendant que les adultes discutent à voix haute autour des tables et du comptoir… La vie comme une pièce de théâtre… des portes s’ouvrent et se ferment, des personnages entrent et sortent, hommes, femmes, enfants, isolés ou groupés, toute la petite troupe se déplace et s’agite avec une gestuelle prévisible qui dérange ou enchante, les uns font comme ci, les autres comme ça, on rit, on pleure, on applaudit… Dans son casier, à l’école, la petite a caché de grandes feuilles que son oncle lui a données, sur la première d’entre elles, tout en haut, elle a écrit Acte I… Son père lui paraît jouer double jeu. Il est ouvrier d’usine le jour et musicien le soir. Quand elle rentre de l’école et qu’il rentre de l’usine, elle le regarde se raser de près et se faire beau pour se rendre à l’Opéra de la grande ville voisine. Elle n’ose pas lui poser de questions car il a l’air très fatigué et ses yeux sont perdus dans le vague. Des bribes de conversations lui ont appris cependant qu’il devait descendre dans une fosse d’orchestre pour que des cantatrices puissent chanter sur une scène pendant qu’il joue de la contrebasse à cordes. C’est un grand instrument aussi haut qu’une grande personne mais l’enfant ne peut que l’imaginer car son père ne s’exerce jamais à la maison, il possède seulement un violon. Chaque soir, elle assiste à sa métamorphose. Les préparatifs transforment le vieil homme mal habillé qui rentre de l’usine en presque jeune homme fringant digne du grand lustre de l’Opéra. Peut-être aura-t-elle la chance un jour de pénétrer au coeur du mystère quand il aura des billets gratuits qui donneront le droit à toute la famille de gravir les marches monumentales du grand Théâtre. C’est un lieu extraordinaire qui raconte en musique la vie de gens exceptionnels dont le commun des mortels doit tirer la leçon. Ainsi lui arrive-t-il de craindre que son père qui rajeunit le soir ne soit tombé comme Faust dans un piège redoutable tendu par Méphistophélès… Acte I. Le décor est installé, les personnages sont en place. La petite joue un rôle secondaire qui consiste surtout à observer. Elle aime les coulisses, elle est une spectatrice née… Elle tient le grand registre du répertoire, y seront consignés tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle entend. Si possible les rires plus que les pleurs, et la fantaisie d’un démiurge plutôt que les foudres vengeresses du Créateur… Les variations de la vie seront mises en musique, la tonalité de l’ensemble sera à la fête. Personne ne sera triste, et quand elle écrira tout en bas le mot FIN, les gens applaudiront l’Auteure.

A l’enfant prodigue

Le ciel est tendrement bleu
la lumière est si douce
loin de la ville si loin tu verras des myriades d’étoiles
quand tu viendras
le blé est doré bon sera le pain
le rouge-gorge du jardin plastronne
le panache roux de l’écureuil questionne
je n’ai pas encore vu le merle blanc
je crois qu’il t’attend lui aussi
vois comme ici tout est merveilleusement beau et bon
pour t’accueillir
ne laisse pas la saison passer
je crains l’orage

2. Un rêve à raconter

     Je ne serais pas raisonnable, je reprendrais l’ascension, mais l’air, les mots, me manqueraient et au bord de l’asphyxie, sans voix, sans forces, il faudrait que je redescende, ivre d’avoir essayé, la prochaine fois, c’est sûr, j’irai plus haut et peut-être qu’un jour, quand je serai grande, j’atteindrai le sommet… En attendant, je retrouvais les mots de la rédaction à faire et je m’efforçais de deviner leurs intentions. A leur allure, à leur parole, au ton, aux intonations qu’ils se donnaient… Ce n’était pas facile… La confiance n’est pas facile… Les mots ont besoin de notre confiance… Souvent, ensuite, ils font le reste… Ils s’interpellent, ils forment des groupes, des bandes, des attroupements, ils créent l’événement, la surprise, ils déclenchent le rire ou le rêve, ils donnent à profusion tout ce qu’ils sont capables d’inventer, y compris le pire… Faire confiance en craignant le pire?… C’est par cette étroite porte qu’il fallait se glisser pour avoir une chance de trouver le premier mot de la rédaction à faire, c’était là le salut si je ne voulais pas sécher lamentablement devant ma feuille désespérément blanche… Je devais oser, me lancer, écrire et suivre les mots dans toutes les directions, prendre le risque de quelques escarmouches qui pouvaient dégénérer en bagarre généralisée, mais auparavant, j’avais à surmonter un obstacle de taille…