seul

Un piège diabolique

Page sombre

(Récit en cours d’écriture)

     Marie devine ma tristesse, elle essaie d’attirer mon attention en s’agitant autour de moi… Je ne peux pas décider toute seule de mourir!… Si suicide il y a, il faudra qu’il soit collectif, c’est terrible… un piège diabolique s’est refermé sur nous…

     Le piano de Louis 

     2064

Seuls et désemparés

    

(fiction en cours d’écriture)

      Seuls et désemparés, nous ne sommes pas neufs et naïfs comme les premiers humains au matin de la Création, nous qui sommes peut-être, vraisemblablement, les derniers. Nous ne venons pas de nulle part, nous n’avons pas fait table rase de nos connaissances antérieures et de nos souvenirs! Nous venons d’un passé proche où chacun de nous, pour comprendre le réel, avait élaboré sa propre grille de lecture à l’intérieur du système de référence plus vaste de la société dans laquelle nous vivions, imprégnée, pour le meilleur comme pour le pire, par le libéralisme économique et politique…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Un monstre?

     Yann Martin n’avait ni frère ni soeur, aucune famille proche ou éloignée, n’avait pas connu ses grands-parents, et personne, aucun ami, aucune amie de ses parents, n’avait jamais pu lui parler d’eux, lui communiquer des informations sur leur vie, faire vivre ou revivre leur histoire et donc la sienne. Enfant, Martin aurait vécu seul au monde dans un pays étrange lui-même coupé de la communauté humaine! Quand il ne s’énervait pas, le chef du service français de la sûreté en riait à gorge déployée… Martin se foutait de sa gueule comme jamais on ne l’avait encore fait! Martin avait revêtu les habits du parfait petit espion, libre comme l’air, sans attaches, sans liens affectifs autres que cette Sylvia évanescente qui était sans doute sortie tout droit de son imagination, ou ce Walter qui restait introuvable. Martin était lisse, on n’avait aucune prise sur lui, on ne trouvait aucune faille permettant de faire pression sur lui, c’était un roc, un bloc de marbre, peut-être un monstre.

     2055

     Ecrit depuis l’avenir

Notes sur ma table de travail

   Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

     Ma table de travail n’est nulle part ou partout… n’importe où… ma table de travail est le plus souvent une tablette, qui a pris le pas sur l’ordinateur portable que déjà je trimballais presque partout… encore plus portable, plus légère, plus discrète, presque transparente, juste ce qu’il faut comme écran réflexif entre le monde et moi… derrière le paravent de cet écran, je rêve, je divague, je ramasse les forces de ma pensée, je fais venir au jour des mots, je forme des phrases, je les efface, je recommence… et je n’écris plus jamais seule… car à tout moment et d’une simple pression de mes doigts sur l’écran tactile, je sors de mon texte et le glisse vers les fenêtres ouvertes de mes ami-e-s présents sur les réseaux du web… ils et elles me liront, je le sais, avec attention et passion, avec le sentiment de vivre une relation intense à l’écriture, la sienne, celle des autres, frères et sœurs reconnaissables entre mille à cette incroyable profondeur de l’être qui les rend étonnamment si légers… Depuis l’invention du web, le lecteur et le scribe tiennent plus que jamais le monde entre les paumes de leurs mains… tels le penseur de Rodin, ils s’abîment dans sa contemplation, courbent le dos devant la monstruosité de ses imperfections, tentent parfois un geste ou un regard pour arrondir quelques angles… l’engagement consiste à suivre une ligne partie de je ne sais où pour une destination hautement improbable ; seul compte le chemin, la ligne… et le paysage qui se dessine, ligne après ligne… Je ne suis pas capable de dessiner sur une tablette… je n’ai pas encore appris… je ne sais d’ailleurs pas très bien dessiner… il m’arrive de manipuler des craies de couleurs, des bâtonnets de pigments friables qui abandonnent leurs poussières colorées sur des supports qui ne sont pas virtuels… je m’installe alors sur un coin de table, n’importe lequel, du moment qu’il est abondamment éclairé, de préférence par la lumière du jour… je malaxe les couleurs, j’obtiens des fondus, il est rare que mes dessins soient précis… je suis devenue myope il y a très longtemps, je suis habituée à cette façon de voir, j’aime que les frontières ne soient pas clairement délimitées… mes dessins ne sont jamais terminés mais, à un moment donné, ils me plaisent assez pour que je décide de les prendre en photo et de les rendre virtuels à leur tour, pour les offrir ainsi en partage, comme les textes que je mets en ligne, à qui veut bien les lire ou les regarder…

Décryptage

Pourquoi lui avoir donné l’adresse de Franz à ce moment-là précisément? « Au cas où tu aurais des ennuis »… Regrets, sentiment de culpabilité, crainte réelle, crainte de quoi? Ce bout de papier à l’écriture rapide et déformée – il l’avait griffonné debout sur le marchepied – ce bout de papier tendu au dernier moment – c’était l’avant-dernier geste de Stéphane, ensuite, il avait claqué la portière – pouvait exprimer aussi bien une certaine tendresse inquiète que le souci de se désengager, de la quitter sans la laisser vraiment seule, de rompre en douceur de façon à laisser agir le temps, comme s’il craignait de lui faire mal, car il avait probablement l’intuition de cette forme de fragilité qu’elle s’efforçait pourtant de dominer…

Au dernier moment, sur le marchepied :  » Tiens, voici l’adresse de Franz, c’est un chic type « … Et la portière avait claqué. Ce claquement, elle l’entendait encore, plus sec, plus nerveux que jamais, plus déterminé, plus douloureux, plus cruel. Il retentissait dans sa tête comme une gifle, avait sa force violente, arbitraire, insolente. Il était le signe ou le signal sonore qu’elle était de trop. Stéphane avait claqué la portière comme on claque une porte, dans un mouvement d’exaspération, de colère, de refus… Il n’avait pas besoin d’elle, elle s’était enfoncée pendant des mois dans le refus d’admettre des évidences, cette façon qu’il avait de la tenir à l’écart de ses amis, de ses activités même banales, d’éluder les questions, les échéances, ou au contraire d’imposer des ultimatums :  » Si tu n’es pas d’accord, on n’a plus rien à faire ensemble…  » Oui, c’était cela le véritable sens d’un geste qui n’avait rien d’extraordinaire en lui-même puisqu’il s’insérait dans une suite d’actions logiques, cohérentes, prévisibles : il avait grimpé dans le camion puis claqué la portière, mais à cet instant précis, il était vraisemblablement sorti définitivement de sa vie…

L’avenir improbable

Immensité marine

     Vases communicants du 6 mars 2015

    Les Vases communicants sont des échanges croisés de textes et d’images entre sites ou blogs, qui ont lieu chaque premier vendredi du mois. Imaginés par François Bon (Tiers Livre) et Jérôme Denis (Scriptopolis), ils sont animés et coordonnés par Angèle Casanova.

    J’ai le grand plaisir d’accueillir aujourd’hui Dominique Hasselmann, qui m’a gentiment invitée à échanger avec lui sur le thème de l’immensité, tandis qu’il me reçoit sur son blog Métronomiques. Nous avions déjà participé ensemble aux vases communicants du 7 février 2014 sur le thème des peintures murales.

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Sous la surface sans fin

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     L’immensité ressemble à cet océan de couleurs qui déborde du cadre (mais en a-t-il seulement un ?), l’avale, l’estompe, le rend inopérant. Rhapsodie en bleu et rose qui s’étend, s’étale sur la mer dans laquelle j’ai plongé : je nage sous la surface sans fin, je n’ai pas repris ma respiration depuis je ne sais plus combien de temps.

    Ma dernière vision était celle de la jetée : forcément, c’est de là que j’ai sauté. Les embarcations cliquetaient dans le port, chacun son parking maritime, à prix d’or, dit-on, et quoi de plus triste que des bateaux en laisse, comme des chiens enchaînés à leur niche. Mais le contact froid du liquide a chassé mes pensées terrestres.

    Je progresse régulièrement : la ligne de flottaison n’est pas peinte sur mon corps comme sur un cargo, j’ai largué les amarres sans regret. Mon voyage risque de durer longtemps (quitter le Havre est un paradoxe), l’Amérique est là-bas, de l’autre côté. Je me demande si l’on peut matérialiser cette surface de l’eau, comme une vue plane et géométrique. Y-a-t-il un Pythagore dans les parages ?

    Des poissons multicolores me croisent, me frôlent, me caressent : je dois ressembler pour eux à un étrange dauphin. Ici, on voit clair car je ne suis pas descendu dans les abysses, je maintiens mon cap à quelques mètres du plafond de verre, parfois le soleil me fait de l’œil. J’espère qu’un ferry ne viendra pas entraver mon périple.

   Souvent on parle de la musique des profondeurs – je n’entends pas le chant des baleines et Herman Melville est resté calfeutré dans une des rares librairies ayant encore pignon sur rue – ce serait comme une symphonie avec des flûtes traversières, des combos, des timbales, des violoncelles, des trompettes, un piano largué par hélicoptère, un vibraphone dont les ondes se marient aux vagues du dessus, des trombones cachés en coulisse, des saxophones de toutes sortes aux mains de Michel Portal, un triangle pour un musicien nommé Euclide.

    Soudain, je remonte car mes poumons sont prêts à éclater. Je perce le voile fin et transparent (matière invisible, alors), l’horizon m’apparaît, ou plus exactement il n’y a pas de limite à mon regard de quelque endroit où je me retourne. Ma tête gyroscopique ne détecte rien d’autre que le tout, la mer et le ciel sont indistincts, on n’aperçoit pas le lieu où ces éléments du monde pourraient se rejoindre. La couture est invisible. La palette des couleurs les fond, les marie, les accouple en une pâte légère, indissoluble, irréfragable, avec (j’imagine) une légère odeur de térébenthine.

      En fait, je suis complètement seul au milieu de presque rien ou de tout un ensemble insécable: mais est-ce inquiétant ? Je me regarde comme un atome infiniment minuscule, qu’aucun microscope ne pourrait révéler, flottant déraisonnablement sur un océan qui touche et joue avec le ciel dans la plus vaste et belle confusion. Mon voyage n’est pas encore terminé, il n’a pas d’heure d’arrivée prévue.

     Comme j’ai fait à nouveau provision d’oxygène (pas de pollution apparente ici), je replonge dans l’univers marin – penser à rajouter des marimbas dans l’orchestre – et je me laisse emporter, comme dans un rêve éveillé, par les courants et les flux salés aux destinations inconnues.

     Texte : Dominique Hasselmann

     Pastel : Françoise Gérard Rose crépuscule

 

J’ai besoin que tu marches d’un pas serein…

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Toi, du haut de ta colère :
— Tu me fais même pas peur !
Moi :
— Tant mieux, je ne veux pas te faire peur. Je n’ai aucune envie de te faire peur.

Tu en as des idées étranges, je ne veux pas te faire peur, je te regarde grandir, je te tiens la main dans le monde tant que tu ne peux pas encore tout à fait avancer toute seule, je ne veux pas te faire peur, je ne serais pas à ma place. Quel sens cela aurait de te faire peur ? Je m’effacerai quand il sera temps, et pour pouvoir m’effacer, je n’ai pas besoin que tu aies peur. Ce n’est pas de cela que j’ai besoin. J’ai besoin, pour pouvoir m’effacer, que tu marches d’un pas serein à la surface du monde. C’est cela qu’il me faut. À moi. Tu comprends ?

Ça continue comme ça a commencé, c’est bien ainsi. La note est là. Elle est tenue ainsi depuis des années. Parfois nous faisons les comptes, nous évaluons notre amour en mois, en semaines, en jours, tu es un peu trop grande pour que nous comptions les minutes sans prendre la calculette de l’iPhone. Tu aimes te découvrir centenaire en mois, et je creuse les écarts ainsi, en te montrant que je suis une vraie ancêtre en mois … Tu compares, tu argumentes, mais n’empêche, j’ai une sacrée avance.

Tu t’es tout de suite retenue à moi, de tes minuscules mains. Tu t’apaisais contre moi. Je sentais que j’étais à ma place quand tu apaisais tes pleurs et que tu t’endormais près de moi. Puis tu as commencé à explorer le monde, tu t’es relevée, tu as esquissé des pas hésitants, il était normal que mes mains soient là pour recevoir ta chute, et t’épargner le sol. Tu te penchais aux limites du déséquilibre pour me cueillir des myriades de pâquerettes au printemps, il y en avait un peu partout, dans toutes mes poches, dans les sacs de promenade, tu te penchais, sans fléchir les jambes, tu te penchais encore et parfois tu plongeais dans l’herbe, et ton poing bien serré écrasait un peu les fleurs que tu me tendais.

Ensuite il a fallu lâcher ta main devant l’école, puis un jour, ne plus t’accompagner à l’école. Il a fallu, il le faudra. Il faut que j’apprenne à lâcher ta main. Je n’ai vraiment pas envie que tu aies peur. Si tu as peur, je ne pourrai pas lâcher ta main.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 avril 2012.