Paris

Une carte d’identité loufoque

Nous étions si fragiles…

      La fouille de Martens n’avait pas été décisive. Quelques photos sentimentales banales, beaucoup de photos d’inconnus prises dans des endroits reconnaissables mais apparemment jamais dans son mystérieux pays sauf, sans doute, celle d’une femme, aucune photo de Walter, quelques billets écrits dans une langue bizarre qui était peut-être une sorte d’espéranto, rien de réellement compromettant, mais pas moins de quatre passeports dans les poches de son gilet de reporter, et cette espèce de carte d’identité loufoque: yeux clairs, cheveux clairs, taille élancée, visage harmonieux, signes distinctifs: aucun !… Il répétait toujours la même histoire. Pour échapper au piège tendu par la police mexicaine, Walter et lui avaient décidé de tenter leur chance séparément. Ensuite, Martens avait écumé tous les lieux de rendez-vous possibles… En Amérique du Sud, puis en Europe… Berlin, Paris, Rome, Genève, Londres, et puis à nouveau l’Amérique du Sud, et puis à nouveau l’Europe… Nos agents avaient eu pour mission de ne pas le lâcher d’une semelle. Leur manège avait mis en alerte plus d’un service secret ! Si seulement nous avions pu retrouver la pièce manquante, la clé du puzzle, juste un peu plus tôt, avant que… Enfin, vous savez bien… La planète était devenue folle! L’histoire de Martens et de son supposé ami Walter a rencontré la grande Histoire à un moment crucial. Leur histoire personnelle n’est peut-être pas le détonateur des événements qui ont suivi, mais elle est révélatrice de la confusion généralisée qui régnait à cette époque, et des conséquences incommensurables qu’avaient entraînées les grandes tragédies du XXè siècle, que le siècle suivant n’avait pas su complètement dépasser…

Une patrouille de police banale

     Martin avait été arrêté à Paris, dans un squat, pendant une patrouille de police banale (les gens s’étaient habitués aux allers et venues des uniformes dans les rues), avec une poignée de sans-abris que le voisinage immédiat ne supportait plus. Désignés à la vindicte, les clochards étaient considérés comme des délinquants en puissance qu’il fallait mettre hors d’état de nuire sans autre procès…

     Le piano de Louis 

     2064

 

En Marche

     Chaque pays de l’OCDE était fracturé par une ligne de répartition des richesses de plus en plus défavorable non seulement aux pauvres mais aussi aux classes moyennes basses, dont le statut était de moins en moins enviable. Les frontières physiques entre pays étaient devenues beaucoup moins importantes que cette nouvelle géographie politico-socio-économique qui prenait possession de toute la planète avec partout les mêmes conséquences de déstabilisation profonde des équilibres qui fondaient jusqu’alors un minimum de cohésion sociale. Le désarroi des gens formait le terreau nourricier des extrêmes-droites nationalistes et des nouveaux démagogues qui surgissaient de toutes parts. En France, le hollandisme avait ouvert la voie à une nouvelle sorte de populisme du centre incarné par Emmanuel Macron, ancien ministre de l’économie de François Hollande. Se prétendant ni de droite ni de gauche, transformant son inexpérience politique en argument de campagne lui donnant les vertus d’un homme nouveau, qui n’aurait pas les défauts habituels des postulants aux plus hautes responsabilités de l’Etat, et faisant de l’immaturité que lui reprochaient ses adversaires le gage de sa bonne foi et de son honnêteté, Emmanuel Macron avait inventé le mouvement En Marche, aux initiales de ses nom et prénom, tout un programme!… pour qu’il le conduise sur le perron de l’Elysée. Un vieux cacique lui avait apporté son soutien, François Bayrou, qui avait œuvré et manœuvré en vain pendant toute sa vie pour que la France soit gouvernée au centre, selon le vœu déjà ancien du président de la République française Valéry Giscard d’Estaing, en 1974. Mais, alors qu’il s’était fait le chantre d’une séparation claire entre les mondes politique et affairiste afin de lutter contre la corruption, François Bayrou avait manifestement occulté le fait qu’Emmanuel Macron était le poulain des milieux d’affaires et que ceux-ci lui avaient déroulé le tapis rouge à la banque Rothschild, ouvert les portes du pouvoir et des médias, facilité son ascension de toutes les manières possibles. D’autres que lui, comme l’ancien maire de Paris Bertrand Delanoë parmi les notables socialistes, ou le vice-président de l’Assemblée nationale François de Rugy chez les écologistes, devenus soudainement adeptes d’un social-libéralisme décomplexé, avaient franchi le Rubicon qui les séparait d’Emmanuel Macron en abandonnant les candidats élus à la primaire de leur parti, Benoît Hamon et Jannick Jadot, pour rejoindre ce nouvel homme providentiel qui s’était lui-même désolidarisé de son mentor, François Hollande…

     * Ce texte est rédigé au passé car il sera inséré dans le cours d’un récit écrit depuis l’avenir avec le point de vue d’une narratrice en train de vivre les derniers jours de l’Humanité et qui cherche, a posteriori, à comprendre pourquoi et comment on a pu en arriver là, en essayant de mettre en évidence les forces à l’œuvre dans le faisceau d’événements, de mouvements profonds et de décisions malencontreuses qui ont conduit à la plus grande crise écologique et sociale que l’Humanité ait jamais connue.

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Etat d’urgence

   

(fiction en cours d’écriture)

     Les démocraties cédaient aux sirènes de la peur, que des dirigeants incompétents ou peu scrupuleux entretenaient au sein de la population pour se maintenir au pouvoir ou y accéder. Guantanamo, la prison construite spécialement pour les auteurs de l’attentat du 11 septembre 2001, que le président Barack Obama avait pourtant promis de fermer, avait été non seulement maintenue mais agrandie vingt ans plus tard au moment des premiers attentats terroristes nucléaires. Les régimes d’exception s’étaient multipliés, généralisés, renforcés partout en Occident. En France, ce sont les attentats du 13 novembre 2015  commis à Paris et en Seine-Saint-Denis quelques mois seulement après ceux du 7 janvier contre un magasin juif et  le journal satirique Charlie Hebdo, qui avaient accentué le virage vers un état d’urgence permanent, deux mots normalement incompatibles mais réunis dans des formules martiales destinées à rassurer le commun des mortels et à justifier des pratiques douteuses qui escamotaient le pouvoir judiciaire. Les démocraties se reniaient sans soulever de grande protestation tant les peurs latentes étaient grandes malgré les fanfaronnades des uns ou des autres appelant à la résistance. Contre qui? Contre quoi? Poser la question paraissait incongru, pire, suspect aux yeux de beaucoup, puisque l’ennemi leur paraissait évident; il s’agissait de barbares, d’hommes et de femmes qui n’appartenaient plus à l’Humanité et qui ne méritaient plus qu’on les traite comme des humains. Il fallait s’en protéger à tout prix, à n’importe quel prix…

     Drôle d’Histoire

     2064