Avenir

Tourner les pages

     La file d’attente était interminable. Élodie patientait devant le labo depuis déjà plus de deux heures. Elle avait fait la fête avec ses ami-e-s et se sentait visée par les campagnes d’information du ministère de la santé qui voulait sensibiliser les jeunes qui n’appliquaient pas les gestes barrières au danger que les personnes âgées de leur entourage ne développent une maladie grave en cas de contamination. Au vu du nombre de personnes qui stationnaient sagement devant elle, en respectant la distance physique recommandée, il se passerait encore au moins une bonne heure avant qu’elle ne soit admise dans le centre de dépistage. Alex avait de la chance, il n’était plus qu’à quelques mètres de la porte d’entrée. C’était un drôle de type. Quand on arrivait dans la salle de cours, on ne s’étonnait plus de le trouver royalement installé, les pieds sur une table et le dos bien calé contre le dossier de sa chaise, en train de se curer les ongles ou de jouer avec une petite balle en mousse, coiffé d’un Borsalino, d’un Stetson ou d’un Cordobes enfoncé sur les yeux ou tiré vers la nuque, au gré d’une humeur que personne ne parvenait à interpréter, et que seuls deux ou trois mystérieux et fugitifs acolytes, aperçus parfois aux abords de la fac, pouvaient peut-être déchiffrer. Il mâchait continuellement du chewing-gum et ne répondait jamais aux questions autrement que par des borborygmes accompagnés d’un regard froid et moqueur qui décourageait l’interlocuteur le mieux intentionné. Les professeurs n’essayaient plus d’en tirer des paroles construites mais l’interpellaient de temps en temps pour plaisanter et mettre les rieurs de leur côté. Il restait impassible, mais si la plaisanterie durait trop longtemps, il crachait son chewing-gum en décochant des regards que personne n’avait envie de soutenir… Sa présence dans la file d’attente pour se faire dépister ne cadrait pas avec le personnage, avec son indifférence aux autres, avec le mépris qu’il affichait pour tout ce qui relevait de la simple civilité… De loin, debout comme tout le monde et les bras ballants, il paraissait inoffensif, et d’apparence presque chétive…

     Écrire pour quitter le réel?… Fuir la dureté du réel pour l’adoucir par la fiction?… Pourquoi tenter de dérouler le papyrus du roman en train de s’écrire, pourquoi essayer de le sortir du néant?… Parce que le réel est trop lourd et qu’il faut l’alléger?… Parce qu’à travers le tamis des mots peut surgir de l’or?… Parce qu’un roman peut refaire le monde, non pas le dupliquer, mais le recréer comme si c’était le premier jour?… Les personnages prenaient corps en se nourrissant de son corps, qui semblait pouvoir se démultiplier à l’infini, devenir une multitude de corps, chacun possédant une parcelle d’elle-même, chacun d’eux vivant de sa vie passée et présente, avec ses rêves, ses doutes, ses peurs, ses espoirs et ses désespoirs, ses luttes, ses échecs, ses victoires, sa joie et son mal de vivre, ses renoncements, ses élans… Comment le dire?… Comment se dire sans le dire?… Écrire pour soi?… Pour essayer d’atteindre les autres?… Pourquoi cet effort sur le long terme, cette propension obstinée à former des alignements de phrases qui se poursuivent jusqu’à la fin d’un livre?… La pandémie faisait prendre à l’écriture une tournure inattendue, comme si la réalité dépassait la fiction… Personne n’avait imaginé cela, le monde entier retenant son souffle, les populations confinées, les télévisions publiant et commentant chaque jour les tableaux de bord de la contagion… Pourquoi en faire état?… La fin du monde n’était qu’une vue de l’esprit, la fin d’un monde était sans doute en train de se vivre… La crise sanitaire se doublait d’une crise économique, le cadre et les codes de la vie sociale volaient en éclats, les experts se chamaillaient, des gourous apparaissaient… À quelques semaines seulement de l’élection présidentielle qui devait décider du renouvellement ou non de son mandat, le président des Etats-Unis, qui se comportait souvent lui-même comme une sorte de gourou invincible, venait d’être hospitalisé… plus personne ne savait de quoi l’avenir serait fait… Évidemment, et heureusement, le pire n’était pas certain… Isabelle Vrignod s’agaçait… elle n’aimait pas ces formules toutes faites qui ne veulent rien dire… il y avait de par le monde des centaines de milliers, des millions, des centaines de millions de personnes pour lesquelles le pire était en train de se produire… Son projet de roman prenait l’eau… elle avait conscience de ses faiblesses… une sensibilité exacerbée qui l’empêchait de plonger dans ce qui faisait mal, de prendre à bras le corps la dure réalité, de mettre des mots sur les douleurs de ses personnages… en les tenant à distance pour éviter de souffrir, elle les enfermait dans un monde déréalisé qui manquait de chair et d’épaisseur… il faisait froid… tout était gris, le ciel, la route, les gens, la ville, la vie, tout était triste, comme déjà endeuillé… les phares des voitures parvenaient mal à traverser le crachin qui ne cessait de tomber depuis le début du jour… les vitrines des magasins, leurs enseignes lumineuses, entretenaient un air de fausse gaieté contredite par l’attitude des passants qui se dépêchaient d’atteindre leur destination… l’air, comme les cœurs, était lourd et faisait espérer la neige, qu’elle efface le trop de peine, qu’elle pardonne la noirceur du monde, qu’elle transfigure la réalité… ce serait une journée d’hiver, comme jadis… une journée qui aurait pu être banale, vécue comme la fin du monde… car le monde pouvait vraiment s’arrêter… il s’arrête en vérité à chaque fois qu’un drame survient ou qu’une vie s’essouffle… les images s’enfouissent alors au plus profond de la mémoire… on ne voit plus rien, ou presque plus rien… comme un rideau de pluie, une vague de brouillard, des ombres furtives, d’étranges lueurs, l’écran vide d’un cinéma inanimé… on essaie alors de saisir quelques bribes d’une pellicule fantôme… d’en faire un montage… de visionner en aveugle ce que l’on ne peut plus voir… ce serait un jour d’hiver… tout serait gris… François sans doute… Ali?… Élodie?… Alex?… le décor, les circonstances ne seraient pas les mêmes… mais ce serait, quel que soit le personnage mis en scène, un jour banal, devenant pour lui la fin du monde… 

     Ali n’était qu’un petit revendeur de cannabis mais il avait été pris dans une nasse avec des trafiquants de drogues dures et avait déjà fait de la taule… six mois ramenés à trois grâce à une remise de peine… pas envie de renouveler l’expérience… il continuait pourtant à dealer… la famille avait besoin de l’argent que son trafic rapportait… et qu’est-ce qu’il aurait pu faire d’autre?… son cinéma intérieur lui faisait miroiter une vie de rêve… il n’était pas devenu footballeur professionnel mais pouvait connaître la gloire comme batteur… le groupe venait à peine de se former, le nombre de vues sur YouTube ne cessait d’augmenter, les potes avaient des idées plein la tête, et lui, alors qu’il avait été le cauchemar de ses professeurs, il écrivait des textes qui accrochaient l’auditoire, et il aimait ça… il déversait sur les mots écrits comme sur ses instruments de percussion les flots d’émotions qui le submergeaient, c’était une sorte de shoot, il avait l’impression fabuleuse de décoller du réel… il n’avait jamais été du bon côté de la réalité… s’il était repris par la police, il serait épinglé comme récidiviste… il s’en foutait d’être considéré comme un délinquant, il en ressentait plutôt de la fierté, c’était son code d’honneur à lui et celui de ses potes, mais retourner en prison mettrait un terme à ses rêves actuels de batteur, un autre prendrait sa place dans le groupe, l’augmentation du nombre de vues sur YouTube ne le concernerait plus, et ça, c’était insupportable, c’était mortel… les drones au-dessus de sa tête le poursuivaient comme un essaim de guêpes… il avait rabattu sa casquette sur les yeux… jouer au chat et à la souris avec les keufs ne l’amusait plus, le jeu était devenu trop sérieux, il se sentait presque vieux, la prison l’avait plombé, il avait envie de tourner les pages d’un autre livre… il arpentait les rues de la ville comme s’il voyageait à travers l’histoire d’un homme qui serait lui et ne le serait pas… il n’était pas un habitant de cette ville, il habitait à côté, dans une banlieue… il avait envie de se nommer ainsi, l’homme d’à côté… il écrirait l’histoire de cet homme, une histoire qu’il voulait extraordinaire, l’histoire d’un percussionniste d’exception qui créait des tubes… le livre serait publié en même temps que le dernier succès du groupe, on ferait la fête, des producteurs de cinéma souhaiteraient faire un film sur lui et ses potes… 

     Les arbres verdoient sous l’eau bleue du ciel et la lumière rousse de l’automne, somptueuse… un vieil homme vêtu d’un manteau noir avance lentement avec un gros sac sur le dos, une grappe de ballons colorés prêts à s’envoler tire sur la ficelle qu’il retient de sa main droite… l’atmosphère semble festive, comme au printemps, quand la vie recommence… la ville a des airs de village… marcher sans se presser vers une station de métro ou un arrêt de bus est un plaisir rare… une cour, une impasse, une placette se découvrent au détour d’une rue fréquentée, les automobiles ignorent les petites rues adjacentes recouvertes des gros pavés d’autrefois, quand les roues des vieilles carrioles rebondissaient sur la chaussée… le nez en l’air, on se surprend à rêver, sans le souci de traverser dans les clous ou de se protéger des voitures sur les trottoirs étroits, entre les rangées des vieux immeubles placides de la ville ancienne… la ville se raconte de rue en rue et transmet des histoires… ici vivait Prosper Mérimée, là se perpétue le souvenir des Enfants Rouges… dans le Marais, on n’entend plus le roulement des valises traînées par les touristes venus visiter la capitale… des cyclistes passent en chuintant… on prend le temps, murmurent les roues, on prend le temps de se glisser dans la ville… des commerçants prennent l’air sur le pas de leur porte, des enfants jouent… leurs éclats de rire fusent loin des rumeurs de la cité… les dernières pluies ont laissé flotter un parfum d’humus, des marrons brillent au milieu des feuilles mortes, l’automne, ce jour, est ludique et paisible… Isabelle Vrignod ramasse quelques marrons et les essuie soigneusement pour les faire luire avant de les mettre dans ses poches… 

À suivre

   (Texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture de François Bon. Merci à lui!)

Personnages de roman

Atelier d’écriture Tiers Livre de François Bon

     La foule avance en ondulant à perte de vue, une myriade de pancartes fixées à des mâts portés à bout de bras surmonte les vagues immenses de la manifestation, mille et un corps défilent serrés les uns contre les autres sous un gilet jaune, orange ou rouge, une robe noire ou une blouse blanche, des milliers d’hommes et de femmes offrent l’énigme de leur visage aux caméras qui les filment, les bouches entonnent des refrains, scandent des slogans, les yeux se cherchent et se rencontrent, je suis comme toi et toi comme moi, nous sommes la vie, la solidarité et la fraternité, le partage, n’est-ce pas le sel de la vie?… elle a les cheveux blancs, elle n’avait jamais manifesté de sa vie, elle a découvert sur les ronds-points qu’elle n’était pas la seule à souffrir, des amitiés se sont nouées, on lui a fait retrouver le goût de vivre et même une certaine fierté, personne ne devrait jamais mépriser les petites vies anonymes!… il est au chômage, sur le dos de son gilet jaune il se déclare « Indigné mais pas voyou », c’est un grand jeune homme blond qui ne croyait plus en l’avenir mais se sent traversé par une vague d’espoir… elle est aide-soignante, se sent usée alors qu’elle n’a même pas cinquante ans, l’enthousiasme de la foule la galvanise et la rend heureuse de clamer avec les autres son désir d’une vie meilleure!… vieux, voûté, presque cassé en deux, obligé pourtant de travailler pour survivre, il brandit sa canne devant le mur compact des forces de l’ordre et l’agite en martelant les mots de sa révolte!… les messages inscrits sur le dos des gilets jaunes résonnent dans toutes les têtes : « Le gâteau, pas les miettes! », « S’unir pour ne plus subir! », « Quand tu sèmes la misère, tu récoltes la colère! », « Halte à la casse sociale! », « Halte à la répression contre le peuple! », « RIC pour une vraie démocratie! », « Éteins ta télé, enfile ton gilet!»… les barrières invisibles qui séparent habituellement les gens sont rompues, les égoutiers, caristes, cheminots, routiers, femmes de ménage, caissières et autres femmes et hommes exerçant un métier de service ou de logistique discutent avec les avocat-e-s, professeur-e-s, musicien-ne-s, informaticien-ne-s, kinésithérapeutes, orthophonistes, médecins ou autres titulaires de professions perçues comme prestigieuses, les artistes de l’Opéra de Paris et de la Comédie Française, solidaires de la lutte, organisent des spectacles dans la rue, des pompiers tentent de parlementer avec des policiers, l’ambiance est festive, l’ambiance est bon enfant, on se demande pourquoi un tel déploiement de force voulu par les plus hautes instances d’un peuple pacifique?… on se reconnaît à la fois différent et semblable, les vies se ressemblent mais chacune est singulière, des individus émergent de la foule à l’occasion d’un incident, leur photo fait la Une des journaux, les vies minuscules mises en lumière deviennent celles de personnages hors du commun, des romans pourraient s’écrire, l’un raconterait les exploits d’un boxeur dégingandé au visage d’enfant, l’autre ceux d’un vieillard aussi vieux que Mathusalem, tous deux auraient terrassé des armées d’agresseurs…

Brisure

Il y avait eu cet éclair, ce déchirement dans un ciel clair, ce coup de tonnerre inattendu et terrifiant, et ce tremblement de la terre, les murs qui s’écroulaient, l’enveloppe de la vie qui s’éventrait… Quelques paroles, comme les trompettes de Jéricho. Quelques paroles avaient levé le voile sur un champ de ruines qui s’étaient sournoisement amoncelées derrière le mirage d’une existence apparemment intacte, mais qui n’avait déjà plus que l’épaisseur, la consistance d’un décor… Le compte à rebours avait commencé, le même pour tous les êtres vivants, mais pour Marie, il s’était brusquement accéléré… Quelques paroles s’étaient intercalées entre leurs deux vies, entre le côté pile et le côté face, sur une ligne de crête ou de creux entre le ciel et la terre, entre rêve et réalité, entre souvenir et avenir aux routes pareillement barrées, un espace si ténu, si improbable et si difficile à occuper, entre le tain de la glace et la vitre brisée… Quelques paroles prises dans la glace d’une banquise inconnue, que nulle carte ne mentionnait à cet endroit-là, pas à ce moment-là, pas de cette façon-là, de cette manière fourbe et brutale, déloyale et insupportable… Mais il y avait aussi cette autre glaciation plus ancienne, aussi lointaine et enfouie que le plus reculé, le plus profond de sa mémoire, et peut-être même au-delà encore… Il y avait ce froid dans le coeur depuis presque toujours, la marque déjà gravée de l’absence, le début d’une attente sans fin, la faim, la privation d’une substance primordiale et introuvable, qu’il fallait chercher dans l’ailleurs…

L’avenir improbable

Lieu de transit

Il séjournerait quelques semaines à Amsterdam puis se rendrait à Berlin. Il lui enverrait des lettres laconiques, juste le nécessaire. En regard de la limpidité des mots qu’il emploierait, elle se demanderait si la mécanique de ses propres sentiments n’était pas faite de rouages un peu trop compliqués. Elle avait voulu retarder le moment de le quitter, ils s’étaient installés à une table située dans un coin du snack-bar de la station-service. La scène était restée figée dans sa mémoire comme un tableau de Hopper. Juché sur un tabouret près du comptoir, un homme en costume-cravate et grosses lunettes d’écaille lisait un journal en fumant une cigarette. Au centre de la salle, deux chauffeurs routiers mangeaient face à face. De longues minutes s’étaient écoulées dans un silence interrompu seulement par le cliquetis des couverts, le froissement du papier et le choc de la vaisselle lavée par l’employé du snack. Soudain, l’homme aux lunettes avait replié son journal et payé son dû. On avait entendu ronronner le moteur de la belle Peugeot 504 blanche garée en face de la baie vitrée, puis on l’avait vue s’éloigner avec élégance et sobriété. Stéphane s’était approché des routiers quand ils avaient réclamé l’addition. Ils avaient entamé une discussion sur les délais difficiles à tenir, les réglementations qui diffèrent d’un pays à l’autre, la vie familiale perturbée. Mais il y avait aussi leur plaisir à travailler sans supérieur hiérarchique, au volant d’un mastodonte, seuls maîtres à bord après Dieu. Sur la banquette de moleskine où elle était restée assise, elle écoutait la musique des voix. Les yeux fermés, elle voyait défiler des images de villes aux noms évocateurs qui se déployaient sur un vaste territoire où se jouaient les destins des uns, des autres… Dans le creux de sa main droite, elle avait serré le petit miroir rond qu’au moment de sortir pour accompagner Stéphane jusqu’à la bretelle de l’autoroute elle avait glissé dans une poche un peu comme s’il s’était agi d’un talisman. Côté face, elle aurait donné quelques années de sa vie pour connaître l’avenir. Côté pile, pour ressusciter les bonheurs perdus…

L’avenir improbable

Prométhée

Sortir de la paralysie, de cette impression de ne pas avancer, de tourner en rond dans la cour d’une prison, de s’enfoncer dans des sables mouvants… Crever l’abcès, laisser suppurer l’angoisse, la regarder en face jusqu’à la nausée, souffrir en une seule fois pour nettoyer toute la plaie! Vivre vraiment, pas seulement une apparence, un miroir ou un mouroir de vie, mais un don, un abandon, le pouvoir d’abandonner toutes les défenses, de laisser derrière soi les résistances incompréhensibles, les luttes inutiles, les combats d’arrière-garde…

Etait-ce seulement possible?… Et pourquoi ce doute à un âge où l’avenir lui était, théoriquement, totalement ouvert? Etait-elle donc déjà si vieille, si vieillie, si désabusée, si revenue de tout comme le plus cynique des baroudeurs, à qui la terre entière ne suffirait plus et qui lui préférerait une île déserte pour y cultiver jalousement ses rêves d’avant, coupé du reste du monde mais campé sur l’empire de son passé, enchaîné à son roc comme un Prométhée contrefait, simulacre, caricature de lui-même, grimaçant de regrets dans sa fausse tentative d’arracher aux dieux une parcelle de leur feu, de conquérir une étincelle de leur éternité, de créer la flamme de sa propre vie?…

L’avenir improbable

Meilleur des mondes

La rumeur martèle tous les mots

il n’est plus permis de penser haut

dans le siècle ambiant la voix se perd

les médias ont tout dit

ils ont relégué le médium à la porte du rationnel

rassasiés de néant et couronnés par la logique de l’absurde

les hommes rois fléchissent

sous le faix de leur conscience

hypertrophiée

et les morts n’ont plus qu’à se taire

ils ont voulu fermer les portes aux voyants du mystère

on n’entend plus à longueur de vie que les béatitudes des spots publicitaires

ont fini de crier entre les murs de notre     corps

les molécules de l’infiniment grand ou petit

et ne suinte plus

à la surface de notre    peau

à force de calmants

l’angoisse d’être nu

ils nous ont habillés de verroterie luisante

et nous admirons notre reflet fétiche

en rendant le présent éternel

l’homo sapiens a perdu la mémoire

de son avenir

son regard vers les étoiles

est quelquefois davantage

que celui d’un astronome studieux

Conscientisation

Il lui semblait bizarrement que tout restait possible et pourtant, d’une certaine façon, que l’avenir était déjà verrouillé. Pourquoi cette sensation d’une barrière invisible et sournoise construite à son insu par elle ne savait quelles puissances obscures?… N’était-elle pas responsable de cette espèce de dérive qui, insensiblement, avait éloigné d’elle Stéphane?… Il était limpide, elle se jugeait compliquée. Il s’exprimait toujours avec une lucidité confondante et une logique irréfutable, la poussait au bout de ses retranchements, parvenait à lui démontrer la justesse de sa position, réussissait à obtenir au moins son adhésion rationnelle, mais n’arrachait pas les dernières réticences, les hésitations, les résistances, qui restaient accrochées au fond d’elle-même comme des ronces. L’école capitaliste en France… il ne fallait pas devenir prof… Les paroles obsédantes de Stéphane résonnaient sourdement comme le bruit mat d’un échec. Sous les pavés, ce n’était pas vraiment la plage que recherchait Stéphane. Elle ne le suivait que jusqu’à un certain point. Le point de non-retour se situait quelque part entre la fin et les moyens. Prendre au sérieux la Révolution, la vraie, c’était l’assumer jusqu’à son accomplissement total, en acceptant par avance et les larmes et le sang. Or, elle se voulait résolument pacifiste, ce qui avait le don d’agacer Stéphane. Catherine n’avait pas ces scrupules. Elle était très jeune. Parmi les activités militantes de Stéphane, il y avait la distribution de tracts et la vente de journaux à la sortie des lycées. Catherine avait pris le tract, acheté un journal réalisé par le groupuscule révolutionnaire auquel appartenait Stéphane, et puis elle avait écouté sa belle voix chaude discourir sur le marxisme-léninisme. Alors il l’avait emmenée dans un café proche de son lycée pour continuer l’entretien. C’était banal. Le travail normal du militant de base.

L’avenir improbable