doute

A force de tricher

Nous étions si fragiles…

    Sylvain et Xavier étaient les héritiers de ces précurseurs qui avaient essayé en vain de faire bouger les lignes. Comment expliquer leur échec? Nous étions tous dans le même bateau, personne n’avait intérêt à le laisser couler!…

   Les médiocres avaient pris le pouvoir (La Médiocratie, d’Alain Deneault, éd. Lux, 2015)…

     Les gens étaient interchangeables au sein de grands ensembles de production qui échappaient à la conscience d’à peu près tout le monde, à l’exception de ceux qui en étaient les architectes et les bénéficiaires. Ce modèle entrepreneurial avait été érigé en modèle et l’action politique réduite à la recherche d’une solution immédiate à un problème immédiat, ce qui excluait toute réflexion de long terme fondée sur des principes, toute vision politique du monde publiquement débattue… Le médiocre devait avoir une connaissance utile qui n’enseigne pas à remettre en cause ses fondements idéologiques; l’esprit critique était redouté car s’exerçant à tout moment envers toute chose, ouvert au doute, toujours soumis à sa propre exigence. Le médiocre devait jouer le jeu, surtout ne rien déranger, ne rien inventer qui aurait pu remettre en cause l’ordre économique et social. Expression souriante et d’apparence banale, jouer le jeu voulait pourtant dire accepter des pratiques officieuses qui servaient des intérêts à courte vue, se soumettre à des règles en détournant les yeux du non-dit, de l’impensé qui les sous-tendaient, accepter de ne pas citer tel nom dans tel rapport, faire abstraction de ceci, ne pas mentionner cela, permettre à l’arbitraire de prendre le dessus. Au bout du compte, jouer le jeu consistait, à force de tricher, à générer des institutions corrompues. (cf l’ Entretien avec Alain Deneault, philosophe à l’Université de Montréal, paru dans telerama.fr, décembre 2015)

Une vie

     C’est un pôle, un aimant, une orientation, un Occident, un couchant, un penchant, une pente, une glissade, une reculade, un au revoir, un souvenir, une tristesse, un regret, un à venir, une promesse, un horizon, un Orient, un soleil, un océan, un continent, une île, une colline, un nuage, un mirage, un mirador, un mur infranchissable, une citadelle, une cité interdite, un paysage de brume, une traversée fantasmagorique, une hallucination, un voyage initiatique, un voyage inutile, sans but, sans téléobjectif, sans visée panoramique, une image floue, le désir fou d’un livre non écrit, quelques mots sur une page blanche ou quelques pas dans la neige, le tapotement de la pluie contre une vitre, l’abri que personne ne peut trouver, un refuge contre vents et marées, une solitude peuplée, un subterfuge, la rêverie d’un promeneur solitaire, le monde de l’imaginaire, les grains de sable qui coulent entre les doigts, le brin d’herbe contre les lèvres pour siffler, le roseau de la première flûte, l’aube du monde, l’émerveillement de la première fois, le sentiment de posséder l’Univers entre les doigts refermés sur un galet dans le creux de la main, l’ombre d’un arbre, le parfum d’une fleur, la caresse du soleil, le chant d’un oiseau, le murmure de l’eau, le souffle d’un vent léger, la rosée du matin, le ciel au-dessus des toits, la mer au-delà des dunes, l’oasis après le désert, la joie après la peine, l’aboutissement d’une quête, un retour à l’enfance, un dessin sur une page, une île au trésor, une cabane en planches, trois cailloux ramassés sur un chemin, un coquillage, l’appel de la mer, le chant d’un départ, l’ailleurs et le nulle part, la coïncidence de l’instant, l’ici et le maintenant, le réel déréalisé, la réalité transfigurée, l’au-delà du monde, le saut dans l’impossible, la mise en jeu de tous les motifs qui mettent en mouvement le désir, l’invention des mots manquants, le carnet de voyage, les notes semées sur la page comme les cailloux du Petit Poucet, le trois fois rien plus important que la description géographique, le point de départ, le point d’arrivée, le canevas des va-et-vient, le réseau des interactions, le dédale de tous les chemins qui s’ouvrent, le doute, l’hésitation, la peur de se perdre, le froid, la faim, les cauchemars de la nuit, l’extrême solitude, le face à face avec soi-même, la déception, la désillusion, la traversée d’un désert, la fuite en avant, le point de non retour, le Graal ou la malédiction, la vie ou la mort, le cœur oppressé, les pensées délirantes, le but ultime qui se dérobe, le désespoir, les hordes de fantômes et les maisons hantées, la nostalgie, le retour impossible, les mots blancs d’un livre qui ne s’écrit pas, le viatique des pages vides serrées contre la poitrine, le chagrin de se retrouver sans forces, le corps échoué sur un banc de sable ou la pente d’un talus, aussi ballotté qu’une algue par les vagues ou un brin d’herbe par le vent… le renoncement, l’acceptation, l’inscription du voyage sur les rides du visage, l’image qui surnage à la surface de la mémoire, un ponton flottant, une barque rouillée, la corde qui la retient, l’absence de rames, les chiens qui aboient au loin, les roseaux entre lesquels le regard scrute la rive, le clapotis, l’attente, les ronds qui se forment à la surface de l’eau…

   (Texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture de François Bon. Merci à lui!)

Jouer le « jeu »

(fiction en cours d’écriture)

     Sylvain et Xavier étaient les héritiers de ces précurseurs qui avaient essayé en vain de faire bouger les lignes. Comment expliquer leur échec? Nous étions tous dans le même bateau, personne n’avait intérêt à le laisser couler!…

     Les médiocres avaient pris le pouvoir (La Médiocratie, d’Alain Deneault, éd. Lux, 2015)…

     Les gens étaient interchangeables au sein de grands ensembles de production qui échappaient à la conscience d’à peu près tout le monde, à l’exception de ceux qui en étaient les architectes et les bénéficiaires. Ce modèle entrepreneurial avait été érigé en modèle et l’action politique réduite à la recherche d’une solution immédiate à un problème immédiat, ce qui excluait toute réflexion de long terme fondée sur des principes, toute vision politique du monde publiquement débattue… Le médiocre devait avoir une connaissance utile qui n’enseigne pas à remettre en cause ses fondements idéologiques; l’esprit critique était redouté car s’exerçant à tout moment envers toute chose, ouvert au doute, toujours soumis à sa propre exigence. Le médiocre devait jouer le jeu, surtout ne rien déranger, ne rien inventer qui aurait pu remettre en cause l’ordre économique et social. Expression souriante et d’apparence banale, jouer le jeu voulait pourtant dire accepter des pratiques officieuses qui servaient des intérêts à courte vue, se soumettre à des règles en détournant les yeux du non-dit, de l’impensé qui les sous-tendaient, accepter de ne pas citer tel nom dans tel rapport, faire abstraction de ceci, ne pas mentionner cela, permettre à l’arbitraire de prendre le dessus. Au bout du compte, jouer le jeu consistait, à force de tricher, à générer des institutions corrompues. (cf l’ Entretien avec Alain Deneault, philosophe à l’Université de Montréal, paru dans telerama.fr, décembre 2015)

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Prométhée

Sortir de la paralysie, de cette impression de ne pas avancer, de tourner en rond dans la cour d’une prison, de s’enfoncer dans des sables mouvants… Crever l’abcès, laisser suppurer l’angoisse, la regarder en face jusqu’à la nausée, souffrir en une seule fois pour nettoyer toute la plaie! Vivre vraiment, pas seulement une apparence, un miroir ou un mouroir de vie, mais un don, un abandon, le pouvoir d’abandonner toutes les défenses, de laisser derrière soi les résistances incompréhensibles, les luttes inutiles, les combats d’arrière-garde…

Etait-ce seulement possible?… Et pourquoi ce doute à un âge où l’avenir lui était, théoriquement, totalement ouvert? Etait-elle donc déjà si vieille, si vieillie, si désabusée, si revenue de tout comme le plus cynique des baroudeurs, à qui la terre entière ne suffirait plus et qui lui préférerait une île déserte pour y cultiver jalousement ses rêves d’avant, coupé du reste du monde mais campé sur l’empire de son passé, enchaîné à son roc comme un Prométhée contrefait, simulacre, caricature de lui-même, grimaçant de regrets dans sa fausse tentative d’arracher aux dieux une parcelle de leur feu, de conquérir une étincelle de leur éternité, de créer la flamme de sa propre vie?…

L’avenir improbable

Si tu n’existais pas

Isabelle Pariente-Butterlin

 

C’est parce que tu me manques que je reviens ici, aux bords des mondes. Je ne peux pas faire autrement.

Tu me manques presque moins quand j’installe mes phrases dans les impressions de toi, dans les images de toi. Les photos ne changent rien à l’absence. Elles sont parfois même un peu cruelles. Je ne pars pas longtemps mais tu me manques. Les impressions de toi me manquent.
Et les phrases déroulées aux bords des mondes, comme des vagues venues de l’infini, du si lointainement infini que je ne peux même pas dire où elles se sont formées, je ne peux rien dire d’elles sinon que je les ai vues se dérouler là, sur ces rivages, et que je les ai regardées faire, et ces phrases déposées aux bords des mondes, comme les ondulations horizontales que les mouvements de la mer dessinent sur le sable, dans la fluctuation calme des impressions de toi et des images de toi et des souvenirs de toi peu à peu prennent corps et soudain se saisissent dans les nuances marines de ton regard.

Ressac des impressions de toi.

Tu es la seule à planter ton regard clair dans le mien comme tu le fais. Et en retour je me plonge dans ses certitudes. Tu me donnes une force que je n’ai pas simplement parce que tu crois la trouver en moi. Et des certitudes aussi. Quelques unes. Je ne suis pas très forte en certitudes.
Elles sont des élans et des attentes confiantes. Tu crois que je sais tout faire, que je connais la réponse à toutes les questions et tu m’attribues quelques pouvoirs magiques qui ne me déplairaient pas. Il y a dans tes yeux quelque chose de limpide que j’ai du mal à comprendre. Je n’ai pas vraiment, tu sais, l’intention de le saisir. Je n’essaie même pas. Je me contente d’y revenir. Cela m’impose la pulsation du retour au regard des départs. Et la pulsation de l’affirmation au regard des doutes et de leur corrosion.

Si tu n’existais pas, je n’aurais que la dérive de mes questions pour me mener dans le monde. Si tu n’existais pas, tu me manquerais. Toi. Exactement toi.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 mars 2012.