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Élise

     François avait sur son smartphone les photos d’une série de petits tableaux dessinés au pastel par Élise… il lui semblait voir sa main impulser les mouvements tournoyants du vent dans les nuages, faire trembler la lumière à travers les traînées de pigments dispersés au bord de l’océan, transférer à l’eau les couleurs du ciel et au ciel l’ondulation des vagues, faire naviguer les étoiles, s’envoler les voiles des navires, traverser les formes du monde réel, tenter de saisir l’invisible, l’impalpable, de dessiner peut-être un rêve plus grand que la réalité… la gestuelle qui avait été la sienne en manipulant les bâtonnets de pastel rendait Élise étonnamment présente, une mystérieuse alchimie paraissait avoir matérialisé son âme, la poussière colorée des pigments avait déposé sur les dessins une image de son monde intérieur… François aimait aussi les formes circulaires de couleurs vives, non figuratives mais souvent surmontées d’une sorte de chapeau, que les doigts d’Élise faisaient virevolter de façon récurrente, comme un motif musical invitant à la danse, au milieu de grands espaces blancs qui amplifiaient les vibrations de la couleur… il avait envie de lui dire son émotion, elle ne répondait pas… 

     Il s’était garé sur la grand-place. Il n’y avait pas âme qui vive. De nombreux rideaux de fer étaient baissés sur les vitrines des magasins fermés, on aurait dit une ville morte. Il s’était senti chez lui dès qu’il avait aperçu l’Hôtel de ville et l’église Saint-Vaast, dont le clocher et le beffroi étaient les signaux emblématiques de la commune, mais son regard errait maintenant lentement d’un point à un autre en lui donnant l’impression bizarre de ne pas reconnaître les lieux, pourtant si familiers. A l’angle des rues de Dunkerque et Jean Jaurès, le Café du Commerce était fermé, comme tous les autres sans doute, pour cause de Coronavirus. Pourtant, il aurait été bon de trouver refuge dans n’importe quel troquet pour échapper pendant une heure ou deux au crachin froid et monotone qui tombait depuis le début de la journée en noyant le moral. De l’autre côté, à l’angle de la rue Sadi Carnot, la librairie était fermée elle aussi, puisque considérée comme non essentielle par les autorités qui avaient décidé de ne laisser ouverts que les supermarchés. En arrivant à sa hauteur autrefois après avoir jeté un coup d’œil à l’horloge du beffroi, Élise et lui accéléraient l’allure pour essayer de limiter leur retard au cours de philo, mais le prof était cool, et c’était devenu un rituel, quand ils entraient dans la classe tout essoufflés, on les applaudissait. Dans cette ville fantôme, il n’y avait plus que des ombres, ou l’ombre des souvenirs… François contemplait la grand-place vide et la ronde des bâtiments qui l’encerclait à travers le double filtre de la fine pluie qui brouillait son regard et des suggestions de sa mémoire désorientée qui tentait de trouver des points d’appui, comme le porche de cet office notarial cossu sous lequel il s’était mis plus d’une fois à l’abri d’une averse, entre la librairie et le café de Paris. Plus loin, le regard fuyait vers la rue de Lille en suivant un alignement de commerces desservis par un parking très laid qui occupait une placette qu’il avait connue plantée d’arbres. La rue Robert Schuman prolongeait la rue de Lille et tout au fond, après avoir bifurqué rue de la gare, il voyait Élise marcher gaiement à ses côtés à l’occasion de leurs allers et retours hebdomadaires entre le domicile de leurs parents et le bahut de leurs années d’étude en classes prépas… C’était comme un long et lent travelling qui le rapprochait d’elle… Tout était gris, mais il ne voyait que le vert du bandeau qui enserrait ses cheveux blonds, la couleur de leur engagement de sauvageons lorsqu’ils étaient adolescents… La silhouette d’Elise dansait au milieu de l’image floue, éclairée par le soleil de sa chevelure… les gouttes de pluie en réfractaient la lumière à travers le pare-brise, rêve ou réalité, il ne savait plus… 

A suivre

   (Texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture de François Bon. Merci à lui!)

 

Barricades

Fermer les fenêtres
à l’extérieur hostile
repli

Meilleur des mondes

La rumeur martèle tous les mots

il n’est plus permis de penser haut

dans le siècle ambiant la voix se perd

les médias ont tout dit

ils ont relégué le médium à la porte du rationnel

rassasiés de néant et couronnés par la logique de l’absurde

les hommes rois fléchissent

sous le faix de leur conscience

hypertrophiée

et les morts n’ont plus qu’à se taire

ils ont voulu fermer les portes aux voyants du mystère

on n’entend plus à longueur de vie que les béatitudes des spots publicitaires

ont fini de crier entre les murs de notre     corps

les molécules de l’infiniment grand ou petit

et ne suinte plus

à la surface de notre    peau

à force de calmants

l’angoisse d’être nu

ils nous ont habillés de verroterie luisante

et nous admirons notre reflet fétiche

en rendant le présent éternel

l’homo sapiens a perdu la mémoire

de son avenir

son regard vers les étoiles

est quelquefois davantage

que celui d’un astronome studieux

Un jour pour toujours

 

Je ferme les yeux
La tête appuyée contre mon poing fermé
Encore consciente
Pour combien de temps
Un jour je glisserai ainsi
Tout doucement je l’espère
Dans le grand sommeil inimaginable

Qui ferme la vie