gilet jaune

Lire ce texte est un acte citoyen comme l’acte de celui qui l’a écrit. La Tribune de Vincent Lindon

Spécialiste en rien, intéressé par tout », comme il se définit lui-même, Vincent Lindon cultive une parole publique rare que la crise insensée que …

Lire ce texte est un acte citoyen comme l’acte de celui qui l’a écrit. La Tribune de Vincent Lindon

Personnages de roman

Atelier d’écriture Tiers Livre de François Bon

     La foule avance en ondulant à perte de vue, une myriade de pancartes fixées à des mâts portés à bout de bras surmonte les vagues immenses de la manifestation, mille et un corps défilent serrés les uns contre les autres sous un gilet jaune, orange ou rouge, une robe noire ou une blouse blanche, des milliers d’hommes et de femmes offrent l’énigme de leur visage aux caméras qui les filment, les bouches entonnent des refrains, scandent des slogans, les yeux se cherchent et se rencontrent, je suis comme toi et toi comme moi, nous sommes la vie, la solidarité et la fraternité, le partage, n’est-ce pas le sel de la vie?… elle a les cheveux blancs, elle n’avait jamais manifesté de sa vie, elle a découvert sur les ronds-points qu’elle n’était pas la seule à souffrir, des amitiés se sont nouées, on lui a fait retrouver le goût de vivre et même une certaine fierté, personne ne devrait jamais mépriser les petites vies anonymes!… il est au chômage, sur le dos de son gilet jaune il se déclare « Indigné mais pas voyou », c’est un grand jeune homme blond qui ne croyait plus en l’avenir mais se sent traversé par une vague d’espoir… elle est aide-soignante, se sent usée alors qu’elle n’a même pas cinquante ans, l’enthousiasme de la foule la galvanise et la rend heureuse de clamer avec les autres son désir d’une vie meilleure!… vieux, voûté, presque cassé en deux, obligé pourtant de travailler pour survivre, il brandit sa canne devant le mur compact des forces de l’ordre et l’agite en martelant les mots de sa révolte!… les messages inscrits sur le dos des gilets jaunes résonnent dans toutes les têtes : « Le gâteau, pas les miettes! », « S’unir pour ne plus subir! », « Quand tu sèmes la misère, tu récoltes la colère! », « Halte à la casse sociale! », « Halte à la répression contre le peuple! », « RIC pour une vraie démocratie! », « Éteins ta télé, enfile ton gilet!»… les barrières invisibles qui séparent habituellement les gens sont rompues, les égoutiers, caristes, cheminots, routiers, femmes de ménage, caissières et autres femmes et hommes exerçant un métier de service ou de logistique discutent avec les avocat-e-s, professeur-e-s, musicien-ne-s, informaticien-ne-s, kinésithérapeutes, orthophonistes, médecins ou autres titulaires de professions perçues comme prestigieuses, les artistes de l’Opéra de Paris et de la Comédie Française, solidaires de la lutte, organisent des spectacles dans la rue, des pompiers tentent de parlementer avec des policiers, l’ambiance est festive, l’ambiance est bon enfant, on se demande pourquoi un tel déploiement de force voulu par les plus hautes instances d’un peuple pacifique?… on se reconnaît à la fois différent et semblable, les vies se ressemblent mais chacune est singulière, des individus émergent de la foule à l’occasion d’un incident, leur photo fait la Une des journaux, les vies minuscules mises en lumière deviennent celles de personnages hors du commun, des romans pourraient s’écrire, l’un raconterait les exploits d’un boxeur dégingandé au visage d’enfant, l’autre ceux d’un vieillard aussi vieux que Mathusalem, tous deux auraient terrassé des armées d’agresseurs…

Non exhaustif

Atelier d’écriture Tiers Livre de François Bon

     Celles qui veillent dans la nuit, celles qui portent les malheurs du monde, celles qui réparent, celles qui nourrissent, celles qui soignent, celles qui écrivent, celles qui rêvent, celles qui dessinent, celles qui construisent, celles qui jardinent, celles qui sèment, celles qui aiment, celles qui imaginent, celles qui bâtissent, celles qui tissent, celles qui entretiennent les lieux et les liens, celles qui cultivent, celles qui rendent la vie possible, celles qui s’effacent, celles qui s’oublient, celles qui conseillent, celles qui ne deviennent pas ministres, celles qui ne veulent pas devenir Présidente de la République mais souhaiteraient que le bien commun soit respecté, celles qui ne sont pas Présidentes Directrices Générales mais souhaitent que le travail profite à toute la communauté, celles qui vivent au ras du sol, celles qui rasent les murs, celles qui sont invisibles, celles que les autres ne voient pas ou considèrent comme des riens, celles qui portent un gilet jaune, celles qui mettent du rouge aux lèvres, celles qui ont la main verte, celles qui ont toujours du bleu dans les yeux, celles qui chaque matin ouvrent une page blanche, celles qui pleurent de rire ou rient en pleurant, celles qui tendent la main, celles qui embrassent, celles qui n’ont peur d’aucun stéréotype et revendiquent leur souci de l’autre comme un idéal que la République a placé un jour au même niveau que la Liberté et que l’Égalité, celles qui sont capables d’héroïsme, celles qui sont capables d’abnégation, celles qui supportent la dureté de leur vie pour rendre plus douce celle de leurs proches, celles qui se révoltent pour que d’autres ne subissent pas l’injustice, celles dont la boussole montre toujours la direction de l’intérêt général, celles qui partagent, celles qui pensent que la vie pourrait être meilleure, celles qui anticipent, celles qui cherchent à repousser le malheur en alertant leurs semblables comme Cassandre, celles qui refusent de se soumettre aux lois injustes comme Antigone, celles qui suscitent l’admiration, celles qui restent anonymes, celles qui luttent pour que toutes les femmes deviennent libres, celles dont la joie se voit dans les yeux des autres, celles qui redonnent de l’espoir, celles dont les gestes et les paroles sauvent l’humain en nous…