évidence

Fantôme de soi écrivain

Proposition 5/Atelier d’écriture de l’été 2017 Tiers Livre

     Elle aurait aimé écrire un livre sur lui. Lui! Sans doute à la source de l’effroi! Lui avec lequel elle avait cru ne rien avoir en commun! Lui, le silencieux, le taciturne, le personnage douloureusement effacé dont la silhouette fantomatique avait pourtant saturé ses souvenirs!… Il lui semblait aujourd’hui avoir entendu ce qu’il taisait, comme si elle avait eu l’intuition de ses aspirations cachées. Elle se souvenait que le soir, après l’usine, il plongeait souvent la tête dans un gros livre qu’il avait rapporté de la bibliothèque municipale. La maison devenue silencieuse bruissait des pages tournées. L’enfant ne savait pas encore lire mais souhaitait déjà répondre à cet appel des pages. Quelle était l’origine de la fascination exercée sur l’adulte qui les tenait entre les mains? Mystère aiguillonnant qui deviendrait sans doute une raison de vivre… Lui se consumait jour après jour dans l’espoir toujours repoussé de réaliser ses rêves. Ses yeux dans le vague contemplaient un horizon lointain qui menaçait de rester à jamais inaccessible. Elle devenait triste de la tristesse qu’elle devinait en lui. Comment l’aider?… Peut-être en fronçant les sourcils comme lui dans la posture du lecteur?…

     Ouvrier d’usine pendant la journée, il repartait le soir jouer de la musique dans des endroits aux noms mystérieux dont les sonorités se déployaient en lettres d’or, comme le mot théâtre. Un jour, il avait confié qu’il ne pouvait pas s’empêcher d’entendre les notes composer des mélodies dans sa tête. Ses paroles rares résonnaient curieusement au milieu d’un silence assourdissant. Car ce musicien étrange ne possédait pas d’instrument dont il aurait pu jouer chez lui. De sa vie nocturne, elle n’avait jamais vu qu’un ou deux archets qu’il enduisait de colophane avant de les ranger dans une sacoche. Le silence avait donc été la première initiation de l’enfant à la musique comme à la lecture, et par voie de conséquence à la littérature… Le silence plantait le décor, ou plutôt l’envers du décor?… Dans le vacarme de l’atelier de l’usine qui le retenait prisonnier pendant le jour, le musicien était réduit au silence. Mais pendant que les navettes des métiers à tisser faisaient entendre leur bruit de fouets, il écoutait malgré tout les notes chanter en lui dans le silence intérieur dont on ne pouvait pas le priver. De lui, elle n’avait hérité que des manques. Celui de ses partitions non écrites dont elle ne pourrait jamais retrouver les notes… et celui de toutes les histoires qu’il avait eues sur le coeur sans pouvoir les partager…

     Vers la fin de son enfance, la littérature avait été une évidence, comme la chaleur du soleil, la clarté de la lune ou le chant d’un oiseau. La beauté sans cesse renouvelée de la nature ne suscite-t-elle pas le chant et tenter de répondre à cet appel n’est-il pas naturel? S’initier au chant des autres et y joindre sa petite voix répondait pour elle à un besoin. Et quand on lui avait demandé à l’école quel métier elle voudrait exercer plus tard, elle avait déclaré spontanément et sans anticiper les rires qui accueilleraient sa réponse, « écrivain ». Découverte d’une forme d’étrangeté… A l’innocence de l’enfance avaient succédé une certaine forme de romantisme, le sens du tragique, le sentiment de l’absurde. Mais la vérité se dévoilerait plus tard: en réalité, l’effroi de l’enfant face au monde avait été premier, et son occultation avait provoqué les pires ravages… La suite est difficile à raconter. La vie passe… et parfois (souvent?), on se sent étranger à sa propre vie…

     Il ne resterait d´elle que ces maigres confidences retranscrites juste avant sa mort sur le site d’une petite maison d’édition qui avait publié deux ou trois de ses récits, et de lui une silhouette à peine esquissée d’artiste ou de poète empêché…

L’âge où l’on apprend la vie

     J’avais déjà vu la mort en face, sur le visage de ma grand-mère paternelle, que mes lèvres avaient senti froid et dur en posant un dernier baiser… C’était après le voyage que j’avais fait avec l’école sur la planète Mars, mais avant cet autre minuscule voyage jusqu’à la mercerie… C’était à l’âge où l’on apprend la vie

     J’avais reçu une première initiation avant de savoir lire lorsqu’un matin je vis ma mère habillée de noir des pieds à la tête. Je dus passer la journée entière chez la voisine. Mon grand frère, parce qu’il était grand, avait pu se rendre vers la destination mystérieuse avec ses habits du dimanche. Rangée dans la catégorie des trop petites, j’avais eu le sentiment très net d’être sous-estimée. Le soir, mon père m’avait prise à part pour m’expliquer que ma mère était triste parce que son père était mort, mais que celui-ci était monté au ciel, plus précisément au paradis, et que le paradis, c’était bien mieux que la terre… L’ennui, c’est que j’avais entendu aussi parler de l’enfer (dans la bouche de Faust en personne et le jeudi au patronage), et… si je mourais, là, tout de suite, on me disait souvent que le diable dansait sur mon épaule gauche, mon grand-père qui avait été un héros de la guerre 14-18 (au cours de laquelle il avait d’ailleurs, si j’avais bien compris, connu l’enfer!…) ne courait aucun risque, tandis que moi?… Si Dieu avait le côté chaleureux du soleil, Monsieur le Curé lançait souvent de sa part à l’église des imprécations terribles, qui rendaient la mort beaucoup moins désirable que les paroles vivifiantes tenues par mon père… Toutefois, pour la réconforter, sachant que les mérites de mon aïeul, malgré ou à cause de son bref séjour en enfer (puisqu’il en était revenu!), étaient incontestables, je les avais répétées à ma mère. Un héros, n’était-ce pas comme un saint?… Elle sourit, j’avais vu juste…

     Mon père, qui s’était montré en ces circonstances calme, fort et droit comme un pilier de famille, me déconcerta profondément quand ce fut au tour de sa propre mère de monter au ciel. Il pleura beaucoup et se voûta, nous eûmes beaucoup de mal à le consoler… Lorsque je m’étais cognée à sa face dure, la mort m’avait paru plus fiable que la vie, son visage de granit froid avait la solidité des certitudes, la clarté crue d’une évidence, la mort était un roc. C’est contre lui que se brisaient les souvenirs, que les regrets venaient échouer… Ce roc était une île volcanique au milieu d’un océan de larmes, qui provoquait des éruptions de douleur, des sensations de manque, l’absence et la perte y avaient creusé leur cratère… A tout moment, il pouvait s’effondrer sur lui-même ou vomir encore et encore des torrents de roche incandescente, la mort n’était pas fiable, elle était indécente… Mon père l’incarna plus que ma mère, qui avait pu sourire… En l’écoutant puis en l’observant, j’avais mis à nu comme jamais la faille qui sépare les mots de la réalité…