faille

Déni d’altérité

Dix décembre 2040

     Je me sens comme suspendu entre deux ou plusieurs mondes, ce que je pressens est terrifiant. A qui me confier? Ici, on me prend pour un vulgaire espion capable de tous les mensonges. Ma vérité est incroyable, ce que j’ai à dire ne peut pas être entendu. Il y a bien cette Elsa, qui semble bienveillante… Mais la ficelle est trop grosse. Elle est chargée de gagner ma confiance pour débusquer les failles par lesquelles les autres rêvent de m’anéantir. Leurs livres d’Histoire me font horreur. Leur lecture est un véritable cauchemar. En même temps que je découvre mon appartenance à cette Humanité, je me mets à la détester. Je ne veux pas trahir les miens, même en sachant ce que je sais maintenant. Notre imposture n’est-elle pas préférable à leur cruauté? Etrange mélange de lumière et de ténèbres, leur civilisation ne repose-t-elle pas, elle aussi, sur le déni de l’altérité? Combien de massacres et de destructions à leur actif ? J’aurais voulu les considérer comme des frères, mais je ne veux pas me regarder dans leurs miroirs. Je me sens désespéré, je ne vois pas d’issue.

Le grenier refuge

Atelier d’été Tiers Livre 2019

 

    Abandon.     De     mon         corps     couché sur le  côté droit. Mon     regard     ne recherche et ne fuit         rien.     Mon     regard     regarde. Il suit des lignes, des formes et des couleurs. L’espace est         immense         dans les limites du cadre     étroit     que la pose de mon     corps      impose à mon regard. Ici, c’est le     rêve     au     sommet     d’une maison.     Mon     corps     est couché dans un     grenier         minuscule     sous l’arête du toit.     Mon         regard     va et vient le long d’une partie de la poutre brune qui soutient le     toit    .     Elle est veinée, craquelée, solide. Mon     corps     immobile     prend sa solidité, désire lui ressembler. Les pentes du     toit     ont des allures de tente. Une chute de neige m’a forcée de bivouaquer, le         sommet du K2     n’est pas loin, je vais m’y propulser ou plonger dans le     vide,     tout à l’heure, maintenant. Je suis sous         le toit du monde.     Il suffit que je le pense en laissant mon     regard     errer à travers l’immensité contenue    dans le cadre     étroit    de la lucarne.     La poutre brune a pris l’importance d’une         clé de voûte.     Par la     lucarne      j’aperçois la     nuit,     je suis sous         la voûte du ciel.     L’une des deux parties      vitrées    de la         lucarne     a glissé dans l’encadrement de zinc. Mon     corps     désire conserver son         immobilité de plomb.     Il frissonne comme         l’eau ridée d’un lac         à cause du filet d’air frais qui s’infiltre par la faille de la     lucarne.     Des alvéoles claires tachent le plancher sombre du         grenier     à la base du morceau de     vitre     qui s’est déplacé.     Une érosion a commencé…

Inégalités

Page sombre

(Récit en cours d’écriture)

     Les failles de la société américaine, mal colmatées ou camouflées par les classes dominantes, apparaissaient sous une lumière crue et cruelle… Les Etats-Unis étaient le plus inégalitaire des pays riches, mais riches, tous les Américains du Nord étaient loin de l’être! Moins de dix pour cent des actifs y accaparaient plus de la moitié des revenus. Les inégalités avaient explosé au point de menacer la cohésion du pays car la population hispanique et surtout noire en subissait les plus lourds effets, et les grandes luttes raciales du vingtième siècle avaient été réactivées une trentaine d’années auparavant…

    Le piano de Louis 

     2064

Mythe

Page sombre

(Récit en cours d’écriture)

     La famille de Walter appartenait à une sorte de noblesse institutionnelle dont la prééminence remontait aux origines de cet étrange État telles qu’elles étaient racontées dans un récit fondateur qui, lorsque Martin m’en avait (trop brièvement) parlé, m’avait fait penser au mythe de l’Atlantide… Au cours des longues heures qu’il avait passées penché sur les cartes que lui présentait le web ou sur celles des vieux Atlas conservés dans la médiathèque de la direction des services secrets, ne m’avait-il pas donné le sentiment de chercher au sens propre à la loupe une faille qui serait passée inaperçue à la surface de la Terre?… Ses recherches géographiques intenses, couplées à son intérêt pour la seconde guerre mondiale et les avancées technologiques de l’époque, dégageaient, me semblait-il, un angle d’approche pertinent pour cerner le mystère de Martin et réussir peut-être à découvrir son secret…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

    

Le « très petit »…

(fiction en cours d’écriture)

     L’année 2022 couronna le déploiement de mesures prises en ce sens par François le très petit et consorts en portant à la tête du pays la personne qui incarnait le mieux les valeurs de cette droite dure qui avait vampirisé les esprits de la gauche au pouvoir. Marine Le Pen, la présidente du parti nationaliste français, allait exploiter les failles nouvellement creusées dans le socle de la République pour stigmatiser tous les Français d’origine ou de tradition musulmane et mener une politique radicalement xénophobe. Pendant ce temps, l’Allemagne, qui avait ouvert ses frontières dès le début des grands flux migratoires aux demandeurs d’asile qui fuyaient les guerres du Sahel et du Moyen-Orient, accueillait et réussissait en dix ans l’intégration de plus de trois millions de réfugiés…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Fossoyeurs de la République

     

(fiction en cours d’écriture)

     Depuis les attentats du 13 novembre 2015, la France vivait  sous l’état d’urgence, un régime d’exception qui donnait des pouvoirs étendus à la police: perquisitions, assignations à résidence, dissolutions d’associations, interdictions de manifestation, sans avoir à en référer à l’autorité judiciaire. Des mesures «nécessaires en état de guerre», se justifiait l’exécutif, qui voulait modifier la Constitution de la Ve République pour que les mesures d’exception puissent être prolongées après la fin de l’état d’urgence et qu’il soit possible de déchoir de la nationalité française les binationaux condamnés pour terrorisme. La boîte de Pandore était ouverte. L’extrême-droite se félicitait de voir ses idées retenues, tandis que la droite dite républicaine réclamait déjà que la déchéance de nationalité puisse être prononcée pour des délits autres que les actes de terrorisme! Tout le monde comprenait que les binationaux visés étaient les Français d’origine maghrébine supposés être de confession musulmane et vivant surtout dans les banlieues. Les mêmes qui prétendaient rechercher l’unité nationale divisaient le pays déjà fissuré en s’attaquant au principe de l’égalité républicaine! Les mêmes qui prétendaient se constituer en rempart contre l’extrême-droite lui préparaient en réalité le terrain et se comportaient en fossoyeurs de la République, en posant les briques d’un Etat sécuritaire et autoritaire, inégalitaire et liberticide.

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Sachant ce que je sais

Dix octobre 2045,

     Je me sens comme suspendu entre deux ou plusieurs mondes, ce que je pressens est terrifiant. A qui me confier? Ici, on me prend pour un vulgaire espion capable de tous les mensonges. Ma vérité est incroyable, ce que j’ai à dire ne peut pas être entendu. Il y a bien cette Elsa, qui semble bienveillante… Mais la ficelle est trop grosse. Elle est chargée de gagner ma confiance pour débusquer les failles par lesquelles les autres rêvent de m’anéantir. Leurs livres d’Histoire me font horreur. Leur lecture est un véritable cauchemar. En même temps que je découvre mon appartenance à cette Humanité, je me mets à la détester. Je ne veux pas trahir les miens, même en sachant ce que je sais maintenant. Notre imposture n’est-elle pas préférable à leur cruauté? Etrange mélange de lumière et de ténèbres, leur civilisation ne repose-t-elle pas, elle aussi, sur le déni de l’altérité? Combien de massacres et de destructions à leur actif ? J’aurais voulu les considérer comme des frères, mais je ne veux pas me regarder dans leurs miroirs. Je me sens désespéré, je ne vois pas d’issue.

     Drôle d’Histoire

     2055

L’âge où l’on apprend la vie

     J’avais déjà vu la mort en face, sur le visage de ma grand-mère paternelle, que mes lèvres avaient senti froid et dur en posant un dernier baiser… C’était après le voyage que j’avais fait avec l’école sur la planète Mars, mais avant cet autre minuscule voyage jusqu’à la mercerie… C’était à l’âge où l’on apprend la vie

     J’avais reçu une première initiation avant de savoir lire lorsqu’un matin je vis ma mère habillée de noir des pieds à la tête. Je dus passer la journée entière chez la voisine. Mon grand frère, parce qu’il était grand, avait pu se rendre vers la destination mystérieuse avec ses habits du dimanche. Rangée dans la catégorie des trop petites, j’avais eu le sentiment très net d’être sous-estimée. Le soir, mon père m’avait prise à part pour m’expliquer que ma mère était triste parce que son père était mort, mais que celui-ci était monté au ciel, plus précisément au paradis, et que le paradis, c’était bien mieux que la terre… L’ennui, c’est que j’avais entendu aussi parler de l’enfer (dans la bouche de Faust en personne et le jeudi au patronage), et… si je mourais, là, tout de suite, on me disait souvent que le diable dansait sur mon épaule gauche, mon grand-père qui avait été un héros de la guerre 14-18 (au cours de laquelle il avait d’ailleurs, si j’avais bien compris, connu l’enfer!…) ne courait aucun risque, tandis que moi?… Si Dieu avait le côté chaleureux du soleil, Monsieur le Curé lançait souvent de sa part à l’église des imprécations terribles, qui rendaient la mort beaucoup moins désirable que les paroles vivifiantes tenues par mon père… Toutefois, pour la réconforter, sachant que les mérites de mon aïeul, malgré ou à cause de son bref séjour en enfer (puisqu’il en était revenu!), étaient incontestables, je les avais répétées à ma mère. Un héros, n’était-ce pas comme un saint?… Elle sourit, j’avais vu juste…

     Mon père, qui s’était montré en ces circonstances calme, fort et droit comme un pilier de famille, me déconcerta profondément quand ce fut au tour de sa propre mère de monter au ciel. Il pleura beaucoup et se voûta, nous eûmes beaucoup de mal à le consoler… Lorsque je m’étais cognée à sa face dure, la mort m’avait paru plus fiable que la vie, son visage de granit froid avait la solidité des certitudes, la clarté crue d’une évidence, la mort était un roc. C’est contre lui que se brisaient les souvenirs, que les regrets venaient échouer… Ce roc était une île volcanique au milieu d’un océan de larmes, qui provoquait des éruptions de douleur, des sensations de manque, l’absence et la perte y avaient creusé leur cratère… A tout moment, il pouvait s’effondrer sur lui-même ou vomir encore et encore des torrents de roche incandescente, la mort n’était pas fiable, elle était indécente… Mon père l’incarna plus que ma mère, qui avait pu sourire… En l’écoutant puis en l’observant, j’avais mis à nu comme jamais la faille qui sépare les mots de la réalité…