ennui

Autour du monde

Vases communicants du 6 novembre 2015

    Les Vases communicants sont des échanges croisés de textes et d’images entre sites ou blogs, qui ont lieu chaque premier vendredi du mois. Imaginés par François Bon (Tiers Livre) et Jérôme Denis (Scriptopolis), ils sont animés et coordonnés par Angèle Casanova  (qui a succédé à Brigitte Célerier) et Marie-Noëlle Bertrand (sur facebook). Je remercie Clotilde Daubert, dont j’aime  lire le blog Rixilement, de m’avoir proposé d’échanger aujourd’hui avec elle et d’avoir alterné sa voix avec la mienne pour composer ensemble cette rêverie océane, Autour du monde.

***

Autour du monde

Ses ailes
comme des vagues
écume blanche dans le ciel
une petite houle agite les nuages
entre deux rayons de lumière
passe un oiseau blanc
au-dessus de l’océan

Dans la pleine solitude
au bord de l’inquiétude
les ailes sur le dos

L’océan impassible
poursuit son incessant ressac
dans l’indifférence des jours

Passe un oiseau blanc
il ondule dans le ciel
son vol est lourd et lent
vieux gréement qui grince entre les vagues
le grondement de la houle
accompagne sourdement
le battement de ses ailes

Vers la brume
gouttes drapées
dans le cœur des oublis échappés

L’on quittera la mer à reculons
sans se soucier des hérons
la tristesse infinie à la lisière du monde

Héron

Voiles déployées vers le large
nulle terre à l’horizon
univers aérien et liquide
ciel et mer cousus par l’horizon
rien que le moutonnement des vagues
et la lumière filtrée par les nuages
cueillie par le prisme irisé de l’eau

Dans les eaux de la vie à la mort
à travers l’épaisseur de nos corps
entre lignes à la fuite

Comme au jour comme ennui
ni distances ni ponts
océans échoués dans l’avant dans l’après

Le vent essaime les grains, disperse les chagrins
quand la route est trop longue
il emporte les vieux gréements
capitaine, ô capitaine
je veux suivre tes ailes de lumière
ou mourir en écoutant ta musique profonde
semer la joie autour du monde

Texte et images de Clotilde Daubert et Françoise Gérard

 

Le temps, distordu comme un élastique, semblait avoir modifié son cours

Isabelle Pariente-Butterlin

Je me souviens, enfant, d’avoir subi d’interminables ennuis dans lesquels le temps, distordu comme un élastique, semblait avoir modifié son cours : « De manière générale, l’élasticité est la qualité d’un objet à être déformable tout en reprenant sa forme d’origine lorsque la contrainte qu’on lui applique disparait » [1]. Je te vois, et parfois, même si tu n’en dis rien, ton petit visage le manifeste si bien : ton regard alors, se porte au plafond, et je sais dans ce cas que tu as presque atteint le point du rupture d’un autre élastique, celui de ta patience.

Précisément, les contraintes, de toutes sortes, déformaient le passage du temps. Le marché du samedi matin, à tenir à hauteur très inégale avec les adultes, la main de ma mère, instillait l’attente, sur laquelle la curiosité des couleurs et des formes effaçaient l’ennui, mais il y avait ces rencontres avec des amies qui ponctuaient le temps d’attentes immobiles, sans rien sous les yeux, d’envasements dans l’ennui.
Dimanches après-midis pluvieux, des temps de l’enfance où dessiner sur la buée des carreaux ne suffisait plus à distraire, et le temps avait cette qualité d’être déformable, de s’étirer jusqu’au soir, puis soudain, dans le temps du repas, de la sociabilité familiale, dans l’espace de la cuisine, il reprenait sa forme et même accélérait le pas.
Je me souviens de cette tonalité du temps de mon enfance.

Je me souviens, enfant, d’avoir joué avec des élastiques pour tromper l’élasticité du temps. Assise au fond des salles de cours, et regardant la pluie tomber dehors, et déformant entre mes doigts un élastique, qui finissait par ne plus reprendre sa forme. Je t’ai demandé si tu regardais, par la fenêtre de ta classe, les grands arbres perdre leurs feuilles à la rentrée, les reprendre à présent, et tu as eu l’air étonné que je partage cette connaissance de toute stratégie possible.
Puis, cette impression s’est presque effacée de ma vie, je ne le retrouve plus que teintée d’exaspération, dans des attentes qui rompent le rythme des jours. Et dans ton regard perdu, et songeur.

Or ainsi, très ainsi, et sans cette pointe d’irritation, descendant la vallée du Rhône dans le sens du fleuve, je parcourais en voiture un trajet presque parallèle que j’accomplis si souvent, entre Paris et Lyon, j’ai retrouvé cette distorsion du temps. Il lui manquait seulement la pointe d’ennui qui l’accompagnait autrefois puisque je conduisais.
Je reconnaissais, à distance – les trajets se frôlaient parfois sans être parallèles – les paysages que je traverse d’habitude à trois cents kilomètres heure … et qui soudain, par une translation de l’élasticité du temps à l’espace, occupaient beaucoup plus d’espace qu’il ne leur en est alloué habituellement.

Pendant qu’à intervalles réguliers, tu demandais de ta voix claire : « on arrive bientôt, hein, maman ? ».

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 avril 2012.