Trajet, petites tragédies

Ce texte est ma contribution n°2 à l’atelier d’hiver de François Bon

     Marche à petits pas, petites jambes, haute comme trois pommes, marche solitaire, déjà, la route devant soi, une rue démesurément longue avec d’un côté les maisons et de l’autre les jardins, qui donnent envie d’aller jouer dans l’herbe entre les platebandes, interdiction de franchir leurs clôtures, grisaille du ciel, de la route et du coeur en déroute, continuer tout droit sans bien savoir pourquoi, avancer sur le bitume, faire un pas puis encore un autre, prêter attention à de toutes petites choses qui étonnent, amusent et rassurent face à l’immensité inquiétante de l’univers, avoir envie de marcher au milieu de la chaussée parce qu’elle est bombée à cet endroit et que, sur ce petit chemin de crête,  impression de dominer le territoire imparti!… mais soudain, un bruit de fin du monde, un souffle de bête féroce qui fait vaciller le corps, cloue les jambes au sol, la peur au ventre qui glace le sang… la petite personne, comme un petit chat perdu, inattendue et invisible, se trouvait sur le passage d’une grande voiture noire qui la frôle et l’évite de justesse en dérapant sur le gravier crissant!… cris… échange de regards affolés avec l’adulte restée sur le seuil de la porte, visage courroucé de la mère et bras levés vers le ciel en signe de désespoir ou de colère!… sentiment de culpabilité mais puissant désir d’amour, violence du besoin de consolation, incompréhension, angoisse paralysante, que faire?… les petites jambes décident toutes seules… elles se dirigent vers le trottoir, du côté des maisons, pendant que les yeux noyés de larmes jettent un regard furtif vers la mère qui n’a pas changé de posture, le poing levé n’incitant pas à la rejoindre… L’angle de la rue est en vue, et aussi le Chemin Vert qu’il faudra laisser à droite pour tourner à gauche, le coeur encore très lourd, alors qu’il était si léger, ce dimanche après-midi-là, quand le père avait emmené toute la famille essayer le cerf-volant qu’il avait fabriqué avec le frère!… envie de courir comme ce jour-là dans la direction des champs et comme tout à l’heure vers les jardins pour le plaisir de se rouler dans l’herbe et de goûter un brin de liberté!… envie réfrénée, apprentissage précoce de la frustration… plus que quelques mètres avant que ne disparaisse complètement la maison derrière soi et qu’un territoire étrange, aux lois inconnues, non régi par les règles familiales ni par celles de l’école, n’apparaisse bientôt, avec de nouvelles menaces effrayantes dont il faudra essayer de se protéger malgré la petite taille, impossible de courir plus vite que les garnements en embuscade derrière les grilles rongées par la rouille d’un vieil entrepôt désaffecté, prêts à sortir de leur cachette pour lancer en pleine figure des poignées de sable qui brûlent les yeux… alors ruser… ralentir, observer l’obstacle, attendre le moment propice pour le contourner, en prenant le risque d’arriver en retard à l’école, se dépêcher d’avancer, au contraire, si la voie est libre et arriver tout essoufflée à l’autre bout du trottoir, se jeter avec soulagement dans la rue où se dresse les bâtiments scolaires, mais craindre les groupes d’enfants agglutinés, tous plus grands de plusieurs têtes, qui se moquent des petits, rassembler tout son courage, continuer d’avancer entre les aînés, atteindre l’aile qui abrite les classes de l’école maternelle, franchir enfin la porte, respirer plus calmement, se détendre un peu, oublier de se mettre en rang quand la maîtresse l’ordonne, avoir l’air un peu chose, susciter les rires des camarades, être punie…

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