il faut

Si tu savais comme je m’en veux d’être adulte …

Isabelle Pariente-Butterlin

 

… et parfois, ces grosses larmes dont toi seule a le secret, elles commencent à couler, sans qu’on comprenne toujours pourquoi, sans même qu’on ait le temps de réaliser ce qui vient de se passer, ce qui t’a touchée en plein cœur. Si tu savais alors, les reproches que je me fais, et comme je me sens maladroite et brutale, quand ces larmes énormes et transparentes se suivent les unes après les autres, sur l’arrondi de ta joue, soudain en feu.

J’ai des excuses et je n’en ai pas.

Tu sais, c’est toujours comme ça, je rentrais de loin, j’étais fatiguée, je titubais de sommeil, tu étais contente de me revoir, nous avions tardé, repoussé dans les lointains le sommeil, raconté des histoires, encore une autre, toi d’abord, ensuite moi, ri, toutes les trois, échangé des secrets, puis, pourtant je le savais, l’heure avançait, soudain elle m’a rattrapée, je m’étais rendue compte que le jour m’échappait, le monde adulte m’a saisie, avec cette emprise froide et angoissante qu’il sait opposer à tous les élans, parfois, je le sens, quelque chose se resserre, et il n’y a plus moyen de faire autrement, il y avait encore des choses à faire, je ne te raconte pas cela de la vie d’adulte, mais elle est aussi tissée de ces mouvements contradictoires et inverses qui s’annulent et s’éteignent, c’est comme ça, la vie d’adulte, je déteste,

ce n’est pas une excuse.

Je suis partie faire ces choses idiotes qui usent le jour jusqu’à la corde, et qui s’inscrivent dans la série continue des « il faut », « il faut … », opérateur modal de la vie adulte, toute phrase introduite par « il faut » est la phrase asservie d’un adulte qui plie l’échine devant la vie, je les déteste et je déteste plus encore m’entendre les prononcer, et me les opposer toute la journée, là j’en étais à un « il faut » absurde qui devait être de l’ordre « il faut faire la vaisselle et ensuite il faudra que je réponde à mes mails et après il faudrait pas que je me couche trop tard », parce que en général ils ont la perversité de se contredire et de tendre des pièges dans lesquels on tombe.

Et quand je suis revenue, un peu plus tard, parce qu’il y avait des petits bruits que je ne comprenais pas, que je n’identifiais pas, tu m’es apparue, toute petite, minuscule, perdue dans la nuit dont je pensais qu’elle t’enveloppait doucement, ton petit visage dévoré de larmes et crispé sur les oreillers creusés et qui commençaient à être humides, m’a saisie, il est venu se graver dans ma mémoire. Tu pleurais à chaudes larmes, parce que je ne t’avais pas embrassée.

Si tu savais comme je m’en veux d’être adulte …

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 mai 2012.

 

Et toi, te voilà, de toute ta petite présence

Isabelle Pariente-Butterlin

Suspendues dans l’air

 

Suspendues dans l’air, tes questions.

Envol, autour de moi. Je passe dans le jour, me tenant à la ligne des il faut … il faut faire la cuisine, il faut mettre la table, il faut que je réponde à un mail, attends un peu, il faut que je termine ça, une seconde, il faut que tu prennes ton bain, je vais le faire couler, et suspendues dans l’air, tournoyantes et légères, virevoltantes, insistantes, tes questions… à la ligne des il faut me tenant de guingois, de travers, moi, traversant toute la pesanteur de la conduite des adultes, et cette ligne de tension, et d’attente, vers le soir, tentant de m’y tenir mais la ligne est si incertaine et instable, et il y a si peu d’air …

et toi, te voilà, de toute ta petite présence, intacte, intègre, plantée face à moi, arrêtant mes mouvements, t’intercalant, insufflant ta respiration dans le monde et posant tes questions :

tu arrives dans la pièce, tu entres dans l’espace, tu l’habites sans aucune inquiétude, et tu lances, à brûle-pourpoint, faisant en sorte de m’arrêter : Dis, Maman, tu as remarqué que tout ce qu’on vit, c’est toujours différent de ce qu’on imagine ?. Ton air songeur, alors, et décidé, me fait mesurer l’extension de ton expérience, ces tremblements que déjà tu as ressentis entre le monde et tes représentations, et dont j’ignorais que tu en aies déjà le savoir intime. Et me fait perdre la ligne, la ligne des il faut, qui n’était pas très assurée, qui ne tenait pas très bien. Ma main lâche cette ligne, et tu t’assieds sur mes genoux. Et voilà que je suis, avec toi, une autre ligne mélodique.

Tu sais déjà tout, c’est désarmant, et j’ai l’impression que tu n’en veux à personne.

Pas même au monde de n’être pas conforme à tes représentations. Tu continues avec le plus grand sérieux : « C’est pour ça, tu comprends, que le catalogue des parents, moi, je n’y crois pas, et de toutes façons je ne veux pas changer de parents, mais on peut lire le livre quand même, mais je ne veux pas changer de parents, hein ?, tu comprends … ? ».

Ce livre magique, et un peu effrayant, que tu as refusé de lire, et qui t’aurait presque scandalisée quand je te l’ai donné, ce livre, dont tu n’approches qu’avec la plus grande inquiétude, que tu as écarté plusieurs fois, et qu’enfin tu acceptes de lire.

Comme si tu envisageais aussi de l’immensité de ton regard clair tout le sérieux des livres.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 avril 2012.