prévoir

Panique

Nous étions si fragiles…

    Les premières déclarations des Autorités s’étaient voulues rassurantes mais, en réalité, aucun plan de secours ne semblait avoir été prévu, malgré la centaine d’attentats nucléaires déjà commis dans le monde. Les pompiers n’étaient pas équipés pour ce type de catastrophe et les hôpitaux non plus! Des soldats patrouillaient avec de drôles de scaphandres qui auraient pu figurer dans des films du siècle dernier, l’armée fédérale appelée en renfort mettait en application des protocoles qui dataient de la guerre froide! Les gens ne comprenaient pas ce qui leur arrivait et le désarroi des professionnels du secours aggravait leur angoisse. La police avait du mal à canaliser les scènes de panique. Tous ceux qui le pouvaient partaient à l’autre bout du pays, vers le sud ou vers l’ouest. Pour les autres, il fallait mettre sur pied des campements de fortune et les approvisionner en eau et en nourriture. Une amie américaine journaliste m’envoyait quotidiennement une copie de ses articles avec des photos qui montraient des situations de détresse incroyables que personne n’aurait imaginé possibles en Occident en plein vingt-et-unième siècle! Il y avait bien une certaine mixité sociale à l’œuvre dans le South End, mais les conséquences de l’attentat nucléaire de Boston dévoilaient le gouffre qui séparait les composantes aisées de la population de ses fractions les plus pauvres, jeunes au chômage, gays, femmes seules avec enfants, minorités ethniques. Les plus riches avaient quitté au plus vite les zones contaminées, tandis que les plus pauvres s’entassaient dans les camps dressés à la hâte. Les hommes, les femmes et les enfants que photographiaient ou filmaient les reporters accourus des quatre coins de la planète sur les lieux du drame avaient le plus souvent la peau noire ou basanée! Le vrai visage des Etats-Unis ainsi révélé ne correspondait pas aux belles images hollywoodiennes que continuait de véhiculer, bon an mal an, le mythe d’une Amérique unie et prospère offrant sa chance à quiconque voulait la saisir…

L’opinion publique manipulée

Nous étions si fragiles…

    Comme d’habitude, le pouvoir avait cherché à manipuler l’opinion en lui cachant les aspects de la réalité qui le gênaient, à commencer par les failles pourtant manifestes des services de renseignement qui auraient dû prévoir et déjouer ce type d’attentat (l’augmentation du budget de la sécurité engagée en 2016 avait surtout profité aux policiers, les moyens alloués à la justice comme à la prévention avaient stagné…). Le lobby nucléaire, qui avait si bien réussi en France à neutraliser les tentatives d’instauration d’un débat national sur la nécessité de sortir du piège mortifère de la production d’électricité par la fission de l’atome, était aux abois. La société distributrice d’électricité ENEDIS, ex-EDF, qui avait déjà sauvé de la faillite quelques années auparavant l’ancien fleuron de l’industrie nucléaire française Areva, devenu Orano, s’apprêtait à le faire une deuxième fois à la suite des rebondissements du scandale UraMin, en se précipitant à son tour dans le mur, le crash, à plus ou moins long terme, était prévisible… Comme l’État et le lobby nucléaire ne faisaient qu’un, l’argent des contribuables pouvait être facilement ponctionné pour renflouer les caisses! Or, malheureusement pour le pouvoir, les citoyens contribuables étaient aussi des électeurs souverains capables de le sanctionner, et la gestion calamiteuse du nucléaire commençait à apparaître au grand jour. L’opinion publique risquait de s’emparer des questions liées à l’attentat pour les relier à celle, plus vaste, du choix de société auquel elle avait consenti par omission depuis si longtemps, faute d’informations et de débat, depuis la construction des premiers réacteurs civils et le commencement de leur mise en service en 1976…

Impuissance des pouvoirs publics

Nous étions si fragiles…

    Ce premier attentat nucléaire survenu à Versailles, qui se situait pourtant dans une certaine logique des choses et qui n’avait rien d’absolument imprévisible, prenait tout le monde de court. Le plan de secours d’urgence local ne comportait aucune des mesures prévues dans les zones confrontées au risque radioactif en cas d’accident dans une centrale. Les premières réactions des pouvoirs publics furent beaucoup trop lentes. Chaque décision prise l’était avec un temps de retard. La consigne de rester confiné dans les logements ne fut donnée que bien après l’explosion. De même, comme il n’y avait pas de stock de pastilles d’iode sur place, leur distribution n’avait pas été immédiate, et ce décalage avait exacerbé l’angoisse de la population. Les habitants étant d’origine sociale plus privilégiée que dans d’autres communes de la région parisienne, une armée d’avocats s’était très vite levée pour dénoncer les carences de l’État et le déclarer à l’avance responsable des maladies qui seraient déclenchées par l’exposition à la radioactivité, ou des pertes financières que ne manqueraient pas de subir les propriétaires des biens immobiliers vidés de leurs occupants dans les secteurs sinistrés ou délaissés et dépréciés parce que trop proches de la zone finalement évacuée dans un cercle de trois kilomètres autour du château. Mais pourquoi trois kilomètres plutôt que deux, quatre, ou cinq?! Les enjeux financiers liés à l’indemnisation des victimes étaient considérables, de longues batailles juridiques allaient commencer…

Drôle d’Histoire

Nous étions si fragiles…

    La Russie n’en finissait pas de vivre au temps de Boris Godounov, l’Occident surfait tout entier sur la Toile, l’Orient continuait de se déchirer dans des guerres de religion qui ne donnaient pas tort à Malraux, des catastrophes écologiques avaient commencé de ravager la planète, mais les écrans d’ordinateur et de télévision crachaient tous des images de paradis terrestre. Un serpent à l’apparence inoffensive tendait obligeamment à des humains jeunes et beaux les pommes concoctées par les multinationales toutes-puissantes qui possédaient les vitrines du monde entier. Les vieux, les malades, les miséreux, d’une certaine façon, n’existaient plus, ils ne figuraient jamais sur les belles images diffusées par les écrans, leur présence gênait, ils faisaient tache et se sentaient indésirables, on pensait vraisemblablement qu’ils feraient mieux de débarrasser le plancher… Les puissants n’avaient pas prévu qu’eux-mêmes ne parviendraient plus à se mettre à l’abri des pires fléaux, ni que les masses de laissés pour compte, les chômeurs et précaires de toutes sortes qui avaient grossi le nombre des misérables dans les pays dits riches, finiraient par se révolter et par faire vaciller l’ordre établi. Drôle d’Histoire… Qui ne dit jamais son nom quand elle se présente… On la croit toute petite, insignifiante, inoffensive, elle a l’air si touchante, si jeune, si belle, si amusante, oui, d’une certaine façon, à cette époque-là, on s’amusait beaucoup, enfin ceux qui le pouvaient, c’était, oserais-je dire, pour les plus privilégiés d’entre nous, une très belle époque… Ce qu’il y a de terrible, c’est que l’on n’est jamais quitte!… On a payé très cher pour des fautes qui, d’un certain point de vue, n’étaient que vénielles… Comment voulez-vous savoir à l’avance ce qui sera grave? Vivre, n’est-ce pas cela, au fond, qui est très grave? Nous n’avons rien vu venir car nous vivions dans l’insouciance de nos égoïsmes. Nous n’avons pas voulu voir, voilà notre faute impardonnable.