Français

Les dangers du nucléaire

Nous étions si fragiles…

    Avec l’accueil des réfugiés, la sortie du nucléaire avait été l’un des aspects les plus positifs du bilan de la chancelière, et l’attentat qui venait de se produire en France mettait soudain en lumière la pertinence de la décision qu’elle avait prise après la catastrophe de Fukushima. Les centrales françaises de Fessenheim, Chooz et Bugey, proches de leur frontière, étaient désormais perçues par l’Allemagne, le Luxembourg et la Suisse comme un danger potentiel auquel il fallait mettre un terme au plus vite. De même, la construction d’un centre de stockage des déchets radioactifs à Bure, en Alsace, était de plus en plus violemment contestée. Le dogmatisme de la France sur la question du nucléaire n’était plus accepté par son principal partenaire européen et allait se fissurer sous les coups de boutoir de l’opinion qui commençait à réclamer des comptes. De ce point de vue, la petite bombe atomique qui venait d’exploser au château de Versailles pouvait servir de détonateur à une remise en cause radicale et salvatrice de la politique énergétique française, en provoquant un sursaut démocratique vital dans le pays. Le pouvoir prétendait qu’il n’y avait aucun lien entre ce type d’attentat et le fonctionnement d’une centrale, comme on avait pu dire en 2011 à propos de la catastrophe de Fukushima qu’il ne s’agissait pas d’un accident nucléaire mais d’un tsunami. Ce genre de discours, alimenté par les lobbys, n’était plus accueilli avec la même candeur. Il n’y avait pas eu de catastrophe naturelle à Versailles, la zone sinistrée et vidée de ses habitants devenait brutalement inhabitable du seul fait de la radioactivité de la matière libérée au moment de l’explosion, la Novlangue devait se reprendre, reformuler, reculer. L’aspiration des gens au débat démocratique semblait retrouver de la vigueur, les consciences se réveillaient, toutes les bonnes volontés réunies pouvaient encore faire échec au monstre doux qui tentait une nouvelle fois de les anesthésier et de les neutraliser…

L’opinion publique manipulée

Nous étions si fragiles…

    Comme d’habitude, le pouvoir avait cherché à manipuler l’opinion en lui cachant les aspects de la réalité qui le gênaient, à commencer par les failles pourtant manifestes des services de renseignement qui auraient dû prévoir et déjouer ce type d’attentat (l’augmentation du budget de la sécurité engagée en 2016 avait surtout profité aux policiers, les moyens alloués à la justice comme à la prévention avaient stagné…). Le lobby nucléaire, qui avait si bien réussi en France à neutraliser les tentatives d’instauration d’un débat national sur la nécessité de sortir du piège mortifère de la production d’électricité par la fission de l’atome, était aux abois. La société distributrice d’électricité ENEDIS, ex-EDF, qui avait déjà sauvé de la faillite quelques années auparavant l’ancien fleuron de l’industrie nucléaire française Areva, devenu Orano, s’apprêtait à le faire une deuxième fois à la suite des rebondissements du scandale UraMin, en se précipitant à son tour dans le mur, le crash, à plus ou moins long terme, était prévisible… Comme l’État et le lobby nucléaire ne faisaient qu’un, l’argent des contribuables pouvait être facilement ponctionné pour renflouer les caisses! Or, malheureusement pour le pouvoir, les citoyens contribuables étaient aussi des électeurs souverains capables de le sanctionner, et la gestion calamiteuse du nucléaire commençait à apparaître au grand jour. L’opinion publique risquait de s’emparer des questions liées à l’attentat pour les relier à celle, plus vaste, du choix de société auquel elle avait consenti par omission depuis si longtemps, faute d’informations et de débat, depuis la construction des premiers réacteurs civils et le commencement de leur mise en service en 1976…

Destin collectif

Nous étions si fragiles…

    Mon arrière grand-mère Marie-Thérèse, la mère de France, née après la première guerre mondiale, aurait eu cent ans le 13 septembre de cette année-là. Elle avait connu la généralisation de l’électricité dans les foyers, l’arrivée du gaz et de l’eau courante, assisté au développement du cinéma et de la radio, à l’essor fulgurant de la téléphonie, de l’aéronautique et de l’automobile (même si elle-même n’avait jamais eu le téléphone chez elle ni voyagé en avion ou conduit de voiture), et elle avait pu également suivre à la télévision les premiers pas d’Amstrong sur la lune. Mais, morte en 1974, elle n’avait pas eu la moindre idée des nouvelles technologies, du Minitel français, de la micro-informatique et de l’Internet, et, quoique contemporaine du largage de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, elle ignorait tout des centrales nucléaires civiles productrices d’électricité et ne savait pas que le territoire français allait se couvrir de réacteurs. A son décès, le monde allait mieux. Les guerres coloniales et la guerre froide s’éloignaient, la prospérité de l’Europe consolidait une paix qui semblait s’installer durablement, les lois sociales de l’après-guerre avaient amélioré les conditions de vie des populations laborieuses, les progrès accomplis dans la fabrication d’objets utiles à la vie de tous les jours devenaient accessibles à tous, and last but not the least, les femmes étaient devenues dans la loi les égales des hommes. Certes, la vie personnelle des gens continuerait de connaître des hauts et des bas, mais le destin collectif était prometteur, et la mère de France avait eu le sentiment, en quittant le monde, que celui-ci accueillerait sa descendance comme jamais auparavant l’humanité n’avait pu y vivre, à l’abri des pires fléaux…

K.O

Nous étions si fragiles…

    Tout le pays, l’Europe, les Etats-Unis, le Japon, la Russie, les pays émergents, les pays amis, les pays qui l’étaient moins, le monde entier était K.O. … Une ère nouvelle venait de s’ouvrir où tous les coups étaient permis. L’exécutif français semblait tétanisé. La droite dite républicaine hésitait sur la voie à suivre, fallait-il ou non soutenir le gouvernement dans ces circonstances hors norme? La population s’angoissait. La gauche avait presque disparu de l’échiquier politique, les fascistes tentaient de faire vaciller le pouvoir. La République française renouait avec les heures les plus sombres de son histoire…

L’Utopie ou la mort !

Nous étions si fragiles…

    France avait eu vingt ans en 1971, alors que le Club de Rome, un groupe de réflexion précurseur constitué de personnalités de très haut niveau dans les domaines scientifiques, politiques et des affaires, qui s’était créé le 8 avril 1968, allait publier son premier rapport, en 1972, The Limits to Growth. Traduit en Français avec le titre Halte à la croissance?, il eut un retentissement mondial. On y parlait pour la première fois de développement durable et d’empreinte écologique. Or, les pays développés venaient de connaître un cycle de croissance ininterrompue (les Trente glorieuses) qui laissait penser que l’expansion serait sans limite. Les esprits n’étaient pas disposés à recevoir des avertissements qui impliquaient tant de remises en question… Il n’empêche. Les premières pierres de l’écologie politique étaient posées. Par ailleurs, en 1971, débutait la première crise mondiale des prix du pétrole, déclenchée par l’abandon des accords de Bretton Woods et le plafonnement de la production aux Etats-Unis, dont l’épuisement des réserves exploitables devenait préoccupant. L’idée qu’il fallait économiser l’énergie commençait à émerger. Habituées à un pétrole bon marché, les opinions publiques en prirent soudainement conscience en 1973, pendant la guerre du Kippour, quand les pays arabes membres de l’OPEP, en représailles contre l’Occident, augmentèrent le prix du baril de brut de 70% avant d’imposer un embargo sur les livraisons qui avait frappé les esprits en accélérant l’envolée des prix, multipliés par quatre en à peine un an. A vingt ans, France avait la vie devant elle et toutes les raisons de se sentir optimiste. La pensée écologique allait prendre son essor en réconciliant des points de vue contradictoires, car la préservation des ressources de la planète impliquait l’attention aux autres et la justice. Ce sont ces aspirations naissantes que le premier candidat écologiste à l’élection présidentielle française avait réunies sur son nom, en 1974; René Dumont était un ingénieur agronome connu pour son combat contre le productivisme des pays riches et pour le développement rural des pays pauvres, qui avait publié en 1962 L’Afrique noire est mal partie et, en 1973, L’Utopie ou la mort!… France avait évidemment voté pour lui. Les dés étaient lancés, l’avenir aurait les couleurs vertes de l’espérance et donc de l’écologie…

Fossoyeurs de la République

    Depuis les attentats du 13 novembre 2015, la France vivait sous l’état d’urgence, un régime d’exception qui donnait des pouvoirs étendus à la police: perquisitions, assignations à résidence, dissolutions d’associations, interdictions de manifestation, sans avoir à en référer à l’autorité judiciaire. Des mesures «nécessaires en état de guerre», se justifiait l’exécutif, qui voulait modifier la Constitution de la Ve République pour que les mesures d’exception puissent être prolongées après la fin de l’état d’urgence et qu’il soit possible de déchoir de la nationalité française les binationaux condamnés pour terrorisme. La boîte de Pandore était ouverte. L’extrême-droite se félicitait de voir ses idées retenues, tandis que la droite dite républicaine réclamait déjà que la déchéance de nationalité puisse être prononcée pour des délits autres que les actes de terrorisme! Tout le monde comprenait que les binationaux visés étaient les Français d’origine maghrébine supposés être de confession musulmane et vivant surtout dans les banlieues. Les mêmes qui prétendaient rechercher l’unité nationale divisaient le pays déjà fissuré en s’attaquant au principe de l’égalité républicaine! Les mêmes qui prétendaient se constituer en rempart contre l’extrême-droite lui préparaient en réalité le terrain et se comportaient en fossoyeurs de la République, en posant les briques d’un Etat sécuritaire et autoritaire, inégalitaire et liberticide! L’année 2022 couronna le déploiement de ces mesures délétères en portant à la tête du pays la personne qui incarnait le mieux les valeurs de cette droite dure qui avait vampirisé les esprits de la gauche au pouvoir. Marine Le Pen, la présidente du parti nationaliste français, allait exploiter les failles nouvellement creusées dans le socle de la République pour stigmatiser tous les Français d’origine ou de tradition musulmane et mener une politique radicalement xénophobe. Pendant ce temps, l’Allemagne, qui avait ouvert ses frontières dès le début des grands flux migratoires aux demandeurs d’asile qui fuyaient les guerres du Sahel et du Moyen-Orient, accueillait et réussissait en dix ans l’intégration de plus de trois millions de réfugiés…

Trahisons

    Las… Elu sur un programme de gauche, le président *François Hollande avait immédiatement endossé les habits de la droite libérale. Sa promesse d’inverser la courbe du chômage, fléau moderne que tant de gens redoutaient, avait été prise en défaut avec autant de régularité que sa constance à la renouveler en dépit de tous les signaux alarmants qui montraient qu’il n’avait pas pris le bon chemin pour la tenir. Quand, pour séduire l’électorat de la gauche dite extrême ou radicale, il avait pris pour cible la finance dans son discours du Bourget de janvier 2012, ses propos avaient été perçus comme une déclaration d’hostilité envers les prédateurs à l’origine de la crise financière mondiale de 2008, et le signe que le candidat socialiste prenait au sérieux les problèmes et la souffrance des petites gens, appelés jadis par un ministre de droite « la France d’en bas ». Profondément déçus par Nicolas Sarkozy, les Français avaient élu François Hollande en mai 2012 parce qu’il avait promis le « changement », mais celui-ci ne vint jamais, ni sur le front de l’emploi, ni sur les autres sujets que les populations les moins favorisées considéraient comme primordiaux. Les banlieues dites difficiles continuaient de se vivre comme des territoires perdus de la République (le chômage y battait des records!), les campagnes se désertifiaient de plus en plus et les ruraux, qui ne bénéficiaient plus d’un accès direct aux services autrefois de proximité – il leur fallait parcourir de nombreux kilomètres pour se rendre chez un médecin ou dans un bureau de poste – se sentaient abandonnés. En renouvelant le mandat de *François Hollande en mai 2017, les électeurs ne lui avaient pas renouvelé leur confiance, ils avaient seulement choisi d’éviter le pire en empêchant le Front national, arrivé en tête au premier tour avec 32% des voix, d’accéder au pouvoir suprême. Le barrage républicain avait tenu, il cèderait cinq ans plus tard, le sursis accordé n’avait pas été mis à profit pour redresser les erreurs passées de professionnels de la politique qui ne se sentaient jamais tenus de respecter leurs promesses…

     * Dans ce récit, François Hollande a été réélu à la présidence de la République française en 2017 et le quinquennat d’Emmanuel Macron a été décalé en 2032/2037, après un mandat de Marine Le Pen en 2022/2027, et de Laurent Wauquiez en 2027/2032.

Cauchemar à l’Elysée

(Récit en cours d’écriture)

Emmanuel Macron n’était qu’un leurre, le champion ou la marionnette consentante des milieux d’affaires dont il servait les intérêts – et non pas l’intérêt général ou le bien commun – mais il était devenu le phare incontournable de la vie politique française. Le scandale qui entachait la campagne du candidat républicain François Fillon et la décomposition du parti socialiste lui ouvraient un boulevard. Marine Le Pen était assurée d’être au second tour de l’élection présidentielle, il serait vraisemblablement le challenger. Elle proposerait aux Françaises et aux Français un projet certes souverainiste mais surtout xénophobe, il défendrait une vision européenne de la France, certes plus sympathique, mais essentiellement alignée sur les positions néo-libérales marchéistes habituelles de la Commission, caractérisées par le dumping social et le dumping fiscal, qui mettaient en concurrence tous les territoires avec pour conséquence dramatique l’appauvrissement général des citoyens les plus fragiles. Comme Bernie Sanders aux Etats-Unis en 2016, *le candidat de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, aurait pu éviter au pays d’avoir à choisir entre Charybde ou Scylla, car son programme écologique et social répondait aux grands défis qu’il aurait fallu enfin relever. Jusqu’à la veille du premier tour, on avait pensé qu’il pouvait se qualifier. Le suspense fut insoutenable. Mais il n’était finalement arrivé que troisième avec 20% des voix derrière l’illusionniste  Emmanuel Macron (21%) et la xénophobe Marine Le Pen (24%), les candidats des grands partis de la cinquième République ne faisant que 17% (François Fillon) et 9% (Benoît Hamon), les « petits » candidats se partageant les 9% restant. L’Histoire retiendrait que si les frondeurs du parti socialiste, qui avaient critiqué les gouvernements successifs de François Hollande sans jamais toutefois voter de motion de censure à l’Assemblée nationale, et si Benoît Hamon, leur chef de file, vainqueur de la primaire, avaient ajouté leurs voix à celles du mouvement populaire (et non pas populiste) « La France insoumise », qui soutenait Jean-Luc Mélenchon, ce dernier aurait permis aux forces de gauche d’accéder au second tour. Mais ce ne fut pas le cas. La France républicaine bafouée assista impuissante à l’entrée de l’extrême-droite et de Marine Le Pen à l’Elysée. Un cauchemar…

Texte publié le 18 avril 2017.

*Jean-Luc Mélenchon et ses électeurs insoumis réussissaient à détourner du Front National une partie des ouvriers et employés dédaignés aussi bien par les socialistes que par la droite républicaine. Sans eux, le score de Marine Le Pen aurait été bien plus élevé. Mais l’aveuglement ou la mauvaise foi de leurs adversaires les firent disparaître de la scène politique et laissèrent le champ libre au FN victorieux…

À suivre.

Ce texte est rédigé au passé car il sera inséré dans le cours d’un récit-fiction écrit depuis l’avenir avec le point de vue d’une narratrice en train de vivre les derniers jours de l’Humanité et qui cherche, a posteriori, à comprendre pourquoi et comment on a pu en arriver là, en essayant de mettre en évidence les forces à l’œuvre dans le faisceau d’événements, de mouvements profonds et de décisions malencontreuses qui ont conduit à la plus grande crise écologique et sociale que l’Humanité ait jamais connue.

Ecrit depuis l’avenir

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Une langue originelle

Nous étions si fragiles…

    Martens écrivait l’essentiel de son journal en français. Pourtant, ce n’était pas sa langue maternelle. Il parlait couramment plusieurs langues avec un accent indéfinissable, et la police avait découvert sur lui des documents écrits dans un idiome inconnu. Jean-François Dutour avait fait appel à des linguistes réputés pour le déchiffrer. Il s’agissait d’une sorte de langue-mère qui aurait pu être à l’origine de tous les systèmes linguistiques de la Terre. Mais les savants doutaient de son authenticité, ils pensaient que ce langage avait été créé de toutes pièces à une époque récente en prenant appui sur les travaux des chercheurs les plus avancés dans leur discipline.

Le monde devenait orwellien

 

   L’humanité devait faire face à de fortes perturbations climatiques et géopolitiques qui conduisaient les dirigeants du monde occidental à se durcir contre la volonté même de leurs peuples. Les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, chers à la République française, étaient de plus en plus ouvertement bafoués. De reculade en reculade, les grandes institutions issues des Lumières, qui avaient été confortées après la seconde guerre mondiale par le Conseil national de la résistance, finissaient par être vidées de leur sens. Dans les autres grandes démocraties, les dégâts causés par le nouvel ordre mondial qui se mettait partout en place étaient aussi gravissimes qu’en France. Sous le prétexte de protéger les citoyens, de nouvelles lois plus liberticides les unes que les autres étaient votées par des élites parlementaires de moins en moins responsables de leurs actes devant les peuples. Partout, une crise aiguë de la démocratie provoquait des protestations massives de la population, qui se contentait en général de manifester pacifiquement, mais la récupération de ces mouvements populaires par l’extrême-droite, ou quelques groupuscules plus rares de la gauche révolutionnaire, en perte de vitesse depuis la fin du vingtième siècle, était brandie par les gouvernements pour justifier et amplifier la répression policière. A l’angoisse de l’électorat qui se réfugiait dans une abstention de plus en plus abyssale, les élites politiques répondaient au mieux par l’incompréhension, au pire par la provocation et par la force, en suscitant la peur. Le monde devenait orwellien. Et nous, nous étions aveugles…

     Paradoxalement, c’est Martin qui a aiguisé mon esprit critique avec ses questions déconcertantes qui avaient le don d’agacer Jean-François. Il s’étonnait de tout, voulait tout apprendre, tout savoir, comme s’il avait grandi dans une grotte à l’écart de la communauté humaine. Il ignorait presque tout de l’Histoire ou en avait une conception complètement déformée. Mais ce qui m’avait le plus émue, c’était sa découverte de la littérature et de la philosophie. J’avais eu le droit de lui rendre visite dans sa cellule et je lui apportais des livres. Sa connaissance de la langue française était exceptionnelle. Il pouvait lire aussi les autres langues mais, personnellement, j’en étais incapable et nos échanges se limitaient, hélas, à mon idiome maternel. Je ne sais pas vraiment pourquoi, sans doute parce qu’il était en prison, je lui avais d’abord fait connaître la poésie de Verlaine. Il avait lu à voix basse. Ses lèvres tremblaient, il avait les yeux pleins de larmes quand il relevait son visage, et, ce jour-là, quand je l’ai quitté, alors que je partageais l’opinion de Jean-François qui voyait en lui un espion de haut vol passé maître dans l’art du camouflage, pour la première fois, j’ai eu le sentiment qu’il était sincère.

     Louis vient de se lancer avec virtuosité dans l’interprétation d’une sonate de Mozart. Je voudrais rester isolée à jamais dans cette bulle sonore résiduelle qui semble jeter un pont entre l’avant et l’après de l’Horreur absolue qui vient de détruire nos vies, alors que la frontière est infranchissable, alors que nous sommes dans l’impensable du plus jamais, entre désir d’oubli et déni, aux confins de la folie qui menace de nous dévorer… Que nous est-il arrivé? Est-il possible que l’esprit humain qui a été capable de cette musique nous ait conduit à l’Apocalypse?… Non, mille fois non! Nous ne sommes pas tous coupables de cette dérive qui a plongé l’Humanité dans la Nuit!… Et nous serions, nous, survivants, comme les rescapés du Déluge ? Notre Histoire aurait encore un sens après l’anéantissement de millions, de milliards d’êtres humains?… Dans le monde d’où venait Martin, il n’y avait, semble-t-il, pas de questions sans réponses, et pas de musique autre que militaire, tambours et trompettes. Mais qu’en était-il en réalité pour nous, au pays des Lumières ? Qu’avions-nous fait de notre culture, de notre aptitude à penser et à créer, de notre liberté, de notre désir de fraternité?… J’entends le chœur des victimes qui se lamentent en déplorant l’orgueil des puissants qui les ont sacrifiées sur l’autel de leur cupidité. Qu’avions-nous fait de la sagesse des Anciens? Pourquoi seul l’Hubris n’est-il pas châtié ? Pourquoi emporter les foules dans le châtiment? Pourquoi infliger ce sort si terrible à l’Humanité, capable malgré tout du meilleur?… Les humains n’ont jamais eu de réponse satisfaisante à leurs questions existentielles, mais nous avons fait comme si… Nous étions des imposteurs. Nous avons fait comme si tout cela n’avait pas, ou plus, d’importance. Comme si le monde était devenu majeur. Comme si nous étions désormais définitivement à l’abri des pires fléaux qui avaient dévasté les populations dans le passé. Comme si le progrès exponentiel des techniques nous avait soustraits au sort commun qui avait été le lot de tous depuis les origines. Pourquoi un tel aveuglement? Pourquoi avoir bâillonné les Cassandre? Pourquoi ce rapport de force si défavorable aux faibles?… Mon Dieu, j’ai envie, en me tournant vers vous, puisque plus rien n’est objectivement rationnel hormis les réactions physiques et chimiques du monde matériel, de vous déclarer coupable. Coupable de nous avoir laissés si démunis face au pouvoir de destruction des puissants rendus aveugles par leur orgueil démesuré…

     Il existait au sein même des pays riches des situations d’extrême pauvreté qui auraient pu aider les moins cyniques à ouvrir les yeux, mais elles ne faisaient jamais la une des journaux et restaient relativement cachées sans jamais devenir la priorité des hommes et des femmes politiques. Dans les pays émergents, une classe moyenne de plus en plus nombreuse réclamait sa part de richesse, mais sans vraiment remettre en cause les fondements d’une économie qui avait besoin, pour prospérer, d’exploiter les plus pauvres et de piller la planète. Alors que les pratiques ancestrales respectueuses des écosystèmes avaient réussi jusqu’alors à en obtenir le meilleur, la vie devenait impossible pour des millions d’êtres humains que la faim et la soif chassaient des endroits les plus arides. Des cohortes d’hommes, de femmes et d’enfants avaient commencé de migrer dès le début des années 2000 pour échapper à la famine et aux guerres que se livraient leurs pays dans le but d’accaparer ce qu’il restait de ressources. Mais l’égoisme ou le cynisme rendait les maîtres de la Terre insensibles ou inconscients. Pourquoi les fautes sont-elles irréversibles?… Pourquoi cette fatalité inhumaine qui conduit sans possibilité de retour à la destruction et à la mort?… Les esprits forts s’étaient moqués des récits religieux sans parvenir à leur substituer une sagesse universelle qui aurait pu protéger les humains de leurs errements. Orgueil suprême sans doute de penser que nous nous suffisions à nous-mêmes! Certes, le chemin était étroit entre les illusions religieuses, l’intolérance qu’elles suscitent, et la croyance en notre toute-puissance… Mais pourquoi les humains se sont-ils comportés si souvent au cours de l’Histoire, et d’une façon inégalée dans la dernière période, de façon aussi irrationnelle?…

     O lecteur improbable, tu n’auras sans doute jamais entre les mains les pages que je te destine sans me faire beaucoup d’illusions… Une petite centrale électrique autonome, que Martine, physicienne, et Alain, ingénieur, parviennent à faire fonctionner, alimente la base où nous avons trouvé refuge, et les batteries de nos ordinateurs peuvent encore être rechargées sur les prises qui lui sont raccordées. Mais quand le matériel tombera en panne ou sera usé, plus rien ne nous reliera au mode de vie qui était le nôtre avant la dernière série de cataclysmes qui ont dévasté le monde. Tout au fond des océans, des câbles de fibre optique véhiculent sans doute encore des données fantômes qui proviennent d’un univers mort. Ma messagerie semble fonctionner et je continue sans relâche, malgré l’absence de réponses, d’envoyer des courriers électroniques à tout va comme autant de bouteilles à la mer! L’esprit humain était ainsi fait, jadis, quand tout paraissait en perpétuelle évolution, que l’espoir parvenait à se faufiler dans le moindre interstice… Mais non. Le comble de l’irrationalité serait de croire que mon récit nous survivrait. Une sorte d’instinct me pousse cependant (comment l’expliquer?) à imprimer au fur et à mesure ce que j’écris sur les blocs de feuilles que nous avons trouvés dans les bâtiments de la base avec du matériel de bureau intact. Je ne fais que mettre en œuvre un système de réflexes qui n’ont plus de sens aujourd’hui, mon esprit le sait, mon corps ne l’a pas encore admis et tente de repousser comme il peut les affres de l’angoisse en s’adonnant à l’apparence d’une activité familière qui était celle de mon job de journaliste. Les deux plus jeunes du groupe, Julie et Jordan, se sont mis à s’aimer d’amour tendre, ils sont touchants… Bizarrement, moi, je ne me laisse plus approcher par Luc… Les autres se débrouillent comme ils peuvent avec leurs sentiments et leurs pulsions… Je les regarde d’un œil lointain, à travers la vitre de ma propre anxiété… Tous, nous essayons cependant de faire attention. Le moindre dérapage pourrait déclencher entre nous des tempêtes inouïes…