temps

14 fois vers le même objet

   Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

1

     J’ai devant les yeux un objet absent imaginaire de forme rectangulaire… comme si la mémoire, comme si la ré-présentation était impossible… et pourtant, dans ce cadre rectangulaire inexistant ou abstrait ou virtuel, scintillent comme des appels d’air, des appels à l’écriture…

2

     L’objet absent, ce rectangle… rectangle blanc de la tablette où s’inscrit le noir de l’écriture… mes velléités d’écriture s’inscrivent en négatif dans le cadre rectangulaire d’un objet réel, une tablette numérique, qui me renvoie le souvenir des ardoises disparues de mon enfance, dont le fond noir recevait les signes blancs que je traçais à la craie…

3

     Le printemps qui revient n’est jamais le même, l’enfance révolue a disparu, les jours anciens ne reviendront pas… mon temps, le temps humain, n’est pas cyclique… sur mon ardoise imaginaire, je vois une flèche blanche… curseur du temps… comme au cinéma, j’aperçois déjà le clap de FIN…

4

     Les lignes de l’écriture s’enroulent et se déroulent, s’effacent ou se gravent à l’encre virtuelle sur l’écran blanc de la tablette… tentent de se faufiler entre les fils emmêlés des lourds écheveaux de souvenirs… fragments de mémoire agglutinés dans l’épaisseur du temps… où l’étoupe étouffe les mots avant qu’ils ne parviennent à se former à la surface…

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     De tous les objets anciens que j’ai tenus entre les mains, il ne me reste donc que cette matrice… la forme idéale d’un rectangle, mère des réminiscences venues du plus lointain de mon passé… forme de mes cahiers d’écolière et de mon premier livre de lecture, des premières cartes à jouer, des premières images… forme de la toile cirée qui recouvrait la table familiale… je savais qu’elle était superposée aux plus anciennes et que leur épaisseur retenait dans ses strates la mémoire de notre histoire… plus tard, sous l’effet d’un élargissement sidérant du monde qui s’ouvrait à moi mais que je ne pouvais plus contenir dans l’espace restreint de mes mains écartées, forme de l’écran des trois cinémas de la ville où mes parents m’emmenaient parfois voir des films qui n’étaient pas de mon âge…

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     Comme au cinéma, ma tablette, cette ardoise magique, laisse apparaître ou disparaître les mots, les sons et les images… sur l’écran scintillant, je vois ou j’imagine le présent absent et le passé présent… le temps recomposé… ma vie décomposée…

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     Le monde se recréait à la pointe des plumes Sergent-Major crissant sur le papier mat des cahiers de brouillon, ou glissant sur le papier brillant des beaux cahiers du jour qui recevaient nos chefs-d’œuvre… le monde continue de s’écrire à la pointe extrême de l’instant, sous la pression de nos doigts qui tapotent désormais les touches virtuelles de claviers représentés par une image…

8

     Imaginer chaque impact de nos stylos sur le papier, chaque point de contact de nos doigts sur les claviers, impulsant un rayonnement électrique qui serait à l’origine d’une formation étoilée, très loin, par-delà les galaxies visibles… penser aux pans de vie engloutis dans les trous noirs de la mémoire… entre les espaces blancs de l’écriture tournoient des univers perdus…

9

     Plages, pages d’écriture… le cadre reste rectangulaire, mais, aujourd’hui, il n’existe plus de limite au bas de la page… le bord n’est qu’apparent… l’écriture s’enfonce à l’infini vers les abysses… si le fond de la piscine n’est jamais atteint, il est toutefois possible, en cliquant sur la barre qui balise l’espace vertical illimité de la page, de remonter vers les hauteurs…

10

     Penchée sur la page  toujours neuve, je passe le plus clair de mon temps à en scruter la surface, guettant les surgissements imprévisibles des lettres… la page est comme le lac dans lequel, enfant, j’ai failli me noyer… sa substance est trompeuse, l’appui n’est pas solide…

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     La page est un étrange objet… l’étrangeté de la page est démultipliée par la tablette numérique… légère, elle ne pèse pas dans le creux de mon corps qui l’accueille… et il est rassurant d’appuyer les doigts au repos sur les bords de son cadre… aussi plate que les ardoises de mon enfance, son format l’apparente aux fins cahiers qui ont reçu mes premiers essais d’écriture…

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     Pouvoir de l’encre sur la page blanche, quand je voyais mes premières phrases avancer sur la page comme des vagues, avec le sentiment quasi religieux d’assister à la création du monde… pouvoir démultiplié de la tablette qui ajoute à l’écriture  les couleurs et les formes des images, leurs mouvements, la musique des sons et des voix…

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     La page promettait déjà l’universel et l’éternel… elle attirait vers elle en les transformant en lignes d’écriture  les ficelles des marionnettes ligotées à l’intérieur de nous, et propulsait nos véritables personnes à la lumière…

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     Les lignes d’écriture se continuent aujourd’hui du même geste, augmenté des pouvoirs de la tablette… les pages virtuelles se déroulent comme un papyrus ou de vieux parchemins dans le cadre rectangulaire de l’écran numérique… le haut et le bas qui autrefois se touchaient dans le rouleau refermé se rejoignent aujourd’hui d’un seul clic sur une commande de permutation qui permet le retour instantané vers le premier ou le dernier mot, l’alpha ou l’oméga… la page virtuelle est un esquif dans l’océan du web… elle est portée par des vagues de liens connectés à l’immense du monde… sa surface est agitée par la houle de ces mêmes liens qu’elle porte autant qu’ils la portent… ma tablette interconnectée fait de moi un être de réseau… dans l’eau glissante que ses bords encadrent…

Pensée grippée

    (fiction en cours d’écriture)

     Est-il nécessaire de remonter aussi loin dans le temps? La science historique n’avait pas mis les humains à l’abri de leurs erreurs fatales, ne les avait pas empêchés de continuer à s’entretuer en de multiples occasions. Les Lumières avaient eu tant de mal à briller!… Journaliste, je vivais dans l’immédiateté de l’événement qui suscitait toujours une certaine excitation d’ordre psychédélique, liée aux poussées d’adrénaline déclenchées pour faire face à l’imprévu… Mes confrères-consoeurs invitaient sur les plateaux de télévision des intellectuels médiatiques censés donner le recul indispensable, mais qui débitaient le plus souvent l’eau tiède de leur pensée enrhumée ou plus exactement grippée, coincée dans les rouages de la pensée unique distillée par les pouvoirs en place, qui empêchait tout débat sérieux, qui stérilisait d’office l’honnêteté intellectuelle. Il faut dire que les médias appartenaient au moins en partie aux marchands d’armes… Je n’en étais pas complètement dupe, je m’en accommodais comme sans doute la plupart d’entre nous. Le conservatisme consiste à penser que l’ordre actuel des choses, si imparfait soit-il, est préférable à une remise en question qui déboucherait vraisemblablement sur un désordre encore plus dommageable. Nous faisions le pari que le pire n’était pas certain si nous continuions notre route comme si de rien n’était. Pari perdu. La perte de nos valeurs et le vide de notre pensée ont creusé à nos pieds le gouffre qui nous a engloutis…

     2055

     Ecrit depuis l’avenir

 

Sans toi

Lueur zébrure nuit encre

heure bleue horizon fermeture rien
que le ciel    rien
que la nuit    rien
à l’horizon    il me souvient tant
dans un jardin parfumé de jasmin

jadis

à l’heure tendre du crépuscule tendu de rose                                                                                                                                               le rossignol chantait                                                                et ton cœur battait contre le mien

ce temps n’est plus     il me souvient tant     pourquoi s’en est-il allé     ses ailes noires t’ont emporté     dans la nuit obscure je veux aller      pour te rejoindre et recommencer

jadis est une pierre précieuse         dans la nuit noire de la mémoire en deuil     de mille feux elle brille

jet d’eau de paroles et de larmes    qui disent et pleurent      l’absence                   faisceau de soupirs qui s’écoulent en silence     sur le seuil de la maison        vide           poignée de        pétales    éparpillés sur les marches

il me souvient tant      tant et tant de souvenirs          disparaissent et s’éteignent                                les bouquets de souvenirs    ont la beauté    d’un feu      d’artifice

Pauvres vies inutiles

     Je voudrais me réveiller, pouvoir arrêter ce cauchemar, sortir de ce mauvais scénario, rembobiner le film, tout recommencer, réinventer, réécrire, refaire le monde au sens propre, remonter le temps, changer complètement de vie, opérer d’autres choix, éviter le pire, mettre un terme au désastre, vivre ou revivre, retrouver le temps perdu avec tous les gens que j’aime, être Dieu, aimer l’humanité, la sauver ! Ô Luc et ses sarcasmes ! Mon sur-moi est fait de ses remarques situées, déjà, au temps de nos amours égoïstes, à mi-chemin entre la colère contre la bêtise dont il me croyait malheureusement atteinte et l’apitoiement sur mon état mental ! Il me reprochait en vrac ma propension pourtant timide et peu compromettante à défendre la veuve ou l’orphelin, des vélléités droits de l’homistes, une réticence à regarder la réalité en face accompagnée de la peur de nommer les choses, qu’il identifiait comme une tendance trop romantique ou trop féminine à privilégier les ornements du langage plutôt que la crudité des mots, lui qui se réclamait des philosophes cyniques de l’Antiquité, qui voulait me bousculer, me sortir de ma gangue, me libérer des faux-semblants, des conventions stériles, et surtout, je crois, d’un style qui restait trop ingénu à son goût malgré mes efforts pour le rejoindre dans une forme de cynisme moderne consistant à se moquer de tout par peur, sans doute, de céder à la moindre illusion. Mais je ne suis pas sûre qu’avoir fait table rase des bons sentiments fût une preuve de lucidité… Que faire aujourd’hui? Il est trop tard, ce type de réflexion n’a plus de sens. Nous sommes des insectes écrasés par le malheur du monde, des cafards essayant de se mettre à l’abri dans une anfractuosité de la terre pour sauver pendant quelque temps encore, un temps dérisoire, leurs pauvres vies inutiles. Nous ne sommes depuis toujours que des vers de terre voués à la pourriture, un accident de la Création, somme toute une aberration; l’Humanité est en train de s’éteindre comme jadis les Dinosaures, il n’y a pas de quoi fouetter un chat…

     Drôle d’Histoire

     2055

Etions-nous les derniers hommes ?

  

   Hier soir, le coucher de soleil que nous avons eu la chance de pouvoir contempler était d’une beauté à couper le souffle. Louis s’est arrêté de jouer. Les autres nous ont rejoints un à un, lentement. Julie et Jordan se serraient l’un contre l’autre. Le vent avait soufflé violemment pendant plusieurs jours, et une partie des nuées s’était dissoute, à l’ouest.  Pour la première fois depuis que nous avions trouvé refuge dans cet endroit, nous pouvions porter le regard au-delà des quelques arpents de terre qui constituaient désormais notre horizon quotidien. L’air autour de nous était devenu plus léger, des écharpes de vapeur blanche montaient de la terre, dans le ciel débutait un spectacle que nous n’espérions plus pouvoir admirer un jour. Le temps paraissait suspendu. Etions-nous les derniers hommes ? J’ai vu Louis se prendre la tête entre les mains, pleurer. L’émotion m’étreignait la gorge. Qui d’autre que nous contemplait le ciel à cet instant ? Pourquoi penser aux autres ? Pourquoi penser ? Je désirais seulement ressentir. Limiter ma conscience à la joie qui montait en moi à la rencontre de la lumière. Nous sommes restés silencieux, abandonnés à la dérive de nos sentiments, jusqu’à ce que la nuit nous fasse frissonner.

     Drôle d’Histoire

     2055

La jonction

     Qui es-tu, ô lecteur improbable auquel je m’adresse depuis le désert d’un monde englouti? Si tu me lis, c’est que nous n’avons pas été les seuls survivants? Si tu me lis, c’est que, donc, quelque part, bat encore aussi, ailleurs, le cœur d’un être humain?…

     Tous les matins et tous les soirs, sur un piano échoué je ne sais comment dans notre petite communauté, Louis joue quelques notes de Bach. « Que ma joie demeure  » ? Nous sommes en sursis. Pour combien de temps? Nous avons encore à notre disposition quelques ordinateurs, des batteries, des provisions de toutes sortes, pour un certain temps, un temps limité, compté, qu’il nous faut absolument mettre à profit pour nous réorganiser, pour organiser notre survie. Nous sommes comme des naufragés sur une île déserte, mais autour de nous, nul océan. La terre est calcinée, ravagée. Nous n’avons pas pu nous aventurer très loin à la recherche de compagnons d’infortune car, à quelques kilomètres seulement de notre base, l’air devient irrespirable. Il est néanmoins vraisemblable que d’autres groupes de survivants aient trouvé comme nous un refuge provisoire. Il faudrait alors essayer d’assurer la jonction. Xavier est notre théoricien. Il rêve de faire de notre petite communauté une société idéale. Chacun de nous se découvre des ressources insoupçonnées qui se révèlent précieuses pour notre survie collective. La nourriture et l’eau sont évidemment notre priorité. Mais que faire quand la nuit est tombée et que l’angoisse empêche le sommeil? Ô lecteur improbable, j’entreprends ce récit pour toi, mon frère, ma sœur, autre moi-même, pour que tu me tendes  la main par-delà cette solitude radicale qui est désormais notre lot après la catastrophe sans nom qui a peut-être signé la fin de notre civilisation.

     

Drôle d’Histoire

Les Cosaques des frontières (reprise)

Ne plus…

Oublier… aimer
le souffle de ce peu de brume
au petit matin
quand l’aube du monde paraît possible
et que la rosée pleure
ses pétales fanés

oublier… supplier
les tambours de la peur
pendant la tempête de la nuit
quand tous les sens du monde se brisent
et que le temple s’écroule
en écrasant les coeurs

oublier… désirer
la douceur du jour au midi de la vie
quand le ciel est pur et que la beauté du monde
semble rendre le mal irréel
comme un mauvais rêve
abolir… oublier

Décryptage

Pourquoi lui avoir donné l’adresse de Franz à ce moment-là précisément? « Au cas où tu aurais des ennuis »… Regrets, sentiment de culpabilité, crainte réelle, crainte de quoi? Ce bout de papier à l’écriture rapide et déformée – il l’avait griffonné debout sur le marchepied – ce bout de papier tendu au dernier moment – c’était l’avant-dernier geste de Stéphane, ensuite, il avait claqué la portière – pouvait exprimer aussi bien une certaine tendresse inquiète que le souci de se désengager, de la quitter sans la laisser vraiment seule, de rompre en douceur de façon à laisser agir le temps, comme s’il craignait de lui faire mal, car il avait probablement l’intuition de cette forme de fragilité qu’elle s’efforçait pourtant de dominer…

Au dernier moment, sur le marchepied :  » Tiens, voici l’adresse de Franz, c’est un chic type « … Et la portière avait claqué. Ce claquement, elle l’entendait encore, plus sec, plus nerveux que jamais, plus déterminé, plus douloureux, plus cruel. Il retentissait dans sa tête comme une gifle, avait sa force violente, arbitraire, insolente. Il était le signe ou le signal sonore qu’elle était de trop. Stéphane avait claqué la portière comme on claque une porte, dans un mouvement d’exaspération, de colère, de refus… Il n’avait pas besoin d’elle, elle s’était enfoncée pendant des mois dans le refus d’admettre des évidences, cette façon qu’il avait de la tenir à l’écart de ses amis, de ses activités même banales, d’éluder les questions, les échéances, ou au contraire d’imposer des ultimatums :  » Si tu n’es pas d’accord, on n’a plus rien à faire ensemble…  » Oui, c’était cela le véritable sens d’un geste qui n’avait rien d’extraordinaire en lui-même puisqu’il s’insérait dans une suite d’actions logiques, cohérentes, prévisibles : il avait grimpé dans le camion puis claqué la portière, mais à cet instant précis, il était vraisemblablement sorti définitivement de sa vie…

L’avenir improbable

Conte

Un banc dans un verger
j’ai perdu mes blancs moutons pleure une bergère
qui rêve d’amitié douce comme la laine
et de jours sans loups

 
son promis est parti à la guerre
Dieu seul sait quand il reviendra
pourquoi mon Dieu pourquoi pourquoi la vie espérée est-elle si tendre
mais si dur
le temps qui passe

 
elle fut retrouvée endormie sur le banc dans le verger
belle et souriante
mais ne se réveilla jamais

Clés

Ce qu’il y avait peut-être d’étrange en elle, c’était la conscience poussée à l’extrême de la brièveté de la vie, de son caractère fugitif, volatil, qui aurait provoqué chez d’autres un besoin intense d’activité, d’enivrement – d’enlisement, d’ensevelissement? – par l’action. Comment se déterminer dans un laps de temps aussi court? Avait-on seulement le temps de réfléchir?… De l’autre côté de la vitrine dégoulinante de pluie, du haut en bas des rayonnages qui croulaient sous les livres, la culture dite « bourgeoise » exposait ses réponses ou l’état de ses interrogations pour une élite gourmande. De toute évidence, l’ouvrier et l’étudiant n’étaient pas logés à la même enseigne. Elle vivait sa propre relation à la culture d’une façon ambiguë. La fascination qu’elle éprouvait était sans doute d’autant plus intense que les merveilles entraperçues continuaient de lui paraître dans une large mesure inaccessibles. Dès les premiers mots lus, dès les premiers mots écrits, elle s’était laissée séduire par l’activité intellectuelle qui lui était ainsi révélée, par cette liberté fantastique de l’esprit que ne semble limiter aucune contrainte étrangère à lui-même et dont elle reconnaissait au plus profond d’elle-même les attributs invisibles. Pourtant… Ne manquait-il pas à ce sentiment de familiarité quelque chose d’essentiel? Un élément fondateur sur lequel aurait pu ensuite s’appuyer définitivement l’expérience? Une sorte de colonne vertébrale sans laquelle on ne saurait tenir debout? Ce pays à maints égards étrange dans lequel elle avait souhaité s’établir se dérobait, se rétractait, lui opposait brutalement des barrières sur des lignes frontalières qui ne figuraient pas sur la carte dont elle disposait. Il lui fallait sans arrêt en retoucher les contours, et surtout ne pas cesser de le faire, car la moindre erreur pouvait être gravement sanctionnée par les douaniers zélés de cette puissance obscure qui brouillait avec malignité tous les repères…

L’avenir improbable