vivre

L’escalier

  Ce texte est ma contribution n°5 à l’atelier d’hiver de François Bon

     Nous sommes des dizaines de petits corps qui se pressent les uns contre les autres dans ce grand escalier qui nous conduit au-dessus de nous-mêmes, là-haut, dans l’univers des grandes personnes dont la tâche est de nous expliquer le monde en se mettant à notre portée, petites tables et petites chaises, l’univers des classes, je suis dans la plus petite, je viens de l’école maternelle, pas de bien loin, une porte presque à côté, il n’y avait pas d’escalier, ici, tout est différent, plus grand, plus inquiétant, la voix intimidante de la directrice nous commande de nous calmer et de faire moins de bruit en montant ou en descendant, selon l’heure de la journée, cet escalier imposant qui bifurque au moins trois fois avant de déboucher sur un long corridor… aujourd’hui, c’est la première fois, je m’en souviendrai toute ma vie, quelques instants seulement et puis toute une vie, comme c’est étrange, le temps que nous passons à vivre, je ne m’y ferai jamais à ce grand escalier de la vie qu’il faut sans cesse monter ou descendre, monter, descendre… aujourd’hui, c’est-à-dire maintenant, pas l’aujourd’hui de l’autrefois quand pour la première fois je montais cet escalier qui me conduisait dans la classe du cours préparatoire, aujourd’hui, c’est-à-dire en ce moment, un moment d’écriture qui me fait arpenter l’espace de ma vie avec ses hauts et ses bas, aujourd’hui, je descends l’escalier de mon existence et j’ai un peu peur comme au tout début… mais comme ce jour-là, quand pour la première fois je m’élevais péniblement vers les hauteurs du savoir auquel l’école avait pour mission de nous faire accéder, il y a si longtemps que je devrais l’avoir oublié,  j’essaie de ne pas avoir peur…  on entendait le martèlement de nos pas sur les marches, nous comme un troupeau, où étaient les chiens de berger?… la directrice de l’école élevait la voix comme pour nous emmener vers des cimes insoupçonnables, et ses ordres cherchaient à canaliser notre poussée désordonnée entre le mur et la rampe… je me sentais bousculée, ballotée, prise dans une nasse, je ne voyais rien au-delà des corps qui m’entouraient de toute part au risque de m’étouffer, mes jambes se pliaient et se dépliaient mécaniquement pour monter les marches comme si j’étais devenue une marionnette dont on tire les ficelles ou comme si les mouvements de mes voisines (l’école de l’époque n’était pas mixte!) me propulsaient en avant sans que je le veuille, je regardais mes pieds par peur de trébucher, si je tombais, la foule de mes semblables pouvait me piétiner à tout moment! L’expression de mon visage était peut-être celle d’un personnage de Munch, j’imagine à distance mon visage effrayé et les cris qui ne parvenaient pas à sortir de ma gorge… La montée est périlleuse et les secondes interminables, il faut gagner notre statut de grandes et nous armer de courage pour affronter les épreuves qui ne manquent pas de nous attendre quand nous aurons franchi le palier et traversé le corridor pour atteindre notre classe, nous avons laissé pour toujours derrière nous, au bas de l’escalier, nos enfances innocentes (nous sommes sur la Terre depuis si peu de temps!), nous devons apprendre à vivre et la tâche est terrifiante, je ne me sens pas à la hauteur… Je ne me sentirai jamais à la hauteur… J’éprouve le sentiment étrange de ne jamais avoir quitté cet escalier, d’être restée entre deux mondes, de ne rien avoir appris, de ne pas avoir réussi à mériter le monde idéal qui nous avait été promis si nous étions bien sages, de vivre un mauvais rêve, de ne plus pouvoir descendre mais d’être incapable de monter…

Âge d’or

(fiction en cours d’écriture)

     Sylvain, Xavier, Lina, Daniel, Nicolas, Julie, Jordan, Ambre, Louis, Martine, Bill, Ghali, Norman, Abigail, Mia… nous ne sommes qu’un tout petit groupe d’humains échoués ici dans ce territoire perdu, au milieu des étoiles qui continuent de briller ou de s’éteindre comme s’il ne s’était rien passé!… Nos cauchemars et nos rêves sont peuplés d’histoires enracinées dans un monde qui n’est plus le nôtre mais qui continue, lui, de nous habiter, auquel nous ne cessons de nous référer… Les questions de survie mobilisent toute notre énergie, tous nos gestes et la moindre de nos actions visent à nous réaménager un espace rudimentaire pour subvenir à nos besoins vitaux, pour avoir simplement la possibilité de boire, manger et dormir, mais nos réflexes instinctifs nous ramènent inmanquablement, comme à un âge d’or, à ce monde qui était le nôtre il y a si peu de temps encore, avant que ne bascule dans le chaos le quasi paradis dans lequel nous vivions… la vie courante semblait si facile pour les plus privilégiés d’entre nous!… les contraintes matérielles avaient été réduites au minimum, tout n’était parfois que luxe, calme et volupté

     Écrit depuis l’avenir

     2064

Souvenir de France

    

(fiction en cours d’écriture)

      Ma grand-mère France (c’était son prénom!) avait déjà soixante-cinq ans lorsque je suis née en 2016, mais elle a eu la chance de vivre longtemps et moi de grandir non loin d’elle. J’aimais l’entendre parler de cette époque étrangement lointaine pour moi (il s’agissait de ma pré-histoire!), mais située pour elle dans les strates supérieures de la mémoire. Comme je l’aimais! Comme j’aimais sa tendresse rieuse, son intelligence bienveillante, et cette jeunesse incroyable qui lui collait à la peau malgré les rides et les cheveux blancs! Au moins n’aura-t-elle pas assisté au déchaînement final de l’Apocalypse qu’elle pressentait depuis si longtemps et qui avait déjà lancé ses premiers chevaux fous de son vivant… Je me sens si triste!… Evoquer le souvenir de France m’anéantit au lieu d’adoucir le présent comme jadis lorsqu’elle consolait un chagrin!… Je voudrais mourir à l’instant même pour la rejoindre dans un hypothétique au-delà qui ressemblerait aux paradis imaginaires des enfants, où je pourrais, comme autrefois, me jeter dans ses bras et rire de mes petits bobos!… Evoquer son souvenir me désespère et me révolte car France, comme tant d’autres qui n’ont jamais réussi à se faire entendre, avait compris les ressorts de la tragédie qui s’était mise en place, et, comme tant d’autres, avait fait tout ce qu’elle pouvait pour alerter, prévenir, préparer des alternatives, mettre en oeuvre des solutions… Les Cassandre n’ont jamais réussi à éviter le pire, mais cette fois nous avons atteint l’indépassable… jamais sera plus jamais, plus jamais la vie, l’amour, plus jamais l’éphémère beauté de l’instant saisie par la conscience humaine, plus jamais, nous ne serons plus jamais!…

     Écrit depuis l’avenir

     2064

Seuls et désemparés

    

(fiction en cours d’écriture)

      Seuls et désemparés, nous ne sommes pas neufs et naïfs comme les premiers humains au matin de la Création, nous qui sommes peut-être, vraisemblablement, les derniers. Nous ne venons pas de nulle part, nous n’avons pas fait table rase de nos connaissances antérieures et de nos souvenirs! Nous venons d’un passé proche où chacun de nous, pour comprendre le réel, avait élaboré sa propre grille de lecture à l’intérieur du système de référence plus vaste de la société dans laquelle nous vivions, imprégnée, pour le meilleur comme pour le pire, par le libéralisme économique et politique…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Fossoyeurs de la République

     

(fiction en cours d’écriture)

     Depuis les attentats du 13 novembre 2015, la France vivait  sous l’état d’urgence, un régime d’exception qui donnait des pouvoirs étendus à la police: perquisitions, assignations à résidence, dissolutions d’associations, interdictions de manifestation, sans avoir à en référer à l’autorité judiciaire. Des mesures «nécessaires en état de guerre», se justifiait l’exécutif, qui voulait modifier la Constitution de la Ve République pour que les mesures d’exception puissent être prolongées après la fin de l’état d’urgence et qu’il soit possible de déchoir de la nationalité française les binationaux condamnés pour terrorisme. La boîte de Pandore était ouverte. L’extrême-droite se félicitait de voir ses idées retenues, tandis que la droite dite républicaine réclamait déjà que la déchéance de nationalité puisse être prononcée pour des délits autres que les actes de terrorisme! Tout le monde comprenait que les binationaux visés étaient les Français d’origine maghrébine supposés être de confession musulmane et vivant surtout dans les banlieues. Les mêmes qui prétendaient rechercher l’unité nationale divisaient le pays déjà fissuré en s’attaquant au principe de l’égalité républicaine! Les mêmes qui prétendaient se constituer en rempart contre l’extrême-droite lui préparaient en réalité le terrain et se comportaient en fossoyeurs de la République, en posant les briques d’un Etat sécuritaire et autoritaire, inégalitaire et liberticide.

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Un astre mort

   

     Martin possédait un secret que nous emporterons avec nous dans les ténèbres. Se pourrait-il que son mystérieux pays soit resté indemne ? Les habitants de cette enclave préservée seraient les héritiers de notre Terre en ruine. Une terre dévastée, polluée, irrespirable, radioactive, devenue en lieu et place de territoires qui avaient été si riches plus sèche et plus inhospitalière qu’un désert. Qu’en feraient-ils? Redécouvriraient-ils nos bibliothèques? L’état de leurs connaissances scientifiques leur permettrait-il de reconquérir les verts paradis perdus de la planète? Démiurges, mauvais génies, nous sommes à l’origine de dégâts irréversibles, du moins pourraient-ils vivre à l’abri de scaphandres ou dans des espèces de bulles semblables à celles qui s’étaient multipliées dans les parcs de loisir, au début du millénaire, pour les citadins stressés des classes moyennes qui cherchaient à se ressourcer dans un ersatz de nature… où à ces stations orbitales expérimentales dans lesquelles restaient confinés pendant plusieurs mois des astronautes volontaires pour tester la résistance humaine et préparer de futurs voyages au long cours dans la galaxie. Les humains modernes rêvaient de coloniser l’espace, leur planète est devenue un astre mort qui accueillera peut-être d’improbables explorateurs…

     Drôle d’Histoire

     2055

Pauvres vies inutiles

     Je voudrais me réveiller, pouvoir arrêter ce cauchemar, sortir de ce mauvais scénario, rembobiner le film, tout recommencer, réinventer, réécrire, refaire le monde au sens propre, remonter le temps, changer complètement de vie, opérer d’autres choix, éviter le pire, mettre un terme au désastre, vivre ou revivre, retrouver le temps perdu avec tous les gens que j’aime, être Dieu, aimer l’humanité, la sauver ! Ô Luc et ses sarcasmes ! Mon sur-moi est fait de ses remarques situées, déjà, au temps de nos amours égoïstes, à mi-chemin entre la colère contre la bêtise dont il me croyait malheureusement atteinte et l’apitoiement sur mon état mental ! Il me reprochait en vrac ma propension pourtant timide et peu compromettante à défendre la veuve ou l’orphelin, des vélléités droits de l’homistes, une réticence à regarder la réalité en face accompagnée de la peur de nommer les choses, qu’il identifiait comme une tendance trop romantique ou trop féminine à privilégier les ornements du langage plutôt que la crudité des mots, lui qui se réclamait des philosophes cyniques de l’Antiquité, qui voulait me bousculer, me sortir de ma gangue, me libérer des faux-semblants, des conventions stériles, et surtout, je crois, d’un style qui restait trop ingénu à son goût malgré mes efforts pour le rejoindre dans une forme de cynisme moderne consistant à se moquer de tout par peur, sans doute, de céder à la moindre illusion. Mais je ne suis pas sûre qu’avoir fait table rase des bons sentiments fût une preuve de lucidité… Que faire aujourd’hui? Il est trop tard, ce type de réflexion n’a plus de sens. Nous sommes des insectes écrasés par le malheur du monde, des cafards essayant de se mettre à l’abri dans une anfractuosité de la terre pour sauver pendant quelque temps encore, un temps dérisoire, leurs pauvres vies inutiles. Nous ne sommes depuis toujours que des vers de terre voués à la pourriture, un accident de la Création, somme toute une aberration; l’Humanité est en train de s’éteindre comme jadis les Dinosaures, il n’y a pas de quoi fouetter un chat…

     Drôle d’Histoire

     2055

Drôle d’Histoire…

     La Russie n’en finissait pas de vivre au temps de Boris Godounov, l’Occident surfait tout entier sur la Toile, l’Orient continuait de se déchirer dans des guerres de religion qui ne donnaient pas tort à Malraux, des catastrophes écologiques avaient commencé de ravager la planète, mais les écrans d’ordinateur et de télévision crachaient tous des images de paradis terrestre. Un serpent à l’apparence inoffensive tendait obligeamment à des humains jeunes et beaux les pommes concoctées par les multinationales toutes-puissantes qui possédaient les vitrines du monde entier. Les vieux, les malades, les miséreux, d’une certaine façon, n’existaient plus, ils ne figuraient jamais sur les belles images diffusées par les écrans, leur présence gênait, ils faisaient tache et se sentaient indésirables, on pensait vraisemblablement qu’ils feraient mieux de débarrasser le plancher… Ce que les puissants n’avaient pas prévu, c’est que les masses de laissés pour compte, les chômeurs et précaires de toutes sortes qui avaient grossi le nombre des misérables dans les pays dits riches, finiraient par se soulever et par faire vaciller l’ordre établi. Drôle d’Histoire… Qui ne dit jamais son nom quand elle se présente… On la croit toute petite, insignifiante, inoffensive, elle a l’air si touchante, si jeune, si belle, si amusante, oui, d’une certaine façon, à cette époque-là, on s’amusait beaucoup, enfin ceux comme moi qui le pouvaient, c’était, oserais-je dire, en soi, une très belle époque… Ce qu’il y a de terrible, vous voyez, c’est que l’on n’est jamais quitte!… On a payé très cher pour des fautes qui, d’un certain point de vue, n’étaient que vénielles… Comment voulez-vous savoir à l’avance ce qui sera grave? Nous avions une très grande envie de vivre. Vivre, n’est-ce pas cela, au fond, qui est très grave? Nous avions tellement envie de vivre à notre façon insouciante que nous n’avons rien vu venir. Nous n’avons pas voulu voir, voilà notre faute impardonnable.

     Drôle d’Histoire

     2055

Silence

Silence, rien que le silence… Silence des couleurs, paysage monochrome et gris de l’âme… Gris pâle et presque doux. Douceur du silence accepté et habité. Aujourd’hui, il ne s’est rien passé. Se peut-il qu’il ne se passe rien? Rien, presque rien n’a traversé mon espace mental. Je ne me suis pas barricadée, je ne me suis pas retranchée. Je me suis laissé vivre au gré de mon souffle fatigué. Silence un peu saccadé. Gris légèrement scintillant.

Destin

Elle avait essayé d’oublier et de vivre dans l’instant, n’être, naître que pour une étincelle de temps. Elle s’en était révélée incapable. Pitoyablement accrochée aux chaînes tentaculaires du souvenir, qui étendent leur ombre maléfique sur n’importe quel projet bon à phagocyter. Incapable d’accéder à cette liberté d’or bleu qui se fait désirer comme le seul et singulier bonheur d’aurore possible. Et sous la verrière qui protégeait des intempéries la ruelle discrète comme un passage secret où elle se trouvait toujours assise, sur ce vieux banc aux pieds de fonte qui s’enfonçaient lourdement dans le sol comme dans les profondeurs de leur propre mémoire d’objets, il lui semblait qu’elle commençait à comprendre, à accepter l’idée qu’elle n’échapperait pas, quoiqu’elle pût faire ou décider, ni à la pesanteur du passé ni à ses lois tortueuses et incertaines, et que, paradoxalement, de cette masse compacte et froide qui surplombait sa vie comme une menace permanente, jaillirait un jour un rayon de lumière inconnue, un signe, un souffle, un éclair, qui feraient imploser le monstre volcanique qui vitrifiait chacun de ses instants, les empêchant d’éclore…

L’avenir improbable