naïf

Failles

    J’avais assisté à plusieurs de ces scènes récurrentes derrière la vitre opaque de la salle d’interrogatoire. Jean-François aimait consulter son entourage même s’il ne tenait pas compte de notre avis. Ce que j’en pensais? J’étais comme tout le monde en proie à la plus grande perplexité, mais je voyais en lui davantage qu’un être téléguidé de l’étranger pour nous apporter des réponses formatées, ou poussé par son psychisme malade à nous débiter des sornettes. Il me semblait que Martens, malgré tous ses possibles mensonges, était vrai. C’était ce fil, la conviction que se dégageait de lui une certaine authenticité, une authenticité certaine, que, selon moi, il fallait suivre, mais Jean-François, exacerbé, refusait de l’entendre. J’étais naïve ou folle, il ne comprenait pas que je puisse lui accorder le moindre crédit. Luc n’avait pas tort, je m’étais sentie attirée par Martens, mais pour des raisons qui lui échappaient complètement. Il n’était pas, ou pas seulement, l’espion mystérieux dont les aventures avaient fourni aux réseaux sociaux la matière d’un feuilleton rocambolesque qui tenait les foules en haleine, ni cette belle image de papier glacé qui circulait dans les quelques magazines qui existaient encore pour les nostalgiques de l’ère pré-numérique. Oui, je me laissais prendre au piège (?) de son regard perdu, de ses allusions sibyllines à une réalité mystérieuse, de cette manière si étrange dont il s’exprimait, de sa sensibilité à fleur de peau qu’il ne réussissait pas à dissimuler (il frémissait comme un animal en danger)!… A moi, il ne paraissait pas lisse mais parcouru de fissures, de micro-failles, ce bloc de marbre apparent était veiné, et son histoire était inscrite en chaque trace qu’il aurait fallu essayer de creuser comme un sillon… Pendant qu’il croupissait en prison, l’Histoire s’accélérait mais nous étions nous-mêmes atteints de schizophrénie, nous ne comprenions pas, nous ne comprenions rien, nous étions devenus aveugles et sourds, notre âme avait perdu la capacité de nous gouverner, d’une certaine façon, nous étions déjà morts… Triste Histoire que la nôtre.

Une monumentale somme d’erreurs

     J’écrivais dans un grand journal parisien. Comme tout rédacteur, je recherchais la clarté, que mes articles puissent être lus et compris par le plus grand nombre, mais il fallait aussi ne jamais oublier le second degré, utiliser et manier (manipuler?) les références, répondre aux exigences d’un lectorat cultivé appartenant aux catégories socio-professionnelles dites supérieures (sous quel angle?!)… Loin d’être naïf, mon style se conformait aux canons en vigueur, il en allait de la longévité de mon emploi, ma carrière était en jeu. Ecrire n’était pas innocent, ne l’a jamais été. A-t-on jamais dit clairement qu’écrire, penser, parler, sont des actes? De véritables actes au même titre que les actions concrètes, qui en entraînent d’autres dans une chaîne implacable de cause à effet? Un enchaînement d’incitations, de forces, de poussées dont la somme nous pousse inéluctablement vers tel ou tel résultat, telle ou telle situation. C’est mathématique, scientifique, ce sont les lois de la physique qui l’expliquent, et nos paroles, nos écrits, nos pensées, obéissent aussi aux lois de la physique, l’opposition entre la réflexion et l’action n’a pas de sens, l’absence de réflexion est un crime, le vide de la pensée est monstrueux. La mise en commun de nos intérêts et de nos égoïsmes personnels, une sorte d’équivalent de l’entité appelée par Adam Smith la main invisible du marché, aura donc eu pour conséquence cette somme monumentale d’erreurs qui nous ont conduits au suicide collectif! Avec leurs dizaines de millions de morts, les deux guerres mondiales du vingtième siècle n’avaient été que des répétitions générales avant la tragédie finale : « L’extinction de l’Humanité ». Triste histoire que la nôtre. Sa conclusion achève de montrer que l’émancipation de la condition animale ne nous avait pas principalement dotés d’intelligence, mais surtout de sottise et de haine…

Seuls et désemparés

    

(fiction en cours d’écriture)

      Seuls et désemparés, nous ne sommes pas neufs et naïfs comme les premiers humains au matin de la Création, nous qui sommes peut-être, vraisemblablement, les derniers. Nous ne venons pas de nulle part, nous n’avons pas fait table rase de nos connaissances antérieures et de nos souvenirs! Nous venons d’un passé proche où chacun de nous, pour comprendre le réel, avait élaboré sa propre grille de lecture à l’intérieur du système de référence plus vaste de la société dans laquelle nous vivions, imprégnée, pour le meilleur comme pour le pire, par le libéralisme économique et politique…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Naïve ou folle ?

     J’avais assisté à plusieurs de ces scènes récurrentes derrière la vitre opaque de la salle d’interrogatoire. Jean-François aimait consulter son entourage même s’il ne tenait pas compte de notre avis. Ce que j’en pensais? J’étais comme tout le monde en proie à la plus grande perplexité, mais je voyais en lui davantage qu’un être téléguidé de l’étranger pour nous apporter des réponses formatées, ou poussé par son psychisme malade à nous débiter des sornettes. Il me semblait que Martin, malgré tous ses possibles mensonges, était vrai. C’était ce fil, la conviction que se dégageait de lui une certaine authenticité, une authenticité certaine, que, selon moi, il fallait suivre, mais Jean-François, exacerbé, refusait de l’entendre. J’étais naïve ou folle, il ne comprenait pas que je puisse lui accorder le moindre crédit.

     2065

     Ecrit depuis l’avenir