Galets de mots sur la page
le vent souffle sur le sable
érosion des sens
vent
Utopique
Le chant d’un oiseau, au loin
Vent léger, douceur de l’air
Le monde entre parenthèses
Au nom de l’économie à flux tendu
Nous étions si fragiles…
La panique désorganisait toute la vie économique du pays. Les magasins étaient vidés de leurs stocks et n’arrivaient plus à se réapprovisionner. La pénurie était plus grave à Paris qu’ailleurs sous les effets conjugués de la concentration de la population et des embouteillages gigantesques qui bloquaient les voies de communication et barraient la route aux camions de livraison. Les villes du Sud, plus éloignées du foyer radioactif que celles du Nord, n’échappaient pas à l’angoisse généralisée et aux réflexes d’accumulation de denrées propres aux populations qui se sentent en danger et accélèrent ainsi l’épuisement des stocks. Les campagnes ne craignaient pas moins que les villes la contamination radioactive amenée par le vent ou la pluie, au moins bénéficiaient-elles sur place des produits alimentaires de base, on y cultivait encore son jardin. On pouvait envisager d’y vivre dans une certaine autarcie sans attendre d’être ravitaillé par la route ou, peu vraisemblablement, par le train. Il y avait longtemps, en effet, que les lignes ferroviaires n’irriguaient plus le pays, que le moindre recoin et le plus petit village de France n’étaient plus desservis par une gare encore en fonctionnement à une distance raisonnable des territoires éloignés! Depuis que la vieille SNCF avait décidé, vers la fin du vingtième siècle, de tout miser sur les trains à grande vitesse et d’abandonner les lignes qu’elle ne jugeait pas rentables, en cessant d’entretenir, malheureusement, le réseau exceptionnel dont elle disposait jusqu’alors, et qui recouvrait autrefois le pays comme une toile d’araignée aux fils denses et resserrés, avec des ouvrages d’art incroyables qui franchissaient les obstacles des montagnes au mépris des lois de la pesanteur ou de la géographie grâce aux exploits techniques et humains des ingénieurs et des ouvriers qui les avaient édifiés! L’essentiel du transport de marchandises ne transitait donc pas par les chemins de fer, et, depuis des décennies, des files ininterrompues de camions circulaient jour et nuit sur les routes et les autoroutes en aggravant la pollution de l’air respiré par les riverains et en rejetant toujours plus de gaz à effet de serre. Cette fuite en avant engendrée par des politiques inadaptées menées de très longue date sans jamais de remise en cause sérieuse, au nom de l’économie à flux tendu, aboutissait en ce moment de crise aiguë à une situation surréaliste. Les camions d’approvisionnement alimentaire se retrouvaient immobilisés dans les engorgements qu’ils contribuaient eux-mêmes à provoquer, et non seulement les marchandises n’arrivaient plus à bon port dans les délais impartis, mais quand elles étaient enfin livrées, les denrées périssables étaient périmées!…
Comme en temps de guerre
Nous étions si fragiles…
Respirer, boire et manger n’allaient plus de soi! La population voulait des garanties sur la provenance des aliments, exigeait des contrôles draconiens sur la qualité de l’eau et de l’air, sur la composition des sols… Le lait et le fromage des bocages normands, les produits de l’agriculture biologique du Cotentin, qui s’était développée, paradoxalement, à côté de l’industrie nucléaire de La Hague, tout ce qui provenait du grand Ouest de la France restait tristement invendu sur les étals des Halles… Mais la méfiance et le soupçon ne s’arrêtaient pas aux limites de la Normandie! La Bretagne voisine était concernée, et, au-delà, le territoire français dans son ensemble puisque le vent qui poussait les nuages faisait circuler l’air radioactif dans toutes les directions et que la pluie déposait les particules sur n’importe quel sol! Les bulletins météo étaient attendus avec anxiété comme des communiqués d’état-major en temps de guerre… Le vent avait d’abord soufflé vers le sud de l’Angleterre et de l’Irlande, leurs populations avaient été priées de rester calfeutrées en attendant le changement d’orientation des masses d’air… De la Belgique à l’Espagne, tous les pays voisins craignaient la contamination du poison venu de France et contenaient mal la colère qui les animait… Une crise diplomatique inédite se développa contre l’Etat français, devenu en quelques jours une forteresse assiégée…
Une vie
C’est un pôle, un aimant, une orientation, un Occident, un couchant, un penchant, une pente, une glissade, une reculade, un au revoir, un souvenir, une tristesse, un regret, un à venir, une promesse, un horizon, un Orient, un soleil, un océan, un continent, une île, une colline, un nuage, un mirage, un mirador, un mur infranchissable, une citadelle, une cité interdite, un paysage de brume, une traversée fantasmagorique, une hallucination, un voyage initiatique, un voyage inutile, sans but, sans téléobjectif, sans visée panoramique, une image floue, le désir fou d’un livre non écrit, quelques mots sur une page blanche ou quelques pas dans la neige, le tapotement de la pluie contre une vitre, l’abri que personne ne peut trouver, un refuge contre vents et marées, une solitude peuplée, un subterfuge, la rêverie d’un promeneur solitaire, le monde de l’imaginaire, les grains de sable qui coulent entre les doigts, le brin d’herbe contre les lèvres pour siffler, le roseau de la première flûte, l’aube du monde, l’émerveillement de la première fois, le sentiment de posséder l’Univers entre les doigts refermés sur un galet dans le creux de la main, l’ombre d’un arbre, le parfum d’une fleur, la caresse du soleil, le chant d’un oiseau, le murmure de l’eau, le souffle d’un vent léger, la rosée du matin, le ciel au-dessus des toits, la mer au-delà des dunes, l’oasis après le désert, la joie après la peine, l’aboutissement d’une quête, un retour à l’enfance, un dessin sur une page, une île au trésor, une cabane en planches, trois cailloux ramassés sur un chemin, un coquillage, l’appel de la mer, le chant d’un départ, l’ailleurs et le nulle part, la coïncidence de l’instant, l’ici et le maintenant, le réel déréalisé, la réalité transfigurée, l’au-delà du monde, le saut dans l’impossible, la mise en jeu de tous les motifs qui mettent en mouvement le désir, l’invention des mots manquants, le carnet de voyage, les notes semées sur la page comme les cailloux du Petit Poucet, le trois fois rien plus important que la description géographique, le point de départ, le point d’arrivée, le canevas des va-et-vient, le réseau des interactions, le dédale de tous les chemins qui s’ouvrent, le doute, l’hésitation, la peur de se perdre, le froid, la faim, les cauchemars de la nuit, l’extrême solitude, le face à face avec soi-même, la déception, la désillusion, la traversée d’un désert, la fuite en avant, le point de non retour, le Graal ou la malédiction, la vie ou la mort, le cœur oppressé, les pensées délirantes, le but ultime qui se dérobe, le désespoir, les hordes de fantômes et les maisons hantées, la nostalgie, le retour impossible, les mots blancs d’un livre qui ne s’écrit pas, le viatique des pages vides serrées contre la poitrine, le chagrin de se retrouver sans forces, le corps échoué sur un banc de sable ou la pente d’un talus, aussi ballotté qu’une algue par les vagues ou un brin d’herbe par le vent… le renoncement, l’acceptation, l’inscription du voyage sur les rides du visage, l’image qui surnage à la surface de la mémoire, un ponton flottant, une barque rouillée, la corde qui la retient, l’absence de rames, les chiens qui aboient au loin, les roseaux entre lesquels le regard scrute la rive, le clapotis, l’attente, les ronds qui se forment à la surface de l’eau…
(Texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture de François Bon. Merci à lui!)
Sédition
Mon corps
en guerre
livre bataille
sans mon accord
mon cœur le déserte
je l’entends battre comme un tambour
mêlé au souffle du vent
au fond d’un bois
le ciel entre les branches
accueille mes pensées
papillons de nuit
elles s’envolent vers les étoiles
No future
Mais dans le monde récemment globalisé, les informations circulaient à toute vitesse. Un vent d’indignation commença à se lever et à se propager de pays en pays, suscitant le Printemps arabe en 2010, suivi par le mouvement espagnol des Indignés et le mouvement international Occupy en 2011. Outre le départ des dictateurs et l’instauration d’une démocratie, les manifestants arabes exigeaient un partage des richesses qui leur assure de meilleures conditions de vie, des emplois, et la dignité («karama» en arabe). Ils voulaient reprendre la main, le la était donné par leur slogan « Dégage! », « Erhal! ». En Tunisie, point de départ des contestations populaires, la révolte aboutit à la chute du dictateur Ben Ali puis, en Egypte, à celle d’Hosni Moubarak. La détermination non violente de la jeunesse arabe inspira la jeunesse occidentale qui se rassembla elle aussi dans d’impressionnantes manifestations festives sur les places des grandes villes. Les jeunes du monde entier criaient haut et fort leur désir de paix, de liberté et de solidarité en manifestant leur désaveu de la classe politique responsable à des degrés divers du chômage qui barrait leur horizon (no future) 
et de la misère dans laquelle ils se débattaient. L’avenir aurait pu être radieux si les forces négatives qui travaillaient le monde n’avaient pas étouffé peu à peu l’immense espoir suscité par les mouvements révolutionnaires non violents de cette époque.

Joie
Nous étions si fragiles…
Hier soir, le coucher de soleil que nous avons eu la chance de pouvoir contempler était d’une beauté à couper le souffle. Louis s’est arrêté de jouer. Les autres nous ont rejoints un à un, lentement. Julie et Jordan se serraient l’un contre l’autre. Le vent avait soufflé violemment pendant plusieurs jours, et une partie des nuées s’était dissoute, à l’ouest. Pour la première fois depuis que nous avions trouvé refuge dans cet endroit, nous pouvions porter le regard au-delà des quelques arpents de terre qui constituaient désormais notre horizon quotidien. L’air autour de nous était devenu plus léger, des écharpes de vapeur blanche montaient de la terre, dans le ciel débutait un spectacle que nous n’espérions plus pouvoir admirer un jour. Le temps paraissait suspendu. Etions-nous les derniers hommes ? J’ai vu Louis se prendre la tête entre les mains, pleurer. L’émotion m’étreignait la gorge. Qui d’autre que nous contemplait le ciel à cet instant ? Pourquoi penser aux autres ? Pourquoi penser ? Je désirais seulement ressentir. Limiter ma conscience à la joie qui montait en moi à la rencontre de la lumière. Nous sommes restés silencieux, abandonnés à la dérive de nos sentiments, jusqu’à ce que la nuit nous fasse frissonner.
Voyages
Atelier d’été Tiers Livre 2019
Trains en gare files de wagons rangées de fenêtres où se penchent les voyageurs suites d’images brouillées par la vitesse la vie défile les jours se traversent comme le paysage et la nuit veilleur où en est la nuit la nuit dense la nuit profonde quand le voyage doit durer jusqu’au bout de la nuit et que de faibles lueurs renseignent le guetteur sur l’arrivée du jour fermer les yeux voir en soi des soleils se laisser emporter par le souffle de la locomotive toute puissante sursauter à chaque coup de sifflet déchirant au moment d’une arrivée en gare où en est le voyage est-ce ici qu’il faut descendre le paysage défile mais le voyageur ignore où il se trouve peut-être ici mais peut-être là comment savoir à qui demander à quel contrôleur à quel cinéaste qui est l’auteur du scénario les fenêtres du wagon se suivent comme sur la pellicule d’un film le voyageur se voit en négatif sans doute au terminus dans une grande salle de projection sans doute a-t-on le droit de visionner la totalité du film en technicolor et en trois dimensions et des scènes de vie éparses sans lien entre elles sont alors restituées peut-être même restaurées comme on le dit d’une pellicule abîmée des scènes ratées du passé se trouveraient ainsi remplacées par des scènes réussies le voyageur rêve le voyageur revoit les moments de sa vie mis en scène comme dans un film il se voit acteur sur un grand écran blanc qui se barbouille de lumière derrière les projecteurs derrière une fenêtre derrière les rideaux d’une fenêtre il regarde tomber la pluie ou la neige il est dans une chambre ou dans un grenier il ne fait que regarder lui l’acteur du film il regarde comme un simple spectateur sans doute est-ce la raison d’être de sa vie regarder contempler consigner à défaut de co-signer le scénario n’est pas de lui tout au plus essaie-t-il de changer une virgule une image un son le regard qui le relie aux gens aux choses est sans doute le fil directeur de sa vie aussi loin qu’il se souvienne les souvenirs apparaissent toujours à travers une vitre son regard traverse les vitres comme pour atteindre un point obscur à travers déjà les vitres de l’étroite fenêtre de la petite maison de briques qui abritait son enfance à travers aussi les lucarnes des chambres meublées de sa première vie d’adulte il n’a pas cessé de contempler la nuit le front collé aux carreaux de suivre des yeux la cavalcade des nuages éclairés par la lune se demandant alors qu’il n’en était qu’à l’aube de sa vie si la fin de la nuit si la fin du voyage était pour bientôt il se souvient qu’il rêvait de trains en gare ou de voyages en train il s’agissait peut-être de cauchemars de l’autre côté de la vitre ou de la vie une silhouette qu’il reconnaissait être la sienne était condamnée à une immobilité perpétuelle de voyageur éternel debout dans le couloir d’un wagon ou assis sur une banquette séparé de la nuit par l’écran d’une vitre qui projetait le reflet de son visage dans la nuit la nuit la nuit la nuit
Abandon du corps couché sur le côté droit le regard ne recherche et ne fuit rien le regard regarde il suit des lignes des formes et des couleurs l’espace est immense dans les limites du cadre étroit que la posture du corps impose au regard ici c’est le rêve. au sommet d’une maison le corps est couché dans un grenier minuscule sous l’arête du toit le regard va et vient le long d’une partie de la poutre brune qui soutient le toit elle est veinée craquelée solide le corps immobile prend sa solidité désire lui ressembler les pentes du toit ont des allures de tente une chute de neige a forcé de bivouaquer le sommet du K2 n’est pas loin le corps s’y propulsera ou plongera dans le vide tout à l’heure maintenant sous le toit du monde il suffit de le penser en laissant le regard errer à travers l’immensité contenue dans le cadre étroit de la lucarne la poutre brune a pris l’importance d’une clé de voûte par la lucarne le regard aperçoit la nuit sous la voûte du ciel l’une des deux parties vitrées de la lucarne a glissé dans l’encadrement de zinc le corps désire conserver son immobilité de plomb il frissonne comme l’eau ridée d’un lac à cause du filet d’air frais qui s’infiltre par la faille de la lucarne des alvéoles claires tachent le plancher sombre du grenier à la base du morceau de vitre qui s’est déplacé une érosion a commencé…
Je ne suis pas dans le présent, je n’ai jamais eu de présence, je suis un personnage de rêve, je mène une vie de rêve, je rêve ma vie et je vis mes rêves, je confonds le jour et la nuit, je ne sais pas si je dors, parfois je sors, je sors d’une rêverie pour entrer dans un rêve, je suis souvent dans la lune, j’aime m’évader, le rêve est une fenêtre, on ne peut pas interdire le rêve, je rêve comme je respire, on ne peut pas m’interdire de respirer, il faudrait que j’expire, si je ne rêvais plus je serais morte, je ne suis pas présente au présent mais je ne suis pas morte, je rêve parce que je vis, mes rêves sont vivants, le réel est souvent décevant, mes rêves sont plus réels que le réel, je suis moi-même irréelle, je ne vis pas au réel présent mais au présent absent, je me dissous dans le temps, ma vie est dissolue, je voudrais bien l’absolution, la recomposition, la fabrication d’un livre qui relierait les fragments, je voudrais savoir lire, avoir un sixième sens, passer de l’autre côté du miroir, imaginer des merveilles, les écrire, les dessiner, m’amuser, oublier le monde tel qu’il ne me va pas, recréer l’Univers comme il me plairait, je sais que je suis née puisque j’existe mais la naissance est un grand moment d’absence, la mort non plus on ne s’en souvient pas, entre les deux la vie passe comme dans un rêve, je suis présente à la vie de mes rêves, je vis au présent dans mon rêve, je suis active et je fais tout ce que je veux dans mon rêve, le rêve est une occupation sans limite, le rêve est un élan qui s’étend à l’infini comme le ciel ou la mer, je me laisse absorber indéfiniment par la contemplation des nuages ou des vagues, mes yeux sont rivés sur l’horizon de mes rêves, le temps de mes rêves ne se conjugue ni au présent, ni au passé, ni au futur, je rêve dans une sorte de présent perpétuel, ce n’est pas une punition mais un état très agréable, le réel est punitif, les activités obligées de la vie quotidienne je les accomplis en rêvant, je m’abstrais du réel autant que je le peux, la vraie vie est ailleurs, ma vie, ma vie n’est pas à l’endroit où l’on me voit, les gens ignorent tout de moi, ils croient parfois me tenir entre leurs mains mais ils n’ont que du sable entre les doigts, je fuis le réel, je m’échappe, je m’évade, je ne supporte pas la prison du réel, je suis une rebelle perpétuelle, je lutte aussi contre moi-même, je voudrais me fondre dans le paysage mais ses angles sont coupants, je voudrais m’en tenir à mes rêves mais les cauchemars me rattrapent, je voudrais avoir la paix mais on me déclare la guerre, je ne sais pas me défendre mais on me tient en joue, je fais un pas de côté mais je me tords le pied, je suis née mais je vais mourir, je n’aime pas la solitude mais je suis seule, je n’aime pas me battre mais je milite, je voudrais dormir mais je suis toujours en éveil, je voudrais…
Mes pas résonnent sur les pavés luisants de pluie, reflets des réverbères, lueurs étranges, feux follets allumés dans la chambre noire de la mémoire, bribes de souvenirs, la vie s’apprend dans les rues de la ville, le nez en l’air mais l’horizon n’est pas vaste, le regard est sans cesse ramené au ras du sol, des mondes se côtoient, silhouettes qui se frôlent sur les trottoirs, glissement des voitures, chuintement des roues de bicyclettes, éclaboussures, l’eau des caniveaux glougloute le long de la bordure qui sépare le trottoir de la chaussée, noirceur de l’asphalte, surface argentée d’une flaque étalée comme un lac, profondeur vertigineuse des soubassements de la ville, facéties lumineuses des enseignes commerciales, on dirait qu’elles lancent des clins d’œil, les gouttes de pluie s’élargissent en tombant sur le sol, le pied dérape sur une pierre bleue, carrée, ou sur une plaque d’égout toute ronde, les initiales – GDF (Gaz de France) – ou les motifs géométriques gravés à la surface en font des énigmes à déchiffrer, le monde est à découvrir, des flots de sensations submergent la conscience…
J’ai six ans. Je ne connais pas bien ma grand-mère, je ne l’ai pas vue souvent. Elle nous a invités dans la maison de sa sœur aînée où elle habite depuis la mort de mon grand-père. Par la fenêtre ouverte, pendant le repas, j’écoute le doux frémissement des frondaisons, les feuillages agités par la brise murmurent les secrets de l’Univers… L’après-midi, les enfants filent dehors. Ivresse de se déployer dans les bois et dans les champs qui s’étendent à perte de vue! Ma grand-mère est heureuse d’être revenue vivre dans son village natal, qu’elle avait fui pendant la première guerre mondiale, mais sa sœur meurt quelques mois plus tard, et de nouveau sans domicile, elle se résoud à déménager chez nous, dans notre toute petite maison. Quand je vais la voir après l’école, je lis dans ses yeux la tristesse de ce nouvel exil. J’ai moi aussi la nostalgie des vastes étendues de son enfance, auxquelles le vent d’été avait donné son tempo léger. Sur un meuble de sa chambre trône le gros cylindre de cuivre que j’avais vu couvert d’une canopée de fleurs des champs dans la maison de la défunte, c’est une douille d’obus sur laquelle mon grand-père avait sculpté des ornements décoratifs… La terre molle sur les chemins de traverse, l’herbe fraîche sur la pente d’un talus, la gaieté colorée des petites fleurs sauvages éparpillées dans les champs, la légèreté de l’air en accord avec le coeur innocent, la rêverie d’un enfant, et puis des pas gluants dans la boue, un sol gorgé de larmes alimentées par un chagrin, une douleur infinie… J’aimais les récits de ma grand-mère quand elle évoquait le temps heureux de sa jeunesse; je connaissais la suite de sa vie par ma mère; elle se souvenait des pleurs de mon grand-père quand l’armée allemande était entrée à Lille en 1940… Ce bruit au loin, comme un roulement de tambour ou le grondement d’un orage, il l’a identifié et se sent envahi par un immense désespoir… tout ça pour ça, toutes ces souffrances endurées pour que plus jamais ça, et cela qui recommençait! le bruit sourd et régulier s’amplifiait, montait de la chaussée, lancinant et puissant, le bruit de mille pas qui martelaient le sol comme la foule des carnavals de son enfance, rassemblée en rangs serrés et virevoltant avec des mouvements de vagues!… il entendait enfler le mugissement de la houle et retenait son souffle, commençait à distinguer le moutonnement des colonnes de soldats qui battaient le pavé en entrant dans la ville, aurait voulu disparaître sous terre auprès de ses camarades de combat ensevelis dans les tranchées, mais le bruit des bottes se rapprochait, le sol vibrait au rythme du pas de l’oie… Nul besoin de paroles, le corps vieilli de ma grand-mère, ses cheveux blancs, ses rides, ses mains noueuses, m’enseignaient le temps qui passe, et son air triste la gravité de l’existence… Quand j’entrais chez elle (la chambre où mes parents l’avaient installée accueillait en plus de son lit une cuisinière à charbon, une table, quelques chaises et un buffet de salle à manger auxquels elle tenait plus que tout), je la trouvais toujours assise près de la fenêtre, et je surprenais sur son visage, avant qu’elle ne se recompose une physionomie normale, une sorte de masque derrière lequel elle donnait l’impression d’avoir disparu… Elle regardait par la fenêtre comme on regarde défiler le paysage dans un autobus ou dans un train, les yeux dans le vague, perdus dans son paysage mental, et restait ainsi sans bouger pendant des heures… Il m’arrivait aussi de regarder le film de ma vie sur un écran de cinéma intérieur, mais il ne durait jamais aussi longtemps… Un jour, peut-être, quand je serais aussi vieille qu’elle, une autre petite fille m’observerait ainsi, en essayant de déchiffrer l’énigme de la vie…
Fragilité du bâtonnet friable, cassable, tenu entre le pouce et l’index en prolongement des doigts, comme un crayon, un stylo ou un pinceau, pour extérioriser la pensée et le désir d’exprimer le monde, les couleurs du monde, l’éclat du monde, la beauté du monde, le premier matin du monde, les fragilités du monde, les petites constructions humaines blotties dans les interstices du monde, l’immense du monde et son mystère insondable, ses sources de lumière et ses zones obscures, la neige éternelle au sommet des montagnes, le surgissement infini des vagues de l’océan, les vastes prairies, les nuages dans le ciel, les moindres variations de la lumière reproduites par la fine poussière crayeuse des bâtonnets de pastel… A la source de l’enfance, les premières craies du tableau noir, blanches ou de couleur, les doigts qui dessinent des formes ou tracent des lignes d’écriture en tapotant le support rigide, l’éponge qui efface, les frises de lettres tracées au crayon de bois sur les pages du premier cahier, mots initiaux, premiers pas de l’écriture, le moi se découvre agissant sur le monde en écrivant-dessinant, couple indissociable de l’écriture-dessin, magie de la phrase ou de l’image se faisant-défaisant, puissance des mots et des couleurs qui re-créent le monde, émotion première de l’enfant émerveillé qui ressaisit l’adulte… Le dessin ou le texte en devenir suspendu dans le vide d’une page blanche ou d’un support monochrome se couvre peu à peu d’assemblages de lettres ou de poussière colorée, un nouveau monde est en gestation, des étoiles, des planètes et des soleils prennent forme, un vent intersidéral fait valser la poussière, du chaos émerge des alliances inattendues dévoilées par la danse d’un simple bâtonnet tenu au bout des doigts…
Le camion de déménagement est arrivé chez nous la veille du référendum sur la Constitution de la cinquième République. L’école ne reprenait que le premier octobre. Pendant les vacances, j’avais aidé mon père à transformer le grenier en chambre pour que mes parents puissent dormir dans celle que j’occupais avec mon frère et laisser la leur, plus grande, à ma grand-mère. J’étais impatiente de l’accueillir mais elle n’était pas dans le camion, elle avait pris l’autobus. Dès que je l’ai vue arriver à pied au bout de la rue, je suis allée à sa rencontre. Elle avait les yeux rouges et se demandait si ses meubles étaient arrivés en bon état. Le lendemain, elle a préféré ne pas nous accompagner au bureau de vote puisqu’elle n’était pas encore inscrite dans les registres. Elle a poursuivi son installation. Elle poussait souvent des soupirs et prononçait parfois des mots flamands que je ne comprenais pas. Elle a continué de vieillir et moi de grandir… Dix ans plus tard, le 27 septembre 1968, je suis allée voir 2001, l’Odyssée de l’espace. Je n’étais pas loin de me considérer moi-même comme une extra-terrestre, décalée en tout… Mais j’avais dix-sept ans, je n’avais pas l’âge des Grands Anciens, et j’espérais que d’ici 2001, je serais satisfaite de ma vie, ce qui avait été le cas le 27 septembre 1977 au moment de la naissance de mon premier enfant, j’étais optimiste et pleine d’enthousiasme!… Je ne sais plus ce que je faisais le 27 septembre 1983, mais ce jour-là, Richard Stallman lance le projet GNU – GNU’s Not UNIX – auprès de la communauté hacker pour développer un système d’exploitation et des logiciels libres, et je me souviens que cette année-là, j’ai commencé à balbutier mes premiers textes sur un clavier d’ordinateur. Le 27 septembre 1998, date de naissance choisie par Google pour fêter l’anniversaire de sa création, j’écris les premiers mots d’un texte qui sera publié en février 2001, et le web m’aidera à connaître d’autres auteur-es/lecteurs, lectrices. Beaucoup plus tard, au cours d’une promenade sur une plage du littoral de la Manche, j’éprouve le besoin de dessiner la mer, et le 27 septembre 2013, j’achète des bâtonnets de pastel. Le même jour, je retrouve dans un tiroir quelques très vieux dessins que j’avais faits dans les années soixante… En septembre 1964, peut-être bien le 27 car c’était peu de temps après la rentrée des classes qui avait eu lieu le 16, je me souviens de ma perplexité devant le sujet de rédaction : « Comment imaginez-vous l’an 2000? »… Une sorte d’effroi devant le cours du temps qui se dévide me saisit aujourd’hui, 27 septembre 2019, à la pensée que le 27 septembre 2000, huit mois pourtant avant la date fatidique de mon anniversaire, je me suis trouvée plongée dans une perplexité presque identique à celle que j’avais éprouvée autrefois devant la page blanche, en m’étonnant d’avoir bientôt cinquante ans… Je n’avais rien maîtrisé, sauf la naissance de mes enfants, mais j’observais quelques constantes au cours de ces cinq décennies de ma vie, dont une sensibilité très forte aux questions sociales et environnementales. Enfant, quand j’accompagnais mon frère pour l’aider à ramasser des douilles qu’il échangeait avec d’autres bouts de ferraille contre de la menue monnaie pour acheter des bonbons, le sol grouillait de vers de terre… leur disparition, selon Hubert Reeves, est un phénomène aussi inquiétant que la fonte des glaces! En écrivant ces lignes, je participe de loin, grâce aux réseaux sociaux, à l’énorme manifestation qui se déroule à Montréal pour clore la semaine de grève générale et mondiale qui a été organisée, du 20 au 27 septembre, dans le sillage de Greta Thunberg, pour que cesse l’inaction des responsables politiques contre le dérèglement climatique…
Terre sèche, terre aride, terre brûlée, terre épuisée, terre hostile, terre hors sol, terre abattue, terre hébétée, terre sans nom, terre sans ressources, terre sans vivants, terre sans oiseaux, sans poissons, sans animaux, sans pinsons, sans oisillons, sans écureuils, sans chevreuils, sans toi, sans moi, sans nous, sans nos semblables, sans rêves, sans poèmes, sans amour, sans tendresse!… Terre, vue de la lune, entourée de sombres poussières, le ciel endeuillé la pleure, les étoiles sanglotent… Comment le dire? STOP! La Terre ne tourne plus rond, les glaciers fondent, la mer déborde, il fait trop chaud, je perds mon sang-froid STOP! Alerte rouge, ce n’est pas la guerre froide, c’est la guerre chaude STOP! une guerre comme toutes les guerres sur le sol de la Terre, mais elle se livre contre la Terre elle-même STOP! STOP! c’est une histoire de fous, à qui sera le plus fou, le plus irresponsable, le plus coupable, le plus cynique, le plus cupide, le plus égoïste, le plus inhumain, le plus froid, le plus glacial, le plus dur, le plus sourd, le plus aveugle, le plus emmuré, le plus demeuré, le plus délirant, le plus aliéné, le plus déresponsabilisé, le plus… STOP! les vigies s’époumonent, comment vous le dire?… STOP! la Terre est en train de mourir… écoutez le tocsin, la Terre est en feu!… STOP! STOP! STOP!… pause obligée, posture imposée, minute de silence, une pensée – montre en main – pour les naufragés… STOP! pas une seconde de plus! repartez au boulot, à vos occupations, à vos vacances, à vos loisirs, à vos soucis, à vos fins de mois, à votre quotidien difficile, à votre esprit chagrin, à vos séries télévisées, à vos jeux vidéo, à vos malheurs personnels, chacun pour soi STOP! STOP! ne pensez pas, ne pensez plus STOP! STOP! on pense pour vous, on régente votre vie STOP! STOP! on est l’oligarchie des puissants STOP! STOP! la ploutocratie à l’œuvre dans le monde STOP! STOP! le un pour cent (1%) tout puissant STOP! STOP! qui dirige la piétaille des 99% STOP! STOP! de la population mondiale STOP! STOP! la tâche est immense STOP! STOP! il y a tant de vies à briser/protéger STOP! STOP! STOP! STOP! La guerre n’est pas la paix! STOP à la Novlangue, il faut la débrancher! STOP! STOP! STOP! STOP! Extinction – Rébellion! Heureux les marins qui, autrefois, entendaient la vigie crier Terre en vue! et voyaient se dessiner au loin la ligne d’un rivage qui les ramenait à la vie… Heureux les anciens habitants de la planète bleue, devenue si hostile aux vivants!… Heureux les touristes fortunés de l’espace, ils la voient se recouvrir de cendres…
Masses des tours verticales dressées comme de gigantesques stylos dessinant à la surface de la Terre leurs silhouettes de gratte-ciel pointus comme les pics d’une chaîne de montagnes, vision d’aigle, vue panoramique à couper le souffle, la ville ancienne, à la base du quartier d’affaires, est à peine visible sous forme de minuscules parcelles pas plus grosses qu’un pixel. Sous terre, la ville renversée, parkings, métro, tunnels routiers, câbles, tuyaux, salles des machines, béton, turbines de ventilation, sorties de secours, éclairage fantomatique, signaux, flèches, panneaux, feu rouge, feu vert, monde binaire, monde à l’envers, sans air, plat, bas, étriqué, rétréci, sombre, triste, pénitentiaire. Quelque part dans un vieil immeuble de la ville ancienne, elle parle dans un micro en se regardant sur un écran – dehors dedans – corrige la mise en scène de l’image et du son – trop ceci pas assez cela – ajoute des faisceaux de lumière, une ambiance, du rythme, des percussions – moins fort trop en retrait – déclenche l’enregistrement de la vidéo, la balance sur les réseaux sociaux – qui suis-je où vais-je – la regarde flotter sur les vagues du Web, pour qui de qui vers qui, pourquoi la représentation virtuelle, quelle réalité… Trajet matinal, réitération, automatismes, les pensées flottent, force de l’habitude, les pieds avancent, bientôt le carrefour et les feux tricolores, le passage piétons, la banque juste en face, petit salut à Rémi, prendre le temps, même si… pressentiment, regard jeté au loin, l’œil décèle un je ne sais quoi, un manque, un vide, une modification imperceptible, un changement non identifié, le malaise fait place à de l’inquiétude, le vide est une absence, Rémi n’est pas visible, Rémi n’est pas là, comme d’habitude, comme tous les matins, au coin de la rue, devant la banque, avec son grand sac et son chien… le regard insiste, aperçoit de drôles de piquets, ne peut les relier à aucune fonction attribuée par l’usage à un piquet, ils sont beaux, brillants, chromés, cylindriques, se tiennent en rangs serrés devant la porte de la banque et le long de sa vitrine, les clients se faufilent en slalomant, Rémi a disparu… Il venait parfois reprendre des forces à la Péniche, répondait vaguement aux questions sans jamais se livrer, donnait des conseils aux autres, leur parlait comme un grand frère, écoutait les récits de Sabrina qui allait de ville en ville à la recherche de son ami, il n’avait plus de famille, il était peut-être en prison… versait des larmes avec Youssef qui venait de loin et avait déjà connu la guerre, entourait de ses bras les épaules de Moussa qui ne parlait plus, ses dessins étaient à feu et à sang, il avait perdu son père, sa mère, ses frères et ses sœurs, tout ce qui faisait battre son cœur, il n’avait pas dix-sept ans… Quelque part dans un vieil immeuble de la ville ancienne, pas très loin de la Péniche, pas très loin de l’endroit où Rémi a disparu, elle parle dans un micro pour essayer de raconter leurs vies. Elle se regarde sur un écran mais ce n’est pas elle qu’elle aperçoit, des silhouettes vont et viennent, se croisent, ils, elles, hantent sa mémoire, empruntent sa voix, tentent de dire leur vérité avec les mots qui sortent de sa bouche, la prennent à témoin pour qu’elle témoigne de leur DISPARITION, lancent un appel en utilisant sa voix : VIES EN DANGER! VIES DISPARUES!… Son corps, mis en scène dans le cadre de la vidéo qu’elle enregistre, obéit aux injonctions d’autres corps invisibles, montre leur absence, l’absence de tous les corps DISPARUS, leurs voix se bousculent et la submergent, une sorte de halo sonore enveloppe sa conscience, le réel qui l’entoure se délite, comment raison garder, comment ne pas pleurer au récit de tant de vies brisées, comment jouer le jeu quand il devient si triste, comment ne pas vouloir disparaître soi-même, quel sens trouver au monde quand il s’écroule, quelle esthétique possible pour le récit d’une tragédie, comment dire le vide, comment dire l’impossible? Je ne sais pas, se répond-elle à elle-même, je ne sais RIEN…
Cartographie :
La gare de Lille. Une petite maison de briques. Un trottoir à Houplines. Le mont Cassel. Rue ouvrière dans la ville d’Armentières. Les meubles de la grand-mère, son poêle à charbon. Un cinéma. L’affiche du film « 2001, l’Odyssée de l’espace ». Quelques photos, de vieux cahiers, le premier ordinateur, la couverture d’un livre « L’eau et les rêves »… Des bâtonnets de pastel… L’écran allumé d’une tablette tactile, on voit des images de la manifestation climat du 27 Septembre 2019… Un centre d’accueil flottant sur la Deûle. Un studio d’enregistrement dans une cité HLM…
Vent d’été
Atelier d’été Tiers Livre 2019
J’ai six ans. Je ne connais pas bien ma grand-mère, je ne l’ai pas vue souvent. Elle nous a invités dans la maison de sa sœur aînée où elle habite depuis la mort de mon grand-père. Par la fenêtre ouverte, pendant le repas, j’écoute le doux frémissement des frondaisons associé pour toujours aux sensations inoubliables de ce jour-là. L’après-midi, les enfants filent dehors. Ivresse de se déployer dans les bois et dans les champs qui s’étendent au loin à perte de vue! Je découvre la vraie vie, à rebours des espaces étriqués et compartimentés de ma vie habituelle. La brise légère qui agite les feuillages joue une musique qui ne peut être que le murmure de l’Univers… La maison est située à l’écart du village, en haut d’une pente douce qui descend vers la plaine, sa position dominante fait de nous les rois du monde! Elle est plutôt basse et allongée mais de proportion équilibrée, sans doute avait-elle été le corps de logis d’une ancienne ferme. Ma grand-mère est visiblement heureuse d’être revenue vivre dans son village natal, qu’elle avait été obligée de fuir pendant la première guerre mondiale. Mais sa sœur, une très vieille dame impotente qui me fait un peu peur, meurt quelques mois plus tard. A nouveau sans domicile, ma grand-mère se résoud à venir habiter chez nous, dans notre toute petite maison. Je lis dans ses yeux la tristesse de ce nouvel exil et je ressens comme elle la nostalgie des vastes étendues de son enfance, auxquelles le vent d’été avait donné son tempo léger. Sur le bahut de la chambre où je vais la voir après l’école, trône un gros cylindre de cuivre que j’avais vu dans la maison de sa sœur. C’est une douille d’obus qui a été décorée par mon grand-père. Elle sert de vase.