pollution

Un monde meilleur

     Isabelle Vrignod se posait des questions. Elle avait fixé les grandes lignes de son projet d’écriture, mais elle hésitait sur le format. Long ou court ?… Roman ?… Nouvelle ?… Elle aimait la concision et s’était lancée dans une entrée en matière assez percutante sans toutefois se décider à continuer sur cette trajectoire rapide. Elle avait envie, pour une fois, de flâner, de prendre le temps de regarder le paysage, d’en absorber tous les détails, de laisser courir sa plume (ou, plus exactement ses doigts sur le clavier) sans la (ou les) brider, de se laisser étonner par l’imprévu des mots, de suivre toutes les pistes qu’ils amorceraient, de n’exercer sa censure d’auteure qu’in fine, si le récit l’exigeait. Elle laissait les personnages venir à elle tranquillement, les regardait s’approcher sans les brusquer, s’amusait de leurs contours flous, surprenait parfois un geste ou une attitude, croquait une silhouette, permettait à son imagination de faire un galop d’essai… L’un de ces personnages en quête d’auteur-e venait de regagner son bureau. Léger sourire aux lèvres, les yeux perdus dans un rêve, il allume son ordinateur machinalement, entend la sonnerie du téléphone, hésite, pousse un soupir, se saisit du combiné : « Oui, non, mais non!… D’accord, oui, j’arrive…»… il repousse brutalement son fauteuil, réajuste sa veste, s’empare d’un dossier, se dirige vers la porte d’un pas rageur, appuie trop fortement sur la poignée mal fixée, la remet en place en fulminant, jette autour de lui un regard contrarié, referme la porte sur son monde intérieur, plonge, mine renfrognée, dans le corridor… Qu’adviendrait-il de lui ?… Isabelle Vrignod fit signe au serveur de lui apporter un nouvel expresso, l’après-midi ne faisait que commencer…

     Dans le journal qu’elle avait acheté au kiosque avant de s’installer à la terrasse, on s’interrogeait sur le monde d’après. Les populations confinées avaient vu le ciel redevenir bleu et entendu les oiseaux revenir chanter dans les villes. Sur tous les continents, l’arrêt des activités humaines ne relevant pas des besoins essentiels avait fait disparaître les nuages de pollution, des habitants du nord de l’Inde avaient pu admirer au loin, pour la première fois depuis des dizaines d’années, les cimes enneigées de l’Himalaya! Les images satellites des métropoles et des grandes zones d’activité économique n’avaient jamais été aussi pures. Les citadins, souvent en télétravail, avaient réappris la lenteur et s’étaient mis à rêver d’un autre monde possible, l’opinion publique mettait enfin au premier plan de ses préoccupations les questions écologiques et le réchauffement climatique… Poussée à l’optimisme par le bien-être qu’elle ressentait à l’instant t sur la terrasse exposée au soleil, Isabelle Vrignod avait envie de croire qu’il ne serait pas nécessaire de se battre pour qu’advienne un monde meilleur, les utopies que l’opinion attribuait encore récemment à des rêveurs illuminés commençaient à prendre corps dans l’imaginaire collectif, libéré, semblait-il, par la crise du Coronavirus… L’épidémie s’arrêterait d’elle-même, les arguments sanitaires utilisés pour surveiller la population ne résisteraient pas aux aspirations libertaires, les policiers cesseraient de patrouiller partout, dans les villes, sur les plages et même en montagne ou dans les grands espaces naturels déserts, les drones et les hélicoptères disparaîtraient de l’horizon !… Un jeune chat noir aux pattes blanches, qui frémissait et s’agitait en somnolant, avait choisi pour sa sieste l’un des endroits les plus ensoleillés de la terrasse. Comme lui, Isabelle se lovait dans le creux de son confortable fauteuil, la nuque posée sur le haut du dossier, les yeux à demi fermés mais attentifs aux menus événements qui se produisaient, signes adressés aux serveurs, allées et venues, regards échangés… Elle aimait ce moment privilégié de la journée, suspendu entre les activités du matin et celles, non encore entamées, de l’après-midi. Cette sensation de légèreté était accentuée par la sortie récente du confinement. Les visages masqués et la patrouille volante empêchaient cependant de se laisser aller complètement à la douceur de l’instant. Les éléments insolites qui s’étaient introduits dans la vie de tous les jours ne semblaient pas troubler, apparemment, Mistigri venu ronronner contre ses pieds appuyés sur la barre transversale d’une chaise… il ne se fit pas prier quand elle se pencha pour l’attraper.

     Le ciel comme unique paysage enveloppant le ruban de l’autoroute isolée de tout repère caractéristique qui pourrait retenir le regard… le ronronnement assourdi du moteur, inaudible au commencement du voyage mais devenu obsédant… les panneaux qui balisent l’itinéraire… les voitures moins nombreuses qu’avant le confinement, celles qui se font dépasser, celles qui doublent, celles qui sont croisées en sens inverse sur l’autre voie séparée et que signalent de loin les feux de position… la monotonie de la conduite, son caractère hypnotique, les pensées chagrines qui envahissent le conducteur… Le soir de ce vendredi-là, François était parti seul en week-end avec le moral en berne. Élise lui reprochait ses contradictions depuis déjà un certain temps, et le confinement avait exacerbé les tensions… Dans un mot scotché sur la porte du frigo, elle avait écrit son besoin de prendre du recul… elle ne supportait plus l’écart permanent entre la vie dont elle avait rêvé et la réalité dans laquelle elle se sentait engluée!… son départ pouvait devenir définitif… Il avait laissé plusieurs messages sur son répondeur, elle ne rappelait pas… Dans l’habitacle, le film de leur vie passait en boucle… première séquence au pays de l’enfance, quand Élise entra dans son existence… la petite fille ne perd pas une miette du spectacle de l’emménagement de ses nouveaux voisins… leurs regards se croisent, elle lui sourit, le prend par la main, l’emmène courir sur de nouveaux chemins… les parents nouent des liens d’amitiés, le fils ou la fille de la seconde famille est adopté… souvenir nostalgique de la petite ville du Nord qui fut le décor de leurs éclats de rire insouciants et de la tendresse qui les unissait déjà!… les deux font la paire, disent les gens dans le quartier en les voyant toujours ensemble… à l’adolescence (séquence suivante), ils découvrirent avec un étonnement émerveillé qu’ils étaient amoureux!… Élise est belle, si naturellement belle !… elle trouve qu’il a de très beaux yeux verts, elle aime sa fantaisie, son enthousiasme, tous deux vivent l’instant présent avec intensité, ne se préoccupent pas de leur avenir professionnel, se passionnent pour l’ornithologie, restent des heures en embuscade pour observer le vol très rare d’un balbuzard, s’engagent dans des mouvements alternatifs de défense de la nature, se font surnommer, en famille, les sauvageons… leurs parents ont des métiers pénibles, gagnent difficilement leur vie et pèsent bientôt de tout leur poids affectif pour enjoindre aux « sauvageons » de poursuivre des études « sérieuses » qui offrent de « bons débouchés »… le piège commença alors, troisième séquence, de se mettre en place… ils font d’abord semblant de ne pas entendre, puis tentent de résister en faisant appel à toute leur énergie vitale pour échapper à ce qu’ils considèrent comme une mort annoncée… la raison raisonnante de leurs parents (mais aussi et surtout peut-être, l’affection qu’Élise et lui leur portent, et la connaissance qu’ils ont de leurs difficultés matérielles) finit par triompher… la quatrième séquence est celle de leur entrée en classe prépa, véto pour Élise, agro pour lui… souvenir effroyable des contraintes auxquelles ils furent soumis!… mais ils sont dans le même lycée, c’est encore le bonheur… Dans l’habitacle où le film passe en boucle, le conducteur se lance à la poursuite du temps perdu, de tout ce temps perdu qu’il lui faut prendre maintenant de vitesse, qu’il lui faut rattraper et ne plus laisser s’échapper!… Car le piège s’était refermé… les habitudes, un certain confort, les parents qui vieillissaient, la force du quotidien, une résignation insidieuse à laquelle il s’était laissé aller… il n’avait aucune excuse!… Élise avait raison, il ne la décevrait plus, il prendrait le virage qu’il souhaitait en réalité autant qu’elle, ils retrouveraient la joie et l’enthousiasme d’autrefois, ensemble, ils graviraient de nouveau les montagnes!… Élise était son alter égo, il ne pouvait imaginer vivre sans elle…

À suivre

   (Texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture de François Bon. Merci à lui!)

Selon que vous serez riche ou pauvre…

Page sombre

(Récit en cours d’écriture)

     Le scandale de l’eau empoisonnée de Flint était un cas flagrant d’injustice environnementale. L’accès à un air respirable, à une eau potable ou à des aires de jeu sûres pour les enfants, était un droit que les groupes sociaux favorisés, aux Etats-Unis, tenaient pour acquis, mais pour les citoyens les plus pauvres et issus des minorités, il n’y avait pas d’accès assuré aux parcs, à l’éclairage public ou à l’eau potable, pas plus que de droit au logement! Il n’y avait pas d’impartialité pour les citoyens pauvres. Et quand les habitants de Flint s’étaient plaints de cette eau impure qui sortait de leurs robinets, on avait pensé qu’après tout, ce n’était pas grand-chose et qu’ils pouvaient bien s’en accommoder… Cette attitude conduisait à faire des quartiers où vivaient les populations défavorisées de véritables zones environnementales sacrifiées dans lesquelles étaient concentrées les installations polluantes. Comme les habitants y supportaient déjà les usines et les incinérateurs, un peu plus de pollution ne semblait sans doute pas devoir faire une grande différence aux yeux des décideurs, à la fois juges et partie puisqu’eux-mêmes habitaient dans des quartiers favorisés peuplés de familles qui n’hésitaient pas à mobiliser une armée d’avocats et d’experts à la moindre tentative d’implantation chez eux d’une infrastructure ou d’un équipement entraînant un quelconque désagrément!…

     Le piano de Louis 

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