secret

L’aveu

Page sombre

(Récit en cours d’écriture)

     Manifestement, la puissance étatique dont semblait se réclamer Martin connaissait un degré de développement scientifique et technologique très avancé. En attestaient les objets informatiques miniaturisés trouvés en sa possession. Les meilleures équipes d’ingénieurs américains et européens avaient uni leurs efforts pour en percer les secrets sans réussir toutefois à entrer dans le système principal qui les commandait à distance, au point de craindre l’intrusion d’un cheval de Troie dans nos propres systèmes. Pris de panique, les généraux de l’OTAN avaient exigé leur destruction. Des fuites d’information relayées par la presse et démultipliées par les réseaux sociaux étaient à l’origine de la montée soudaine de l’intérêt des populations du monde entier pour l’espion arrêté par les Français. Une espèce de psychose paranoïaque s’était alors emparée des politiques et la pression sur Jean-François était devenue extrême. Il était le fusible idéal à faire sauter en cas de problème, mais la question n’était pas là. Le FBI trépignait d’impatience et la France ne voulait pas que ses services de contre-espionnage puissent être taxés d’incompétence. Il fallait que Martin se lâche, qu’il raconte par le menu tout ce que nous désirions savoir, à n’importe quel prix… J’avais été l’instrument de la méthode douce utilisée jusqu’alors par Jean-François, jusqu’où irait-il pour obtenir des aveux?…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Etrange relation

  Page sombre

(Récit en cours d’écriture: suite)

     Par une étrange similitude, je me retrouve dans la position de Martin quand il semblait rechercher des réponses à des questions énigmatiques connues de lui seul, et que je l’observais en train de mener ses investigations mystérieuses dans la médiathèque du service de renseignement où officiait l’ami de mon père, qui m’avait autorisée à essayer de percer son secret. Martin se méfiait évidemment de moi. Pourtant?… malgré tout… d’une certaine façon… une sorte de pont?… son regard… nos silences… et cette poignée de main, ce soir-là, si chaleureuse!… tandis que de son autre main il semblait chercher mon épaule comme pour se décharger d’un fardeau qu’il n’avait plus la force de porter seul!… Non, je n’ai pas rêvé! Je ne suis pas en train d’écrire le roman d’une histoire fantasmée! Martin m’appelait à l’aide à travers un mur virtuel qui étouffait les sons et nous empêchait de nous rejoindre vraiment. Je ne pouvais pas entendre, je ne pouvais pas comprendre ce qu’il essayait de me dire… entre nous, pourtant, existait quelque chose de fort, une aimantation… nous étions marqués par le sceau indélébile d’un échange impossible… Martin! Comme j’aimerais pouvoir reprendre le cours apparemment tranquille de notre étrange relation, née dans le sous-sol bunkérisé de l’immeuble des services secrets…

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

Avertissement

Ecrit depuis l’avenir  

     J’ai commencé ce récit il y a environ un an. L’actualité s’est accélérée. François Hollande est hors course, Hillary Clinton n’a pas été élue, Angela Merkel exercera peut-être un quatrième mandat de chancelière. Faut-il que je corrige mes postulats de base? Je ne cherche pas à deviner l’avenir en écrivant un récit d’anticipation qui devrait coller au plus près du futur proche. Je ne prétends pas non plus avoir raison sur le long terme. Je préférerais, bien au contraire, que les craintes que je partage avec beaucoup d’autres ne soient pas fondées et que notre avenir en commun soit radieux. Et je serais heureuse que le candidat du Front de Gauche soit choisi au second tour de l’élection présidentielle française, car je pense que la nouvelle politique écologique et sociale mise en œuvre ferait reculer les menaces qui pèsent sur nous. Ces menaces sont lourdes et structurelles. Elles ne disparaîtront pas d’un coup de baguette magique. Nous pouvons continuer à les nier ou à minimiser leur importance, mais nous pouvons aussi faire un pas décisif pour sortir des pièges dans lesquels nous nous sommes laissé enfermer. Le temps presse, nous en avons déjà collectivement perdu beaucoup. Mon récit commence vers 2064, après une gigantesque catastrophe qui signe probablement la fin de l’humanité. J’ai choisi cette date pour qu’elle fasse écho à 1984 d’Orwell. Je suis frappée par la façon dont le novlangue qu’il a imaginé fonctionne aujourd’hui dans nos sociétés, en nous manipulant pour nous détourner des enjeux importants. La narratrice de ce récit, Elsa, est née en 2016, comme le personnage mystérieux de Martin, venu d’un territoire que personne ne réussit à localiser, dont elle essaie de percer le secret. Cette double distance, géographique et temporelle, me donne le recul nécessaire pour faire une sorte d’état des lieux des principaux problèmes actuels qui secouent le monde, et qui auront un impact direct sur la vie des générations qui nous suivent. Dans ce récit, c’est Hillary Clinton qui conduit la politique américaine et les affaires du monde, et François Hollande gouverne la France jusqu’en 2022, date à laquelle lui succède Marine Le Pen; Angela Merkel, quant à elle, quitte le pouvoir à la fin de l’année 2017. Je pense que cet écart avec l’Histoire en train de se faire, qui renforce le pouvoir fictionnel de mon récit, ne rend pas pour autant caduque la réflexion de fond.

Un état fantôme

     Ce pays existait-il vraiment? N’était-il qu’une émanation, un leurre imaginé par les services secrets d’une puissance étatique ou l’invention d’une organisation criminelle non gouvernementale pour nous déstabiliser?… Les soupçons s’étaient tournés vers certains pays de l’ancien bloc communiste ou des régimes autoritaires plus récents ayant la culture du secret et suffisamment puissants pour être dotés de structures de renseignement capables de déjouer celles des démocraties occidentales. La Chine avait le profil idéal puisqu’elle s’était illustrée à maintes reprises, sans jamais avoir été prise la main dans le sac, par des attaques de cyber-piratage contre les serveurs de pays de l’OCDE. Toutefois, et cette préférence était éminemment subjective, la typologie morphologique de Martin, blanc, blond aux yeux bleus, inclinait Jean-François à penser que les auteurs de la plaisanterie étaient russes. L’histoire des trente dernières années n’avait pas réussi à éliminer toute la méfiance qui existait encore entre l’Europe, les Etats-Unis et la Russie depuis l’annexion de la Crimée par cette dernière en 2014, le contentieux restait lourd. Mais nous avions beau nous creuser la tête, nous ne comprenions pas pourquoi une puissance étrangère se camouflerait derrière un état fantôme. La piste mafieuse paraissait plus sérieuse. Comme pour les criminels de droit commun, il fallait trouver le mobile capable d’unifier les morceaux du puzzle et d’expliquer ce qui nous semblait encore abracadabrant…

     Drôle d’Histoire

     2055

Que recherchait-il?

     Le fait est que nous avions retrouvé dans ses affaires de drôles d’appareils miniaturisés qui avaient été démontés, analysés, décortiqués par les experts du Service, qui conclurent que ces objets n’étaient répertoriés dans aucun fichier listant les matériels en usage dans les différents pays espionnés, il s’agissait vraisemblablement d’un type nouveau de matériel informatique dont ils allaient essayer de percer les secrets. Les intrusions de Martin dans les bases de données avaient laissé des traces qui montraient de sa part un grand intérêt pour les conflits contemporains mais aussi, bizarrement, pour la période, qui nous semblait déjà appartenir à une quasi préhistoire, allant de la seconde guerre mondiale à l’intensification de la guerre froide. Que recherchait-il?… Quand je l’observais dans la salle de documentation où il paraissait mener une mystérieuse enquête, il me donnait l’impression de confronter ce qu’il découvrait à un savoir antérieur qu’il aurait eu du monde. Que nous cachait-il? Quel était cet Etat inconnu de nous auquel il avait fait allusion avant de se fermer comme une huître quand les agents de Jean-François l’avaient cuisiné pour obtenir les informations qui nous auraient permis de le localiser?

     Drôle d’Histoire

     2055

Un astre mort

   

     Martin possédait un secret que nous emporterons avec nous dans les ténèbres. Se pourrait-il que son mystérieux pays soit resté indemne ? Les habitants de cette enclave préservée seraient les héritiers de notre Terre en ruine. Une terre dévastée, polluée, irrespirable, radioactive, devenue en lieu et place de territoires qui avaient été si riches plus sèche et plus inhospitalière qu’un désert. Qu’en feraient-ils? Redécouvriraient-ils nos bibliothèques? L’état de leurs connaissances scientifiques leur permettrait-il de reconquérir les verts paradis perdus de la planète? Démiurges, mauvais génies, nous sommes à l’origine de dégâts irréversibles, du moins pourraient-ils vivre à l’abri de scaphandres ou dans des espèces de bulles semblables à celles qui s’étaient multipliées dans les parcs de loisir, au début du millénaire, pour les citadins stressés des classes moyennes qui cherchaient à se ressourcer dans un ersatz de nature… où à ces stations orbitales expérimentales dans lesquelles restaient confinés pendant plusieurs mois des astronautes volontaires pour tester la résistance humaine et préparer de futurs voyages au long cours dans la galaxie. Les humains modernes rêvaient de coloniser l’espace, leur planète est devenue un astre mort qui accueillera peut-être d’improbables explorateurs…

     Drôle d’Histoire

     2055

Sommes-nous vraiment dupes de nos sentiments ?

     Luc se moque de nous. Il traque ce qu’il trouve d’infantile dans nos comportements. Il ne comprend pas que nous puissions encore être atteints d’idéalisme ou de naïveté alors que le monde, autour de nous, s’est écroulé. Il en est tellement exaspéré qu’il lui arrive de se laisser emporter dans de violentes colères. Sommes-nous vraiment dupes de nos sentiments ? Une fois de plus, c’est à Martin que je pense. A son journal, à ses paroles parfois si mystérieuses qui dégageaient une sorte de halo poétique. Il semblait se raccrocher à de tout petits riens. Peut-être faisait-il diversion. Combien de fois, au cours de mes conversations avec lui, se mettait-il soudainement à rire sans que j’en comprenne vraiment la raison ? Ou bien je le voyais s’abîmer dans une rêverie aussi indéfinissable que profonde. Martin semblait avoir atteint un état de conscience qui nous était inaccessible. Son regard, souvent, me traversait comme si je n’existais pas, mais, parfois, à l’inverse, ses yeux s’arrêtaient sur les miens avec une telle intensité qu’il me donnait l’impression de vouloir lancer un appel auquel je me sentais, hélas, incapable de répondre. Une forme de communication s’était établie entre nous, au-delà des mots. Ses sourires étaient tristes, sa douceur était grave. Quel était son secret ? Quelle importance aujourd’hui ? Luc a raison, le monde s’est écroulé. Ma tentative de restitution de cette histoire est ridicule. Ou plutôt, elle le serait si je me prenais au sérieux, si je me laissais prendre sérieusement à ce jeu de l’écriture, si je jouais sérieusement. Toute la question n’est-elle pas là ? Et Luc, qui refuse de jouer, de se jouer la comédie, n’est-il pas lui-même trop sérieux ? Il tombe dans le travers infantile de vouloir trop sérieusement que nous ne soyons plus des enfants, et nous reproche un état dont il est lui-même le jouet. Luc, parfois, me fait peur. Son intolérance, ses colères, pourraient le conduire à la folie plus sûrement que nos maigres espérances…

     Drôle d’Histoire

     2055

L’art de l’espionnage

     Il s’intéressait aux cartes. Il s’était longuement attardé sur celles du Groënland et de l’Alaska. Il en étudiait les données climatiques, cherchait à mesurer l’importance des modifications que ces régions du monde avaient subies depuis le commencement de la fonte des glaces, essayait, me semblait-il, de dresser une sorte d’état des lieux des apports de la science et de la technologie en fonction d’un problème donné que je ne parvenais pas à saisir. Après cette phase intense de recherches géographiques et scientifiques, je l’ai vu se passionner pour les livres d’Histoire. Des sentiments étranges et variés paraissaient le parcourir. Je pensais qu’il était impossible que Martin simule à ce point, mais Jean-François restait sceptique, persuadé que l’art de l’espionnage pouvait être porté à une perfection telle que les choses les plus invraisemblables pouvaient passer pour vraies quand l’espion était devenu un maître, un virtuose du camouflage. L’intime conviction de Jean-François était que la mission de Martin avait pour enjeu des intérêts qui la hissaient au niveau d’un secret d’Etat; le pays commanditaire, en de telles circonstances, préférait perdre et abandonner son espion plutôt que de courir le risque d’avoir à révéler tout ou partie de ses plans en cherchant à le récupérer…

     Drôle d’Histoire

     2055

 

Une carte d’identité loufoque

     La fouille de Martin n’avait pas été décisive. Quelques photos sentimentales, beaucoup de photos d’inconnus mais apparemment personne de son mystérieux pays sauf une femme, aucune photo de Walter, quelques billets écrits dans une langue bizarre qui était peut-être une sorte d’espéranto, rien de réellement compromettant, mais pas moins de quatre passeports dans les poches de son gilet de reporter, et cette espèce de carte d’identité loufoque: yeux clairs, cheveux clairs, taille élancée, visage harmonieux, signes distinctifs: aucun !… Il répétait toujours la même histoire. Pour échapper au piège tendu par la police mexicaine, Walter et lui avaient décidé de tenter leur chance séparément. Ensuite, Martin avait écumé tous les lieux de rendez-vous possibles… En Amérique du Sud, puis en Europe… Berlin, Paris, Rome, Genève, Londres, et puis à nouveau l’Amérique du Sud, et puis à nouveau l’Europe… Nos agents avaient eu pour mission de ne pas le lâcher d’une semelle. Leur manège avait mis en alerte plus d’un service secret ! Si seulement nous avions pu retrouver la pièce manquante, la clé du puzzle, juste un peu plus tôt, avant que… Enfin, vous savez bien… La planète était devenue folle! L’histoire de Martin et de son supposé ami Walter a rencontré la grande Histoire à un moment crucial. Leur histoire personnelle n’est peut-être pas le détonateur des événements qui ont suivi, mais elle est révélatrice de la confusion généralisée qui régnait à cette époque, et des conséquences incommensurables qu’avaient entraînées les grandes tragédies du XXè siècle, que le siècle suivant n’avait pas su complètement dépasser…

     Drôle d’Histoire

     2055

Martin

     Martin était grand, blond, beau, la trentaine environ. Plus que son physique de star qui le rendait presque irréel et inconsistant comme une belle image de papier glacé, son regard ne laissait pas indifférent et me fascinait. Il semblait fixer au-delà de son interlocuteur un horizon lointain connu de lui seul. Les réponses qu’il faisait aux questions posées étaient bizarres, ses propos paraissaient incohérents et dérapaient parfois dans des envolées poétiques qu’il accompagnait de gestes fiévreux. Plus tard, j’ai su qu’il avait entrepris d’écrire un journal. Il y consignait l’état de ses pensées et de ses doutes en lien avec la vie qu’il avait menée dans un pays mystérieux qui semblait sorti de son imagination. Jean-François Dutour était persuadé qu’il affabulait volontairement pour nous mener en bateau. Il se demandait en particulier qui était ce Walter  dont il parlait si souvent. Le mystère dont Martin s’était, volontairement ou non, laissé auréoler avait fini par attirer sur lui la sympathie des foules, qui l’assimilaient sans doute à un héros holliwoodien. Pourtant, au début, l’affaire dite Martin était passée complètement inaperçue. A l’époque, nous n’avions aucune idée de ce qui nous attendait. L’affaire semblait sinon banale, du moins classique, avec les enjeux traditionnels de l’espionnage international. Walter n’était-il qu’un complice plutôt qu’un véritable ami? N’était-il pas plutôt un leurre pour égarer l’enquête? La police mexicaine avait fait un portrait-robot des deux hommes qui avait été transmis aux services secrets français car plusieurs de leurs contacts avaient attesté qu’ils communiquaient dans la langue de Molière. A l’époque, ils semblaient mêlés à un trafic de stupéfiants. On pensait qu’ils avaient des accointances avec la Mafia. Mais on avait perdu leur trace pendant plusieurs mois. Et quand Martin était réapparu à Buenos Aires, il était seul. On n’a plus jamais revu son compagnon. Pourquoi? On ne l’a jamais su, malgré toutes les hypothèses échafaudées.

     Drôle d’Histoire

     2055