rendez-vous

Le rendez-vous

Atelier d’écriture Tiers Livre de François Bon

     Elle a accepté l’invitation. Je n’osais l’espérer. Elle m’a donné rendez-vous dans sa maison de campagne, en région parisienne. J’ai pris le train, puis un bus, et j’ai parcouru les derniers kilomètres à pied, sans hâte, pour établir le calme en moi et m’imprégner de l’endroit dans lequel elle vit maintenant le plus souvent. Je suis en avance, j’ai le temps d’observer la propriété et de repérer les lieux à travers la haie. Je me sens dans un état second. Je voudrais encore retarder le moment, mais il faut maintenant appuyer sur le bouton de l’interphone. Je décline mon identité. Le portail s’ouvre. J’emprunte une allée centrale recouverte de gravillons. Ils crissent à chacun de mes pas. Des bouquets d’arbres et des massifs de fleurs dissimulent la maison. Je crois reconnaître le sentier qui mène à la bergerie dans laquelle elle s’isole pour écrire. Je continue cependant jusqu’à la porte d’entrée de l’habitation principale. Elle est entrebâillée. Une jeune femme vient aussitôt à ma rencontre et me fait attendre dans un petit salon. Mon cœur bat la chamade. Je m’efforce de porter mon attention sur les meubles, tableaux et objets divers pour les fixer dans ma mémoire. Je ne me souviendrai pourtant que de la lumière automnale filtrée par les rideaux… Mes pensées sont confuses… Comment m’adresser à elle?… Il y aura eu méprise… mon nom associé à ce prénom qui lui est cher!… oui, elle avait pensé, bien sûr… elle aurait aimé la connaître, la voir en chair et en os, cette personne homonyme que ma lettre lui avait fait espérer!… elle lui aurait parlé de… lui aurait demandé ce qu’elle savait… mais non, hélas… cette page se referme, il n’y aura pas d’ouverture vers un passé qui ne s’est pas déployé… Mon avenir immédiat est en suspens, j’entends des pas se rapprocher, je me lève précipitamment, je voudrais à la fois être ailleurs et ne changer de place pour rien au monde, mes pensées se figent, je perds le sens de la réalité, je deviens l’un des personnages du roman qui avait commencé de s’écrire dans ma tête, car il y a méprise, évidemment, comment aurait-elle pu accorder ce rendez-vous à l’auteure de cette lettre si elle ne l’avait pas prise pour une autre?… La jeune femme qui m’a fait attendre dans le petit salon me demande de la suivre et sourit devant mon air effaré… je me sens stupide, mais le ridicule ne tue pas… je vais bientôt LA voir et peut-être LUI parler, si ma bouche réussit à articuler quelques paroles!… je respire profondément, j’essaie de calmer les battements de mon cœur… Elle a quatre-vingt- sept ans, je n’aurais jamais dû faire irruption dans sa vie… je lui dirai mes regrets d’avoir interrompu le fil de sa journée et mon intention de repartir immédiatement… mais elle me proposera de rester un peu, maintenant que je suis là!… par politesse et bienveillance, elle me fera parler de mes tentatives d’écriture… elle aura l’œil pétillant, me titillera… les apprenti-e-s écrivain-e-s qu’elle reçoit d’habitude sont beaucoup plus jeunes que moi!… mais elle-même, n’est-ce pas?… j’esquiverai ses questions et je lui dirai en bafouillant toute l’admiration que je lui porte… j’ai apporté deux ou trois de ses livres, je les sortirai lentement de mon sac et les poserai maladroitement sur une petite table placée devant elle… EnfancePour un oui ou pour un nonVous les entendez?… j’avancerai vers elle l’exemplaire original de Tropismes que j’ai déniché chez un bouquiniste, en osant peut-être lui demander qu’elle le dédicace… Nous avons traversé un hall, longé un couloir… nous sommes maintenant dans une véranda exposée plein Sud… la jeune femme s’avance vers une porte dissimulée par une tenture… elle frappe trois petits coups, attend quelques secondes, entre, me fait signe…

Une carte d’identité loufoque

Nous étions si fragiles…

      La fouille de Martens n’avait pas été décisive. Quelques photos sentimentales banales, beaucoup de photos d’inconnus prises dans des endroits reconnaissables mais apparemment jamais dans son mystérieux pays sauf, sans doute, celle d’une femme, aucune photo de Walter, quelques billets écrits dans une langue bizarre qui était peut-être une sorte d’espéranto, rien de réellement compromettant, mais pas moins de quatre passeports dans les poches de son gilet de reporter, et cette espèce de carte d’identité loufoque: yeux clairs, cheveux clairs, taille élancée, visage harmonieux, signes distinctifs: aucun !… Il répétait toujours la même histoire. Pour échapper au piège tendu par la police mexicaine, Walter et lui avaient décidé de tenter leur chance séparément. Ensuite, Martens avait écumé tous les lieux de rendez-vous possibles… En Amérique du Sud, puis en Europe… Berlin, Paris, Rome, Genève, Londres, et puis à nouveau l’Amérique du Sud, et puis à nouveau l’Europe… Nos agents avaient eu pour mission de ne pas le lâcher d’une semelle. Leur manège avait mis en alerte plus d’un service secret ! Si seulement nous avions pu retrouver la pièce manquante, la clé du puzzle, juste un peu plus tôt, avant que… Enfin, vous savez bien… La planète était devenue folle! L’histoire de Martens et de son supposé ami Walter a rencontré la grande Histoire à un moment crucial. Leur histoire personnelle n’est peut-être pas le détonateur des événements qui ont suivi, mais elle est révélatrice de la confusion généralisée qui régnait à cette époque, et des conséquences incommensurables qu’avaient entraînées les grandes tragédies du XXè siècle, que le siècle suivant n’avait pas su complètement dépasser…

Le rendez-vous

Texte écrit pour

    Les Cosaques des frontières

     Le train venait de repartir. Mon ombre se découpait sur le quai inondé de soleil. La petite gare semblait déserte, mais quand je me suis dirigée vers le hall, la silhouette d’un homme dissimulé par un pilier s’est mise à bouger. Les vêtements trop amples, le corps effilé et tordu, la démarche raide et saccadée, on aurait dit l’animation d’une sculpture de Giacometti, tirée par des ficelles comme une marionnette. J’avais fait table rase du passé, mais l’Administration était remontée jusqu’à moi, et je n’étais pas arrivée jusqu’ici par hasard… Cette lettre qui était surgie de ma vie antérieure, je l’avais d’abord ignorée, glissée dans un tiroir sans l’avoir décachetée, avec la ferme intention de l’oublier… je me doutais bien qu’elle n’annonçait rien de bon!… J’aurais dû la jeter immédiatement, la Terre n’aurait pas cessé de tourner et le cours de ma vie n’aurait pas pris ou repris cette tournure désastreuse!… Le type portait un sac sur le dos. En m’approchant de lui, j’ai vu ses joues creuses et croisé son regard enfiévré… Je me suis demandé… je me le demande encore, je ne peux pas m’en empêcher, mais à quoi bon?… personne ne peut faire revivre le passé, tout cela est dérisoire et ridicule!… Le tampon de la lettre ne laissait aucun doute, personne d’autre que Lui ne pouvait être à l’origine d’une quelconque nouvelle envoyée de cet endroit… J’ai pensé que je serais de taille… que le temps avait fait son œuvre… que je prendrais connaissance de cette lettre avec toute l’indifférence et le recul nécessaires… Mais on aurait dit que le sol s’effondrait sous mes pieds… ce qui aurait dû être définitivement effacé, oublié, mis hors d’atteinte, faisait brutalement de nouveau irruption dans ma vie comme un coup de tonnerre par une belle journée d’été!… J’ai déchiré la lettre mais il était trop tard, le mal était fait, son contenu avait déclenché en moi une tempête dévastatrice, le pire, cependant, était à venir…

     J’avais oublié les traits de son visage émacié, son regard bleu acéré, sa mâchoire anguleuse et son nez en bec d’oiseau de proie, j’avais réussi à tout oublier et je ne voulais pas me souvenir de celui qui avait été au coeur de cette période sinistre de ma vie, mais la photocopie de la carte d’identité jointe au document qui m’était adressé m’obligeait à LE regarder en face!… J’ai repoussé l’échéance, j’ai dit que je ne pouvais pas, que je ne voulais pas, que c’était impossible, que je n’irais en aucun cas, qu’il fallait renoncer à cette rencontre, que je ne me laisserais pas intimider, que je déménagerais, qu’il serait impossible de me retrouver… En descendant sur le quai, ce jour-là, je maîtrisais difficilement la nervosité qui m’agitait, comme si une alarme intérieure m’avertissait de l’imminence d’un danger… le piège qu’IL me tendait allait se refermer sur moi et me briser, mais je n’avais rien vu venir, je m’étais laissée manipuler…

     Quand je suis sortie de la gare, l’homme m’a suivie… je sentais son regard perçant à travers mon dos!…J’ai voulu donner le change, je ne me suis pas rendue directement dans le quartier où se dresse le Centre, je suis entrée dans un café… c’est là que j’ai commencé à prendre des notes, sans intention précise… Les trains qui desservent cette localité ne sont pas fréquents et j’étais arrivée bien trop en avance, j’ai consommé plusieurs expressos pour tuer le temps mais, paradoxalement, quand je me suis levée pour me rendre au premier rendez-vous de cette triste journée, je me sentais moins fébrile… dans quelques heures, je serais débarrassée de toute cette histoire que j’avais sûrement montée en épingle!… L’homme, apparemment, ne me suivait plus… J’ai accompli quelques formalités, le Bureau de l’Administration m’a fait signer plusieurs décharges en échange desquelles une femme à l’air revêche m’a remis un paquet de la taille d’une petite valise enveloppé dans du papier kraft… c’était sans doute tout ce qu’il me resterait de Lui!… mais quand je suis ressortie à l’air libre, sur le seuil, juste à mes pieds, j’ai trouvé un autre paquet plus petit sur lequel était inscrit Son nom, comme si quelqu’un venait de le déposer spécialement à mon intention… l’homme au sac à dos?… il n’était pas visible… J’aurais dû retourner dans le Bureau que je venais de quitter pour demander des explications, signaler la filature dont il me semblait avoir fait l’objet, ouvrir devant témoin le paquet ramassé, essayer d’élucider les coïncidences bizarres de ces derniers jours… mais j’avais envie de fuir cet endroit au plus vite, et je n’avais plus de temps à perdre si je voulais être ponctuelle à l’autre rendez-vous…

Une carte d’identité loufoque

     La fouille de Martin n’avait pas été décisive. Quelques photos sentimentales, beaucoup de photos d’inconnus mais apparemment personne de son mystérieux pays sauf une femme, aucune photo de Walter, quelques billets écrits dans une langue bizarre qui était peut-être une sorte d’espéranto, rien de réellement compromettant, mais pas moins de quatre passeports dans les poches de son gilet de reporter, et cette espèce de carte d’identité loufoque: yeux clairs, cheveux clairs, taille élancée, visage harmonieux, signes distinctifs: aucun !… Il répétait toujours la même histoire. Pour échapper au piège tendu par la police mexicaine, Walter et lui avaient décidé de tenter leur chance séparément. Ensuite, Martin avait écumé tous les lieux de rendez-vous possibles… En Amérique du Sud, puis en Europe… Berlin, Paris, Rome, Genève, Londres, et puis à nouveau l’Amérique du Sud, et puis à nouveau l’Europe… Nos agents avaient eu pour mission de ne pas le lâcher d’une semelle. Leur manège avait mis en alerte plus d’un service secret ! Si seulement nous avions pu retrouver la pièce manquante, la clé du puzzle, juste un peu plus tôt, avant que… Enfin, vous savez bien… La planète était devenue folle! L’histoire de Martin et de son supposé ami Walter a rencontré la grande Histoire à un moment crucial. Leur histoire personnelle n’est peut-être pas le détonateur des événements qui ont suivi, mais elle est révélatrice de la confusion généralisée qui régnait à cette époque, et des conséquences incommensurables qu’avaient entraînées les grandes tragédies du XXè siècle, que le siècle suivant n’avait pas su complètement dépasser…

     Drôle d’Histoire

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