peur

Nous tenir et nous retenir

Nous étions si fragiles…

    Écrire le paragraphe précédent m’a pris exactement trois jours. Le décalage est total entre la violence des émotions qui me secouent et la retenue à laquelle je m’oblige dans la rédaction de ce récit… La vérité est que ma mémoire me repasse en boucle des scènes atroces et que je ne le supporte pas… J’utilise les mots comme rempart, chacun d’eux est un bouclier que j’utilise pour me protéger d’une réalité monstrueuse… Luc a mille fois raison, je n’ai jamais fait que fuir et me mentir, mais ce qui était inconséquent hier devient aujourd’hui pour moi une nécessité pour ne pas m’effondrer… Luc fuit à sa façon dans une agressivité contagieuse qui devient préoccupante. Hier, il s’en est pris à Louis parce qu’il ne supporte plus de l’entendre jouer du piano. Il a brandi sa hache en menaçant de briser l’instrument pour en faire du bois de chauffage. Louis en est malade. Sans son piano, il pourrait devenir fou, ou se suicider… Pour tenir, nous essayons de nous tenir et de nous retenir, de nous supporter, de nous aimer un peu aussi, de nous tenir entre nos bras, de surmonter l’angoisse de notre impuissance par des gestes qui sont dans la continuité de notre histoire humaine, malgré tout… malgré toute l’horreur traversée… Nous sentons avec effroi monter en nous les pires instincts!… Personne n’est sûr de la victoire contre ces poussées de bestialité, la lutte est sans relâche!… Je préférerais me donner la mort plutôt que d’y céder, mais de quelle façon? Nous n’avons pas d’armes à feu, je n’ai pas découvert de falaise du haut de laquelle il serait possible de se jeter, et nos poisons sont inoffensifs… Je pourrais prendre le parti de quitter la communauté, d’aller me perdre dans les environs en marchant droit devant moi jusqu’à l’épuisement, et de hâter la fin en me coupant les veines avec un couteau affûté que j’aurais subtilisé… Cette possibilité de mettre un terme au cauchemar que nous sommes en train de vivre m’est de plus en plus présente à l’esprit, comme si je m’y habituais doucement… À quoi, à qui penserais-je alors?… J’emporterais ce bout d’étoffe qui me vient de mon enfance et que j’ai toujours gardé au fond de mes sacs successifs comme un talisman qui me protégerait de tout… Et je ferais comme les petits enfants qui ont peur de la nuit… Je le serrerais contre mon cœur… en oubliant que je meurs…

Zadiste

    Notre petite communauté est traversée par les clivages qui fractionnaient le monde depuis longtemps avant le début des grandes catastrophes. Dans cette vie antérieure qui était encore la nôtre quelques mois plus tôt, Sylvain avait été un Zadiste (on avait gardé ce terme depuis une lutte retentissante contre la construction d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes) qui militait par l’exemple en cultivant son jardin – celui de l’Humanité – sur des terres préemptées par les collectivités publiques pour de grands projets que les écologistes jugeaient inutiles et néfastes pour la planète, c’est-à-dire, plus exactement, nuisibles à la vie, porteurs de mort. Il ne s’agissait pas seulement de protéger des espèces végétales et animales, quelques petites herbes ou bestioles comme on dirait des babioles! L’enjeu de ces luttes environnementales, qui avaient été initiées par les premiers militants verts dès la fin du vingtième siècle, était de protéger la vie, d’assurer la survie de l’espèce humaine. Evidemment, les tenants du productivisme, dont l’intérêt immédiat, pour des raisons diverses, était que rien ne change, avaient eu beau jeu de les accuser de catastrophisme, et les caricatures, hélas, avaient eu la vie dure! Du bobo parisien, hippie, éleveur de chèvres dans le massif central, à l’activiste révolutionnaire cagoulé des grandes manifestations altermondialistes, puis du zadiste embusqué fomenteur de troubles à l’ordre public, les images véhiculées par les médias et les partis politiques traditionnels de ces hommes et de ces femmes sincères qui avaient seulement eu le tort d’être plus lucides que leurs contemporains, avaient toutes eu en commun le dessein de discréditer les messages alarmants qu’ils lançaient à l’opinion, d’abord en les ridiculisant, puis, jouant sur les peurs, en les faisant passer pour des quasi terroristes…

No future

     Les démocraties cédaient aux sirènes de la peur, que des dirigeants incompétents ou peu scrupuleux entretenaient au sein de la population pour se maintenir au pouvoir ou y accéder. Guantanamo, la prison construite spécialement pour les auteurs de l’attentat du 11 septembre 2001, que le président Barack Obama avait pourtant promis de fermer, avait été non seulement maintenue mais agrandie vingt ans plus tard au moment des premiers attentats terroristes nucléaires. Les régimes d’exception s’étaient multipliés, généralisés, renforcés partout en Occident. En France, ce sont les attentats du 13 novembre 2015 commis à Paris et en Seine-Saint-Denis quelques mois seulement après ceux du 7 janvier contre un magasin juif et le journal satirique Charlie Hebdo, qui avaient accentué le virage vers un état d’urgence permanent, deux mots normalement incompatibles mais réunis dans des formules martiales destinées à rassurer le commun des mortels et à justifier des pratiques douteuses qui escamotaient le pouvoir judiciaire. Les démocraties se reniaient sans soulever de grande protestation tant les peurs latentes étaient grandes malgré les fanfaronnades des uns ou des autres appelant à la résistance. Contre qui? Contre quoi? Poser la question paraissait incongru, pire, suspect aux yeux de beaucoup, puisque l’ennemi leur paraissait évident; il s’agissait de barbares, d’hommes et de femmes qui n’appartenaient plus à l’Humanité et qui ne méritaient plus qu’on les traite comme des humains. Il fallait s’en protéger à tout prix, à n’importe quel prix…

     Les analyses étaient simplistes, l’axe du Mal une fois de plus trop bien identifié, et le concept de guerre juste pour défendre les valeurs de l’Occident permettait d’occulter toutes les défaillances de celui-ci, ses erreurs et ses manquements, ses traîtrises et ses mensonges, ses guerres injustes, ses pillages et ses exactions notamment en Afrique et au Moyen-Orient, tout ce qui avait pu faire le terreau de la rébellion des autochtones et nourrir sa récupération par le fascisme ou le totalitarisme islamiste. Les victimes des attentats djihadistes ne méritaient pas un tel déni de la réalité. Pendant que la coalition occidentale bombardait Daech, la face noire du wahhabisme, elle commerçait avec sa face blanche, l’Arabie Saoudite et le Quatar, qui étaient pourtant depuis le dernier quart du vingtième siècle les inspirateurs et les propagateurs dans le monde de la version radicale de l’Islam. Les attentats du 11 septembre avaient été téléguidés par le Saoudien Ben Laden, les nouveaux monstres islamistes qui avaient pris la succession d’Al-Quaïda continuaient d’être financés par les Saoudiens, mais la schizophrénie des Occidentaux les amenait à entretenir d’excellentes relations diplomatiques avec les états de la Péninsule arabique diffuseurs du wahhabisme, malgré leurs atteintes aux libertés fondamentales et l’application stricte de la charia, notamment envers les femmes. Un tel aveuglement (fût-il en partie volontaire pour de fausses bonnes raisons économiques ou géopolitiques ayant trait aux réserves de pétrole possédées par ces pays), ou une telle folie, ne pouvait que favoriser le déchaînement et l’expansion de la barbarie sur toute la planète, comme une maladie contagieuse galopante sans riposte cohérente et globale. Le vingtième siècle était venu à bout du nazisme puis des totalitarismes de la guerre froide, nous allions nous révéler incapables d’endiguer les menaces qui surplombaient l’avenir du millénaire à peine commencé, mais nous ne le savions pas encore, prisonniers de nos dénis, de notre bêtise, de notre lâcheté…

     Les questions de Martens au sujet des problèmes contemporains étaient déconcertantes. Quand je l’observais parfois à la dérobée, je surprenais sur son visage des expressions qui lui donnaient l’air d’un enfant effrayé. Nous avions probablement le même âge mais apparemment peu de choses en commun, les vécus que nous tentions parfois de partager nous étaient mutuellement si étrangement étrangers… Le sentiment religieux ne lui paraissait pas inconnu mais il avait du mal à l’expliciter, comme il avait du mal à s’exprimer sur les questions existentielles qui alimentent la littérature et la philosophie, la vie, la mort, être ou ne pas être… L’amour le rendait plus loquace, il semblait très attaché à une certaine Sylvia, il en parlait avec des accents touchants qui auraient provoqué l’hilarité de Luc. Que diable était-il venu faire dans cette galère? Entre autres chefs d’accusation, on lui reprochait le piratage de données très sensibles au ministère français de la Défense et dans des organisations internationales. J’avais du mal à l’imaginer en une sorte de James Bond au service d’une puissance maléfique désireuse de nous détruire. Quel lien invraisemblable aurait-il pu avoir avec le djihadisme? Le cynisme de Jean-François pouvait égaler celui de Luc. Pour de l’argent, on était capable de tout. S’il n’était pas un espion, Martens était alors un mercenaire qui avait vendu ses compétences ou la puissance de ses réseaux à une Mafia quelconque, pourvu qu’elle soit la plus offrante.

     Le fait est que nous avions retrouvé dans ses affaires de drôles d’appareils miniaturisés qui avaient été démontés, analysés, décortiqués par les experts du Service, qui conclurent que ces objets n’étaient répertoriés dans aucun fichier listant les matériels en usage dans les différents pays espionnés, il s’agissait vraisemblablement d’un type nouveau de matériel informatique dont ils allaient essayer de percer les secrets. Les intrusions de Martens dans les bases de données avaient laissé des traces qui montraient de sa part un grand intérêt pour les conflits contemporains mais aussi, bizarrement, pour la période, qui nous semblait déjà appartenir à une quasi préhistoire, allant de la seconde guerre mondiale à l’intensification de la guerre froide. Que recherchait-il?… Quand je l’observais dans la salle de documentation où il paraissait mener une mystérieuse enquête, il me donnait l’impression de confronter ce qu’il découvrait à un savoir antérieur qu’il aurait eu du monde. Que nous cachait-il? Quel était cet Etat inconnu de nous auquel il avait fait allusion avant de se fermer comme une huître quand les agents de Jean-François l’avaient cuisiné pour obtenir les informations qui nous auraient permis de le localiser? Ce pays existait-il vraiment? N’était-il qu’une émanation, un leurre imaginé par les services secrets d’une puissance étatique ou l’invention d’une organisation criminelle non gouvernementale pour nous déstabiliser?… Les soupçons s’étaient tournés vers certains pays de l’ancien bloc communiste ou des régimes autoritaires plus récents ayant la culture du secret et suffisamment puissants pour être dotés de structures de renseignement capables de déjouer celles des démocraties occidentales. La Chine avait le profil idéal puisqu’elle s’était illustrée à maintes reprises, sans jamais avoir été prise la main dans le sac, par des attaques de cyber-piratage contre les serveurs de pays de l’OCDE. Toutefois, et cette préférence était éminemment subjective, la typologie morphologique de Martens, blanc, blond aux yeux bleus, inclinait Jean-François à penser que les auteurs de la plaisanterie étaient russes. L’histoire des trente dernières années n’avait pas réussi à éliminer toute la méfiance qui existait encore entre l’Europe, les Etats-Unis et la Russie depuis l’annexion de la Crimée par cette dernière en 2014, le contentieux restait lourd. Mais nous avions beau nous creuser la tête, nous ne comprenions pas pourquoi une puissance étrangère se camouflerait derrière un état fantôme. La piste mafieuse paraissait plus sérieuse. Comme pour les criminels de droit commun, il fallait trouver le mobile capable d’unifier les morceaux du puzzle et d’expliquer ce qui nous semblait encore abracadabrant…

     Martens n’était pas un islamiste et ne ressemblait pas à Al Capone. Nous nagions en pleine confusion. L’ « affaire Martens » venait troubler le cours habituel des enquêtes menées systématiquement dans les milieux suspects depuis les attentats spectaculaires du 11 septembre, il y avait presque cinquante ans. Les islamistes, qui avaient réussi à porter sur le sol américain la guerre qu’ils avaient déclarée à l’Occident, n’avaient eu de cesse ensuite de la porter aussi sur le sol de chaque pays européen. Les populations les plus riches de la planète, qui vivaient paisiblement à l’abri des conflits qui affectaient le reste du monde, furent touchées dans leur propre chair et, face à la montée en puissance du djihad, les démocraties organisèrent une riposte de plus en plus dure, tombant ainsi dans le piège tendu par l’Organisation de l’état islamique qui désirait cette escalade. Entraînée dans la spirale nihiliste, la France reniait petit à petit ses valeurs sans tarir à la source la rébellion interne qui s’emparait de certains jeunes prêts à mourir en kamikazes… Car le terrorisme n’était pas seulement exporté, il se nourrissait aussi de la dérive de jeunes Français qui ne trouvaient pas leur place au sein de la République, et il ne s’agissait pas seulement de jeunes issus de l’immigration mais aussi de Français dits de souche (?!), qui trouvaient dans le djihadisme ce qu’il faut bien appeler une raison d’être qui les conduisait paradoxalement à mourir pour tuer. Si beaucoup vivaient dans la précarité, tous n’étaient pas pauvres, et les explications sociologiques ne rendaient pas compte de la totalité du phénomène.

     Seule restait la certitude que la République avait failli et certains s’engouffrèrent dans la brèche soit pour réclamer un Etat de plus en plus sécuritaire et autoritaire, soit pour saper encore un peu plus la légitimité de la puissance publique, que l’idéologie néo-libérale marchéïste avait discréditée et mise à mal depuis déjà tant d’années. La République en tant que telle n’y était pour rien. Sa devise « Liberté, Egalité, Fraternité « , toujours visible au fronton des bâtiments publics, continuait de désigner la direction vers laquelle devaient tendre idéalement les actions humaines. Qu’en avaient fait les politiques qui avaient eu la responsabilité du pouvoir? Tous pourris, avait tranché le peuple en choisissant comme chef de l’Etat, en 2022, la présidente du Front national Marine Le Pen, fille du célèbre Jean-Marie qui avait pu s’illustrer pendant des décennies, sans réaction forte de la part des autorités républicaines, par des discours xénophobes et de multiples prises de position antisémites et racistes. Les politiciens avaient pris l’habitude de stigmatiser le populisme sans chercher à comprendre les raisons profondes de ce vote, alors que le président François Hollande, en 2015, sur une chaîne télévisuelle de grande écoute, avait lui-même, d’une certaine façon, légitimé le Front national en le comparant au parti communiste français des années 1970, dont les thèses souverainistes – acheter Français – étaient déjà destinées à protéger les emplois menacés de l’époque et à endiguer la maladie endémique du chômage dont les ravages ne faisaient, hélas, que commencer. Car l’axe du Mal, chez les pays riches, était plutôt celui-là, la mise à l’écart d’une partie importante de la population qui n’avait plus accès au marché du travail. Les mesures sociales amortissaient certes les chocs provoqués dans les vies individuelles par l’absence de travail et de ressources pour vivre, mais le manque de perspectives d’avenir – no future – avait fini par gangrener durablement l’ensemble de la société dans ce que l’on avait appelé, vers la fin du vingtième siècle, la cohésion sociale, quand l’idée de contrat social était sans doute apparue désuète aux yeux des économistes modernes, à moins que ce ne fût, par sa référence directe au siècle des Lumières, trop révolutionnaire (?!) …

Le virage de la peur

     Les démocraties cédaient aux sirènes de la peur, que des dirigeants incompétents ou peu scrupuleux entretenaient au sein de la population pour se maintenir au pouvoir ou y accéder. Guantanamo, la prison construite spécialement pour les auteurs de l’attentat du 11 septembre 2001, que le président Barack Obama avait pourtant promis de fermer, avait été non seulement maintenue mais agrandie vingt ans plus tard au moment des premiers attentats terroristes nucléaires. Les régimes d’exception s’étaient multipliés, généralisés, renforcés partout en Occident. En France, ce sont les attentats du 13 novembre 2015 commis à Paris et en Seine-Saint-Denis quelques mois seulement après ceux du 7 janvier contre un magasin juif et le journal satirique Charlie Hebdo, qui avaient accentué le virage vers un état d’urgence permanent, deux mots normalement incompatibles mais réunis dans des formules martiales destinées à rassurer le commun des mortels et à justifier des pratiques douteuses qui escamotaient le pouvoir judiciaire. Les démocraties se reniaient sans soulever de grandes protestations tant les peurs latentes étaient grandes malgré les fanfaronnades des uns ou des autres appelant à la résistance. Contre qui? Contre quoi? Poser la question paraissait incongru, pire, suspect aux yeux de beaucoup, puisque l’ennemi leur paraissait évident; il s’agissait de barbares, d’hommes et de femmes qui n’appartenaient plus à l’Humanité et qui ne méritaient plus qu’on les traite comme des humains. Il fallait s’en protéger à tout prix, à n’importe quel prix…

Nommer les choses

    Je voudrais me réveiller, pouvoir arrêter ce cauchemar, sortir de ce mauvais scénario, rembobiner le film, tout recommencer, réinventer, réécrire, refaire le monde au sens propre, remonter le temps, changer complètement de vie, opérer d’autres choix, éviter le pire, mettre un terme au désastre, vivre ou revivre, retrouver le temps perdu avec tous les gens que j’aime, être Dieu, aimer l’humanité, la sauver ! Ô Luc et ses sarcasmes ! Mon sur-moi est fait de ses remarques situées, déjà, au temps de nos amours égoïstes, à mi-chemin entre la colère contre la bêtise dont il me croyait malheureusement atteinte et l’apitoiement sur mon état mental ! Il me reprochait en vrac ma propension pourtant timide et peu compromettante à défendre la veuve ou l’orphelin, des vélléités droits de l’homistes, une réticence à regarder la réalité en face accompagnée de la peur de nommer les choses, qu’il identifiait comme une tendance trop romantique ou trop féminine à privilégier les ornements du langage plutôt que la crudité des mots, lui qui se réclamait des philosophes cyniques de l’Antiquité, qui voulait me bousculer, me sortir de ma gangue, me libérer des faux-semblants, des conventions stériles, et surtout, je crois, d’un style qui restait trop ingénu à son goût malgré mes efforts pour le rejoindre dans une forme de cynisme moderne consistant à se moquer de tout par peur, sans doute, de céder à la moindre illusion. Mais je ne suis pas sûre qu’avoir fait table rase des bons sentiments fût une preuve de lucidité… Que faire aujourd’hui? Il est trop tard, ce type de réflexion n’a plus de sens. Nous sommes des insectes écrasés par le malheur du monde, des cafards essayant de se mettre à l’abri dans une anfractuosité de la terre pour sauver pendant quelque temps encore, un temps dérisoire, leurs pauvres vies inutiles. Nous ne sommes depuis toujours que des vers de terre voués à la pourriture, un accident de la Création, somme toute une aberration; l’Humanité est en train de s’éteindre comme jadis les Dinosaures, il n’y a pas de quoi fouetter un chat…

Le nouvel ordre mondial

Nous étions si fragiles…

    L’humanité devait faire face à de fortes perturbations climatiques et géopolitiques qui conduisaient les dirigeants du monde occidental à se durcir contre la volonté même de leurs peuples. Les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, chers à la République française, étaient de plus en plus ouvertement bafoués. De reculade en reculade, les grandes institutions issues des Lumières, qui avaient été confortées après la seconde guerre mondiale par le Conseil national de la résistance, finissaient par être vidées de leur sens. Dans les autres grandes démocraties, les dégâts causés par le nouvel ordre mondial qui se mettait partout en place étaient aussi gravissimes qu’en France. Sous le prétexte de protéger les citoyens, de nouvelles lois plus liberticides les unes que les autres étaient votées par des élites parlementaires de moins en moins responsables de leurs actes devant les peuples. Partout, une crise aiguë de la démocratie provoquait des protestations massives de la population, qui se contentait en général de manifester pacifiquement, mais la récupération de ces mouvements populaires par l’extrême-droite, ou quelques groupuscules plus rares de la gauche révolutionnaire, en perte de vitesse depuis la fin du vingtième siècle, était brandie par les gouvernements pour justifier et amplifier la répression policière. A l’angoisse de l’électorat qui se réfugiait dans une abstention de plus en plus abyssale, les élites politiques répondaient au mieux par l’incompréhension, au pire par la provocation et par la force, en suscitant la peur. Le monde devenait orwellien. Et nous, nous étions aveugles…

Vent d’été

Atelier d’été Tiers Livre 2019

      J’ai six ans. Je ne connais pas bien ma grand-mère, je ne l’ai pas vue souvent. Elle nous a invités dans la maison de sa sœur aînée où elle habite depuis la mort de mon grand-père. Par la fenêtre ouverte, pendant le repas, j’écoute le doux frémissement des frondaisons associé pour toujours aux sensations inoubliables de ce jour-là. L’après-midi, les enfants filent dehors. Ivresse de se déployer dans les bois et dans les champs qui s’étendent au loin à perte de vue! Je découvre la vraie vie, à rebours des espaces étriqués et compartimentés de ma vie habituelle. La brise légère qui agite les feuillages joue une musique qui ne peut être que le murmure de l’Univers… La maison est située à l’écart du village, en haut d’une pente douce qui descend vers la plaine, sa position dominante fait de nous les rois du monde! Elle est plutôt basse et allongée mais de proportion équilibrée, sans doute avait-elle été le corps de logis d’une ancienne ferme. Ma grand-mère est visiblement heureuse d’être revenue vivre dans son village natal, qu’elle avait été obligée de fuir pendant la première guerre mondiale. Mais sa sœur, une très vieille dame impotente qui me fait un peu peur, meurt quelques mois plus tard. A nouveau sans domicile, ma grand-mère se résoud à venir habiter chez nous, dans notre toute petite maison. Je lis dans ses yeux la tristesse de ce nouvel exil et je ressens comme elle la nostalgie des vastes étendues de son enfance, auxquelles le vent d’été avait donné son tempo léger. Sur le bahut de la chambre où je vais la voir après l’école, trône un gros cylindre de cuivre que j’avais vu dans la maison de sa sœur. C’est une douille d’obus qui a été décorée par mon grand-père. Elle sert de vase.

De reculade en reculade

(Récit/fiction en cours d’écriture)

     L’humanité devait faire face à de fortes perturbations climatiques et géopolitiques qui conduisaient les dirigeants du monde occidental à se durcir contre la volonté même de leurs peuples. Les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, chers à la République française, étaient de plus en plus ouvertement bafoués. De reculade en reculade, les grandes institutions issues des Lumières, qui avaient été confortées après la seconde guerre mondiale par le Conseil national de la résistance, finissaient par être vidées de leur sens. Dans les autres grandes démocraties, les dégâts causés par le nouvel ordre mondial qui se mettait partout en place étaient aussi gravissimes qu’en France. Sous le prétexte de protéger les citoyens, de nouvelles lois plus liberticides les unes que les autres étaient votées par des élites parlementaires de moins en moins responsables de leurs actes devant les peuples. Partout, une crise aiguë de la démocratie provoquait des protestations massives de la population, qui se contentait en général de manifester pacifiquement, mais la récupération de ces mouvements populaires par l’extrême-droite, ou quelques groupuscules plus rares de la gauche révolutionnaire, en perte de vitesse depuis la fin du vingtième siècle, était brandie par les gouvernements pour justifier et amplifier la répression policière. A l’angoisse de l’électorat qui se réfugiait dans une abstention de plus en plus abyssale, les élites politiques répondaient au mieux par l’incompréhension, au pire par la provocation et par la force, en suscitant la peur. Le monde devenait orwellien. Et nous, nous étions aveugles…

     Paradoxalement, c’est Martens qui a aiguisé mon esprit critique avec ses questions déconcertantes qui avaient le don d’agacer Jean-François. Il s’étonnait de tout, voulait tout apprendre, tout savoir, comme s’il avait grandi dans une grotte à l’écart de la communauté humaine. Il ignorait presque tout de l’Histoire ou en avait une conception complètement déformée. Mais ce qui m’avait le plus émue, c’était sa découverte de la littérature et de la philosophie. J’avais eu le droit de lui rendre visite dans sa cellule et je lui apportais des livres. Sa connaissance de la langue française était exceptionnelle. Il pouvait lire aussi les autres langues mais, personnellement, j’en étais incapable et nos échanges se limitaient, hélas, à mon idiome maternel. Je ne sais pas vraiment pourquoi, sans doute parce qu’il était en prison, je lui avais d’abord fait connaître la poésie de Verlaine. Il avait lu à voix basse. Ses lèvres tremblaient, il avait les yeux pleins de larmes quand il relevait son visage, et, ce jour-là, quand je l’ai quitté, alors que je partageais l’opinion de Jean-François qui voyait en lui un espion de haut vol passé maître dans l’art du camouflage, pour la première fois, j’ai eu le sentiment qu’il était sincère.

No future

    Texte en cours d’écriture

Tueurs d’alerte

     Les démocraties cédaient aux sirènes de la peur, que des dirigeants incompétents ou peu scrupuleux entretenaient au sein de la population pour se maintenir au pouvoir ou y accéder. Guantanamo, la prison construite spécialement pour les auteurs de l’attentat du 11 septembre 2001, que le président Barack Obama avait pourtant promis de fermer, avait été non seulement maintenue mais agrandie vingt ans plus tard au moment des premiers attentats terroristes nucléaires. Les régimes d’exception s’étaient multipliés, généralisés, renforcés partout en Occident. En France, ce sont les attentats du 13 novembre 2015  commis à Paris et en Seine-Saint-Denis quelques mois seulement après ceux du 7 janvier contre un magasin juif et  le journal satirique Charlie Hebdo, qui avaient accentué le virage vers un état d’urgence permanent, deux mots normalement incompatibles mais réunis dans des formules martiales destinées à rassurer le commun des mortels et à justifier des pratiques douteuses qui escamotaient le pouvoir judiciaire. Les démocraties se reniaient sans soulever de grande protestation tant les peurs latentes étaient grandes malgré les fanfaronnades des uns ou des autres appelant à la résistance. Contre qui? Contre quoi? Poser la question paraissait incongru, pire, suspect aux yeux de beaucoup, puisque l’ennemi leur paraissait évident; il s’agissait de barbares, d’hommes et de femmes qui n’appartenaient plus à l’Humanité et qui ne méritaient plus qu’on les traite comme des humains. Il fallait s’en protéger à tout prix, à n’importe quel prix…

     Les analyses étaient simplistes, l’axe du Mal une fois de plus trop bien identifié, et le concept de guerre juste pour défendre les valeurs de l’Occident permettait d’occulter toutes les défaillances de celui-ci, ses erreurs et ses manquements, ses traîtrises et ses mensonges, ses guerres injustes, ses pillages et ses exactions notamment en Afrique et au Moyen-Orient, tout ce qui avait pu faire le terreau de la rébellion des autochtones et nourrir sa récupération par le fascisme ou le totalitarisme islamiste. Les victimes des attentats djihadistes ne méritaient pas un tel déni de la réalité. Pendant que la coalition occidentale bombardait Daech, la face noire du wahhabisme, elle commerçait avec sa face blanche, l’Arabie Saoudite et le Quatar, qui étaient pourtant depuis le dernier quart du vingtième siècle les inspirateurs et les propagateurs dans le monde de la version radicale de l’Islam. Les attentats du 11 septembre avaient été téléguidés par le Saoudien Ben Laden, les nouveaux monstres islamistes qui avaient pris la succession d’Al-Quaïda continuaient d’être financés par les Saoudiens, mais la schizophrénie des Occidentaux les amenait à entretenir d’excellentes relations diplomatiques avec les états de la Péninsule arabique diffuseurs du wahhabisme, malgré leurs atteintes aux libertés fondamentales et l’application stricte de la charia, notamment envers les femmes. Un tel aveuglement (fût-il en partie volontaire pour de fausses bonnes raisons économiques ou géopolitiques ayant trait aux réserves de pétrole possédées par ces pays), ou une telle folie, ne pouvait que favoriser le déchaînement et l’expansion de la barbarie sur toute la planète, comme une maladie contagieuse galopante sans riposte cohérente et globale. Le vingtième siècle était venu à bout du nazisme puis des totalitarismes de la guerre froide, nous allions nous révéler incapables d’endiguer les menaces qui surplombaient l’avenir du millénaire à peine commencé, mais nous ne le savions pas encore, prisonniers de nos dénis, de notre bêtise, de notre lâcheté…

     Les questions de Martin au sujet des problèmes contemporains étaient déconcertantes. Quand je l’observais parfois à la dérobée, je surprenais sur son visage des expressions qui lui donnaient l’air d’un enfant effrayé. Nous avions probablement le même âge mais apparemment peu de choses en commun, les vécus que nous tentions parfois de partager nous étaient mutuellement si étrangement étrangers… Le sentiment religieux ne lui paraissait pas inconnu mais il avait du mal à l’expliciter, comme il avait du mal à s’exprimer sur les questions existentielles qui alimentent la littérature et la philosophie, la vie, la mort, être ou ne pas être… L’amour le rendait plus loquace, il semblait très attaché à une certaine Sylvia, il en parlait avec des accents touchants qui auraient provoqué l’hilarité de Luc. Que diable était-il venu faire dans cette galère? Entre autres chefs d’accusation, on lui reprochait le piratage de données très sensibles au ministère français de la Défense et dans des organisations internationales. J’avais du mal à l’imaginer en une sorte de James Bond au service d’une puissance maléfique désireuse de nous détruire. Quel lien invraisemblable aurait-il pu avoir avec le djihadisme? Le cynisme de Jean-François pouvait égaler celui de Luc. Pour de l’argent, on était capable de tout. S’il n’était pas un espion, Martin était alors un mercenaire qui avait vendu ses compétences ou la puissance de ses réseaux à une Mafia quelconque, pourvu qu’elle soit la plus offrante.

     Le fait est que nous avions retrouvé dans ses affaires de drôles d’appareils miniaturisés qui avaient été démontés, analysés, décortiqués par les experts du Service, qui conclurent que ces objets n’étaient répertoriés dans aucun fichier listant les matériels en usage dans les différents pays espionnés, il s’agissait vraisemblablement d’un type nouveau de matériel informatique dont ils allaient essayer de percer les secrets. Les intrusions de Martin dans les bases de données avaient laissé des traces qui montraient de sa part un grand intérêt pour les conflits contemporains mais aussi, bizarrement, pour la période, qui nous semblait déjà appartenir à une quasi préhistoire, allant de la seconde guerre mondiale à l’intensification de la guerre froide. Que recherchait-il?… Quand je l’observais dans la salle de documentation où il paraissait mener une mystérieuse enquête, il me donnait l’impression de confronter ce qu’il découvrait à un savoir antérieur qu’il aurait eu du monde. Que nous cachait-il? Quel était cet Etat inconnu de nous auquel il avait fait allusion avant de se fermer comme une huître quand les agents de Jean-François l’avaient cuisiné pour obtenir les informations qui nous auraient permis de le localiser? Ce pays existait-il vraiment? N’était-il qu’une émanation, un leurre imaginé par les services secrets d’une puissance étatique ou l’invention d’une organisation criminelle non gouvernementale pour nous déstabiliser?… Les soupçons s’étaient tournés vers certains pays de l’ancien bloc communiste ou des régimes autoritaires plus récents ayant la culture du secret et suffisamment puissants pour être dotés de structures de renseignement capables de déjouer celles des démocraties occidentales. La Chine avait le profil idéal puisqu’elle s’était illustrée à maintes reprises, sans jamais avoir été prise la main dans le sac, par des attaques de cyber-piratage contre les serveurs de pays de l’OCDE. Toutefois, et cette préférence était éminemment subjective, la typologie morphologique de Martin, blanc, blond aux yeux bleus, inclinait Jean-François à penser que les auteurs de la plaisanterie étaient russes. L’histoire des trente dernières années n’avait pas réussi à éliminer toute la méfiance qui existait encore entre l’Europe, les Etats-Unis et la Russie depuis l’annexion de la Crimée par cette dernière en 2014, le contentieux restait lourd. Mais nous avions beau nous creuser la tête, nous ne comprenions pas pourquoi une puissance étrangère se camouflerait derrière un état fantôme. La piste mafieuse paraissait plus sérieuse. Comme pour les criminels de droit commun, il fallait trouver le mobile capable d’unifier les morceaux du puzzle et d’expliquer ce qui nous semblait encore abracadabrant…

    Martin n’était pas un islamiste et ne ressemblait pas à Al Capone. Nous nagions en pleine confusion. L’ « affaire Martin » venait troubler le cours habituel des enquêtes menées systématiquement dans les milieux suspects depuis les attentats spectaculaires du 11 septembre, il  y avait presque cinquante ans. Les islamistes, qui avaient réussi à porter sur le sol américain la guerre qu’ils avaient déclarée à l’Occident, n’avaient eu de cesse ensuite de la porter aussi sur le sol de chaque pays européen. Les populations les plus riches de la planète, qui vivaient paisiblement à l’abri des conflits qui affectaient le reste du monde, furent touchées dans leur propre chair et, face à la montée en puissance du djihad, les démocraties organisèrent une riposte de plus en plus dure, tombant ainsi  dans le piège tendu par l’Organisation de l’état islamique qui désirait cette escalade. Entraînée dans la spirale nihiliste, la France reniait petit à petit ses valeurs sans tarir à la source la rébellion interne qui s’emparait de certains jeunes prêts à mourir en kamikazes… Car le terrorisme n’était pas seulement exporté, il se nourrissait aussi de la dérive de jeunes Français qui ne trouvaient pas leur place au sein de la République, et il ne s’agissait pas seulement de jeunes issus de l’immigration mais aussi de Français dits de souche (?!), qui trouvaient dans le djihadisme ce qu’il faut bien appeler une raison d’être qui les conduisait paradoxalement à mourir pour tuer. Si beaucoup vivaient dans la précarité, tous n’étaient pas pauvres, et les explications sociologiques ne rendaient pas compte de la totalité du phénomène.

     Seule restait la certitude que la République avait failli et certains s’engouffrèrent dans la brèche soit pour réclamer un Etat de plus en plus sécuritaire et autoritaire, soit pour saper encore un peu plus la légitimité de la puissance publique, que l’idéologie néo-libérale marchéïste avait discréditée et mise à mal depuis déjà tant d’années. La République en tant que telle n’y était pour rien. Sa devise « Liberté, Egalité, Fraternité « , toujours visible au fronton des bâtiments publics, continuait de désigner la direction vers laquelle devaient tendre idéalement les actions humaines. Qu’en avaient fait les politiques qui avaient eu la responsabilité du pouvoir? Tous pourris, avait tranché le peuple en choisissant comme chef de l’Etat, en 2022, la présidente du Front national Marine Le Pen, fille du célèbre Jean-Marie qui avait pu s’illustrer pendant des décennies, sans réaction forte de la part des autorités républicaines, par des discours xénophobes et de multiples prises de position antisémites et racistes. Les politiciens avaient pris l’habitude de stigmatiser le populisme sans chercher à comprendre les raisons profondes de ce vote, alors que le président François Hollande, en 2015, sur une chaîne télévisuelle de grande écoute, avait lui-même, d’une certaine façon, légitimé le Front national en le comparant au parti communiste français des années 1970, dont les thèses souverainistes – acheter Français – étaient déjà destinées à protéger les emplois menacés de l’époque et à endiguer la maladie endémique du chômage dont les ravages ne faisaient, hélas, que commencer. Car l’axe du Mal, chez les pays riches, était plutôt celui-là, la mise à l’écart d’une partie importante de la population qui n’avait plus accès au marché du travail. Les mesures sociales amortissaient certes les chocs provoqués dans les vies individuelles par l’absence de travail et de ressources pour vivre, mais le manque de perspectives d’avenir – no future – avait fini par gangrener durablement l’ensemble de la société dans ce que l’on avait appelé, vers la fin du vingtième siècle, la cohésion sociale, quand l’idée de contrat social était sans doute apparue désuète aux yeux des économistes modernes, à moins que ce ne fût, par sa référence directe au siècle des Lumières, trop révolutionnaire (?!) …

Rue des Soupirs

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

(suite)

     Les rouleaux de bâche ne sont plus chargés sur les péniches depuis longtemps, mais la rue s’appelle toujours « Quai de… »! « Quai de Beauvais »… Même sur le canal creusé à l’écart du centre, les péniches se font rares… Suivre le chemin de halage, arriver à l’écluse, entendre le grondement de l’eau bouillonnante, se sentir saisie alors avec une force inattendue par le souvenir de la peur, en traversant le pont dans la nuit noire, d’être engloutie par les reflets mouvants des eaux profondes!… Cette peur archaïque qui remontait du plus profond d’elle-même était-elle antérieure ou postérieure à l’autre?… quand, pour la première fois, elle avait découvert la mer, les vagues?… le vent faisait tourbillonner les grains de sable qui frappaient le visage et soudain, cette impression atroce d’être aspirée par le sol dans le sable mouillé!… Comment exprimer l’horreur ressentie cette autre fois –elle était à peine plus grande — quand, en une fraction de seconde, alors que la vie toute neuve avait le goût du paradis — il faisait beau, la famille profitait de quelques jours de congé payé — une pierre glissante sur le bord de la berge l’avait fait basculer dans l’eau hypocrite du canal qui miroitait paisiblement sous le soleil?… Stop! arrêter la projection du film!… ce déroulement sans fin des images qui s’interpellent!… craindre les tourbillons de la mémoire… reprendre, peut-être, un peu plus loin?…

     Les images s’interpellent dans le train de la mémoire comme un film le train des images file à toute vitesse derrière les vitres propulsées à la vitesse de la lumière les images des souvenirs glissent dans le train qui ne ralentit pas malgré les pierres glissantes sur les berges du canal les souvenirs sont canalisés cannibalisés entre les balises rails entre lesquels entre lesquelles circulent aller retour plusieurs fois par jour la nuit aussi les images sont en ruine le patron de l’usine aurait été ruiné le pauvre pas de pitié pour l’ouvrier toutes ces ruines dans la ville détruite qui crie le sifflement des bombes le sifflement du train la sirène de l’usine le bruit des bottes obéir se contenter de peu courber l’échine la Chine au loin dans le lointain l’Orient-Express voyage dans la nuit des Déportés trépidation des wagons sur les rails crissant dans la nuit les mots galopent et les phrases déraillent troupes de mots à l’assaut de silhouettes rayées effacées de l’écriteau de la mémoire l’écriteau bleu de la rue des Déportés quand les enfants qui apprennent à lire ignorent le sens le sang des mots épouvante de la révélation quand tombe le voile des mots qui rendent fou!… la locomotive s’emballe les images s’entrechoquent choc de la chute dans l’eau froide du canal froide comme la mort froide comme les mots privés de r privés de rire ou de raison privés de rire sans raison sur les rives du canal glissant qui piège les enfants !… le projecteur est tombé, le mécanisme s’est détraqué, les images ont perdu leur clarté, l’insouciance s’est envolée, l’histoire du film a sombré dans les décombres de la ville ravagée, on ne peut plus, comme avant, comme si rien ne s’était passé, partir et revenir, courir, rire et pleurer, pleurer de rire ou rire à en pleurer, actions simples au passé simple d’un bel été!… il faut tout oublier, tout effacer, laver, nettoyer et encore nettoyer, débarrasser de leur passé de cheminée toutes ces briques entassées dans la cour à l’ombre du lilas pour construire des murs tout neufs et refuser d’écouter les sirènes des usines!…

     De beffroi en beffroi, avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu, avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner, les villes du plat pays étalent leurs rues, leurs cours et leurs pavés dans l’indifférence de l’oubli… A quel prix le travail des prolétaires, à quel prix le travail de leurs enfants?… La brume des fumées a étouffé leurs cris, a effacé leurs souffrances, dans les vieilles cités horizontales aux longs murs de briques brunes ou rouge sombre creusés par des fenêtres en forme de meurtrières, que les seigneurs (saigneurs?!) ou capitaines d’industrie du dix-neuvième siècle avaient construites sur le même modèle dans toute l’Europe du Nord, de Lille-Roubaix-Tourcoing à Manchester, de Newcastle à Charleroi, de Düsseldorf à Valenciennes, de Londres à Flixecourt… Non loin de ces forteresses, les regards fatigués imaginent la mer et rêvent de grands voyages en suivant le cours de l’eau qui irrigue la plaine traversée de multiples canaux, dans les béguinages et les villages paisibles. A Bruges, on est un peu à Venise, et même au bord d’un simple ruisseau, en écoutant la pluie glouglouter dans un grossier caniveau, rien n’empêche d’imaginer le vent sur les voiles d’un bateau, de s’envoler vers le ciel, d’en contempler les reflets sur les rivières, de voir les campagnes onduler vers la mer, de se laisser bercer par le moutonnement des vagues, de perdre son regard dans l’horizon immense, de se sentir devant l’infini aussi petit-e, mais pas plus, qu’un-e bourgeois-e vêtu-e de beaux vêtements dans les pièces luxueuses de son château…

     Les rues changent parfois de nom mais sont plus pérennes que leurs habitants. La vie, là-bas, avait continué sans elle. D’autres vivaient dans le décor de son ancienne vie, d’autres flânaient dans la ville ou faisaient les courses à sa place (mais le marchand de légumes avait disparu), regardaient les mêmes rues, les mêmes briques, les mêmes façades, même si rénovées, repeintes, rejointoyées… Le lilas blanc déployait peut-être encore ses branches dans la cour, mais d’autres qu’elle profitaient de son ombre… La ville était devenue une entité abstraite, elle n’y connaissait plus personne, elle ne pouvait pas imaginer les vivants dans les rues devenues vides, ou plutôt désertées par ceux-celles qui avaient été ses proches… Souvent, dans une ville étrangère, elle avait le sentiment bizarre d’entrer par effraction dans un lieu où elle n’avait pas sa place, comme si la vie n’y était possible que par le biais de la procuration donnée par les morts… Dans les rues de la ville où plus aucune silhouette ne lui était familière, il lui semblait de la même façon qu’elle n’avait plus sa place. L’image de la ville restait fixée au fond de sa mémoire comme cette fausse cité italienne construite dans le seul but de fournir des décors aux cinéastes, mais il n’y avait plus de tournages, plus de films, plus d’acteurs, plus d’actrices, plus d’histoires vivantes à raconter. Un point aveugle altérait sa vision de la ville…

     Le gros oeil du beffroi, jaune dans la nuit bleue comme une deuxième lune, non loin du clocher effilé d’une église qui pointe le ciel au-dessus de la ligne des toits de tuiles rouges, parfois quelques ardoises, et de la frise limitrophe des cheminées découpées en ombres chinoises par la faible lueur des réverbères tout autour de la grand’place désertée, bordée par les rideaux de fer baissés sur les devantures des magasins du centre-ville endormi, avec quelques voitures immobiles et vides en stationnement le long des trottoirs… entre les grosses mailles de la grille qui protège la librairie du coin de la rue en face de l’Hôtel de Ville, sur la couverture à bords jaunes d’un album de bande dessinée posé verticalement sur un présentoir, l’image d’un beffroi dont l’horloge éclairée de l’intérieur brille dans l’obscurité comme une lune au-dessus de la ligne des toits qui se découpent dans la nuit en formant une frise d’ombres chinoises voilées de quelques nuages tout autour d’une place déserte… silence… l’ombre de la ville se recueille et se reflète dans les vitrines, dans les flaques, dans les rétroviseurs des voitures garées au bord des trottoirs et sur leurs carrosseries luisantes, distribue à l’infini ses parcelles de réalité que le gros oeil du beffroi recompose peut-être tout en haut de la ville, à quelques mètres seulement de la pointe effilée du clocher de l’église détruit comme lui puis reconstruit à plusieurs reprises au moment des guerres, ils n’en peuvent plus de trembler sur leurs bases…

     Les objets sont posés en éventail sur la toile cirée qui recouvre la table. Des photos, quelques cartes postales, une pile de lettres, des coupures de journaux, un petit objet en cuivre muni d’une loupe, une fine baguette de bois souple, de la colophane, un livre de poche au dos décollé, une vieille montre, un brassard, un calot de soldat… Les pages du livre sont gondolées, les couleurs de la couverture sont presque effacées, on devine la photo d’un poilu sous le nom de l’auteur, Henri Barbusse, Le feu… Sur la toile usée du brassard, une croix rouge… Rouge également l’inscription d’une adresse sur une enveloppe blanche, les autres adresses de la pile de lettres sont libellées à l’encre violette sur de vieilles enveloppes bleues; les cartes postales sont jaunies et tachées; sur une photo en noir et blanc aux bords dentelés, un chasseur alpin sourit à l’objectif avec un mouton entre les bras; sur une autre photo, en couleur et relativement récente, un homme d’une soixantaine d’années pose devant des rouleaux de toile… Le petit objet en cuivre dont les côtés articulés se déplient est un quart de pouce, sa loupe servait à compter les duites… La baguette de chef d’orchestre est une tige de roseau fine et assez courte, enduite de couleur blanche… La boîte en fer qui contient la colophane est ronde comme le cadran de la vieille montre-bracelet, mais plus large que celle-ci, bien que peu volumineuse… Tout en haut d’un beffroi, sur une carte postale abîmée par des pliures horizontales qui ont cassé son glaçage, une horloge circulaire semble regarder la ville qu’elle surplombe… une autre carte postale représente la façade ornementée du « nouvel » Opéra de Lille, inauguré en 1923 après l’occupation allemande ; au dos, quelques lignes de texte retracent l’historique de sa destruction-reconstruction à la suite d’un incendie survenu en 1903… Les adresses inscrites à l’encre violette sur les vieilles enveloppes bleues mentionnent des lieux situés dans le Nord de la France, en Angleterre ou en Allemagne… dans le paquet de lettres, des pages ont été écrites au crayon rouge sous les bombes… La plus grande des coupures de journaux, en format double, retrace la campagne de mai 1940 à l’aide d’une carte détaillée de la ligne de front et du mouvement des troupes dans la plaine du Nord… Sur de toutes petites coupures datées de 1936, 1938 et 1947, des noms de lauréats ont été listés par spécialité instrumentale en face des œuvres proposées aux concours par le Conservatoire national de musique de Lille…

     Quel était le motif de la toile cirée quand, pour la première fois, l’enfant avait posé sur la table un cahier et des crayons? Couleurs ternies et fleurs fanées de toiles usées superposées dans la mémoire, strates de souvenirs et formatage rectangulaire de tout ce qui se voit-lit-s’écrit dans les écrans-livres-cahiers, jeux de miroir, réfléchissement, réflexion-réfraction à l’infini de l’infiniment petit-grand à l’infiniment grand-petit, zoom dans un sens, zoom inversé, quel était mon angle de vision à ce moment où, pour la première fois de ma vie, je posais le rectangle d’un cahier sur le rectangle d’une table?… Souvenir de l’effet de loupe d’un « quart de pouce » posé sur la trame d’un tissu pour en compter les fils et vérifier la densité, fascination pour ce petit objet de cuivre pas plus gros qu’un dé lorsqu’il était replié, immersion dans l’univers de l’optique appliquée aux fils ténus de l’histoire d’une toile, ce rien ou cette illusion qui ne tient qu’à un fil?… Jeter sur l’écran du monde le dé d’un « quart de pouce » pour regarder ce qu’il trame à la loupe, observer les lignes-fils qui tirent des bords de chaque côté, essayer de discerner les motifs, espérer découvrir le mystère de leur tissage, tourner les pages et les plis, fouiller dans les replis, croiser les doigts comme on croise les fils, penser à regarder de loin la composition de l’ensemble, bouger devant l’écran du monde ou de la toile comme une ombre chinoise, aimer cette duplication du moindre geste, craindre toutefois la disparition de l’image et de son ombre, avoir envie de renouer les fils disjoints, essayer de relancer la navette des bobines pour créer un pont entre le bord reculé du passé et le bord avancé du présent, manquer de force et d’agilité, perdre les pédales, oublier le motif du début, se perdre dans un trou d’aiguille, glisser dans un couloir de l’espace-temps, tomber à la renverse, en débouchant sur l’envers du décor, comme Alice au pays des merveilles?…

     Des carrés de champs, une route, une voie ferrée, au loin le clocher d’une église… une ligne de peupliers, un canal, une écluse… un beffroi qui domine un centre-ville… des piétons immobiles devant des vitrines de magasins… des voitures arrêtées à des feux rouges, des vélos qui zigzaguent… des étals colorés sur la place d’un marché, une foule bigarrée, une ambiance de kermesse… l’envol d’un ballon rouge au bout d’une ficelle tirée par un enfant… la cour d’une maison, un amas de briques, un lilas blanc… une rue de l’Octroi, une rue du Souvenir, une rue des Soupirs… la vitesse des véhicules sur une route nationale… la lenteur d’une péniche entre les berges d’un canal… des rues étroites et sombres, plus claires et plus larges à mesure qu’elles se rapprochent d’un centre… des rues comme des couloirs, des rues-couloirs qui desservent une multitude de portes… un entrelacs de rues parcourues en tous sens par une foule de passants… des portes qui ouvrent ou se ferment sur des lieux publics ou des espaces privés dans un labyrinthe de rues-couloirs… des scènes de rue, des scènes de vie, de la vie dans la ville… un nombre incalculable de pas et d’innombrables portes franchies de rue en rue à travers la ville comme dans un décor de théâtre… des portes en trompe-l’œil, des miroirs, des reflets, des images de reflets, des souvenirs d’images, des reflets de souvenirs, des images de bric et de broc, des souvenirs de briques… l’image de la ligne des toits d’une ville reconnaissable de très loin sur les chemins de campagne à ses nombreuses et très hautes cheminées d’usines de filature et de tissage… l’image de la même ville aplatie et fondue dans le paysage après la disparition de presque toutes les usines et la démolition de leurs cheminées…

     Avoir un peu d’espace, s’évader de l’enfilade des rues-couloirs de la ville, prendre du champ, marcher sur les chemins verts sans l’obstacle systématique d’une chaussée à traverser en guettant le moment propice pour la franchir au milieu du flux de la circulation, contempler le paysage et le ciel sans la barrière des murs qui cachent l’horizon, respirer l’air à pleins poumons sans les relents de gaz ou de diesel lâchés par les pots d’échappement, écouter le silence devenu possible à l’écart de tous les bruits de la ville, s’asseoir sur l’herbe d’un talus et manger tranquillement les tartines de son goûter sans autre invitation ni interdiction, se sentir merveilleusement apaisé-e par le chant des oiseaux, leur laisser quelques miettes pour engager un début de relation, prendre la mesure du temps qui passe en apercevant au loin le clocher de l’église du quartier qui abrite les souvenirs des premières années de l’enfance, apercevoir de l’autre côté le beffroi de la ville où la vie se passe désormais, tirer un trait fictif de l’un à l’autre dans le ciel bleu de ce jour-là, essayer d’entrevoir l’avenir mais pas trop, risque de nuages!…

     Liberté perdue de ce temps perdu dans un espace qui n’existe plus!… Les rues-couloirs ont gagné du terrain. Les friches et les terrains vagues disponibles n’ont pas suffi à épuiser les projets immobiliers que les promoteurs et la municipalité avaient dans leurs cartons. Les faubourgs des communes voisines ont fini par renoncer à garder leurs distances. Les parcelles agricoles qui les séparaient autrefois de la ville se sont couvertes de lotissements ou d’immeubles d’habitation, les quartiers périphériques se sont rejoints. La pression foncière, en mitant la campagne, a peu à peu tissé une nouvelle ville tentaculaire autour de l’agglomération primitive absorbée par les nouveaux quartiers. Des constructions aussi hautes que le beffroi ont fait disparaître le signal emblématique de la ville dans la masse compacte des bâtiments. En se densifiant, la ville s’est épaissie mais a perdu de la verticalité. La mémoire ne reconnaît plus ni ses contours ni le paysage dans lequel elle s’insérait. Les champs ont disparu. Avec eux, les échappées visuelles possibles vers le clocher qui évoque les lieux des premiers souvenirs. La ligne de chemin de fer que suivait le chemin vert a été désaffectée. Plus personne ne marche le long de cette voie en espérant entendre le sifflement d’une locomotive qui annoncerait le passage d’un train de voyageurs. Sur le talus qui séparait le chemin vert d’un fossé, plus personne ne s’arrête pour regarder défiler les wagons de ce train imaginaire et tenter d’apercevoir les bustes à travers les vitres de leurs fenêtres…

     À vol d’oiseau, l’usine était située à quelques centaines de mètres seulement du centre-ville. Elle avait été remplacée par un supermarché. Deux ou trois SDF — on ne dit plus des clochards — étaient postés près des caddies emboîtés les uns dans les autres et proposaient leur aide pour en décrocher un. Il y avait du monde, mais ce n’était pas la foule des hypercentres commerciaux. Un haut-parleur faisait de la réclame pour des promotions et diffusait une musique sans doute formatée pour plaire à la majorité des client-e-s. Déambuler dans les allées n’était pas désagréable, mais devenait vite ennuyeux… Le vieil homme avait les yeux rêveurs et l’air un peu triste, semblait ici et ailleurs, prenait un produit dans un rayon et le remettait en place, recommençait le même manège avec un autre produit, faisait semblant de s’intéresser aux étiquettes, s’arrêtait de marcher sans raison, remuait les lèvres comme s’il parlait en silence, regardait vers le faux plafond, clignait des yeux en toussotant, prenait un mouchoir pour essuyer son visage, parcourait les allées plusieurs fois de suite comme s’il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait, partait enfin vers la caisse avec un paquet de pâtes ou un paquet de café, jetait encore un regard en arrière, saluait parfois quelqu’un de la main, le plus souvent un vieil homme comme lui, ses yeux s’embuaient, il ne voyait pas bien les pièces de son porte-monnaie (il lui en avait toujours manqué quelques-unes à cause des quelques centimes d’augmentation de son salaire horaire toujours refusés par le patron qui ne se trouvait jamais assez riche… il aurait tellement aimé que la famille ne manque de rien!), il revoyait défiler sa vie de travail (toutes ces années pendant lesquelles ses rêves s’étaient effilochés…), et ne pouvait s’empêcher, à chaque fois qu’il faisait les courses dans le supermarché, de visualiser l’ancien état des lieux — ses métiers à tisser entre les surgelés et les produits laitiers, le bureau du contremaître dix mètres plus loin à la place des fruits et légumes, la grille par laquelle arrivaient les nuages de vapeur pour humidifier le fil, fixée au-dessus des articles de vaisselle… — et d’entendre comme autrefois dans ce qui avait été son atelier le bruit assourdissant des fouets qui relançaient les navettes, resté gravé dans sa mémoire comme sur le sillon d’un disque qui tournerait sans jamais s’arrêter…