pillage

La vie dans la ville

LA REVENANTE

Récit écrit au cours de l’été 2018

pour l’atelier d’écriture de François Bon sur Le Tiers Livre (suite)

     Destinations statistiquement prévisibles des gens qui vont et viennent, portent des sacs, vaquent à leurs occupations, suivent le tracé des rues, disparaissent derrière une porte, en ressortent, font les courses, toujours et encore les courses, oublient le pain, reviennent sur leurs pas, s’arrêtent à la pharmacie, prennent rendez-vous chez le dentiste, patientent à un arrêt de bus, déchargent le coffre d’une voiture, échangent quelques paroles avec des voisins, adressent des signes de reconnaissance à d’autres habitants-habitués de la ville, vont chercher les enfants à l’école, reviennent de leur travail, film prévisible de l’activité citadine, film muet de la vie dans la ville, gestes répétitifs, stéréotypés, situations convenues, rire attendu, l’attroupement autour de la baraque à frites, le gag de la sauce tomate qui gicle sur une veste, la vie trépidante, la vie cocasse, la vie à la surface, la vie enregistrée sur le vif par la caméra de l’œil, une vie sans épaisseur apparente et pourtant énigmatique, avec les rêves imperceptibles des piétons qui se déplacent munis d’écouteurs dans les oreilles, on entend parfois du son en passant à côté d’eux, on essaie de l’identifier, on essaie de comprendre les amorces d’histoires saisies à la volée sur le trottoir dans les bribes de paroles des personnes croisées, elles téléphonent en marchant à des amis ou à des proches qui vivent peut-être dans des contrées lointaines, les mots s’envolent alors à l’autre bout du monde. Mystère de ces existences suggérées par des impressions fugaces, par des expressions lues sur les visages, par l’enveloppe corporelle des figurants perpétuels d’un film qui se joue en permanence dans les rues de la ville, agrégat de questions sans réponse formant une sorte d’assemblage mobile qui fluctue en même temps que les passants, l’observateur ne saisit que des reflets changeants. L’inconnu-e qui traverse la ville pour la première fois ou qui revient après une longue absence offre lui-même aux autres l’opacité de son corps. Qui est-il, que fait-il, pourquoi a-t-il ce regard interrogateur, que cherche-t-il de ce pas nonchalant, quelle est la tonalité de sa musique intérieure, la singularité de son histoire, ce qui fait battre son coeur?…

     Celui ou celle qui revient se souvient. Un sentiment d’étrangeté domine malgré l’apparente familiarité de certains aspects de la ville. Autrefois, les pieux des chapiteaux des forains s’enfonçaient dans le gravier qui recouvrait la place de l’Hôtel de Ville. Des dalles majestueuses l’ont remplacé, avec un dégradé de marches qui empêche le stationnement des véhicules. La ville se veut pimpante et moderne malgré les nombreux rideaux de fer baissés sur les commerces de jadis, remplacés par des agences bancaires ou de téléphonie. Une petite librairie nichée dans une ruelle portait le nom « Aux vraies richesses ». Peintes de la même couleur que la façade, les lettres de ciment n’ont pas été effacées au-dessus de l’ancienne devanture devenue une simple fenêtre de maison, elles se sont seulement enfoncées dans l’anonymat du mur. Impression que la ville voudrait sortir de l’anonymat, qu’il y aurait tout un livre à écrire.

     Il y a des rues claires et festives qui donnent envie de marcher d’un pas allègre, et des rues étroites et sombres dans lesquelles on avance malgré soi entre des murs hostiles, des rues interminables qui se transforment en boyaux dans les cauchemars. La rue, c’est l’accès au monde et sa découverte avant même de savoir qu’il existe. Double expérience, claire et noire, double découverte de ce que la rue-monde propose de bon ou d’inquiétant. La vie sera une suite de rues à enfiler dans les villes, petite commune pendant les premières années de l’enfance, ville moyenne à l’adolescence, grandes villes à l’âge adulte. La ville ne se laisse pas approcher d’emblée dans sa globalité, elle se parcourt rue après rue dans un quartier, au cours d’un trajet, dans une portion de ville incluse dans plusieurs trajets, se révèle au gré de ce qui porte les pas — l’école, le travail, les promenades — suscite des impressions qui se renforcent ou se complètent à chacun des passages réitérés. La pensée globale de la ville a besoin de s’abstraire du fourmillement des rues et de la vie telle qu’elle se déroule au quotidien à l’ombre de ses murs, pour obtenir la vue d’ensemble que les voyageurs recherchent en grimpant au sommet d’une tour, d’un clocher ou d’une colline. La perception devient alors révélation. Le démiurge omniscient qui contemple la ville voit les imbrications, comprend les articulations, saisit la répartition de l’ensemble des quartiers, des lieux publics, des espaces verts ou habités, des zones industrielles et commerciales, des réseaux de circulation, routes, voies ferrées, fleuves. De la vieille ville aux nouveaux quartiers, les différentes strates de construction se distinguent clairement et racontent l’Histoire, tandis que les immeubles récents ou les gratte-ciel dessinent l’avenir. Le moutonnement vert d’un bois ou d’un parc, parfois l’horizon bleu de la mer, souvent ou presque toujours les reflets argentés d’une rivière, inscrivent des repères naturels dans l’univers minéral du bâti qui reflète différemment la lumière selon la nature des matériaux dont il est fait, briques rouges ou de couleur ocre, pierre dorée, surface grumeleuse du béton, façades lisses et miroitantes des hautes tours qui frôlent le ciel… Mais la misère des faubourgs ne se voit pas d’une telle hauteur, et la détresse des sans-domicile est également invisible; elles ne se détectent qu’au ras du sol, en retournant les bidons de la ville, en démystifiant la ville bidon qui étale sa prospérité factice obtenue par le pillage des ressources de la planète et en spoliant les populations les plus pauvres. La vérité de la ville se vit en deçà des rêves d’urbanistes, dans le fourmillement de ses rues, dans les boyaux de son ventre dilaté, dans la ségrégation de ses habitants, dans l’enfer des existences de ceux-celles qu’elle exclut…

Emeutes

(Récit en cours d’écriture)

     Les Noirs accusaient les forces de l’ordre de faire peu de cas de leur vie. Des chercheurs avaient calculé, en effet, que le risque d’être tué par un policier était deux fois plus important pour un Noir sans arme que pour un Blanc désarmé. Cette nouvelle ère de turbulences raciales avait commencé avec les émeutes de Ferguson à la suite de l’affaire Michael Brown, un jeune afro-américain de dix-huit ans non armé au moment des faits, abattu de six coups de feu par le policier blanc Darren Wilson le 9 août 2014. La veillée funèbre organisée le 10 août avait débuté pacifiquement mais une partie de la foule laissa libre cours à sa colère en s’adonnant à des pillages de magasins, à des destructions, à des provocations envers les forces de l’ordre et à des jets de projectiles. La situation dégénéra et les affrontements se multiplièrent pendant plus d’une semaine. Le 24 novembre, la décision prise par le grand jury de ne pas inculper le policier déclencha de nouvelles flambées de violence qui conduisirent à la proclamation de l’état d’urgence par le gouverneur du Missouri. Le 10 août 2015, un an après la mort de Michael Brown, la ville de Ferguson était de nouveau au bord du gouffre…

     Le piano de Louis 

     2064

 

Schizophrénie

(fiction en cours d’écriture)

     Les analyses étaient simplistes, l’axe du Mal une fois de plus trop bien identifié, et le concept de guerre juste pour défendre les valeurs de l’Occident permettait d’occulter toutes les défaillances de celui-ci, ses erreurs et ses manquements, ses traîtrises et ses mensonges, ses guerres injustes, ses pillages et ses exactions notamment en Afrique et au Moyen-Orient, tout ce qui avait pu faire le terreau de la rébellion des autochtones et nourrir sa récupération par le fascisme ou le totalitarisme islamiste. Les victimes des attentats djihadistes ne méritaient pas un tel déni de la réalité. Pendant que la coalition occidentale bombardait Daech, la face noire du wahhabisme, elle commerçait avec sa face blanche, l’Arabie Saoudite et le Quatar, qui étaient pourtant depuis le dernier quart du vingtième siècle les inspirateurs et les propagateurs dans le monde de la version radicale de l’Islam. Les attentats du 11 septembre avaient été téléguidés par le Saoudien Ben Laden, les nouveaux monstres islamistes qui avaient pris la succession d’Al-Quaïda continuaient d’être financés par les Saoudiens, mais la schizophrénie des Occidentaux les amenait à entretenir d’excellentes relations diplomatiques avec les états de la Péninsule arabique diffuseurs du wahhabisme, malgré leurs atteintes aux libertés fondamentales et l’application stricte de la charia, notamment envers les femmes. Un tel aveuglement (fût-il en partie volontaire pour de fausses bonnes raisons économiques ou géopolitiques ayant trait aux réserves de pétrole possédées par ces pays), ou une telle folie, ne pouvait que favoriser le déchaînement et l’expansion de la barbarie sur toute la planète, comme une maladie contagieuse galopante sans riposte cohérente et globale. Le vingtième siècle était venu à bout du nazisme puis des totalitarismes de la guerre froide, nous allions nous révéler incapables d’endiguer les menaces qui surplombaient l’avenir du millénaire à peine commencé, mais nous ne le savions pas encore, prisonniers de nos dénis, de notre bêtise, de notre lâcheté…

     Drôle d’Histoire

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