J’écrivais dans un grand journal parisien. Comme tout rédacteur, je recherchais la clarté, que mes articles puissent être lus et compris par le plus grand nombre, mais il fallait aussi ne jamais oublier le second degré, utiliser et manier (manipuler?) les références, répondre aux exigences d’un lectorat cultivé appartenant aux catégories socio-professionnelles dites supérieures (sous quel angle?!)… Loin d’être naïf, mon style se conformait aux canons en vigueur, il en allait de la longévité de mon emploi, ma carrière était en jeu. Ecrire n’était pas innocent, ne l’a jamais été. A-t-on jamais dit clairement qu’écrire, penser, parler, sont des actes? De véritables actes au même titre que les actions concrètes, qui en entraînent d’autres dans une chaîne implacable de cause à effet? Un enchaînement d’incitations, de forces, de poussées dont la somme nous pousse inéluctablement vers tel ou tel résultat, telle ou telle situation. C’est mathématique, scientifique, ce sont les lois de la physique qui l’expliquent, et nos paroles, nos écrits, nos pensées, obéissent aussi aux lois de la physique, l’opposition entre la réflexion et l’action n’a pas de sens, l’absence de réflexion est un crime, le vide de la pensée est monstrueux. La mise en commun de nos intérêts et de nos égoïsmes personnels, une sorte d’équivalent de l’entité appelée par Adam Smith la main invisible du marché, aura donc eu pour conséquence cette somme monumentale d’erreurs qui nous ont conduits au suicide collectif! Avec leurs dizaines de millions de morts, les deux guerres mondiales du vingtième siècle n’avaient été que des répétitions générales avant la tragédie finale : « L’extinction de l’Humanité ». Triste histoire que la nôtre. Sa conclusion achève de montrer que l’émancipation de la condition animale ne nous avait pas principalement dotés d’intelligence, mais surtout de sottise et de haine…
clarté
Fausses clartés
Nous étions si fragiles…
Une vapeur dorée comme un voile de soie posé sur les collines, sur les feuillages des arbres, sur les chaumes, sur la terre brune et rose des champs déjà labourés, sur le clocher pointu d’un petit village de l’Europe de l’Ouest, niché dans l’échancrure d’une vallée… Nous sommes encore ensemble, Walter et moi… Chaque goutte de lumière réfracte l’univers entier, nous sommes tout juste au début de nos grandes découvertes… Non, ne rallumez pas. Je préfère la pénombre à vos fausses clartés ! Si ça ne tenait qu’à moi… Si vous étiez d’accord… Je resterais au chaud dans ma rêverie pendant que vous rédigeriez vos rapports, puisque vous savez presque tout et moi, presque rien…
Comme horizon, l’éternité…
Les Vases communicants sont des échanges croisés de textes et d’images entre sites ou blogs imaginés par François Bon (Tiers Livre) et Jérôme Denis (Scriptopolis), qui ont lieu chaque premier vendredi du mois. Leur animation et la collecte des textes sont assurées par Marie-Noëlle Bertrand après l’avoir été pendant de longues années par Brigitte Célerier puis Angèle Casanova. Marie-Noëlle m’a proposé de très belles photos entre lesquelles je n’ai pas pu choisir et qui ont chacune guidé mon envie d’improviser avec elle sous la forme de septains vers de lointains horizons. Je remercie Marie-Noëlle pour la publication de mon texte sur son blog et j’accueille ici le sien avec une profonde amitié.
***

E ntretenir en soi, comme merveilles,
toutes les couleurs, harmonie du monde,
la lueur d’or des couchers de soleil,
des nuages cendrés le cri dans l’onde.
la clarté au bout de la nuit profonde.
Hors les chaînes, croire en la liberté,
infinité de voies à explorer.

D ans le silence lumineux du monde,
du bruit n’être plus le diapason.
Accueillir les résonances profondes,
scruter les abîmes de déraison.
Les lointains ne sont pas seul horizon.
Voyage secret, creuser son sillon,
de chenille devenir papillon.

L orsque le présent ne s’imprime plus,
qu’en lambeaux, le passé se désagrège ;
aux éclats de souvenirs dévolue,
la mémoire, voilée de sombre neige,
joue ses derniers tours comme sortilèges.
Inattendue, s’offre une aube nouvelle :
inespérés dialogues de dentelle.

P ar l’ultime faux-pas, vie chavirée.
Otage de ton corps lâché aux chiens,
ton esprit s’est peu à peu égaré.
Perdue malgré la compagnie des tiens,
en l’espace de quelques jours de rien,
chemin de souffrance enfin achevé.
En l’éternité, calme retrouvé.
Photographies : Françoise Gérard
Septains : Marie-Noëlle Bertrand
Ecrire, parler, penser sont des actes
(Fiction en cours d’écriture…)
J’écrivais dans un grand journal parisien. Comme tout rédacteur, je recherchais la clarté, que mes articles puissent être lus et compris par le plus grand nombre, mais il fallait aussi ne jamais oublier le second degré, utiliser et manier (manipuler?) les références, répondre aux exigences d’un lectorat cultivé appartenant aux catégories socio-professionnelles dites supérieures (sous quel angle?!)… Loin d’être naïf, mon style se conformait aux canons en vigueur, il en allait de la longévité de mon emploi, ma carrière était en jeu. Ecrire n’était pas innocent, ne l’a jamais été. A-t-on jamais dit clairement qu’écrire, penser, parler, sont des actes? De véritables actes au même titre que les actions concrètes, qui en entraînent d’autres dans une chaîne implacable de cause à effet? Un enchaînement d’incitations, de forces, de poussées dont la somme nous pousse inéluctablement vers tel ou tel résultat, telle ou telle situation. C’est mathématique, scientifique, ce sont les lois de la physique qui l’expliquent, et nos paroles, nos écrits, nos pensées, obéissent aussi aux lois de la physique, l’opposition entre la réflexion et l’action n’a pas de sens, l’absence de réflexion est un crime, le vide de la pensée est monstrueux. La mise en commun de nos intérêts et de nos égoïsmes personnels, une sorte d’équivalent de l’entité appelée par Adam Smith la main invisible du marché, aura donc eu pour conséquence cette somme monumentale d’erreurs qui nous ont conduits au suicide collectif. Avec leurs dizaines de millions de morts, les deux guerres mondiales du vingtième siècle n’avaient été que des répétitions générales avant la tragédie finale : « L’extinction de l’Humanité ». Triste histoire que la nôtre. Sa conclusion achève de montrer que l’émancipation de la condition animale ne nous avait pas dotés d’intelligence, mais de sottise et de haine.
L’âge où l’on apprend la vie
J’avais déjà vu la mort en face, sur le visage de ma grand-mère paternelle, que mes lèvres avaient senti froid et dur en posant un dernier baiser… C’était après le voyage que j’avais fait avec l’école sur la planète Mars, mais avant cet autre minuscule voyage jusqu’à la mercerie… C’était à l’âge où l’on apprend la vie…
J’avais reçu une première initiation avant de savoir lire lorsqu’un matin je vis ma mère habillée de noir des pieds à la tête. Je dus passer la journée entière chez la voisine. Mon grand frère, parce qu’il était grand, avait pu se rendre vers la destination mystérieuse avec ses habits du dimanche. Rangée dans la catégorie des trop petites, j’avais eu le sentiment très net d’être sous-estimée. Le soir, mon père m’avait prise à part pour m’expliquer que ma mère était triste parce que son père était mort, mais que celui-ci était monté au ciel, plus précisément au paradis, et que le paradis, c’était bien mieux que la terre… L’ennui, c’est que j’avais entendu aussi parler de l’enfer (dans la bouche de Faust en personne et le jeudi au patronage), et… si je mourais, là, tout de suite, on me disait souvent que le diable dansait sur mon épaule gauche, mon grand-père qui avait été un héros de la guerre 14-18 (au cours de laquelle il avait d’ailleurs, si j’avais bien compris, connu l’enfer!…) ne courait aucun risque, tandis que moi?… Si Dieu avait le côté chaleureux du soleil, Monsieur le Curé lançait souvent de sa part à l’église des imprécations terribles, qui rendaient la mort beaucoup moins désirable que les paroles vivifiantes tenues par mon père… Toutefois, pour la réconforter, sachant que les mérites de mon aïeul, malgré ou à cause de son bref séjour en enfer (puisqu’il en était revenu!), étaient incontestables, je les avais répétées à ma mère. Un héros, n’était-ce pas comme un saint?… Elle sourit, j’avais vu juste…
Mon père, qui s’était montré en ces circonstances calme, fort et droit comme un pilier de famille, me déconcerta profondément quand ce fut au tour de sa propre mère de monter au ciel. Il pleura beaucoup et se voûta, nous eûmes beaucoup de mal à le consoler… Lorsque je m’étais cognée à sa face dure, la mort m’avait paru plus fiable que la vie, son visage de granit froid avait la solidité des certitudes, la clarté crue d’une évidence, la mort était un roc. C’est contre lui que se brisaient les souvenirs, que les regrets venaient échouer… Ce roc était une île volcanique au milieu d’un océan de larmes, qui provoquait des éruptions de douleur, des sensations de manque, l’absence et la perte y avaient creusé leur cratère… A tout moment, il pouvait s’effondrer sur lui-même ou vomir encore et encore des torrents de roche incandescente, la mort n’était pas fiable, elle était indécente… Mon père l’incarna plus que ma mère, qui avait pu sourire… En l’écoutant puis en l’observant, j’avais mis à nu comme jamais la faille qui sépare les mots de la réalité…

