rôle

L’un, fantôme de l’autre

LA REVENANTE

Atelier d’écriture de François Bon

Mes contributions

     Un jeune homme tout en noir — jean, blouson et sac à dos — arrive en sens inverse sur le même trottoir, sa main droite tient un étui de violon, il se dirige vers le Vieux-Lille. Elle fait demi-tour et le suit, traverse derrière lui la place du Théâtre, s’engage dans la rue de la Clef, imagine la silhouette d’un autre jeune homme à la démarche fiévreuse (ses doigts se crispent sur une poignée de bagage en vieux cuir élimé), sourit en lisant le nom de la rue des Chats bossus, la prend et continue rue de la Monnaie, regarde en passant les vitrines des magasins de musique, reconnaît le Conservatoire (autrefois national, à rayonnement régional aujourd’hui), dont le bâtiment circulaire épouse la forme de la place du Concert, sent son coeur battre la chamade à l’unisson de celui du jeune homme qu’elle voit en pensée à travers le marcheur habillé de vêtements noirs qu’elle s’est mise à suivre depuis la rue des Manneliers… tous deux franchissent le perron de la porte d’entrée principale et disparaissent derrière les battants gris, l’un, fantôme de l’autre, se présente à un jury de concours (mais peut-être est-ce le cas aussi pour le jeune homme réel?)… De l’extérieur, on entend un entremêlement de sons disparates d’instruments désaccordés d’où émergent les notes fluides d’un piano, ambiance de concert ou préambule d’une représentation à l’Opéra, il racontait, elle imaginait… les habitués du poulailler ne se soucient pas de voir distinctement la scène, seules importent les voix qui montent vers eux, ce sont des passionnés… les musiciens déjà en place dans la fosse d’orchestre entendent le brouhaha des spectateurs qui s’installent, le bourdonnement de leurs conversations et le frottement de leurs corps contre les fauteuils… un grand lustre surplombe la salle et des fresques magnifiques décorent le plafond… pendant de longues minutes, une douce cacophonie mêle les bruits de toux et les raclements de gorge aux accords des musiciens qui recherchent le la… il y a toujours des retardataires, des gens qui arrivent au dernier moment et soulèvent les protestations de ceux-celles qui doivent se lever pour les laisser passer… le lourd rideau de velours rouge reste baissé sur la scène tant que le silence n’est pas total… chaque année, les plus grands opéras du répertoire sont chantés par des artistes venus du monde entier, à la notoriété parfois très grande, comme La Callas… les voix sont toujours exceptionnelles mais certaines le sont encore plus… les amateurs avertis reconnaissent les timbres de chacune et viennent spécialement écouter telle voix dans tel rôle, la Tosca, Violetta, Mimi, Madame Butterfly, Faust, Carmen, Rigoletto… la représentation est une sorte de messe qui déroule un rituel, la partition et le jeu des acteurs-chanteurs est connu, et pourtant chacun-e retient son souffle comme s’il allait se produire un événement inattendu… quand le silence est enfin établi dans la salle, les lumières baissent d’intensité et le chef d’orchestre est éclairé par un projecteur… sa position est surélevée par rapport aux musiciens invisibles dans la fosse pour qu’il puisse voir les chanteurs évoluer sur la scène et communiquer avec eux du regard… une salve d’applaudissements le salue pendant qu’il salue… la salle devient alors complètement obscure et le rideau se lève sur un monde clos dans lequel chacun se glisse avec délice… tout au long de la représentation, la légère rumeur qui descend vers la fosse renseigne les musiciens sur la ferveur du public…

Fausses clartés

     J’étais loin de me douter… Je ne savais pas… Je ne savais rien. D’une certaine façon, j’étais comme tout le monde, sauf que… Cette rature sur le registre, ou plutôt ce gommage, cette surcharge d’encre blanche sous le libellé de mon nom… Oui, c’est comme cela que tout a commencé. Je ne pensais à rien, tout me paraissait normal dans ma vie, et puis tout à coup, ce rien, ce détail insignifiant comme le ver dans le fruit de mon imagination… J’ai commencé à m’interroger, à poser des questions aux autres. Walter, mon meilleur ami, me reprochait d’être devenu maniaque. Pour lui, tout était rigolade et bonheur de vivre. Pourquoi s’inquiéter? Et de quoi? C’était vrai que la vie pouvait paraître belle – maintenant je sais qu’il est possible de s’habituer à tout – mais soudain, là, sur le registre que j’avais dû consulter, cet accroc à la norme, cette boursouflure blanche qui paraissait cacher quelque chose sous les lettres noires qui composaient mon état civil, pourquoi? Et pourquoi moi? Je ressemblais tellement à tout le monde… J’étais comme le frère jumeau de Walter, en moins extraverti. Les marginaux n’existaient pas chez nous, l’originalité non plus, et c’est précisément ce qui me tracassait. Non, ne m’interrompez pas, le fil n’est pas très solide, vous savez… Du chantage? Les rôles seraient renversés? Mais c’est que je suis devenu malin! Je pourrais en profiter! Oui, messieurs, vous dépendez de ma mémoire, et du fil de la narration que je suis en train de vous faire avec mes pauvres moyens… Laissez-moi le temps, le temps de récupérer, de me remettre de tous ces chocs successifs… J’ai l’impression de rêver, je vais me réveiller en ayant tout oublié et je ne saurai pas que je suis redevenu amnésique…

     Jean-François Dutour accomplissait tranquillement son travail, en « pro ». Les cercles de qualité avaient introduit le concept du « zéro défaut » jusque dans les arcanes subtiles de la police secrète. La politique aussi frappait ses slogans au coin du syndrome de la perfection, à « zéro défaut » un écho répondait « immigration zéro »… Autrement dit, ça baignait. Même dans le sang. Les crises récurrentes, c’était comme les saisons. Le téléspectateur avalait ses corn flakes été comme hiver… Le risque, pour Jean-François Dutour, paraissait être seulement, si l’on peut dire après coup, que cette affaire dégénère en embrouille diplomatique. Il sauterait mais il y avait des fusibles bien plus gros que lui… En aucun cas… Sa vie professionnelle avait été jusque-là un sans-faute. Intelligence (au moins dans le cadre de ses fonctions), efficacité, un soupçon d’opportunisme, des succès couronnés par une carrière-éclair, à cinquante ans il était désormais le big boss, juste derrière les gros calibres politiques. Provocation diplomatique ou vaste canular? Martin avait l’air d’un grand gosse perdu… Maîtrise de l’espion au sommet de son art? Petit, gros gibier? Le faire parler, parler, la routine quoi, mais sans connaître l’enjeu. Jean-François Dutour jouait très gros, il ne savait pas à quel point…

     Quelques gouttes de soleil, une vapeur dorée, Walter est assis sur une pelouse, il éclate de rire, je ne vois plus que l’éclat de ses dents… Il se lève, me donne une grande claque dans le dos, m’entraîne dans son rire… Il vient de me confier une idée fabuleuse et nous planons au-dessus de la ville comme deux oiseaux migrateurs… Sans être différent des autres – puisque, je l’ai déjà dit, notre société était homogène – à mes yeux, Walter avait quelque chose en plus, une vitalité, un instinct, une allure, une façon à lui de se poser et parfois, sans doute, d’en imposer… Son ascendant sur moi était certain. Il me fascinait. C’était lui qui avait eu l’idée et, bien sûr, j’avais trouvé ça génial! La personnalité de Walter, d’ailleurs, avait été repérée par nos cadres. On l’avait déjà pressenti pour entrer dans la confrérie des grands officiers de l’Ordre. Walter… La dernière fois que je t’ai vu… Walter avait l’étoffe d’un chef mais c’était bien plus que ça… Soyez sympa, éteignez la lampe, ce filet de jour, là-haut, va filer et nous n’aurons pas vu la lumière du soleil faire valser les grains de poussière…

     Jolie jeune femme brune, un peu intello mais pas trop, Elsa gravitait dans le cercle des VIP, elle aimait ça. Études de lettres, journalisme, des entrées facilitées par un patronyme connu, la vie lui souriait, elle souriait à la vie. Parisienne, elle aimait rejoindre ses amis dans les bars branchés, faire la fête et, de sa vie, un objet qu’elle ambitionnait de réussir. A dix-sept heures, elle devait rencontrer Jean-François Dutour, un ami de son père. Il lui donnerait quelques informations précieuses au sujet d’une arrestation qui commençait à faire grand bruit. Sans doute une affaire d’espionnage. Elle abuserait de l’affection qu’il lui porte pour lui demander l’impossible, comme d’habitude. Elle espérait bien qu’il accepte de la laisser entrevoir le mystérieux prisonnier derrière le miroir sans tain de la pièce où il était interrogé.

     Une vapeur dorée comme un voile de soie posé sur les collines, sur les feuillages des arbres, sur les chaumes, sur la terre brune et rose des champs déjà labourés, sur le clocher pointu d’un petit village de l’Europe de l’Ouest, niché dans l’échancrure d’une vallée… Nous sommes encore ensemble, Walter et moi… Chaque goutte de lumière réfracte l’univers entier, nous sommes tout juste au début de nos grandes découvertes… Non, ne rallumez pas. Je préfère la pénombre à vos fausses clartés ! Si ça ne tenait qu’à moi… Si vous étiez d’accord… Je resterais au chaud dans ma rêverie pendant que vous rédigeriez vos rapports, puisque vous savez presque tout et moi, presque rien…

Récit en cours : Nous étions si fragiles…

Mortelle absence

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L‘eau s’écoule et je demeure meurs
je lui avais donné mon coeur
le temps s’enfuit et nos amours
je ne crois plus à son retour
sous le pont gris de nos soupirs
coule la tristesse des jours
à venir, vides à en mourir

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La chanson est monotone
soleil noir des jours enfuis
traîtresse joie dans la nuit
son souvenir m’abandonne
caduques les promesses tombent
comme les feuilles en automne
elles m’emportent dans la tombe

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4173953323_5e3b60cd38_zTournez, manèges enfantins
tant que dure le bonheur
moins dur sera le destin
l’amour fait tourner les cœurs
écoutez la ritournelle
les rêveries ont des ailes
les amants n’ont pas de rancoeur

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Les corps fatigués se frôlent
dans la ville souterraine
les fantômes jouent leur rôle
pour consoler les âmes en peine
ils vont de tunnel en tunnel
chercher l’amour éternel
mais la nuit reste souveraine

3709476429_4d9eed4bf2_zElle cueillait le jour comme une fleur
mais tu as laissé tomber son coeur
écoute la ritournelle
elle n’avait pas de rancoeur
elle cherchait l’amour éternel
les rêveries ont des ailes
le temps s’écoule aujourd’hui sans elle

Texte écrit pour les Vases communicants du 2 décembre 2016
Photos : Marie-Noëlle Bertrand