Oublier… aimer
le souffle de ce peu de brume
au petit matin
quand l’aube du monde paraît possible
et que la rosée pleure
ses pétales fanés
oublier… supplier
les tambours de la peur
pendant la tempête de la nuit
quand tous les sens du monde se brisent
et que le temple s’écroule
en écrasant les coeurs
oublier… désirer
la douceur du jour au midi de la vie
quand le ciel est pur et que la beauté du monde
semble rendre le mal irréel
comme un mauvais rêve
abolir… oublier
Elle assumerait un devoir de solidarité posthume. Il n’était plus question de « se tirer », de s’en tirer toute seule, de s’enterrer, de se perdre au sens propre du terme dans la petite ou moyenne bourgeoisie des mandarins dont, de toutes façons, il lui manquerait toujours la plupart des codes secrets… Elle se trouvait une nouvelle fois, à ce moment précis de sa vie, à une sorte d’intersection gardée par le même poste de douane, mais vide, inoccupé. Le passage, pour la première fois peut-être, paraissait libre. Elle avait rassemblé les annales éparpillées sur le banc. Elle les avait glissées à nouveau sous un pan du ciré noir acheté à Edimbourg. Elle prendrait peut-être un train de nuit ou ferait du stop, elle verrait au dernier moment. Il fallait qu’elle rende ces annales au libraire de la rue Royale puisqu’elle ne les utiliserait pas avant son retour de Berlin, si tant est qu’elle revînt en France. Elle se devait d’essayer de retrouver Stéphane, de fouler les sols qu’il avait parcourus. Pour savoir. Pour comprendre un peu. Pour devenir actrice, peut-être, comme lui, d’une révolution nécessaire, au lieu de panser les plaies toujours renouvelées d’un système pervers. Cette longue méditation sous la verrière parvenait à son terme. Elle s’arracherait à ce banc aussi lourd que le ciel plombé au-dessus de la voûte de verre. Elle s’extirperait de cette poche de relatif bien-être où paraissaient pouvoir être réunifiés les deux fragments de temps de sa mémoire cassée. Car elle n’avait pas d’autre choix que de répondre à l’appel lancinant des absents. Elle mettrait ses pas dans leurs traces étranges sur les routes d’un passé incertain. Elle tâcherait de recoller dans cette ville fracturée les morceaux de sa personnalité émiettée, de construire ou de reconstruire une histoire neuve. Elle rachèterait ses erreurs et ses errements, superposerait les sédiments du souvenir au-dessus de l’oubli, dégagerait un champ de fouilles pour y relever les fondations anciennes, utiliserait des matériaux souples et légers pour protéger le souffle de la vie. Elle rendrait donc les annales au libraire étonné. Sous la pluie devenue fine comme un voile de soie, elle ferait en sens inverse le chemin du matin. A la boulangerie de la ZUP, elle achèterait des viennoiseries pour les enfants de sa voisine qu’elle attendrait comme d’habitude à la sortie de l’école. Sur le palier, Monique aurait l’air fatigué. Elle lui annoncerait son départ et celle-ci aurait l’air encore plus fatigué. Etait-il possible de ne jamais se sentir en porte-à-faux?
Elle avait essayé d’oublier et de vivre dans l’instant, n’être, naître que pour une étincelle de temps. Elle s’en était révélée incapable. Pitoyablement accrochée aux chaînes tentaculaires du souvenir, qui étendent leur ombre maléfique sur n’importe quel projet bon à phagocyter. Incapable d’accéder à cette liberté d’or bleu qui se fait désirer comme le seul et singulier bonheur d’aurore possible. Et sous la verrière qui protégeait des intempéries la ruelle discrète comme un passage secret où elle se trouvait toujours assise, sur ce vieux banc aux pieds de fonte qui s’enfonçaient lourdement dans le sol comme dans les profondeurs de leur propre mémoire d’objets, il lui semblait qu’elle commençait à comprendre, à accepter l’idée qu’elle n’échapperait pas, quoiqu’elle pût faire ou décider, ni à la pesanteur du passé ni à ses lois tortueuses et incertaines, et que, paradoxalement, de cette masse compacte et froide qui surplombait sa vie comme une menace permanente, jaillirait un jour un rayon de lumière inconnue, un signe, un souffle, un éclair, qui feraient imploser le monstre volcanique qui vitrifiait chacun de ses instants, les empêchant d’éclore…
Souffle silence veille frisson de la nuit oubli sommeil et songe abri réalité abolie le monde est neuf souffle vivant dans les plis de la nuit rideau épais froissé je me cache dans les plis de l’étoffe vous ne me voyez plus je vous vois présences insaisissables à pas feutrés à pas de loup la maison craque cambriolage ombres furtives ma mémoire se déplace discrets voleurs de mes souvenirs évanescence naissance ligne ou point de l’horizon ma vie résumée concentrée recentrée re
ultime renoncement convergence du silence pointe avancée de la conscience souffle léger soulagement de l’esprit qui ne saisit plus rien d’autre que la nécessité d’ex
intensité et joie étrange du consentement à l’oubli
Un jour, à l’école, nous eûmes pour sujet de rédaction Racontez votre rêve le plus cher. Je redoutais ces longues minutes d’attente et d’inquiétude devant la feuille blanche du brouillon avant que le premier mot, enfin, s’y inscrive… Si le premier mot sonnait juste, assez vite, il en arrivait d’autres. Mais alors, il fallait faire le tri car ils se bousculaient au bout du stylo sans tenir compte des règles élémentaires de la politesse, chacun à son tour s’il-vous-plaît, pas d’incartade, et attention à la grammaire… Les mots de la rédaction à faire n’avaient pas du tout le même genre que ceux d’une dictée. Ces derniers se tenaient toujours bien, ils étaient et restaient à leur place, une place incontestable, légitime, que la voix de la maîtresse rendait indiscutable. A l’opposé, les mots de la rédaction à faire paraissaient se comporter comme des voyous. Des gamins malappris et facétieux qui devenaient incontrôlables… La rédaction était une lutte, il fallait se battre contre ces éléments perturbateurs qui, pourtant, avaient quelquefois un je ne sais quoi de prometteur qui donnait envie de leur faire un peu confiance, de les laisser jouer à leur façon, de ne pas censurer tout de suite leurs mauvaises manières. Ils apportaient un goût d’aventure et de liberté comme au début d’une exploration, et je sentais, malgré la crainte, qu’ils pouvaient être de bons guides… Nous ferions un bout de chemin ensemble puis ils profiteraient de ma candeur, de mon inexpérience… Ils m’abandonneraient au pied de l’Himalaya mais je serais à pied d’oeuvre. Je commencerais l’ascension avec mes propres forces et très peu de bagages, à mon rythme, lentement, et pourtant, je serais bientôt à bout de souffle… Je m’arrêterais, je me reposerais, assise contre la montagne, et je contemplerais un paysage déjà grandiose, qui rendrait désirable l’accession au sommet…
Tu égrènes les questions comme les coquillages que tu ramasses sur la plage. On marche, on avance, on trace sur le monde le cheminement de nos pas, quelque chose qui est autant une méditation qu’un élan, quelque chose qui est tout aussi bien en notre monde intérieur que sur le sable doux et tiède de la plage. Tu te baisses et tes doigts auxquels se collent des grains de sable se referment sur une petite palourde blanche. Ni le moi ne se dissout dans le monde, ni le monde ne dépend du moi. Ils ne font que se répondre l’un à l’autre. Tu as trouvé cette grâce.
Ton être tout entier, suspendu à la réponse possible à la question que tu viens de poser.
Dire que j’ignore presque toutes les réponses. Et que tu ne le sais pas encore. Je suis comme toi, du côté des questions, je n’aime pas les réponses qui arrêtent la marche et qui entravent la progression, je n’en ai pas beaucoup, ma collection de certitudes ne pourra pas rivaliser avec ta collection de coquillages. Je préfère le souffle du vent, et il me suffit de savoir que je tiens ta main dans la mienne.
Continue de danser sur le sable doux des possibles.
Je regarde le mouvement des adultes dans leur affirmation des certitudes. Ils ont une pesanteur et une gravité qui suffisent à expliquer pourquoi ils s’enfoncent bien plus que toi dans le sable. La seule articulation de leurs syllabes est si lourde qu’elle ne pourrait pas ricocher sur l’eau. Tes pas minuscules et précipités dessinent des courbes et les entrelacent les unes aux autres, et les emmêlent à tes éclats de rire et relancent les possibles du monde quand vous courrez, toutes les deux, sur la plage.
Ne cessez pas un instant de relancer les possibles, ne cessez plus de danser là, dans le sable doré des bords des mondes. Comme tes mèches blondes dans le souffle d’air de l’été.
Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er avril 2012.
Je te regarde dormir. Quand je regarde ton sommeil, je suis en surplomb au-dessus du monde. Plus rien ne compte, pour un instant suspendu, que la tranquillité de ton repos.
Tu dors. Tu ne bouges pas. Presque pas. Des rêves passent sous tes paupières, que je ne devine pas. Ton souffle est si léger, qu’il m’est arrivé de me pencher vers toi et de l’écouter. Il m’est arrivé de me pencher, de passer très légèrement un doigt sur ton visage, au-dessus de tes lèvres, pour ressentir le souffle de ta vie. Dans le silence le plus complet de la nuit. C’était comme une prière à ta vie. Un rituel très prudent et silencieux.
Tu dors. Tu ne bouges pas. Tu as trouvé des gestes dans le sommeil où déposer ton être tout entier. Tu as trouvé les positions de ton absence au monde. Il n’est pas utile de les décrire dans les mots. Je ne devine même pas les impressions qui sont les tiennes. Elles appartiennent à un temps autre que le mien. Je ne les ai pas. Tu dors, étrangement, dans les lointains de ton sommeil. Et parfois un mouvement indique la profondeur de tes rêves.
Je te regarde dormir. Je te regarde t’endormir. Cela demande la patience de l’immobilité. Je fais même attention à mon souffle, à la façon dont il passerait sur toi. Quand tu t’endors contre moi, tu as une façon très particulière de garder un point silencieux de contact entre toi et moi, n’importe lequel, mais il demeure dans le sommeil un point de contact silencieux et tacite entre toi et moi, ton front contre mon épaule, ou tes pieds contre mes jambes. En sorte qu’il est très difficile, ensuite, de te déposer dans ton lit sans trahir ton sommeil ou ta confiance, je ne sais pas.
Tu te retournes mystérieusement dans le silence de ton sommeil.
Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 mars 2012.