Artaud en juste cent mots

  Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

     La peur laboure le ventre, le cœur est en miettes, les voix vocifèrent, un marteau martèle, des clous s’enfoncent, la tête explose, la raison vole en éclats, la maison s’écroule, les puissances tutélaires se fracassent… combat innommable… la respiration s’arrête, le sang se retire, les membres se raidissent, une force inconnue cloue le corps sur place… beauté cruelle d’un bloc de marbre… matière inerte à la merci des coups… un sculpteur malfaisant s’empare des choses et de la vie pour les détruire… faire le mort… les pieds s’enracinent et le corps se recroqueville… survivre ?… espoir fou/foudroyé… la mort, ce visage ?…

Aller simple

Rien à déclarer…

Avatar de lecuratordecontesEditions QazaQ

Aller simple

La vitre… la paroi de la vitre… entre le paysage extérieur qui s’éloigne à grande vitesse et les passagers assis sur leur siège le nez sur leur portable ou les yeux dans le vague… Les vitres froides… la condensation de l’haleine sur les vitres froides… la main qui essuie la buée, le front qui se penche, les yeux qui tentent de saisir des fragments de paysage… les pylônes strient l’espace ou l’effacent en brouillant la vue avec des effets stroboscopiques… le temps s’immobilise… plus rien n’a d’importance ou si peu… les gestes sont entravés, les activités du quotidien sont suspendues, les perceptions habituelles n’ont plus cours, l’esprit est en vacance… vite, la vie va vite… derrière la vitre, la vie défile… les villes, de l’autre côté de la vitre, défilent… la vie, les vies dans les villes… sensation de vitesse presque imperceptible de ce côté-ci de la vitre, rideau… une…

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14 fois vers le même objet

   Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

1

     J’ai devant les yeux un objet absent imaginaire de forme rectangulaire… comme si la mémoire, comme si la ré-présentation était impossible… et pourtant, dans ce cadre rectangulaire inexistant ou abstrait ou virtuel, scintillent comme des appels d’air, des appels à l’écriture…

2

     L’objet absent, ce rectangle… rectangle blanc de la tablette où s’inscrit le noir de l’écriture… mes velléités d’écriture s’inscrivent en négatif dans le cadre rectangulaire d’un objet réel, une tablette numérique, qui me renvoie le souvenir des ardoises disparues de mon enfance, dont le fond noir recevait les signes blancs que je traçais à la craie…

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     Le printemps qui revient n’est jamais le même, l’enfance révolue a disparu, les jours anciens ne reviendront pas… mon temps, le temps humain, n’est pas cyclique… sur mon ardoise imaginaire, je vois une flèche blanche… curseur du temps… comme au cinéma, j’aperçois déjà le clap de FIN…

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     Les lignes de l’écriture s’enroulent et se déroulent, s’effacent ou se gravent à l’encre virtuelle sur l’écran blanc de la tablette… tentent de se faufiler entre les fils emmêlés des lourds écheveaux de souvenirs… fragments de mémoire agglutinés dans l’épaisseur du temps… où l’étoupe étouffe les mots avant qu’ils ne parviennent à se former à la surface…

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     De tous les objets anciens que j’ai tenus entre les mains, il ne me reste donc que cette matrice… la forme idéale d’un rectangle, mère des réminiscences venues du plus lointain de mon passé… forme de mes cahiers d’écolière et de mon premier livre de lecture, des premières cartes à jouer, des premières images… forme de la toile cirée qui recouvrait la table familiale… je savais qu’elle était superposée aux plus anciennes et que leur épaisseur retenait dans ses strates la mémoire de notre histoire… plus tard, sous l’effet d’un élargissement sidérant du monde qui s’ouvrait à moi mais que je ne pouvais plus contenir dans l’espace restreint de mes mains écartées, forme de l’écran des trois cinémas de la ville où mes parents m’emmenaient parfois voir des films qui n’étaient pas de mon âge…

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     Comme au cinéma, ma tablette, cette ardoise magique, laisse apparaître ou disparaître les mots, les sons et les images… sur l’écran scintillant, je vois ou j’imagine le présent absent et le passé présent… le temps recomposé… ma vie décomposée…

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     Le monde se recréait à la pointe des plumes Sergent-Major crissant sur le papier mat des cahiers de brouillon, ou glissant sur le papier brillant des beaux cahiers du jour qui recevaient nos chefs-d’œuvre… le monde continue de s’écrire à la pointe extrême de l’instant, sous la pression de nos doigts qui tapotent désormais les touches virtuelles de claviers représentés par une image…

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     Imaginer chaque impact de nos stylos sur le papier, chaque point de contact de nos doigts sur les claviers, impulsant un rayonnement électrique qui serait à l’origine d’une formation étoilée, très loin, par-delà les galaxies visibles… penser aux pans de vie engloutis dans les trous noirs de la mémoire… entre les espaces blancs de l’écriture tournoient des univers perdus…

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     Plages, pages d’écriture… le cadre reste rectangulaire, mais, aujourd’hui, il n’existe plus de limite au bas de la page… le bord n’est qu’apparent… l’écriture s’enfonce à l’infini vers les abysses… si le fond de la piscine n’est jamais atteint, il est toutefois possible, en cliquant sur la barre qui balise l’espace vertical illimité de la page, de remonter vers les hauteurs…

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     Penchée sur la page  toujours neuve, je passe le plus clair de mon temps à en scruter la surface, guettant les surgissements imprévisibles des lettres… la page est comme le lac dans lequel, enfant, j’ai failli me noyer… sa substance est trompeuse, l’appui n’est pas solide…

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     La page est un étrange objet… l’étrangeté de la page est démultipliée par la tablette numérique… légère, elle ne pèse pas dans le creux de mon corps qui l’accueille… et il est rassurant d’appuyer les doigts au repos sur les bords de son cadre… aussi plate que les ardoises de mon enfance, son format l’apparente aux fins cahiers qui ont reçu mes premiers essais d’écriture…

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     Pouvoir de l’encre sur la page blanche, quand je voyais mes premières phrases avancer sur la page comme des vagues, avec le sentiment quasi religieux d’assister à la création du monde… pouvoir démultiplié de la tablette qui ajoute à l’écriture  les couleurs et les formes des images, leurs mouvements, la musique des sons et des voix…

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     La page promettait déjà l’universel et l’éternel… elle attirait vers elle en les transformant en lignes d’écriture  les ficelles des marionnettes ligotées à l’intérieur de nous, et propulsait nos véritables personnes à la lumière…

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     Les lignes d’écriture se continuent aujourd’hui du même geste, augmenté des pouvoirs de la tablette… les pages virtuelles se déroulent comme un papyrus ou de vieux parchemins dans le cadre rectangulaire de l’écran numérique… le haut et le bas qui autrefois se touchaient dans le rouleau refermé se rejoignent aujourd’hui d’un seul clic sur une commande de permutation qui permet le retour instantané vers le premier ou le dernier mot, l’alpha ou l’oméga… la page virtuelle est un esquif dans l’océan du web… elle est portée par des vagues de liens connectés à l’immense du monde… sa surface est agitée par la houle de ces mêmes liens qu’elle porte autant qu’ils la portent… ma tablette interconnectée fait de moi un être de réseau… dans l’eau glissante que ses bords encadrent…

Autobiographie aux noms propres

     Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

      Là, oui là, ce lieu inscrit sur les papiers officiels délivrés par l’administration, les fiches d’état civil, cartes d’identité, passeport et autres cartes Vitale-s… c’est là, oui, c’est bien là que ma vie a commencé, par une belle nuit de mai, m’avait-on raconté, il faisait chaud, très chaud, l’été était précoce… la vie m’avait fait une place dans cette ville dont je répète le nom à chaque demande de l’administration ou d’organismes habilités à me le demander, la Sécurité sociale, la banque, Pôle emploi… c’est comme un refrain, une antienne, une chanson douce, tout avait bien commencé, ce jour-là, ou plutôt cette nuit-là, dans cette ville au nom composé de trois ou quatre syllabes, trois si on mange la fin [c’est drôle, manger la f(a)i(m)n], quatre, voire cinq si on prononce chacune d’elles distinctement… dans cette ville, les gens ont un accent, pendant longtemps, j’ai parlé avec cet accent, et puis un jour, à l’école, on m’a conseillé de le gommer… de le faire disparaître… car c’était un obstacle… je ne m’en rendais pas vraiment compte, et pourtant si… si je réfléchissais un peu… mon père parlait avec cet accent… et il avait bien du mal à gagner sa vie… alors… alors sans doute… cet accent… c’est comme les noms… il y en a de beaux, de moins beaux, de franchement laids… dites un peu que vous habitez dans une cité, que vous êtes né dans telle banlieue… regardez la tête de votre vis-à-vis pendant l’entretien d’embauche, si vous avez la chance d’en avoir un, parce que… l’obstacle, il est là… vous n’êtes même pas convoqué… le nom de la ville où vous êtes né ne sonne pas bien… et vous, vous le prononcez d’une façon qui plaît encore moins… alors… alors, dans ces cas-là, on fait du surplace… on est parfois convoqué au commissariat de police… celui du quartier où l’on habite… et parfois, on a un petit boulot au supermarché du coin… bien content de l’avoir… mais on ne dépasse pas le coin de la rue… normal avec un accent pareil, on se ferait trop repérer !… Les noms balisent l’espace et indiquent la place à occuper… pas de quartier !… enfin, façon de parler, car le quartier, on ne le quitte plus… avec ses noms de musiciens, de peintres… rue Mozart… rue Ingres… ou d’aviateurs… centre culturel Guynemer… ses noms de poètes aussi… collège Rimbaud… rien que le nom donne envie d’aller voir ailleurs !… seulement voilà, c’est la destinée… on reste… on arpente le territoire du quartier, on le balise, on se met aussi à distribuer des places… un tel a des droits sur telle barre, sur telle entrée… mais pas sur celle d’à côté… et tant pis pour les resquilleurs… pas de pitié… les représailles sont féroces… on est comme des bêtes fauves… comme des lions en cage… dans nos cages d’escaliers…

Pourquoi faut-il interdire l’excision féminine?

Avatar de agencetropiques

Entre 6000 et 7000 femmes excisées ou menacées de l’être vivent en Suisse. Ces chiffres ont été avancés dans un récent rapport de l’UNICEF section Suisse, sur la base d’une enquête menée auprès des gynécologues, sages-femmes, pédiatres et services sociaux. Entre ces chiffres et le drame de l’excision, il existe une série de mesures axées sur la prévention et l’information. Appuyée en cela par l’imminente intervention de la loi, non sans faire grincer des dents. Notre dossier.

27 juin 2008: un premier procès vient de sanctionner un acte de mutilation génitale en Suisse. Un couple de somaliens reconnaît avoir fait exciser leur fille de deux ans, en 1996, à leur domicile à Zurich. Appuyant la proposition du procureur, le Ministère public avait requis, en l’endroit du couple somalien, deux ans de prison avec sursis. « Peut mieux faire », ont estimé les défenseurs des droits de la femme et de…

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Notes sur ma table de travail

   Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

     Ma table de travail n’est nulle part ou partout… n’importe où… ma table de travail est le plus souvent une tablette, qui a pris le pas sur l’ordinateur portable que déjà je trimballais presque partout… encore plus portable, plus légère, plus discrète, presque transparente, juste ce qu’il faut comme écran réflexif entre le monde et moi… derrière le paravent de cet écran, je rêve, je divague, je ramasse les forces de ma pensée, je fais venir au jour des mots, je forme des phrases, je les efface, je recommence… et je n’écris plus jamais seule… car à tout moment et d’une simple pression de mes doigts sur l’écran tactile, je sors de mon texte et le glisse vers les fenêtres ouvertes de mes ami-e-s présents sur les réseaux du web… ils et elles me liront, je le sais, avec attention et passion, avec le sentiment de vivre une relation intense à l’écriture, la sienne, celle des autres, frères et sœurs reconnaissables entre mille à cette incroyable profondeur de l’être qui les rend étonnamment si légers… Depuis l’invention du web, le lecteur et le scribe tiennent plus que jamais le monde entre les paumes de leurs mains… tels le penseur de Rodin, ils s’abîment dans sa contemplation, courbent le dos devant la monstruosité de ses imperfections, tentent parfois un geste ou un regard pour arrondir quelques angles… l’engagement consiste à suivre une ligne partie de je ne sais où pour une destination hautement improbable ; seul compte le chemin, la ligne… et le paysage qui se dessine, ligne après ligne… Je ne suis pas capable de dessiner sur une tablette… je n’ai pas encore appris… je ne sais d’ailleurs pas très bien dessiner… il m’arrive de manipuler des craies de couleurs, des bâtonnets de pigments friables qui abandonnent leurs poussières colorées sur des supports qui ne sont pas virtuels… je m’installe alors sur un coin de table, n’importe lequel, du moment qu’il est abondamment éclairé, de préférence par la lumière du jour… je malaxe les couleurs, j’obtiens des fondus, il est rare que mes dessins soient précis… je suis devenue myope il y a très longtemps, je suis habituée à cette façon de voir, j’aime que les frontières ne soient pas clairement délimitées… mes dessins ne sont jamais terminés mais, à un moment donné, ils me plaisent assez pour que je décide de les prendre en photo et de les rendre virtuels à leur tour, pour les offrir ainsi en partage, comme les textes que je mets en ligne, à qui veut bien les lire ou les regarder…